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Bilan provisoire des altermondialismes : Altermondialisme… ou altercapitalisme ? (1/7)

dimanche 8 avril 2012, par Yves

Introduction

Formuler une définition précise de l’altermondialisme est très difficile, vu la multiplicité des courants idéologiques que ce terme recouvre, la multiplicité des mouvements qui s’en réclament (de façon plus ou moins intéressée ou opportuniste (1) ) et la multiplicité des formes d’action qui lui sont liées.

Ses partisans mettent en avant le fait qu’il s’agirait d’un « mouvement des mouvements », d’un Réseau des réseaux, horizontal, ultradémocratique, ouvert à toutes les sensibilités politiques et philosophiques, à condition qu’elles remettent en cause le « néolibéralisme », concept au contenu très ambigu sur lequel nous reviendrons plus loin.

Ses détracteurs soulignent le fait que les sommets altermondialistes sont financés par des municipalités, des régions, des ministères ou des États. Ils soulignent que les cadres de ces mouvements travaillent pour des ONG, des associations humanitaires, des observatoires du développement, des think tanks (clubs de réflexion), des instituts de recherche, des cabinets de consultants (2,4 millions d’euros par contrat) ou des syndicats qui dépendent totalement des subventions gouvernementales ou privées (2) . Les théoriciens de l’altermondialisme sont le plus souvent des universitaires qui vivent dans leurs tours d’ivoire académiques, relativement privilégiées, soutenus par des politiciens ou des militants chevronnés à la recherche d’une nouvelle virginité politique.

Ses partisans ripostent que le mouvement altermondialiste est tourné vers des revendications concrètes, minimales certes, mais réalistes, voire « utopiques-réalistes-et-citoyennes ». Qu’il regroupe des syndicats, des associations, des bénévoles qui ne font pas d’« idéologie » mais n’hésitent pas à « mettre les mains dans le cambouis ».

Ses détracteurs rétorquent que l’altermondialisme n’est qu’un concentré de vieilles idéologies ou de vieilles propositions politiques, datant pour la plupart du XIXe ou des débuts du XXe siècle : apologie des coopératives, des petites et moyennes entreprises, ou des petites et moyennes exploitations agricoles employant des salariés ; réforme du système bancaire ; réforme agraire (sans supprimer la propriété privée du sol) ; adoption de règles internationales garantissant la coexistence pacifique entre les États ; imposition de règles internationales garantissant un rééquilibrage économique durable et plus juste entre le Nord et le Sud ; ou tiersmondisme, idéologie qui a servi, et sert encore, à justifier la domination de nouvelles bureaucraties, ou bourgeoisies bureaucratiques, sur les peuples du Sud. Il n’y aurait donc rien de nouveau sous le soleil altermondialiste.

Bref, lorsque l’on discute du sens et de l’intérêt de l’altermondialisme, assiste-t-on à un dialogue de sourds, finalement assez classique, entre « réformistes (3) » et « révolutionnaires » ? Ou la discussion peut-elle s’avérer plus complexe ? Peut-on agir au sein des mouvements altermondialistes sans renier ses idéaux de révolution sociale, tout en défendant de façon efficace les intérêts des exploités ? La primauté accordée par les altermondialistes aux « droits humains » (droits dont jouissent, ou jouiraient, par conséquent toutes les classes sociales) est-elle riche de perspectives nouvelles ?

La pratique du consensus et de la non-violence qui caractérisent ces mouvements (dont les « Indignados » en Espagne sont la dernière illustration) n’aboutissent-ils pas tout simplement à redorer le blason d’une démocratie qu’il faut bien appeler par son nom : la démocratie bourgeoise – ce que ne font jamais les altermondialistes ? N’aboutissent-ils pas à re-noncer à toute perspective de véritable suppression du capitalisme, de l’État, de l’exploitation, de la hiérarchie, du salariat ?

La dénonciation du néolibéralisme et de la « marchandisation (4) » du monde n’est-elle pas le moyen de réhabiliter un capitalisme en crise au nom d’un discours pseudo-éthique qui sanctifie l’indignation mais condamne la révolte quand celle-ci ne souhaite pas se contenter d’un simple replâtrage ? N’est-elle pas une manœuvre habile pour inventer un « altercapitalisme » plutôt qu’un anticapitalisme ou un socialisme du XXIe siècle ?

« L’autre monde possible » n’est-il pas tout simplement ce monde capitaliste, celui dans lequel nous vivons aujourd’hui, mais qui serait (co)-géré par de nouveaux dirigeants issus de la « société civile », des « nouveaux mouvements sociaux », à l’image d’un Luiz Inacio Lula, d’un Hugo Chavez ou d’un Evo Morales ? Un monde où les experts altermondialistes remplaceraient les experts mondialistes actuels auprès des « élites » dirigeantes ?

Un monde capitaliste multipolaire qui ne serait plus soumis à la domination directe des puissances les plus riches et les plus anciennes, en particulier des États-Unis, mais qui resterait un monde régi par l’exploitation des salariés et particulièrement des prolétaires ?

« L’agir local, penser global » est-il une façon de renforcer l’union nationale entre toutes les classes, le souverainisme, le protectionnisme, le patriotisme et le nationalisme dans chaque État, ou une manière originale, nouvelle, de tisser des liens de solidarité au-delà des frontières ?

Peut-on édicter des règles « justes » du commerce mondial en conservant les États, les salaires, les prix, la propriété privée et la hiérarchie au sein des entreprises ? La décroissance est-elle le moyen de préserver les ressources de la planète, ou bien une nouvelle idéologie vantant l’austérité et la frugalité des prolétaires des pays riches, tout en ne touchant pas à la consommation et aux pouvoirs des classes dirigeantes ?

Quelles leçons pouvons-nous tirer des forums sociaux mondiaux, des contre-sommets et des mouvements altermondialistes en France ? Sont-ils l’occasion de formidables rencontres humaines, de débats fructueux, d’échanges passionnants ? Ou sont-ils de simples spectacles, des parodies de luttes, qui ne menacent absolument pas les intérêts des puissants ?

Ce qui est sûr c’est que, comme on a pu le voir à Gênes, à Göteborg, à Seattle ou à Copenhague, les États mobilisent leurs flics et toutes sortes de moyens techniques sophistiqués, novateurs, pour contrôler et réprimer ces mouvements, ou au moins réprimer les éléments qu’ils jugent les plus dangereux (les « Black Blocs »). Les États en font de véritables répétitions générales en vue de la répression sanglante qu’ils ne manqueront pas de lancer face à des mouvements plus dangereux pour la domination capitaliste. Après tout, les dirigeants européens ne peuvent pas faire comme Bachar al-Hassad : entourer les villes où se déroulent des manifestations importantes avec des chars et mettre des snipers sur les toits, bombarder au canon les agglomérations, puis liquider les opposants maison par maison… Du moins pas encore…

Si l’on observe les mesures prises à Québec pour le Sommet des Amériques (érection d’une clôture de sécurité de 4 kilomètres de long et de 3 mètres de haut, pour protéger les lieux de rencontre des chefs d’État et de gouvernement) ou l’utilisation par la police suédoise de balles réelles contre des manifestants lors du Conseil européen de Göteborg, on voit que les États démocratiques occidentaux se préparent à la guerre civile.

Les articles qui suivent ne sont pas le fruit d’une expérience militante directe au sein du mouvement altermondialiste. Ils contiennent donc certainement des inexactitudes ou des jugements que les altermondialistes trouveront péremptoires. Pour l’écrire, je suis parti de quelques livres sur l’altermondialisme et de discussions avec les camarades néerlandais du groupe De Fabel van de illegaal qui ont milité au sein du mouvement altermondialiste puis l’ont quitté en 1999. Leurs analyses ont été traduites dans l’ouvrage La Fable de l’illégalité publié par la revue Ni patrie ni frontières en 2008, et se trouvent aussi sur le site mondialisme.org. De plus, j’ai tenu compte, dans la mesure du possible, des objections et des questions qui m’ont été adressées et des discussions animées qui ont eu lieu autour des grandes lignes de ce texte à Angers et à Cannes, les 23 et 25 juin 2011. J’en profite donc pour remercier les camarades des Nuits bleues d’Angers et du Collectif de Collectif anarchiste des Alpes-Maritimes pour leur hospitalité et leurs critiques fraternelles.

Notes

1. L’hétérogénéité du mouvement permet à chaque composante de se dire « irresponsable » des positions des autres, et de mettre en avant des pratiques totalement différentes (ex. des VAAG, villages autogérés, etc. ; négation du rôle central d’ATTAC et des instances dirigeantes des FSM et des plus grosses ONG, etc.)

2. On apprend ainsi, dans un article de Stéphène Jourdain et Emmanuelle Leneuf publié le 01/04/2002 dans L’Expansion, journal patronal, que la Fondation Copernic est une association loi 1901 financée, du moins en 2002, par une dizaine d’entreprises privées (les journalistes ne précisent pas lesquelles) ; que son président Gilles de Margerie était à l’époque… directeur général adjoint du Crédit agricole ; qu’elle a touché au moins une subvention publique en 2000 ; et qu’elle souhaitait développer des liens avec des organismes comme Policy Network, le think tank de Tony Blair, cet avocat et grand homme de gauche qui, depuis qu’il n’est plus Premier ministre, touche des fortunes pour ces conférences (120 000 euros à chaque fois), articles, mémoires (5,6 millions d’euros d’avance) ou activités de consulting (2,4 millions d’euros pour un seul contrat, et il en a signé plusieurs) ! Apparemment la Fondation Copernic vivrait désormais seulement de la vente de ses livres et des cotisations des adhérents et n’aurait plus recours aux capitalistes privés pour lutter contre le « néolibéralisme »... Une information à vérifier.

Autre exemple troublant : si l’on cherche à connaître l’identité des « partenaires » (donc des sources de financement) de l’AITEC, réseau de chercheurs qui rassemble le gratin de l’altermondialisme français, on trouve le Transnational Institute qui reçoit notamment des subventions des ministères des Affaires étrangères des Pays-Bas, du Danemark et de la Finlande, ainsi que de la Commission européenne. Ministères et Commission qui ne sont pas vraiment à la pointe du combat contre ce fameux « néolibéralisme »…

La question des financements d’un mouvement et des organisations qui le composent est cruciale pour juger de sa nature ; or, qu’il s’agisse des fondations Ford (jusqu’en 2004) ou Heinrich Böll, des mairies de Porto Alegre ou de Paris, de la Région du Rio Grande do Sul au Brésil ou de la Région toscane en Italie, des conseils généraux ou de l’Etat français, de l’Etat vénézuélien, etc., les experts de l’altermondialisme et les militants qui se réunissent dans les forums sociaux sont très loin d’être financièrement indépendants des centres du pouvoir capitaliste.

3. La facon dont Gustave Massiah, au cours d’une interview dans Libération, explique la différence entre réformistes et réformateurs est plutôt comique : « Il ne faut pas confondre, déclare-t-il, les réformistes qui se contentent des évolutions gradualistes et les réformateurs qui acceptent des réformes en situation mais veulent des transformations structurelles, des ruptures. » Le lecteur comprend donc, à demi-mot, que ce vice-président d’ATTAC est un réformateur mais le contenu de ses « ruptures » n’est pas précisé, ce qui n’introduit aucune différence politique essentielle avec le… réformisme !

4. Cette notion même de « marchandisation » du monde repose sur l’illusion qu’on pourrait, en système capitaliste, établir une démarcation stricte entre un secteur marchand et un secteur non marchand. Or la « marchandisation », la transformation des objets, des êtres humains et de la nature en marchandises est inséparable de l’exploitation sur laquelle repose la domination capitaliste.

Y.C.

Ce dossier se compose de 7 articles

1. Bilan provisoire des altermondialismes : Altermondialisme… ou altercapitalisme ?

2. Bilan provisoire des altermondialismes : Les précurseurs

3. Bilan provisoire des altermondialismes : Quelques points de repère sur les origines du mouvement

4. Bilan provisoire des altermondialismes : Le rôle d’ATTAC et du Monde diplomatique

5. Bilan provisoire des altermondialismes : Les axes idéologiques d’ATTAC et du mouvement

6. Bilan provisoire des altermondialismes : « Victoires » ou changements des rapports de forces interétatiques ?

7. Bilan provisoire des altermondialismes : Vers la notabilisation ou vers l’explosion ?