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Crise, la fin des rafistolages : dévalorisation financière, crise monétaire et banqueroute des Etats

vendredi 23 décembre 2011

Ce texte est paru dans Echanges n° 138.

«  Si les démocrates exigent
la régulation de la dette publique,
les ouvriers doivent exiger la banqueroute de l’Etat.  »

(Karl Marx, 1re Adresse du Comité
de la Ligue des communistes, 1850)

Les crises actuelles, comme nous pouvons l’observer, sont principalement boursières et monétaires et explosent comme la résultante de spéculations exagérées. Cela tient à la distinction qu’il faut faire entre l’époque marchande et industrielle, où les crises se manifestaient en général comme surproduction de marchandises, et l’époque actuelle où, sous l’hégémonie du capitalisme financier, «  le pivot  » des crises est « le capital-argent, et leur sphère immédiate est aussi celle de ce capital, la Banque, la Bourse et la Finance (1)  ». Il en résulte que, régulièrement, le capital se trouve dans l’incapacité intrinsèque d’achever son circuit A-M-A’ (argent-marchanduise-argent majoré). C’est la domination grandissante de l’élément spéculatif propre au système du crédit, qui engendre un capital fictif, ou une «  bulle spéculative  » sans rapport avec le capital réel. Plus le système de crédit est prédominant, plus les affres de la crise qu’il engendre vont se répéter sous la forme symbolique d’une spirale. Ce n’est certes pas la première fois que le système monétaire entre en crise, on pourrait même aller jusqu’à dire que les périodes calmes font exception. Il suffit de relire les écrits de Rosa Luxemburg sur le crédit (2) pour s’en rendre compte, de même pour les banqueroutes d’Etats (3).

A la fin de la seconde guerre mondiale, fut mis en place le système monétaire dit de Bretton Woods, qui consacrait l’hégémonie mondiale de la monnaie américaine. Les Etats-Unis détenaient alors les trois quarts des réserves d’or du monde, et étaient les seuls capables d’assumer la convertibilité du dollar en or, pivot du système de Bretton Woods. Tant que les pays sortant de la guerre avaient besoin de dollars pour se reconstruire, la question de la convertibilité du dollar en or ne se posait pas. Cependant dès les années 1950, les demandes de convertibilité de dollars en or montent en puissance, provoquant la chute des réserves américaines. Les tensions monétaires des années 1960 mettront en évidence la contradiction entre le dollar monnaie universelle et le dollar monnaie nationale. Les Etats européens et le Japon ne veulent plus que le déficit américain soit comblé par de la création monétaire (planche à billet)  ; dès 1971 le solde des échanges avec les Etats-Unis devient négatif. Le 15 août 1971, le président Richard Nixon sonne le glas du système de Bretton Woods  : il suspend la convertibilité du dollar en or et fait du dollar une monnaie flottante. La boîte de Pandore du déficit abyssal des Etats-Unis était ouverte.

C’est le retournement monétariste de 1979 qui marquera le début de la longue descente aux enfers du système financier international, c’est-à-dire du capitalisme financier. Ce retournement fut motivé par une poussée continuelle de l’inflation à plus de deux chiffres, voire de l’hyperinflation. Cette inflation entravait les visées d’un capitalisme financier vivant de la dette et de l’intérêt de la dette. Il lui fallait pour son expansion inverser la donne et s’attaquer sans répit à l’ensemble du salaire différé (« Etat providence ») des pays de l’OCDE, tout en procédant à des délocalisations massives de ses industries vers les dits pays émergents (4). C’est-à-dire une mise en concurrence sans frontière de la force de travail par l’investissement direct et la sous-traitance internationale (exemple, les zones économiques spéciales en Chine). Tout cela sera formulé dans le fameux consensus de Washington.

Cette restructuration de l’économie mondiale, via la mondialisation/globalisation, allait entraîner des dévalorisations en chaîne du capital financier. Dévalorisations qui indiquaient que le système commençait à étouffer sous ses monceaux de dettes spéculatives. Mais ceci n’était que le haut de l’iceberg  : les racines de la crise se trouvent au sein même du système économique et de la contradiction entre la valeur d’usage et la valeur d’échange, qui veut que le produit soit médiatisé par l’argent pour devenir une marchandise cycle (M-A-M marchandise-argent-marchandise).
Seulement le capital financier à son stade hégémonique a déjà rejeté ce cycle ; son cycle à lui, c’est que l’argent doit rapporter de l’argent comme le poirier des poires . Il va donc évoluer dans le cycle
A-M-A’ et pousser la folie jusqu’à considérer avec la Bourse et les marchés que la richesse c’est A-A’, sans tenir compte des réalités économiques qui le dominent en dernier ressort.

La spirale des dévalorisations allait agir de manière destructrice et envoyer en enfer régulièrement ce capital parasite, spéculatif et étendre au final, dès 2007-2008, son champ d’action vers une crise globale de l’économie mondiale, toujours opérante actuellement.

Retour sur
la dette latino-américaine

C’est à partir de 1982, date de la première «  crise mexicaine  » (5), que les pays latino-américains gorgés d’emprunts internationaux entrent globalement dans la récession (6). Pendant des années les gouvernements de ces pays ont confondu «  accumulation de dettes avec accumulation de capital  ». Rapidement ces gouvernements (dictatoriaux ou démocratiques) vont buter sur le dilemme qu’il n’est plus possible d’accroître le revenu disponible au moyen de l’endettement, les banques attendant l’arme au pied le remboursement des intérêts de la dette. Les Etats de ces pays sont donc sommés de procéder rapidement à des coupes claires dans les dépenses nationales, pour dégager les fonds nécessaires au remboursement de la dette, selon la formule adoptée à l’époque, «  prêts forcés - remboursements contraints  ».

Tous les Etats et gouvernements vont donc procéder à la grande ponction «  citoyenne  ». Cinq ans après la dite crise mexicaine, le montant des remboursements des pays latino-américains est impressionnant, une fraction importante des intérêts dus est remboursée. La récession de 1982-1983 et la forte dévaluation (20 % en termes réels entre 1981 et 1985) en a été le prix à payer par les prolétaires. Ces mesures furent doublées d’une hyperinflation, notamment pour l’Argentine (2 000 %) et la Bolivie (30 000%) au milieu de l’année 1985.

A partir de 1987, les banques se rendent à l’évidence  : il n’est plus possible d’appliquer la formule de 1982 «  prêts forcés - remboursements contraints  » sans déclencher des risques politiques graves. Les pays latino-américains entrent dans une récession longue et durable. Il en résultera que les banques ne vont plus consentir aux pays d’Amérique latine que les crédits nécessaires au maintien des flux de remboursement des intérêts dus. La méfiance règne, et les marchés dès lors considéreront que les pays endettés ne pourront plus rembourser la totalité de la dette.

Le krach historique de 1987 : 2 000 milliards de dollars partent en fumée
La vague de dévalorisation commence à poindre dès 1983, quand les caisses d’épargne américaines commencèrent à s’effondrer. Plus de 1 600 institutions vont faire faillite, à partir de 1985  ; les pertes sont évaluées à 500 milliards de dollars (presque la moitié de la dette du tiers-monde).Deux ans après c’est le krach historique de 1987 (2 000 milliards de dollars partent en fumée). Depuis, les dévalorisations financières se sont succédé comme jamais auparavant dans l’histoire du capitalisme. Les crises (boursières et monétaires) anéantissent régulièrement le capital fictif. Cela tient, nous l’avons vu au début de ce texte, au fait que sous l’hégémonie du capital financier, c’est la sphère de circulation du capital qui devient le pivot des crises.

En 1994, la crise mexicaine dite «  Tequila  » éclate. Mais elle restera dans l’ensemble circonscrite à la sphère financière. Elle donc n’a que très peu touché l’économie réelle (7)  ; le peso dévaluait de 40 % et la huitième banque du Mexique entrait en insolvabilité technique. La crise Tequila fut caractérisée par Michel Camdessus, directeur général du FMI de l’époque, comme étant «  la première crise d’envergure dans le nouveau monde des marchés financiers globalisés  ».

1998 : LTCM, le plus important fonds spéculatif américain,
en quasi-faillite

Suite au moratoire unilatéral décidé par l’Etat russe sur sa dette intérieure, LTCM, le plus important fonds spéculatif américain, se retrouve en quasi-faillite au mois de septembre 1998. La Fed (Réserve fédérale des Etats-Unis) est contrainte d’intervenir afin d’éviter des faillites bancaires en chaîne. 14 banques sont intervenues pour la somme de 3,625 milliards de dollars. Conséquences  : vague de licenciements dans plusieurs banques – 1 200 chez ING Barings, 4 300 chez Merrill Lynch, et demain d’autres.

Avec des rendements spéculatifs de 20 % en 1994, 43 % en 1995, 41 % en 1996 et 17 % en 1997, le fonds spéculatif LTCM jouissait d’une telle réputation de « gagneur » que tout le gratin des banques new-yorkaises investissait (même sur leur fortune personnelle) sur cette poule aux œufs d’or. A l’étranger la nouvelle se répandit presque en temps réel, et les banques suisses comme Julius Baer, UBS, le Crédit suisse, rappliquaient au plus vite, suivies de la Banque d’Italie, de la banque japonaise Sumimoto (4e mondiale), de la Banque de Chine, de la Dresdner Bank, de Paribas, du Crédit lyonnais... Tous vont miser des sommes colossales sur le bourrin LTCM, qui s’est pris les pattes dans les glaces de Russie. 75 banques internationales étaient sur le point de capoter. L’intervention de la Fed, saisie de l’affaire, demande un plan d’urgence aux banques occidentales pour sauver le hedge fund qui touche le fond. Les patrons de 14 institutions financières vont devoir se saigner (un tout petit peu) pour éviter l’hémorragie, ils injectent au bourrin 3 625 milliards de dollars d’hémoglobine.

La crise dite asiatique

Cette même année (1997-1998), la crise asiatique va se déployer sur l’ensemble de l’économie et notamment sur l’appareil productif. Le FMI entrera en action et exigera le démantèlement des conglomérats (chaebols) de la Corée du Sud ; conditionnera ses prêts au pays à la modification du statut de la Banque centrale pour que celle-ci devienne indépendante du pouvoir politique. Dans les faits, les Etats-Unis et l’Union européenne venaient d’éliminer un concurrent redoutable, dont ils ont pillé l’industrie en reprenant les entreprises à bas prix, d’autant plus facilement que la monnaie nationale était dévaluée. Contrairement au Mexique qui, dès 1995, reprenait ses exportations, la crise asiatique restera latente. A la fin de l’année 1998 on pouvait faire le constat suivant  : l’Amérique latine et la Russie (8) sont sur le fil du rasoir, le Japon plonge une nouvelle fois dans la récession, les Etats-Unis naviguent sur une bulle financière de plus en plus importante. L’Europe semble résister avec un rythme de croissance de 3 % bénéficiant du malheur des autres. L’euro va bientôt émerger comme monnaie internationale et entrer en concurrence avec le dollar, le yen, et le yuan.

Tous les ingrédients d’une crise majeure de l’économie mondiale sont maintenant réunis, et Michel Camdessus, directeur du Fonds monétaire international (FMI), déclarait  : « Je vais sonner le tocsin  : il faut se préparer, sans attendre, à la prochaine crise » (Les Echos du 14 septembre 1998).

La crise argentine
et les prémices du risque Etat

La prochaine crise va effectivement poindre à un autre niveau  : elle va toucher de plein fouet l’Argentine en 2001-2002 et poser la question du risque souverain, l’Argentine n’étant plus en mesure de rembourser ses créanciers. Si dès 1987, les banques commençaient à dire qu’il fallait abandonner l’idée que « les nations ne faisant pas faillite, les banques n’ont pas à se protéger contre les pertes (9)  », la crise argentine allait poser ouvertement la question du risque Etat, qui frappe actuellement l’Union européenne mais aussi certains Etats des Etats-Unis, par exemple la Californie.

Les Etats, qui pour le plus grand bien du capital financier mondial ont mis en place des politiques d’endettement exponentiel, poursuivent sur la même piste. Ils commencent depuis quelques mois, pour financer les mesures anticrise, à lever des emprunts sur les marchés financiers. Des masses d’obligations et de bons du Trésor se déversent actuellement sur les places financières. Ces mêmes places financières exigeant que l’argent rapporte de l’argent, entrent dans l’angoisse dès qu’un Etat se trouvera en difficulté sur sa dette.

En ce mois de septembre 2011, il n’est plus possible pour les gouvernements de passer sous silence le krach boursier de la mi-août (4 000 milliards de dollars évaporés). La crise grecque apparaît donc comme une crise dans la crise, comme le nœud gordien qui devrait faire éclater les contradictions internes du capital financier international. Les banques françaises et européennes sont particulièrement visées, au point que dans la presse Christine Lagarde, fraichement élue à la tête du FMI, exige une recapitalisation des banques européennes, pour que celles-ci inscrivent dans leurs comptes les créances de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Italie, de l’Espagne, de la Belgique. Les titres des quatre principales banques françaises (BNP Paribas, Crédit agricole, Natixis et Société générale) ont perdu, en moyenne, 50 % depuis un an et Natixis vient de se faire sortir du CAC 40. La patronne du Medef, Laurence Parisot, est montée au créneau pour soutenir les banques françaises contre les exigences du FMI qui se traduiraient par une réduction de 10 % à 12 % des fonds propres des banques européennes. La fin de partie est proche, les Etats et les banques centrales ont épongé les pertes des banques et ont de ce fait mis en exergue la dette souveraine, qui elle-même pose la question de sa restructuration ou de sa banqueroute et avec elle le chapelet des banques créancières  : les françaises, 331 milliards d’euros, les allemandes, 435 milliards, les anglaises, 341 milliards.

Après les Etats, les gouvernements vont mettre sur la table un dernier joker, l’intervention des fonds souverains dans la crise. A cet effet les dirigeants des fonds souverains de 25 pays devaient se réunir à Paris les 17 et 18 octobre.

Gérard Bad

20 septembre 2011