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Extrême gauche/Extrême droite. Inventaire de la confusion (6) Convergences inattendues

samedi 10 septembre 2011, par Yves

Anticapitalisme : l’anticapitalisme de l’extrême gauche ou des altermondialistes n’est le plus souvent qu’une critique morale des excès du système : spéculation financière, subventions aux banques qui jouent avec l’argent des petits épargnants, avantages fiscaux accordés aux entreprises qui licencient, trusts qui ont un monopole jugé excessif, transnationales qui délocalisent, privilèges financiers des gros actionnaires, stock-options et salaires à 6 chiffres, etc.

Or, il est tout aussi absurde aujourd’hui de lutter pour un retour à des petites entreprises locales autarciques (modèle écolo, libertaire à la sauce proudhonienne ou nationaliste-souverainiste de gauche), que pour la création de règles instaurant un commerce international « équitable » ou « limitant le pouvoir » des entreprises transnationales (modèle altermondialiste), sans abattre le capitalisme à l’échelle de la planète.

L’anticapitalisme d’extrême droite est de même nature. Jamais il ne s’attaque à la notion même de salariat, aux fondements de la hiérarchie, à l’argent et à la monnaie comme principe de l’échange, et, bien entendu, pas non plus à la propriété privée des moyens de production. C’est ainsi que Le Pen dénonce « le capital anonyme et vagabond, le complot mondialiste (…) visant à détruire les nations et les structures de l’ordre naturel (…), la domination complète de toute la planète dans tous les domaines : financiers, économiques, juridiques, voire religieux ».

Depuis le judéocide, on a tendance à croire que l’antisémitisme nazi n’aurait été que d’ordre racial. On oublie qu’il était aussi d’ordre social et économique (il avait pour première fonction d’éliminer physiquement ou au moins d’emprisonner tous les militants de gauche et d’extrême gauche, ainsi que les syndicalistes, sous le prétexte fantaisiste que le mouvement ouvrier était sous « domination juive » – en réalité parce que la domination de la bourgeoisie allemande était menacée, ou en tout cas ingérable dans les années 1930, si l’on voulait maintenir un système démocratique-parlementaire).

C’est cet antisémitisme-là qui a connu la plus forte descendance à l’extrême droite : en effet, le ZOG (« Gouvernement occupé par les sionistes ») symbolise, aux yeux de l’extrême droite, non seulement le gouvernement américain mais aussi toutes les grandes institutions internationales (FMI, OMC, Banque mondiale, ONU, OTAN). Cette forme d’antisémitisme rejoint certaines formes d’antisionisme qui dénoncent l’omniprésence et l’omnipuissance du « lobby sioniste », du lobby « américano-sioniste », etc.

L’antisémitisme social (celui que l’on trouve sous la plume de nombreux socialistes ou anarchistes du XIXe ou du XXe siècle) s’est réveillé à gauche, avec la mise en avant du caractère exemplaire de l’escroquerie de Bernard Madoff, par exemple, ou les explications de certains altermondialistes sur les causes de la crise économique mondiale.

De l’anticapitalisme à l’antisémitisme

Comme l’expliquaient déjà les camarades du groupe néerlandais De Fabel van de illegaal en 1999 :

« Une fois que l’on réussit à séparer idéologiquement le “détestable capital international” du reste du capitalisme, on peut facilement relier ce capital international à “l’Ennemi”, par exemple un État étranger ou bien un groupe spécifique de personnes. En poursuivant ce type de raisonnement, la critique du système peut aboutir à une idée absurde : un petit groupe d’individus hostiles contrôlerait complètement notre vie. Historiquement, ce genre de perception mène généralement à l’antisémi-tisme.

Les antisémites, surtout en Europe, associent traditionnellement la dénonciation du “capital international” à celle des États-Unis et des “Juifs”. Selon ce mode de pensée, le “capital international” serait entre les mains de Juifs qui comploteraient pour contrôler le monde. Ce “capital juif” opérerait surtout à partir de New York. L’extrême droite et les tendances nationalistes recyclent depuis longtemps ce genre de clichés. Ils clament que “la patrie” ou “l’Europe” serait menacée par – au choix selon le public auquel ils s’adressent – “le capital international”, “les multinationales américaines” ou “les Juifs”. Du point de vue de l’idéologie qui se cache derrière, tous ces termes sont équivalents.

Enfin, critiquer le libre-échange ne conduit pas forcément à l’antisémitisme, mais ces deux éléments s’accouplent facilement. (…) Celui qui sépare idéologiquement le “capital international” du “capital local” n’est donc pas forcément antisémite, mais le raisonnement sous-jacent peut potentiellement l’être. L’histoire nous montre à quel point l’un engendre facilement l’autre. Ce genre d’antisémitisme se retrouve également dans la Nouvelle Droite. Il y a quelque temps, Ruter écrivait dans un article concernant la mondialisation : “celui qui fixe et contrôle les crédits dirige le développement économique”. Ce n’est certainement pas par hasard s’il cite, dans le même texte, Amschel Meyer Rothschild qui était juif et aurait dit : “Laissez-moi contrôler les cours des monnaies et peu m’importera qui fait les lois.”

« Au début de la campagne anti-AMI aux Pays-Bas, en automne 1997, l’accent fut fortement mis sur le fait qu’il s’agissait de négociations secrètes et l’intérêt se porta rapidement sur la personnalité de certains dirigeants. La campagne anti-AMI parla d’un “coup d’État multinatio-nal” et d’une “prise de pouvoir secrète”. Cette présentation des faits était un peu exagérée. (…) Les adeptes des théories du complot ont fréquemment assisté aux réunions de la campagne. En août 1998, durant la réunion de Globalize Resistance à Genève, une personne voulut lire les écrits de l’antisémite allemand Van Helsing. Le Néerlandais Kühles, “théoricien des complots”, s’est intéressé à peu près en même temps à la campagne anti-AMI aux Pays-Bas et eut l’occasion de cracher son venin antisémite dans des réunions du mouvement anarchiste à Leiden. »

L’antisémitisme s’exprime également chez de nombreux militants de gauche qui, dans des conversations privées, évoquent le pouvoir des « sionistes » dans les médias (sur ce thème, les Indigènes de la République avaient même mené campagne), ou les liens entre des hommes politiques français « juifs » et les milieux d’argent ou de pouvoir (cf. la librairie d’extrême gauche « Résistances » qui mit en vitrine le livre de P.-E. Blanrue).

L’extrême droite s’est en partie débarrassé de son antisémitisme racial, pour des raisons tactiques, afin d’éviter des poursuites judiciaires comme celles qui ont frappé Le Pen, mais aussi parce que l’antisémitisme social est aujourd’hui beaucoup plus payant politiquement que le vieil antisémitisme racial.

Antiracisme : Alain de Benoist (de la Nouvelle Droite) éprouve le besoin de proclamer urbi et orbi qu’il n’est pas raciste. Vu ses positions politiques initiales, on comprend pourquoi. Et, de temps en temps, les dirigeants du Front national ou les néofascistes jurent, la main sur le cœur, qu’ils ne croient pas à l’existence des races.

Je ne connais donc pas d’exemple de confusion entre des discours d’extrême gauche et d’extrême droite qui soient favorables à l’antiracisme.

La confusion se situe plutôt au niveau des critiques adressées à l’antiracisme. En effet, l’antiracisme est la bête noire d’une certaine ultragauche et de l’extrême droite. Au point qu’en lisant la prose de certains ultragauches, post-situs, radicaux de salon, etc., on a l’impression que l’antiracisme serait, pour eux, plus néfaste et dangereux que le racisme. (En cela ils rejoignent d’ailleurs, même si c’est pour des raisons différentes, les positions de P.A. Taguieff ou d’Alain Finkielkraut, qui, eux aussi, sont devenus de farouches critiques de l’antiracisme.)

Toute idéologie interclassiste (que ce soit l’antiracisme ou l’antifascisme) a d’énormes inconvénients car elle permet à des politiciens de gauche de redorer leur blason (voir l’expérience de SOS Racisme à partir de l’année 1984, ou la manifestation parisienne contre la profanation des tombes du cimetière de Carpentras en 1990, manifestation que rejoignit le président Mitterrand). Elle permet aussi à des politiciens de droite d’être élus avec les voix de la gauche et de recevoir ainsi un blanc-seing républicain (cf. les manifestations anti-Le Pen en 2002 et le vote Chirac d’une partie des trotskystes et des libertaires au second tour).Elle permet de brouiller les enjeux politiques réels (cf. l’assimilation de Sarkozy à Le Pen lors de l’élection de 2007), et donc de détourner la colère des travailleurs vers des objectifs moins centraux que l’exploitation, la division du travail, la hiérarchie, la domination de l’Etat. Elle peut aussi n’être qu’une posture, une mode, et ne correspondre à aucune attitude concrète (c’est ainsi que l’extrême droite ridiculise les bobos de gauche qui emploient au noir des domestiques sans-papiers…). Mais les limites de l’antiracisme ne doivent pas nous amener pour autant à en négliger les aspects positifs évidents, puisqu’il contribue à miner les barrières qui séparent les prolétaires d’origines, de langues, de cultures, de religions différentes (19).

Chavez et Khadafi  : ces deux hommes politiques sont des références à la fois pour l’extrême gauche et pour les nationaux-révolutionnaires.

« Chavez défend, comme Egalité et Réconciliation, la gauche du travail, anticapitaliste, et est favorable au nationalisme, la droite des valeurs, avec la morale comme fondement de la société, l’anti-impérialisme refusant la domination impériale et menant une politique extérieure non alignée contre Wall Street, Washington, le FMI… ». Ces quelques lignes du fasciste Alain Soral (chaud partisan du régime de Kadhafi tout comme Ginette Skandrani, l’amie des négationnistes) soulignent clairement la convergence entre les discours des néofascistes (cf. la vidéo de Luc Michel « Le monde arabe est en feu » sur le site du Parti communautaire national-européen) et ceux des caudillos latino-américains soutenus par l’extrême gauche.

Les médias chavistes (tout comme d’ailleurs le site altermondialiste de Michel Collon) se sont démasqués en refusant de dénoncer Kadhafi et ses forces de répression dès le début des affrontements en Libye.

Chavez entretient en effet des relations étroites avec Kadhafi, depuis des années, suivant fidèlement en cela les conseils diplomatiques de son ex-mentor, le défunt sociologue fasciste Norberto Ceresole. En septembre 2009, lors de la venue du dictateur libyen au Venezuela, Chavez avait loué les vertus de Kadhafi, « soldat révolutionnaire, leader du peuple libyen (…), des peuples d’Afrique et également des peuples d’Amérique latine et de la Caraïbe ». Il lui avait remis une réplique de l’épée de Bolivar, puis, après la cérémonie de remise de la plus haute décoration du Venezuela, les deux dirigeants avaient signé ensemble une Déclaration, vantant « leur lutte commune pour construire un monde multipolaire, dans la voie socialiste ».

Chavez s’est rendu à six reprises en Libye depuis 2001 et a signé huit accords commerciaux concernant le pétrole, l’agriculture, l’éducation, la science et le tourisme (ce sont du moins les accords rendus publics en décembre 2010 ; il en existait peut-être d’autres). Il a rencontré Kadhafi le 23 octobre 2010, et son objectif était de renforcer « les liens économiques et commerciaux » entre les deux pays :

– en créant notamment une liaison aérienne directe entre Caracas et Tripoli, et aussi entre Tripoli et l’île de Margarita ;

– une commission mixte devait se rencontrer tous les deux ans pour vérifier la progression de ces accords ;

– il était envisagé de créer un Fonds binational pour développer ensemble des projets productifs, fonds de mille milliards de dollars à parts égales ;

– une représentation de Telesur (chaîne chaviste) allait être installée en Libye ;

– des accords de coopération énergétique avaient été signés pour exploiter ensemble le pétrole et le gaz en matière d’infrastructures, de triangulation d’exportations, d’entreprises mixtes ;

– il avait été décidé de créer plusieurs exploitations agricoles, occupant en tout 75 000 hectares, pour l’élevage, la production de lait, la culture du maïs, et le développement du tourisme écologique à Hato Pinero ;

– des bourses d’études en Libye devaient être attribuées par la Fondation Gran Mariscal de Ayacucho en faveur de 50 étudiants vénézuéliens.

Le tout parce que Chavez considérait que Kadhafi avait instauré une « forme particulière de socialisme » dans ce pays.

Et Kadhafi, bien sûr, avait renvoyé l’ascenseur à Chavez, puisque, lors de son voyage en octobre 2010 en Libye, le colonel vénézuélien reçut le doctorat honoris causa en sciences de l’économie humaniste, en récompense de son travail en faveur d’une « véritable égalité économique et sociale à travers la révolution bolivarienne ».

Commune de Paris : patrimoine historique de la gauche et de l’extrême gauche, revendiqué aussi par les néofascistes, au point qu’ils ont organisé à plusieurs reprises des pèlerinages devant le Mur des Fédérés, suivant en cela la tradition inaugurée par leur mentor fasciste Maurice Bardèche qui se rendait chaque année au Père-Lachaise pour rendre hommage aux communards !

Comme le proclame un t-shirt rouge vif édité par le Projet Apache (jeunes clones du Bloc Identitaire) : « La république des bâtards est née du sang des communards… ». On retrouve cette affection pour La Commune dans les paroles d’une chanson du groupe musical d’extrême droite Vae Victis, chanson que pourrait chanter n’importe quel gauchiste ou libertaire… à l’exception (peut-être) des deux derniers vers :

Si tu te balades un beau jour

Près du cimetière du Père-Lachaise

N’oublie pas d’aller faire un tour

Au pied du Mur des Fédérés

Ici les gars de la Commune

Ont fredonné leur dernier chant

Et leurs corps noyés dans le sang

Ont jonché les fosses communes…

Les bourgeois n’ont plus à trembler

Depuis ce joli moi de mai

La république des bâtards

Est née du sang des communards…

Complots, théories du : ce sont souvent des tentatives de rationaliser l’antisémitisme. Pour l’extrême droite, par exemple, les bolcheviks, les staliniens puis les gauchistes ont toujours été manipulés par les Juifs et les sionistes ; pour l’extrême gauche, le méchant capitalisme financier tire en secret les finances de l’économie mondiale. Il suffit de consulter les sites antisémites et complotistes américains pour vérifier qu’ils dressent la liste des Juifs qui se trouvent à la tête du gouvernement américain, des multinationales et des organisations internationales (FMI, Banque mondiale, OMC).

Dernier avatar de la théorie du complot antisémite-antisioniste sur le site hispanophone « anti-imperialista » : le fait que la société FON en Espagne, dont le P-DG Martin Varsavsky (supposé être juif) appartient à la Fondation Rockfeller, ait apparemment fourni une connexion wifi gratuite aux campeurs du mouvement Democracia Real Ya, dans un geste promotionnel dont elle est coutumière depuis des années, y compris en France.

Sur les théories du complot on pourra lire aussi : « La conspiration des bergers allemands » de Wiecha dans la compil’ n° 6 : Polémiques et antidotes.

Conseils ouvriers : forme d’exercice du pouvoir par la classe ouvrière. Malgré la défense de la démocratie directe, du pouvoir des conseils, de la révocation des délégués par différentes tendances léninistes, trotskystes, ultragauches, voire libertaires, ces formes ont été souvent récupérées par ceux-là mêmes qui allaient devenir leurs assassins au service de la classe dirigeante du système capitaliste (20). Pour illustrer cette confusion on citera, par exemple, les nationaux-bolchéviques (21) en Allemagne dans les années 20, ou le groupe fasciste Nouvelle Résistance dans les années 90 (22).

Rossel, Louis Nathaniel  : « Ennemi des révolutions, les circonstances m’avaient jeté dans une révolution ; haïssant la guerre civile, je m’étais engagé dans la guerre civile. » Cet officier, protestant, membre d’une famille bourgeoise (propriétaires fonciers, facturiers de laine, négociants, magistrats) est l’objet d’un culte à l’extrême droite qui voit dans la Commune une insurrection nationale et organise des pèlerinages au mur des Fédérés ou devant sa tombe…

Notes

19. Commentaire du GARAP : « Propagé par l’extrême gauche, l’antiracisme (avec l’antifascisme) est l’un de ces thèmes qui alimente la confusion chez les prolétaires sur la véritable cible à abattre. L’antiracisme reste un thème interclassiste donc inefficient car sujet à impasse (les antifas se trouvent souvent bien cons face à des rebeus ou renois soraliens ou membres du Mouvement des damnés de l’impérialisme). La stérilité de ce thème est d’autant plus flagrante s’il n’est pas intégré dans un discours de la totalité replaçant le racisme dans le développement du capital et la société bourgeoise dans son ensemble. »

20. Commentaire du GARAP : « Plus généralement, on constate qu’effectivement, les conseils ouvriers souffrent d’une carence de conscience de classe parmi les prolétaires ; conscience apte à dessiner les perspectives d’un monde sans classes et capable de démasquer les parasites d’un système qui n’est, par définition, pas encore mort. Or, nous le savons pertinemment, aucune représentation prolétarienne n’est possible : l’émancipation des travailleurs ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »

21. Le national-bolchevik Paul Eltzbacher, prônait par exemple un « Etat populaire des conseils »…

22. Qui écrivait : « Démocratie directe, totale et décentralisée (…) pouvoir des conseils. Ce type d’organisation politique est connu en Europe depuis l’apparition des Indo-Européens et resurgit spontanément lors de toutes les périodes révolutionnaires. [Il passe par des] assemblées générales dont les délégués restent révocables en permanence par ceux qui les ont nommés ».