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La situation des classes laborieuses au Japon (12, 1)

publié le samedi 27 août 2011

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Qu’est-ce que la littérature prolétarienne ? Les écrivains prolétariens japonais. Les Semeurs. Revues et organisations.

Entre la pre­mière et la seconde guerre mon­diale la classe ouvrière japo­naise, qui n’avait pas encore perdu la nos­tal­gie d’un monde antérieur et qui n’était pas encore abso­lu­ment assu­jet­tie aux formes de pensée capi­ta­liste, s’est vive­ment opposée au capi­tal. Ce fut aussi l’époque où on vit appa­raître moga (contrac­tion de modan gâru pour l’anglais modern girl) et mobo (contrac­tion de modan bôi pour l’anglais modern boy), filles habillées en jupes et por­tant les che­veux coupés à la garç­onne et garçons arbo­rant les vêtements occi­den­taux les plus extra­va­gants. Une partie de cette jeu­nesse contes­ta­taire s’empara du mou­ve­ment dada, du surréal­isme, du marxisme, de tout ce qui lui parais­sait rép­ondre en litté­ra­ture à sa volonté de se faire une place en société.

Cette effer­ves­cence n’épargna pas les milieux ouvriers. Depuis que le capi­ta­lisme a jeté des masses de tra­vailleurs dans ses usines, l’ouvrier est géné­ra­lement méprisé par les clas­ses plus favo­risées, par les mili­tants poli­ti­ques et syn­di­caux et, au sein même de la classe ouvrière, les moins qua­li­fiés font sou­vent l’objet des quo­li­bets de leurs supérieurs. L’ouvrier est fréqu­emment considéré comme une brute anal­phabète aux intérêts limités à ses besoins vitaux.

Pourtant, dans les années 1920 et 1930, plu­sieurs pays ont vu émerger une litté­ra­ture prolé­tari­enne qui, lorsqu’on sait la lire, peut nous appren­dre beau­coup sur le ­prolé­tariat.

Qu’est-ce que la litté­ra­ture prolé­tari­enne ?

Les écrivains prolé­tariens ne for­ment pas une école, mais un cou­rant littér­aire hétérogène dont la viva­cité fut de courte durée, né au len­de­main de la pre­mière guerre mon­diale et dis­paru avant l’écla­tement de la seconde. Les contem­po­rains de cette pér­iode ont cher­ché à ras­sem­bler sous un même concept des per­son­na­lités et des pensées différ­entes, sinon diver­gen­tes, à donner une cohér­ence doc­tri­nale appa­rente là où il n’en exis­tait aucune, chaque écrivain étant seul et, en fonc­tion de chacun, plus ou moins soumis aux com­pro­mis et aux belles espér­ances.

En France, la litté­ra­ture prolé­tari­enne fut illus­trée par Henri Barbusse (1873-1935) dans sa revue Monde, et par Henry Poulaille (1896-1980) (1). Le pre­mier en déf­endait une concep­tion poli­ti­que et le second, une concep­tion sociale : pour Barbusse, les écrivains prolé­tariens devaient parler du prolé­tariat com­bat­tant, peu impor­tait leurs ori­gi­nes de classe ; pour Poulaille, ils devaient pro­ve­nir du prolé­tariat lui-même s’ils ne vou­laient pas proférer d’absur­dités, et il oppo­sait la litté­ra­ture prolé­tari­enne à la litté­ra­ture popu­liste (2) ou de pro­pa­gande dans son essai Le Nouvel âge littér­aire (1930) ou la revue Nouvel Age (1931), par exem­ple.

Dans le droit fil de la Deuxième Conférence inter­na­tio­nale des écrivains révo­luti­onn­aires, tenue à Kharkhov en novem­bre 1930, les auto­rités de Moscou défi­nirent une litté­ra­ture prolé­tari­enne appelée à se sou­met­tre aux Partis com­mu­nis­tes natio­naux. « Une lettre des écrivains com­mu­nis­tes alle­mands », signée de Johannes Robert Becher (1891-1958) futur minis­tre de la Culture de la République démoc­ra­tique alle­mande après guerre, confir­mait cette prise de posi­tion dans le n° 3 (mai 1932) du Bulletin des écrivains prolé­tariens. Organe du groupe des écrivains prolé­tariens de langue franç­aise (3).

Hormis cette ten­ta­tive de mise au pas, les écrivains prolé­tariens n’ont, à ma connais­sance, en Europe, pro­duit ni pro­gramme ni mani­feste. « Notre posi­tion » parue p. 1 et 2 du pre­mier numéro du Bulletin des écrivains prolé­tariens « n’est pas un mani­feste » sou­li­gne le Groupe des écrivains prolé­tariens de langue franç­aise en page 2 du même Bulletin : elle fait tout sim­ple­ment allége­ance à un marxisme pas­sa­ble­ment confus qui amè­nera le Groupe des écrivains prolé­tariens de langue franç­aise, tout comme André Breton et cer­tains surréal­istes (4), à s’aco­qui­ner avec Trotsky. Marcel Martinet (1887-1944), com­pa­gnon de Poulaille, par­lait, lui, de culture prolé­tari­enne depuis 1918 (5) : « Ce terme, culture, que je vais être contraint de répéter tant de fois, est bien dépl­aisant. Il est abs­trait, obscur, prét­entieux, et il a un arrière-goût assez pro­noncé de confor­misme, de suf­fi­sance et de tra­hi­son. Il pro­vo­que les sar­cas­mes exaspérés d’excel­lents cama­ra­des, qui déc­larent ne connaître d’autre culture que celle des petits pois et des lai­tues. Et je suis for­te­ment tenté de par­ta­ger leur rép­ulsion. Mais que faire ? La ques­tion est de savoir si ce mot désag­réable recou­vre tout de même une réalité, si la classe ouvrière peut renon­cer à l’intel­li­gence et à la pos­ses­sion de cette réalité sans s’aban­don­ner elle-même. » (6).

Les écrivains prolé­tariens japo­nais

Au Japon, la litté­ra­ture prolé­tari­enne n’a pas connu ces oppo­si­tions entre par­ti­sans d’une culture prolé­tari­enne et ceux d’une litté­ra­ture de pro­pa­gande. Dans sa pér­iode de flo­rai­son, fixée par une majo­rité d’his­to­riens de février 1921, date de la paru­tion du pre­mier numéro de la revue Tanemakuhito (Les Semeurs), à février 1933, date de l’assas­si­nat de Kobayashi Takiji (1903-1933), elle fut pure­ment une litté­ra­ture de pro­pa­gande. Plus que litté­ra­ture ouvrière, la litté­ra­ture prolé­tari­enne au Japon est une litté­ra­ture de citoyens, ce que l’on appel­le­rait de nos jours une contre-culture, subor­donnée aux ligues cultu­rel­les mises en place par les lénin­istes au cours des années 1920.

Ses anté­cédents ne le lais­saient pas entiè­rement pré­sager. La revue Kindai shisô (La Pensée moderne), 23 numéros parus entre le 1er octo­bre 1912 et le 1er sep­tem­bre 1914, animée par Ôsugi Sakae et Arahata Kanson, avait publié pour la pre­mière fois des écrivains ouvriers, tels que Miyajima Sukeo (1886-1951) (7) et Miyaji Karoku (1884-1958). L’album Puroretaria bun­gaku (Littérature prolé­tari­enne) (8) men­tionne aussi pour l’année 1919 la paru­tion d’une revue inti­tulée Rôdô bun­gaku (Littérature ouvrière).

Ôsugi Sakae demeu­rait lucide : « J’ai reçu réc­emment la visite d’un cama­rade qui, depuis quel­que temps, n’a plus que les mots “cons­cience de classe” ou encore “litté­ra­ture ouvrière” à la bouche. “Mais ça ne va pas mon vieux ! Tu auras beau répéter ces choses-là sur tous les tons, tant que tu conti­nue­ras à mener cette vie d’homme de let­tres, cette exis­tence indo­lente qui est la tienne, il n’y a aucune chance, et ce même si tu vis dans la pau­vreté, que tu arri­ves à cette cons­cience de classe qui te per­met­trait de dire : « Moi, je suis un tra­vailleur », ni que de ta plume sorte quel­que chose que l’on puisse appe­ler litté­ra­ture ouvrière !” » (9).

D’autres mili­tants anar­cho-syn­di­ca­lis­tes, par exem­ple Hirasawa Keishichi (1885-1923), pre­naient les usines pour thèmes de leurs pièces de théâtre (10), rédigeaient des pièces à partir de l’expéri­ence vécue de tra­vailleurs ano­ny­mes et de mili­tants, et deman­daient à des ouvriers de jouer leurs pro­pres rôles. Mais la répr­ession éta­tique et le pres­tige de la révo­lution russe de 1917 mirent bru­ta­le­ment fin à ce bref épi­sode. Les assas­si­nats par l’armée, en sep­tem­bre 1923, d’Ôsugi Sakae, de Hirasawa Keishichi et d’autres anar­cho-syn­di­ca­lis­tes actifs dans le mou­ve­ment littér­aire ouvrier nais­sant, lais­saient la voie ouverte à un type de litté­ra­ture sou­mise aux dik­tats de Moscou et du Parti com­mu­niste japo­nais clan­des­tin (11).

Les Semeurs

La pre­mière série de la revue Tanemakuhito (Les Semeurs), dirigée par Komaki Ômi, Kaneko Yôichi et Imano Kenzô, com­mence à paraître en février 1921 et comp­tera trois numéros jusqu’en avril ; la deuxième série paraîtra entre octo­bre 1921 et octo­bre 1923, jusqu’au n° 21 (12).

C’est Komaki Ômi (de son véri­table nom Ômiya Komaki, 1894-1978) qui fonda cette revue à Tsuchisaki, une petite ville de la préf­ec­ture d’Akita en février 1921 avec l’aide d’amis d’enfance et d’affi­liés du clan Ômiya : Ômiya Tomoji, un oncle par alliance, Ômiya Shinsaku, le frère cadet de Tomoji, Hatakeyama Matsujirô, son beau-frère, et Kaneko Yôbun, Imano Kenzô, Yasuda Yôzô et Yamakawa Ryô (13).

Komaki Ômi était le fils d’un com­merçant aisé qui avait été actif dans le Mouvement pour la liberté et les droits du peuple (Jiyû minken undô) et qui conti­nuait à joué un rôle dans la poli­ti­que locale. Il était rentré au Japon en 1918 après un séjour en France où il avait déc­ouvert la litté­ra­ture popu­laire dans les écrits de Charles-Louis Philippe et le paci­fisme dans la revue Clarté (14) animée par Henri Barbusse. « Il s’est fixé deux buts en ren­trant au Japon : être le représ­entant de Clarté et faire connaître le mou­ve­ment, alors dans son enfance, de la Troisième Internationale ; c’est ce qu’il s’emploiera à réa­liser dans Tanemakuhito (15). »

La pre­mière série de Tanemakuhito s’arrête rapi­de­ment. La revue repren­dra sa paru­tion à Tôkyô, où Komaki Ômi et quel­ques-uns de ses amis avaient déménagé. Plusieurs d’entre eux sont influencés par Tolstoï et le groupe Shirakaba (Le Bouleau blanc) (16) : Kaneko Yôbun apprend le style auprès de Mushanokoji Saneatsu ; Imano Kenzô se pas­sionne pour Arishima Takeo, dont « Sengen hitotsu » (Un mani­feste), paru dans la revue Kaizô (Reconstruction) en jan­vier 1922, lui attire les fou­dres de nom­breux mili­tants socia­lis­tes.

George Tyson Shea mini­mise l’impor­tance de Tanemakuhito : « La seule nou­velle publiée dans Tanemakuhito à avoir été rééditée plu­sieurs fois depuis la dis­pa­ri­tion de la revue est “Kaji no yoru made” (Jusqu’à la nuit de l’incen­die) d’Imano Kenzô. Ce qui, pour le lec­teur d’aujourd’hui, tém­oigne indu­bi­ta­ble­ment du faible niveau de tra­vail créatif que l’on peut y trou­ver (17). »

Tanemakuhito cesse de paraître en octo­bre 1923 et est rem­placée par Bungei sensen (Front des arts et des let­tres), qui paraîtra men­suel­le­ment de juin 1924 à déc­embre 1930, avec une inter­rup­tion entre jan­vier et juin 1925. Elle fera office d’organe offi­ciel de la Fédération de litté­ra­ture prolé­tari­enne du Japon (Nihon puro­re­ta­ria bungei renmei) (18), fondée en déc­embre 1925 en rép­onse à l’appel aux artis­tes du monde entier à se join­dre à la lutte du prolé­tariat lancé par une assem­blée d’écrivains prolé­tariens tenue en Union sovié­tique en juillet 1924.

Revues et orga­ni­sa­tions

A ses débuts, la Nihon puro­re­ta­ria bungei renmei regrou­pait anar­chis­tes, syn­di­ca­lis­tes et bol­che­viks, mais elle se rallia rapi­de­ment aux idées marxis­tes-lénin­istes par suite de la tra­duc­tion de Que Faire ? (1902) de Lénine en japo­nais par Aono Suekichi (1890-1961), par­tielle semble- t-il, parue dans les numéros d’août et sep­tem­bre 1925 de la revue Marukusushugi (Marxisme). Aono Suekichi appli­quait méca­niq­uement les concepts de Lénine au mou­ve­ment littér­aire prolé­tarien nais­sant sans réel­lement s’intér­esser aux œuvres, sou­met­tant la litté­ra­ture au feu de la cri­ti­que poli­ti­que (19). Il intro­dui­sait, ce fai­sant, une grande confu­sion qui amè­nera plu­sieurs cri­ti­ques à oppo­ser litté­ra­ture prolé­tari­enne et litté­ra­ture clas­si­que en termes pure­ment doc­tri­naux (20) ; ou bien encore à affir­mer, comme Kurahara Korehito (1902-1991), en mars 1927 dans un arti­cle, « Shizenshugi bun­gaku no shôchô » (Grandeur et décad­ence de la litté­ra­ture natu­ra­liste), paru dans Bungei sensen : « Dans toute société, une œuvre d’art sans contenu réal­iste a une faible valeur artis­ti­que (21). »

De 1925 à 1932, les ligues de litté­ra­ture prolé­tari­enne japo­naise subi­ront une suite de scis­sions et recom­po­si­tions épousant les zigzag de l’humeur des maîtres du Kremlin. George Tyson Shea, dans son ouvrage Leftwing Literature in Japan, en a dressé un tableau (22).

En 1926, des étudiants de l’uni­ver­sité de Tôkyô, parmi eux les écrivains prolé­tariens en herbe Nakano Shigeharu (1902-1979) et Hayashi Fusao (1903-1975), fon­dent avec l’aide de quel­ques mem­bres de la troupe du Petit théâtre de Tsukiji (Tsukiji shôg­ekijô) un Groupe marxiste d’étude de l’art (Marukusushugi gei­jutsu ken­kyûkai) qui allait jouer un rôle dans la fuite des anar­chis­tes de la Nihon puro­re­ta­ria bungei renmei (Fédération de litté­ra­ture prolé­tari­enne du Japon) et la fon­da­tion d’une fédé­ration nou­velle, la Nihon puro­re­ta­ria gei­jutsu renmei (Fédération des arts prolé­tariens du Japon) en novem­bre, qui conti­nuera à avoir pour organe offi­ciel Bungei sensen jusqu’en juin 1927, rem­placé par Puroretaria gei­jutsu (Littérature prolé­tari­enne) de juillet 1927 à avril 1928.

En juin 1927, ce sont Aono Suekichi et Kurahara Korehito qui aban­don­nent la Nihon puro­re­ta­ria gei­jutsu renmei pour créer une Fédération des artis­tes ouvriers et pay­sans (Rônô gei­jut­suka renmei), avec pour organe offi­ciel Bungei sensen jusqu’en déc­embre 1930, puis Bunsen de jan­vier 1931 à juillet 1932, la Fédération des artis­tes ouvriers et pay­sans ayant dis­paru en mai 1932. En novem­bre, Kurahara quitte cette der­nière pour fonder une Union des artis­tes d’avant-garde (Zen.ei gei­jut­suka dômei) avec pour organe offi­ciel Zen.ei (Avant-garde) de jan­vier à avril 1928.

En mars 1928, sous l’impul­sion des thèses rédigées en 1927 par le Comintern, les artis­tes de gauche japo­nais cons­ti­tuent un front uni sous le nom de Nihon sayoku bun­geika sôrengô (Fédération des écrivains de gauche du Japon). Suite à l’arres­ta­tion de nom­breux mili­tants marxis­tes dans tout le pays, le 15 mars de cette année-là, cette orga­ni­sa­tion est dis­soute, et le 25 du même mois la Nihon puro­re­ta­ria gei­jutsu renmei et la Zen.ei gei­jut­suka dômei fusion­nent avec plu­sieurs asso­cia­tions cultu­rel­les de gauche, sous l’égide du Parti com­mu­niste japo­nais, en une Fédération natio­nale des artis­tes prolé­tariens du Japon (Zen Nihon musan­sha gei­jutsu renmei, plus connue sous son nom en espér­anto, Nippona Artista Proleta Federacio, en abrégé NAPF), avec pour organe la revue Senki (L’Etendard). Cette année 1928 voit de nom­breux écrivains publiés sous le label « litté­ra­ture prolé­tari­enne » (puro­re­ta­ria bun­gaku) : Kobayashi Takiji, Tokunaga Sunao (1899-1958), Sata Ineko (1904-1998) et Miyamoto Kenji (1908-2007) en sont les plus connus. En février 1929, la NAPF se réor­ga­nise : chaque bran­che artis­ti­que prend son indép­end­ance et forme un conseil de tous les grou­pes, le Conseil natio­nal des orga­ni­sa­tions artis­ti­ques du Japon (Zen Nihon gei­jutsu dantai kyôgikai) qui conserve le nom de NAPF.

En 1930, cer­tains mem­bres de la NAPF trou­vant Senki trop poli­tisée fon­dent une autre revue, plus littér­aire, Nappu. Cependant, une majo­rité des écrivains du mou­ve­ment prolé­tarien se rap­pro­chent de plus en plus du Parti com­mu­niste japo­nais, et en novem­bre, une délé­gation japo­naise assiste à la deuxième réunion inter­na­tio­nale des écrivains révo­luti­onn­aires de Kharkov. La NAPF dis­pa­raît en novem­bre 1931 pour céder la place à une Fédération des orga­ni­sa­tions cultu­rel­les prolé­tari­ennes du Japon (Nihon puro­re­ta­ria bunka renmei, en espér­anto Federacio de Proletaj Kultur Organizoj Japanaj, en abrégé KOPF (23), avec pour organe Puroretaria bunka (Culture prolé­tari­enne), qui paraît de déc­embre 1931 à mai 1934, date de la dis­pa­ri­tion de la KOPF.

En jan­vier 1932, la Ligue des écrivains prolé­tariens du Japon (Nihon puro­re­ta­ria sakka dômei, en abrégé NALP), non recensée dans le tableau ci-dessus, fondée en 1929 au sein de la NAPF, publie elle aussi une revue, Puroretaria bun­gaku (Littérature prolé­tari­enne). Mais en mars de cette année-là, le pou­voir lance une vaste répr­ession contre l’ensem­ble des orga­ni­sa­tions cultu­rel­les de gauche : des écrivains en vue, tels que Kurahara Korehito, Nakano Shigeharu, Kubokawa Tsurujirô (1903-1974), Tsuboi Sakae (1901-1958), sont arrêtés ; d’autres comme Kobayashi Takiji ou Miyamoto Kenji entrent dans la clan­des­ti­nité. Hayashi Fusao et Tokunaga Sunao cri­ti­quent la ligne poli­ti­que de la NALP ; Kobayashi les accuse de se rap­pro­cher de la droite natio­na­liste.

L’assas­si­nat de Kobayashi Takiji en février 1933 marque le com­men­ce­ment de la fin de la haute époque de la litté­ra­ture prolé­tari­enne. En 1934, la NALP et la KOPF dis­pa­rais­sent, la pre­mière, qui à son apogée comp­tait plus de huit cents mem­bres (24), en mars, la seconde en mai. La litté­ra­ture prolé­tari­enne ne dis­pa­raît pas pour autant, mais est sup­plantée par le réal­isme socia­liste direc­te­ment lié à l’Union sovié­tique.

La NAPF et la KOPF com­pre­naient des sec­tions de roman­ciers, de théâtre, de poésie, de cinéma, etc. dont les noms indi­quent l’étendue des acti­vités quoiqu’ils sem­blent par­fois ne nommer que des coquilles vides ou pres­que. N’ayant rien trouvé sur le cinéma prolé­tarien de l’entre-deux-guer­res au Japon je n’en par­le­rai pas et com­men­ce­rai par le plus pra­ti­qué des genres littér­aires depuis qu’il s’est acquis les faveurs de la presse, le roman.

J.-P. V.

(A suivre.)

NOTES

(1) Europe n° 575-576 (mars-avril 1977), « La Littérature prolé­tari­enne en ques­tion ».

(2) Le popu­lisme français s’appa­rente au popu­lisme russe de la fin du xixe siècle en ce qu’il prétend « aller au peuple ». Le Manifeste du popu­lisme d’André Thérive (1891-1967) et Léon Lemonnier (1890-1953) (publié en 1930, selon le Dictionnaire des écrivains du monde, éd. Fernand Nathan, 1984 ; ou le 27 août 1929 dans le jour­nal L’Œuvre selon d’autres sour­ces), en marque la nais­sance dans la conti­nuité avec les écrits de Jules Vallès (1832-1885), Charles-Louis Philippe (1874-1909) et Marguerite Audoux (1863-1937).

(3) Bulletin des Ecrivains Prolétariens. Organe du groupe des écrivains prolé­tariens de langue franç­aise n° 3 (mai 1932), p. 4, d’après la repro­duc­tion des quatre numéros parus de mars à juin 1932, éditions Plein chant, 2000

(4) Pour un art révo­luti­onn­aire indép­endant, mani­feste rédigé par André Breton et Léon Trotsky en 1938.

(5) Marcel Martinet, Culture prolé­tari­enne, Librairie du tra­vail, 1935 (rééd. François Maspero, 1976), recueil de différents textes.

(6) « Le prolé­tariat et la culture », dans Culture prolé­tari­enne, 1935, op. cit., note 1, p. 11.

(7) En jan­vier 1916, Kôfu (Le Mineur), roman de Miyajima Sukeo est inter­dit dès sa publi­ca­tion, selon la chro­no­lo­gie de la litté­ra­ture prolé­tari­enne établie dans Kamei Katsuichirô, Noda Utarô et Usui Yoshimi (sous la direc­tion de), Puroretaria bun­gaku (Littérature prolé­tari­enne), Nihon bun­gaku aru­bamu (Culture du Japon/ Album), Chikuma shobô, 1959, p. 78-79.

(8) Kamei Katsuichirô, Noda Utarô et Usui Yoshimi (sous la direc­tion de), Puroretaria bun­gaku, op. cit.

(9) Ôsugi Sakae, « Rôdô undô to rôdô bun­gaku » (Mouvement ouvrier et litté­ra­ture ouvrière), Shinchô (Nouveaux cou­rants), octo­bre 1922, dans Ôsugi Sakae hyô­ronshû (Recueil d’essais d’Ôsugi Sakae), Asukai Masamichi (éditeur), Iwanami shoten, 1996, p. 227 (tra­duc­tion franç­aise de Jean-Jacques Tshudin dans Ebisu. Etudes japo­nai­ses n° 28 [prin­temps-été 2002], p. 162).

(10) Du 26 au 28 février, la Troupe théâtrale des ouvriers (Rôdô geki­dan), fondée réc­emment par Hirasawa Keishichi, donne sa pre­mière représ­en­tation à Minami kat­su­shika (est de Tôkyô) avec une pièce inti­tulée Chi no tôyo (Camarades de sang) selon la Kindai Nihon sôgô nenpyô (Chronologie géné­rale du Japon moderne), Iwanami shoten, 2001, (1re éd. : 1968). Selon Jean-Jacques Tschudin, La Ligue du théâtre prolé­tarien, L’Harmattan, 1989, p. 40, cette troupe théâtrale fut fondée en mars 1921 ; en avril 1921 selon la chro­no­lo­gie de la litté­ra­ture prolé­tari­enne établie dans Kamei Katsuichirô, Noda Utarô et Usui Yoshimi (sous la direc­tion de), Puroretaria bun­gaku (Littérature prolé­tari­enne), op. cit..

(11) Il convient de sou­li­gner à ce propos que si les anar­chis­tes ont développé une théorie anti-auto­ri­taire, ils ne sont, pour la plu­part, pas par­ve­nus pra­ti­que­ment à éto­uffer chez eux cette ten­dance, qu’ils fus­ti­gent au niveau de la société toutes clas­ses confon­dues, à se livrer pas­si­ve­ment à des chefs.

(12) Jean-Jacques Tschudin, Tanemakuhito. La Première revue de litté­ra­ture prolé­tari­enne japo­naise, L’Asiathèque, 1979.

(13) Ibid., p. 26-27.

(14) Henri Barbusse fut un des ani­ma­teurs de la revue Clarté qui tenta de 1919 à 1928 de regrou­per les divers cou­rants de la gauche poli­ti­que sur des posi­tions paci­fis­tes. Tanemakuhito se fera l’écho de la polé­mique entre Romain Rolland, qui avait publié, en février 1919, une « Déclaration d’indép­end­ance de l’esprit » rédigée avec le paci­fiste alle­mand Georg Friedrich Nicolai, et Henri Barbusse, qui prét­endait que les artis­tes doi­vent servir les intérêts de la révo­lution et pré­parait une Internationale de la pensée sous tutelle de la Troisième Internationale de Lénine. Le groupe Clarté et la revue se trans­formèrent en un centre d’édu­cation révo­luti­onn­aire et Henri Barbusse s’en éloig­nera pro­gres­si­ve­ment à partir de 1924. Monde succéda à Clarté et vécut de 1928 à 1935. Il existe un arti­cle de Nicole Racine-Furlaud sur la revue Clarté, paru dans la Revue franç­aise de science poli­ti­que, 17e année, n° 3 (1967) qui, quoi­que dans la ligne du Parti com­mu­niste français, n’est pas sans intérêt : « Une revue d’intel­lec­tuels com­mu­nis­tes dans les années vingt : “Clarté” (1921-1928) » ; dis­po­ni­ble sur : http://www.persee.fr/web/revues/hom...

(15) J.-J. Tschudin, Tanemakuhito, op. cit., p. 26.

(16) Sur ce groupe voir Echanges n° 110, note 15, p. 36.

(17) G. T. Shea, Leftwing Literature in Japan (Littérature de gauche au Japon), The Hosei University Press, 1964, p. 93.

(18) Renmei est sou­vent tra­duit en français par Ligue et en anglais League. Ce qui est à mon avis une excel­lente tra­duc­tion. Les Japonais qui, dans le mou­ve­ment prolé­tarien, tra­dui­saient cou­ram­ment les noms de leurs orga­ni­sa­tions en espér­anto, se ser­vent, eux, de Federacio. C’est pour­quoi j’ai préféré Fédération à Ligue dans l’inti­tulé des noms pro­pres.

(19) Donald Keene, Dawn to the West. A History of Japanese Literature (Ouverture à l’Ouest. Une his­toire de la litté­ra­ture japo­naise), vol. 3, Japanese Literature of the Modern Era. Fiction (Littérature japo­naise de l’époque moderne : Le Roman), Columbia University Press, 1998 (1re édition : 1984), p. 598. ; et G. T. Shea, Leftwing Literature in Japan, op. cit., p. 140-141.

(20) En mars 1921, par exem­ple, Hirabayashi Hatsunosuke (1892-1931) rédigeait un arti­cle, « Seijiteki kachi to gei­jut­su­teki kachi. Marukusushugi bun­gaku riron no sai­ginmi » (Valeurs poli­ti­ques et artis­ti­ques. Un rée­xamen de la théorie marxiste de la litté­ra­ture), dans lequel il affir­mait que La Divine Comédie était artis­ti­que­ment inféri­eure aux romans à tonam­lité sociale de l’Américain Upton Sinclair (1878-1968), parce que Dante Alighieri (1265-1321) n’était pas imprégné d’idéo­logie prolé­tari­enne. Hirabayashi sou­te­nait dans cet arti­cle qu’il fal­lait clai­re­ment séparer valeurs poli­ti­ques et artis­ti­ques et que cer­tai­nes œuvres possédant une indén­iable valeur artis­ti­que, telles que les poèmes de Charles Baudelaire ou d’Edgar Allan Poe, avait un effet per­ni­cieux sur leurs lec­teurs (Donald Keene, Dawn to the West. op. cit., p. 611).

(21) Cité par G. T. Shea, op. cit., note 2, p. 148.

(22) G. T. Shea, op. cit., p. 128, tableau amendé d’après Kamei Katsuichirô, Noda Utarô et Usui Yoshimi (sous la direc­tion de), Puroretaria bun­gaku, op. cit.

(23) Les diver­ses sour­ces que j’ai consultées ne don­nent pas tou­jours des inti­tulés en espér­anto iden­ti­ques pour la NAPF et de la KOPF. Faute d’avoir eu accès aux ori­gi­naux, j’ai choisi ceux qui se trou­vent dans le dic­tion­naire Daijirin, éd. Sanseidô, 1988 aux entrées « nappu » et « koppu » qui sont les manières japo­nai­ses de pro­non­cer NAPF et KOPF. Les recher­ches sur le Japon exi­gent beau­coup de véri­fi­cations du fait que la langue japo­naise est extrê­mement laxiste aussi bien sur l’écri­ture des idé­ogr­ammes et sur l’ortho­gra­phe des lan­gues étrangères que sur la pro­non­cia­tion ; Donald Keene fait jus­te­ment remar­quer : « Les diver­ses orga­ni­sa­tions littér­aires prolé­tari­ennes de cette pér­iode étaient géné­ra­lement connues sous leurs ini­tia­les en espér­anto, mais il y a par­fois confu­sion dans l’ordre des mots. » (op. cit., note 29, p. 625 ).

(24) Voir Jean-Jacques Tschudin, arti­cle « Littérature prolé­tari­enne », dans Jean-Jacques Origas, Dictionnaire de la litté­ra­ture japo­naise, Quadrige/PUF, 2000).


La situa­tion de la classe labo­rieuse au Japon dans Echanges :
- I. Introduction. La bureau­cra­tie. Les employeurs. Les tra­vailleurs n° 107, hiver 2003-2004, p. 37.
- II. La guerre sino-japo­naise (1894-1895). L’entre-deux guer­res (1896-1904). La guerre russo-japo­naise (1904-1905). Lutte de clans au sein du gou­ver­ne­ment n° 108, prin­temps 2004, p. 35.
- III. Avant 1914 : La com­po­si­tion de la classe ouvrière. La dis­ci­pline du tra­vail et l’ensei­gne­ment. Industrialisation et classe ouvrière . Les luttes ouvrières. Les syn­di­cats n° 109, été 2004, p. 25.
- IV. Les ori­gi­nes du socia­lisme japo­nais : Le socia­lisme sans prolé­tariat. Ses ori­gi­nes intel­lec­tuel­les japo­nai­ses, le bushidó. Ses ori­gi­nes intel­lec­tuel­les étrangères. Marxisme contre anar­chisme n° 110, automne 2004, p. 25.
- IV bis. Chronologie juillet 1853-août 1914 n° 112, prin­temps 2005, p. 18.
- V. Bouleversements éco­no­miques et sociaux pen­dant la Grande Guerre. Un ennemi : l’Allemagne. Le com­merce. L’indus­trie. La classe ouvrière. Les Coréens au Japon n° 114, automne 2005, p. 32.
- VI. Les grèves pen­dant la pre­mière guerre mon­diale. Les conflits du tra­vail de 1914 à 1916. Un tour­nant : 1917-1918. Les émeutes du riz . n° 115, hiver 2005-2006, p. 41
- VII. La dépr­ession de 1920-1923. Le grand trem­ble­ment de terre du Kantô. La crise ban­caire de 1927. La crise de 1929 n° 117, été 2006, p. 39.
- VIII. Entre pre­mière et deuxième guer­res mon­dia­les. Le tay­lo­risme. Les zai­batsu. La lutte des clas­ses. Les Coréens n° 119, hiver 2006-2007, p. 24.
- IX. Les ori­gi­nes réf­orm­istes du syn­di­ca­lisme ouvrier. Parlementarisme et syn­di­ca­lisme. Les conflits entre syn­di­cats pren­nent le pas sur la lutte de clas­ses. La guerre contre la classe ouvrière n° 121, été 2007, p. 21.
- X. Les tra­vailleurs des cam­pa­gnes. Les Coréens. Les bura­ku­min. Patronat et fonc­tion­nai­res. Les yakuza n°124, prin­temps 2008, p. 23.]
- XI. Les partis de gou­ver­ne­ment. Les socia­lis­tes. Les anar­chis­tes. Le bol­che­visme.. - Osugi Sakae. - Kawakami Hajime. - Katayama Sen.
- XII, 1. Qu’est-ce que la litté­ra­ture prolé­tari­enne ? Les écrivains prolé­tariens japo­nais. Les Semeurs. Revues et orga­ni­sa­tions
- XII, 2. Le roman prolé­tarien


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