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INDIGNÉS ! L’UN DIT NIAIS... VOUS ? digne, ding, dong

publié par Yves, le jeudi 30 juin 2011

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Texte extrait du site de Claude Guillon

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Décidément, à l’époque des médias de masse, la mode peut vous dégoûter de n’importe quoi : une cou­leur, un plat, un mot. Jusqu’à une date réc­ente, je n’épr­ouvais aucune aver­sion à l’égard de l’adjec­tif indi­gné. Voilà qu’il me donne la nausée ; je ne peux plus le voir en pein­ture ; je me demande com­ment il a pu se former dans ma bouche.

D’ailleurs, j’avais tort de ne pas me méfier. Quand on y regarde de plus près, digne, indi­gne, indi­gné, s’indi­gner, tout ce groupe de mot est extrê­mement louche. L’ensem­ble est un emprunt (11e s.) au latin dignus, « qui convient à », « qui mérite quel­que chose ». L’adjec­tif est dérivé de decet, « il convient ». Le verbe latin se rat­ta­che, comme nous l’apprend le Dictionnaire his­to­ri­que de la langue franç­aise, à une racine indoeu­ropé­enne expri­mant l’idée de se confor­mer ou de s’adap­ter à quel­que chose.

Reprenons : Digne signi­fie « qui convient à ». Indigne « ne convient pas ». Mais indi­gné ? On pense logi­que­ment à « privé de dignité », privé du caractère de ce qui est conve­na­ble, et qui en réc­lame la res­ti­tu­tion.

La forme pro­no­mi­nale « s’indi­gner » a la même ambi­guïté que « s’énerver » par exem­ple, qui signi­fie litté­ra­lement « se priver de nerfs », et non pas s’agacer, ce que veut le sens cou­rant.

Littéralement tou­jours, l’invite « Indignez-vous ! », sur­tout for­mulée au plu­riel, que l’on est tenté de rétablir dans son intég­ralité bibli­que (Indignez-vous... les uns les autres) sonne comme une recom­man­da­tion de nous enle­ver un peu de dignité (à soi-même ou les uns aux autres).

Pour attri­buer à ce mot d’ordre un reste de sub­ver­si­vité, il faut garder présent à l’esprit que dignité ren­voie, en gros, à l’adjec­tif conven­tion­nel. La signi­fi­ca­tion serait donc : « Soyez moins conven­tion­nels ! » Au sin­gu­lier, « Indigne-toi ! » se rap­pro­che du « Lève-toi et marche ! », pour demeu­rer dans le regis­tre bibli­que. En effet, même si les réson­ances chréti­ennes sont invo­lon­tai­res, la dimen­sion morale est évid­ente. L’auteur qui choi­sit ce titre pour un essai appelle chaque indi­vidu à modi­fier son atti­tude morale face au monde. Il ne dit pas « Unissez-vous ! » (for­mule pour­tant tombée dans le domaine public) ou encore « Révoltez-vous ! ».

Or je connais, comme vous sans doute, de nom­breu­ses per­son­nes, sincè­rement indi­gnées, qui ne se rév­oltent ni ne s’unis­sent. Sans doute, le pas­sage de l’émotion à l’action est pos­si­ble ; la pra­ti­que col­lec­tive, ses néc­essités et les rép­liques qu’elle entraîne de la part du système, se char­gent par la suite de des­siller les yeux de celles et ceux qui ont cru que l’indi­gna­tion étant une valeur posi­tive, elle entraînait un avan­tage matériel. L’évo­lution de cer­tai­nes per­son­nes (pas toutes, hélas !) engagées, sur un mou­ve­ment d’indi­gna­tion, dans le Réseau édu­cation sans fron­tières (Resf) en est un exem­ple.

Inspiré(e)s par les occu­pant(e)s de la place Tahrir, les Indigné(e)s de Madrid et de Barcelone ont tenté d’en cons­truire un autre exem­ple. Il n’est certes pas anodin qu’un aussi grand nombre de per­son­nes se réun­issent, en dehors des partis poli­ti­ques, et sur le mot d’ordre - mis en pra­ti­que semble-t-il - d’une démoc­ratie véri­table ou directe. Et d’autant moins que c’est peut-être une voie nou­velle dans un pays dont cer­tain(e)s ne peu­vent ou ne veu­lent pas, pour diver­ses rai­sons sur les­quel­les je ne m’appe­san­ti­rai pas ici, assu­mer le passé révo­luti­onn­aire. Même si, doit-on remar­quer aus­sitôt, la dif­fi­culté à appréh­ender la ques­tion de la vio­lence (et de la non-vio­lence) en termes matér­ial­istes, c’est-à-dire tac­ti­ques, et non en termes de morale abs­traite, se paye cher en coups de matra­ques et balles de caou­tchouc.

La répé­tition à l’iden­ti­que, tentée place de la Bastille, ou demain place de Brouckère, paraît beau­coup plus vaine, même si faire des ren­contres n’est jamais perdre son temps. C’est qu’en effet, si la morale huma­niste est iden­ti­que à Paris, à Madrid et au Caire, les rap­ports de force et les rap­ports de clas­ses sont différents.

La naïveté, pour ne pas dire la niai­se­rie, de tels anciens ou nou­veaux « rés­istants » est de penser ou de faire comme si l’his­toire réc­omp­ensait les bons sen­ti­ments.

Il suf­fi­rait :

- a) d’être du bon côté ;

- b) de le mon­trer dans la rue ;

- c) de tous se parler et s’écouter (voyez les ravis de la crèche dans la grotte de Tarnac)...

...pour que tous les gars et les filles du monde - les mul­ti­tu­des, quoi ! - se don­nent la main et que la sub­ver­sion géné­ralisée sape les fon­da­tions de l’empire.

Au risque de les indi­gner un peu plus, on se per­met­tra de recom­man­der aux ama­teurs de mira­cles de com­men­cer pru­dem­ment par la trans­for­ma­tion de l’eau en vin, qui fait tou­jours son petit effet lors des bar­be­cues de prin­temps (au pire, on se contente du robi­net) plutôt que d’inci­ter leurs amis (leur peuple) à la tra­versée de la Mer rouge sans palmes ni bouées. Là, on boit la tasse. Sans parler des requins et des garde-côtes.

Claude Guillon, lundi 13 juin 2011.

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