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INDIGNÉS ! L’UN DIT NIAIS... VOUS ? digne, ding, dong

jeudi 30 juin 2011, par Yves

Texte extrait du site de Claude Guillon

http://claudeguillon.internetdown.org/article.php3?id_article=319

Décidément, à l’époque des médias de masse, la mode peut vous dégoûter de n’importe quoi : une couleur, un plat, un mot. Jusqu’à une date récente, je n’éprouvais aucune aversion à l’égard de l’adjectif indigné. Voilà qu’il me donne la nausée ; je ne peux plus le voir en peinture ; je me demande comment il a pu se former dans ma bouche.

D’ailleurs, j’avais tort de ne pas me méfier. Quand on y regarde de plus près, digne, indigne, indigné, s’indigner, tout ce groupe de mot est extrêmement louche. L’ensemble est un emprunt (11e s.) au latin dignus, « qui convient à », « qui mérite quelque chose ». L’adjectif est dérivé de decet, « il convient ». Le verbe latin se rattache, comme nous l’apprend le Dictionnaire historique de la langue française, à une racine indoeuropéenne exprimant l’idée de se conformer ou de s’adapter à quelque chose.

Reprenons : Digne signifie « qui convient à ». Indigne « ne convient pas ». Mais indigné ? On pense logiquement à « privé de dignité », privé du caractère de ce qui est convenable, et qui en réclame la restitution.

La forme pronominale « s’indigner » a la même ambiguïté que « s’énerver » par exemple, qui signifie littéralement « se priver de nerfs », et non pas s’agacer, ce que veut le sens courant.

Littéralement toujours, l’invite « Indignez-vous ! », surtout formulée au pluriel, que l’on est tenté de rétablir dans son intégralité biblique (Indignez-vous... les uns les autres) sonne comme une recommandation de nous enlever un peu de dignité (à soi-même ou les uns aux autres).

Pour attribuer à ce mot d’ordre un reste de subversivité, il faut garder présent à l’esprit que dignité renvoie, en gros, à l’adjectif conventionnel. La signification serait donc : « Soyez moins conventionnels ! » Au singulier, « Indigne-toi ! » se rapproche du « Lève-toi et marche ! », pour demeurer dans le registre biblique. En effet, même si les résonances chrétiennes sont involontaires, la dimension morale est évidente. L’auteur qui choisit ce titre pour un essai appelle chaque individu à modifier son attitude morale face au monde. Il ne dit pas « Unissez-vous ! » (formule pourtant tombée dans le domaine public) ou encore « Révoltez-vous ! ».

Or je connais, comme vous sans doute, de nombreuses personnes, sincèrement indignées, qui ne se révoltent ni ne s’unissent. Sans doute, le passage de l’émotion à l’action est possible ; la pratique collective, ses nécessités et les répliques qu’elle entraîne de la part du système, se chargent par la suite de dessiller les yeux de celles et ceux qui ont cru que l’indignation étant une valeur positive, elle entraînait un avantage matériel. L’évolution de certaines personnes (pas toutes, hélas !) engagées, sur un mouvement d’indignation, dans le Réseau éducation sans frontières (Resf) en est un exemple.

Inspiré(e)s par les occupant(e)s de la place Tahrir, les Indigné(e)s de Madrid et de Barcelone ont tenté d’en construire un autre exemple. Il n’est certes pas anodin qu’un aussi grand nombre de personnes se réunissent, en dehors des partis politiques, et sur le mot d’ordre - mis en pratique semble-t-il - d’une démocratie véritable ou directe. Et d’autant moins que c’est peut-être une voie nouvelle dans un pays dont certain(e)s ne peuvent ou ne veulent pas, pour diverses raisons sur lesquelles je ne m’appesantirai pas ici, assumer le passé révolutionnaire. Même si, doit-on remarquer aussitôt, la difficulté à appréhender la question de la violence (et de la non-violence) en termes matérialistes, c’est-à-dire tactiques, et non en termes de morale abstraite, se paye cher en coups de matraques et balles de caoutchouc.

La répétition à l’identique, tentée place de la Bastille, ou demain place de Brouckère, paraît beaucoup plus vaine, même si faire des rencontres n’est jamais perdre son temps. C’est qu’en effet, si la morale humaniste est identique à Paris, à Madrid et au Caire, les rapports de force et les rapports de classes sont différents.

La naïveté, pour ne pas dire la niaiserie, de tels anciens ou nouveaux « résistants » est de penser ou de faire comme si l’histoire récompensait les bons sentiments.

Il suffirait :

- a) d’être du bon côté ;

- b) de le montrer dans la rue ;

- c) de tous se parler et s’écouter (voyez les ravis de la crèche dans la grotte de Tarnac)...

...pour que tous les gars et les filles du monde - les multitudes, quoi ! - se donnent la main et que la subversion généralisée sape les fondations de l’empire.

Au risque de les indigner un peu plus, on se permettra de recommander aux amateurs de miracles de commencer prudemment par la transformation de l’eau en vin, qui fait toujours son petit effet lors des barbecues de printemps (au pire, on se contente du robinet) plutôt que d’inciter leurs amis (leur peuple) à la traversée de la Mer rouge sans palmes ni bouées. Là, on boit la tasse. Sans parler des requins et des garde-côtes.

Claude Guillon, lundi 13 juin 2011.