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Quand l’Union rationaliste dérape à propos de l’immigration sur Radio libertaire

mardi 31 mai 2011, par Yves

Pierre Tevanian était l’invité de l’émission « Raison présente, le vendredi 12 mars 2010, sur Radio Libertaire. Il a su, avec patience et pédagogie, répondre aux questions de ses interlocuteurs, surtout de Bernard Graber, secrétaire général de l’Union rationaliste, questions qui portaient sur l’islam, l’islamisme, la laïcité, l’immigration et « l’intégration » des « étrangers » en France (on peut écouter l’intégralité de cette émission sur le site www.union-rationaliste.org). Bien que M. Graber ait fait l’éloge d’une chanson de Sébastien Faure qui traitait de « pourriture » les patrons, l’Etat et la magistrature, il ne se montra guère vigilant face à ces autres « pourritures » que sont la xénophobie et l’identité nationale.

Le second animateur, Guy Bruit, semblait très copain avec P. Tevanian et intervint beaucoup moins pendant l’émission, sinon pour expliquer pourquoi il était hostile à une loi interdisant le port de la burqa dans la rue. Selon lui, il serait temps d’en finir avec la « victimarisation » (sic) des femmes musulmanes ; si des adultes veulent porter la burqa, c’est leur problème, et l’Etat n’a pas à intervenir dans leur choix vestimentaire, aussi condamnable fut-il d’un point de vue rationaliste. Il rappela aussi son opposition à la loi sur les « signes religieux ostensibles », soulignant que cette loi avait réussi à supprimer un problème en le rendant invisible, et en obligeant les collégiennes et lycéennes à étudier chez elles par correspondance, ce qui n’était pas la meilleure façon de le résoudre. Sur ce point, nous ne pouvons qu’être d’accord.

Ce qui nous intéresse plutôt dans cet article, c’est le florilège de questions ambiguës, frôlant sans cesse la xénophobie, que nous offrit l’interviewer (M. Graber) qui avait le monopole des questions à P. Tevanian. À première vue, on aurait pu croire que ses questions relevaient d’une forme de journalisme provocateur, faussement naïf, ou qu’il se faisait l’avocat du diable, malheureusement, les rares fois où il tenta de développer un « raisonnement », ce « rationaliste » du dimanche servit la soupe à la xénophobie la plus ordinaire.

Dès le départ de l’émission, M. Graber interpella P. Tevanian d’un « Vous avez peut-être des bonnes classes », cette remarque étant censé indiquer que le « recrutement social et racial » (sic) de ses élèves (Tevanian est prof de philo dans un lycée à Drancy) expliquerait la position de son invité sur les questions en débat. Il nous servit ensuite des propos typiquement multi-cucul, rappelant un vieux projet de « construire des médinas en France » ou des HLM pour « acclimater les immigrés », bref de gentils ghettos…. Evidemment tout cela au nom du souci de « garder le tissu social » et de « continuer une vie plus conviviale comme dans les médinas ». Les racistes ou les xénophobes distingués aiment tellement les coutumes des « indigènes » qu’ils veulent toujours les enfermer dans leur « culture »… pour leur bien. M. Graber se livra ensuite à une diatribe contre les « jeunes immigrés » (il voulait sans doute dire les jeunes Français dont les parents ont immigré en France, mais, comme nous le verrons plus loin, il ne connaît pas les lois sur le séjour des étrangers et sur la naturalisation) qui auraient bien réussi socialement, selon lui, comme la droite classique, par mimétisme, en imitant la classe au pouvoir dont ils auraient copié les valeurs et les comportements. Le pseudo-« rationaliste » Graber nous offrit alors une autre facette de gauche de la xénophobie : les enfants d’immigrés qui réussissent ne sont pas (officiellement) détestés par des messieurs comme Graber parce qu’ils sont d’origine étrangère, mais parce qu’ils imiteraient les salopards de la classe dominante. Dans ce cas pourquoi diable mentionner leurs origines ?

Puis il embraya sur une métaphore que l’on retrouve souvent chez les xénophobes, celle de l’enfant « étranger » que l’on invite à manger chez soi (quand on est un parent descendant en droite ligne de Vercingétorix comme M. Graber), car c’est bien connu les immigrés sont… de grands enfants. Tevanian lui répondit alors très justement que cette métaphore exprimait un certain paternalisme, et que le langage de « l’hospitalité » était suspect quand on abordait les questions de l’immigration. Ce qu’il faut pour tous les citoyens, c’est un respect mutuel et une égalité devant la loi, point barre.

Pour se défendre Graber prétendit alors que tout enfant d’étranger né en France était automatiquement français, ce qui prouva qu’il ne connaissait rien aux lois françaises. Poursuivant sur sa lancée, il affirma ensuite qu’il fallait demander à « l’arrivant » (encore une fois, il mélangea allégrement immigrés en voie d’être naturalisés et étrangers nés en France) de montrer qu’il souhaitait vraiment faire partie du « pays d’accueil », donc le soumettre à des épreuves de français, à une cérémonie de naturalisation, à un « geste volontaire », etc. À croire que M. Graber est un disciple de Geert Wilders ou de Charles Pasqua…

Face aux réponses justes de Tevanian, Graber brandit alors le fameux argument de la « réciprocité » : selon lui, l’immigré moyen (sic) qui est là depuis 10 ans devrait se livrer à certains gestes d’acceptation de la société française, car « quand on va en terre d’islam on a intérêt à respecter » les coutumes locales… La fausseté du parallèle saute immédiatement aux yeux : pourquoi donc comparer les règles d’un Etat laïque, qui donne des leçons en matière de droits de l’homme à toute la planète, avec celles d’un Etat régi par la charia, ou qui reconnaît la religion musulmane comme religion d’Etat ?

S’échauffant, il s’exclama que les « enfants d’immigrés » ne parlaient pas le français et criaient « Nique la France » (ce qui témoignerait plutôt, à notre avis, d’une maîtrise des subtilités de la langue de Molière), puis il fit marche arrière pour revenir encore à des comparaisons douteuses entre les musulmans qui prient plusieurs fois par jour, jeûnent durant le mois de Ramadan, alors que d’autres religions seraient plus « intérieures » (sic). Ce « rationaliste » de pacotille n’a jamais entendu parler des JMJ, des visites du pape en France, des pélerinages à Lourdes, des rassemblements à la sortie des églises, etc.

Abordant la question du port du voile dans les écoles, M. Graber affirma que les jeunes filles portant le hijab l’avaient « bien cherché » (comprenez : l’hostilité dont elles étaient victimes). Malheureusement Tevanian lui répondit par une comparaison absurde entre le viol et la loi contre le port du hijab, absurde puisqu’un violeur agresse physiquement une femme, lui causant des dommages physiques et psychologiques graves, alors que la loi « anti-hijab » ou même celle contre la burka provoquent des « dommages » dont la portée n’est pas du tout la même, même si, pour ma part, je désapprouve ces deux lois.

Pour résumer, cette émission n’avait aucunement sa place sur Radio libertaire et il est absolument incompréhensible que des propos xénophobes puissent être tenus sur une radio se réclamant de l’anarchisme.

Y.C.

P.S. Lors de l’émission « Il y a de la fumée dans le poste », le dimanche 14 mars 2010 aux alentours de 19h15, j’ai eu le plaisir d’entendre un des animateurs déclarer que Radio Libertaire était la « radio de l’Anti-France » et que « l’identité nationale, nous, on la nique, on s’en contrefout ». Apparemment, y a encore des libertaires (sans guillemets) dans cette radio ! Ouf !

Pierre Tevanian : « intégriste de l’égalité »

ou opportuniste de l’égalité ?

Signataire de l’Appel des Indigènes de la République, coordinateur d’un livre extrêmement complaisant vis-à-vis de l’obscurantisme religieux et des courants les plus rétrogrades de l’islam, Les femmes voilées parlent et grand défenseur de la thèse bidon de l’islamophobie propagée par l’Organisation de la conférence islamique*, la Commission des droits de l’homme de l’ONU, l’UNESCO, et toute une palette d’intellectuels tiersmondistes, altermondialistes et/ou multiculturalistes, sans compter une pléthore de groupes gauchistes, Pierre Tevanian n’est pas vraiment ma tasse de thé. C’est pourquoi j’ai été agréablement surpris par la qualité de ses interventions sur Radio libertaire.

Je suis néanmoins en total désaccord avec P. Tevanian quand il prétend ne pas voir où est le problème quand on mélange religion et politique. Ce qui lui pose problème, paraît-il, ce n’est pas le côté « religion » mais le côté politique. Et de citer comme exemple, lors de cette émission sur Radio libertaire, les chrétiens qui ont caché des Juifs en France ou soutenu le FLN pendant la guerre d’Algérie.

Pour ce qui concerne l’attitude aussi bien des catholiques et des protestants on ne voit pas bien en quoi l’antisémitisme serait étranger au christianisme. Rappelons quand même à M. Tevanian (professeur de philosophie et normalien…) que pour les catholiques les Juifs sont les descendants des responsables de la mort de Jésus-Christ, c’est-à-dire rien moins que le Fils de Dieu. Ce n’est certainement pas le pape Pie XII qui ne s’opposa pas à Hitler ni au judéocide qui a pu armer intellectuellement les fidèles de l’Eglise catholique contre l’antisémitisme ; quant à l’Eglise française, elle fut un pilier du régime de Vichy, pas l’organisatrice de la Résistance ou des quelques maigres réseaux de protection des Juifs de France.

Du côté protestant, il en est de même car tout le monde sait (ou devrait savoir) que Luther, le fondateur du protestantisme, a écrit des pamphlets antisémites, que Calvin s’en prit lui aussi aux Juifs, et que les Eglises protestantes allemandes ne s’opposèrent pas massivement au nazisme, même si certains protestants français protégèrent des enfants juifs.

Il faut donc avoir un certain culot, quand on est athée comme Tevanian, pour prendre pour argent comptant les explications des catholiques et des protestants sur leur opposition à l’antisémitisme. Nous ne doutons pas qu’ils soient sincères, mais nous avons le droit de leur dire que l’Eglise catholique a entretenu et justifié l’antisémitisme pendant presque 2000 ans ; quant aux Eglises protestantes, on attend toujours qu’elles fassent le ménage parmi les écrits de Luther et de Calvin, leurs pères fondateurs, ou qu’elles nous expliquent pourquoi elles ont presque attendu la fin de l’apartheid pour le dénoncer !

En colportant la fable selon laquelle les fondements théologiques de la religion chrétienne pourraient justifier des comportements « progressistes », on n’aide pas du tout les chrétiens à faire le bilan historique et politique des Eglises auxquelles ils appartiennent. C’est bien sûr aux croyants de faire ce travail, mais si on veut leur « tendre la main », ce n’est pas leur rendre service que de renforcer leurs conceptions obscurantistes comme le fait Tevanian !

En ce qui concerne la guerre d’Algérie, ni l’Eglise catholique, ni les Eglises protestantes de France ni la papauté ne furent des fers de lance de la lutte contre le colonialisme français.

Quant à l’islam politique, Pierre Tevanian prétend ne pas être un spécialiste des questions de l’islam. Tout en affirmant que ce n’est pas le côté islam qu’il veut interroger mais le côté politique, pour se demander si l’islam politique est oui ou non un partenaire dans une lutte intransigeante pour l’égalité.

Tout d’abord P. Tevanian devrait savoir que le Coran fourmille de réflexions négatives contre la religion juive et contre les juifs. Réflexions qui n’ont pu que former un terreau très favorable à l’antisémitisme dans les pays dits « musulmans ». Quant à la lutte intransigeante pour l’égalité, il sait parfaitement que les partis de l’islam politique, de l’AKP aux Frères musulmans, en passant par le Hamas et le Hezbollah ne sont pas des partisans de l’égalité, mais respectent la propriété privée, la division de la société en classes, le salariat, l’exploitation capitaliste.

Lorsqu’il se présente fièrement comme un partisan « intégriste de l’égalité », P. Tevanian nous semble plutôt incarner parfaitement la figure d’un opportuniste de l’égalité… Ce qui n’est pas tout à fait la même chose !

* L’OCI regroupe les dirigeants de 57 Etats (dont certains où l’islam est religion d’Etat, d’autres pas). Elle est l’auteure d’une Déclaration des droits de l’homme de l’islam qui considère que la charia (le corpus juridique inspiré du Coran) est LA référence juridique incontestable.

Ignorant les enseignements de l’histoire et de la science elle considère que « tous les êtres humains (…) sont unis par leur appartenance à la postérité d’Adam ».

Après avoir reconnu, de façon purement rhétorique, l’égalité des hommes et des femmes, elle affirme que la famille est le fondement de la société et que « la charge d’entretenir la famille et la responsabilité de veiller sur elle incombent au mari » !

Comme toutes les religions, elle défend bien sûr la propriété privée ; et elle interdit toute critique contre la religion musulmane puisqu’« il est prohibé de l’utiliser [l’information] ou de l’exploiter pour porter atteinte au sacré et à la dignité des prophètes ou à des fins pouvant nuire aux valeurs morales et susceptibles d’exposer la société à la désunion, à la désintégration ou à l’affaiblissement de la foi ». Sa conception de l’éducation est particulièrement autoritaire et obscurantiste puisque celle-ci a pour fonction de « consolider sa foi en Dieu ». De même elle prétend respecter les droits des enfants tout en voulant leur imposer une éducation religieuse musulmane : « Les parents et les tuteurs légaux ont le droit de choisir le type d’éducation qu’ils veulent donner à leurs enfants, tout en ayant l’obligation de tenir compte des intérêts et de l’avenir de leurs progénitures, conformément aux valeurs morales et aux dispositions de la Charia ».

La Déclaration des droits de l’homme de l’islam s’oppose totalement à la liberté de conscience, et donc à l’athéisme et à l’agnosticisme, même si sa rédaction est particulièrement hypocrite puisque tous les articles reposent sur la contrainte et l’imposition d’une seule religion. En effet, elle affirme : « Aucune forme de contrainte ne doit être exercée sur l’homme pour l’obliger à renoncer à sa religion pour une autre ou pour l’athéisme », ce avec quoi tout défenseur des libertés démocratiques ne peut qu’être d’accord…s’il lit un peu trop rapidement ces quelques lignes.

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Réponse de Monsieur Bernard Graber

A qui ai-je l’honneur ?
Qui êtes-vous, Yves Coleman, pour distribuer de la sorte coups de règle et avis péremptoires ? De quel groupuscule vous êtes-vous proclamé le porte-parole ? On sent le nostalgique de la correction de copies. Prof ?
En tout cas, je suis très touché que vous ayez consacré du temps à écouter mon émission et à rédiger ce pamphlet qui n’est pas sans intérêt.

Vos idées sont assez claires et je ne vous en veux pas de vous choisir des adversaires à diaboliser pour les faire passer (vos idées) : c’est un procédé assez courant et il vaut mieux s’y faire quand on s’expose sur la place publique comme un animateur de radio.

La seule question que je me pose concerne l’idée que vous vous faites du rationalisme et de ses rapports avec l’anarchie. Pour moi, le rationalisme a deux ennemis : le dogmatisme et l’utopie. Vous m’accorderez que vous ne devez pas avoir les mêmes et je crains qu’il y ait peu à attendre d’une discussion entre nous.
Mais je suivrai avec intérêt Mondialisme et Indymedia.
Cordialement

Bernard Graber (ex-secrétaire général de l’Union rationaliste)