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« Soulèvements arabes » : il est temps de dire « Bye, bye, Castoriadis ! » (2. la discussion)

mardi 7 juin 2011, par Yves

Le texte "Soulèvements arabes : il est temps de dire Bye bye Castoriadis" (1640) ayant suscité des réactions nous avons décidé de les publier dans une rubrique différente qui sera alimenté au fur et à mesure par les mails que nous recevrons. Donc n’hésitez pas à réagir en écrivant à
yvescoleman@wanadoo.fr

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Réponse de Lieux communs 23 mai 2011

Il est fort regrettable que le texte mis en lien ci-dessous par Yves Coleman (en réponse à notre introduction générale de la brochure) n’incite en rien à un débat sur le fond de la question à partir d’une tentative de compréhension de nos positions : Il se borne, sans réelle argumentation, à faire feu de tout bois, ce qui entraîne des contresens en série, de navrantes approximations et de franches contradictions. Le texte a ainsi une désagréable tonalité inquisitrice et de fort relents relativistes, à tel point qu’un groupe tunisien de nationaux-islamistes l’ont immédiatement traduit en arabe et diffusé...

Il est évident qu’une réponse conséquente de notre part ne saurait tarder, autant pour répondre aux calomnies que pour faire connaître nos positions, qui provoquent toujours le même réaction défensive chez ceux qui n’ont pas lu de textes de fond sur le sujet. L’étonnant étant qu’ici l’auteur Y.C. dit avoir lu trois livres de C. Castoriadis, dont chacun renferme quand même de quoi contredire la quasi-totalité de ses "arguments"...

Ainsi on lira d’abord parmi les textes de incriminés, ceux en ligne :

- "La relativité du relativisme" http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

- "Entre le vide occidental et le monde arabe" http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

- "La crise des sociétés occidentales" http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

- "Transformation sociale et création culturelle" http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

Quelques exemples. Y.C. écrit :

"Si l’on cher­che une « tra­di­tion d’éman­ci­pation » com­pa­ra­ble à celle du mou­ve­ment ouvrier occi­den­tal, on n’en trou­vera pas ni dans l’Amérique latine catho­li­que, ni dans l’Asie boud­dhiste ou hin­douiste ni dans l’Afrique sub­sa­ha­rienne, poly­thé­iste ou ani­miste. La prégn­ance de l’islam n’expli­que donc pas tout, voire n’expli­que rien du tout, en matière d’iné­galité du dével­op­pement du capi­tal et de ses fos­soyeurs prolé­tariens."

Castoriadis, ou d’autres dont nous, n’ont jamais dit que seul l’Islam était incompatibles avec des mouvements d’émancipation forts : ce qui est en cause, c’est toutes les religions, c’est le principe religieux lui-même, comme C. Castoriadis le dit dans un extrait que Y.C. cite lui-même... L’idée se discute, mais il n’y a en tous cas nulle fixation sur l’Islam, contrairement à ce que sous-entend l’argument. Et il n’est pas questions d’éviter d’en parler : non seulement c’est un cas d’école, mais il revêt une importance particulière de part sa proximité géographique, son imbrication avec l’histoire et la société française, son importance géopolitique et son actualité... sans parler des soulèvements arabes, dont il est question !

De la même manière :

"et si l’on se livrait à cet exer­cice [se demander où et quand le germe démocratique est apparu] néc­es­sitant des connais­san­ces ency­clopé­diques et la maît­rise de très nom­breu­ses lan­gues (un seul exem­ple : la pro­duc­tion his­to­ri­que de la Chine sur elle-même avant 1949 dép­asse en volume tout ce que l’Occident a pro­duit sur lui-même depuis ses ori­gi­nes), je ne suis pas convaincu que le rés­ultat de ces recher­ches tita­nes­ques aurait beau­coup d’intérêt… ou qu’il ne serait pas remis en cause, chaque fois que les connais­san­ces pro­gres­se­raient."

Là, c’est tout simplement le principe même de la connaissance historique qui est dissous... Dans ce domaine (comme dans beaucoup d’autres) tout résultat est provisoire, et le savoir évolue en fonction des données recueillies. C’est une évidence. De quand datent les premières villes ? Le monothéisme ? L’agriculture ? L’écriture ? L’Etat ? La bureaucratie ? En attendant d’avoir décrypté tous les documents humains, et fouillé tous les sites archéologiques, il faut bien avancer des conclusions provisoires... C’est une évidence - et un des principe de la modernité. On peut appliquer ce même principe au XXe siècle : tous les témoins de la révolution russe n’ont pas été interrogé, des documents ont été perdus ou détruits, etc. : on ne sait pas tout... A suivre l’auteur, on ne pourrait rien dire : il faudrait attendre La Vérité... C’est absurde, d’autant plus qu’il ruine ainsi ses propres positions.

Dernier exemple :

"Voilà qui met sin­gu­liè­rement à mal les affir­ma­tions de Castoriadis sur l’excep­tio­na­lité gréco-occi­den­tale et sa civi­li­sa­tion qui se serait développée en vase clos, sans aucune influence arabo-musul­mane."

Il n’a jamais été question de vase clos. Rien que le terme "gréco-occidental" le montre bien : la Renaissance s’est appropriée la culture grecque antique, qui n’avait, dans sa globalité, pour ainsi dire pas grand chose à voir avec le christianisme médiéval... Et La Grèce antique est la fille de l’Egypte et de la mésopotamie puis de la Perse de l’époque... La civilisation arabo-musulmane est aussi l’héritière de la Grèce, de l’empire byzantin et des deux monothéismes... Toutes ces influences sont réelles et n’ont pas empêché, au contraire, chaque civilisation de développer des singularité exceptionnelles. Tout cela peut faire débat, mais ce qui est certain, c’est que dire qu’il y a eu importation ne veut pas dire dépendance : comme pour un individu, la construction de sa personnalité passe par des influences massives et multiples et ça n’empêche pas chacun d’être une personne unique...

Bref.

On peut multiplier ce genre d’exercice à partir de ce texte très polémique mais certainement trop vite rédigé. C’est très dommage parce que cela ne facilite guère le débat de fond en partant dans tous les sens - a moins que ce ne soit délibéré. Si pour chaque idée discutée, il faut en préciser dix autres, etc. on ne va pas très loin dans la compréhension des points de vue, on décuple au contraire les incompréhensions, qui pro quo, etc. Tout cela alimente une confusion dont notre triste époque n’a guère besoin. Sans parler des "inexactitudes" factuelles (Castoriadis n’est pas apprécie des post-modernes, il n’élimine pas "toutes les tares" de l’occident (!), a consacré une partie de sa vie a étudier le totalitarisme, etc...). On peut le critiquer sur bien des points (par exemple l’absence de travail sur le nazisme cf. http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...), mais la calomnie est une hydre toujours renaissante (on trouvera quelques éléments de réponse à des bêtises qui ont la vie dures ici : http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...).

En attendant d’aller plus loin, il n’est pas difficile de trouver sur ce site quelques éléments permettant le rétablissement d’un certain bon sens.

Quelques textes d’autres auteurs :

- "La clôture religieuse" d’A. Meddeb http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

- "La période axiale de l’histoire universelle" de K. Jaspers http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

...parmi ceux que l’on peut trouver à partir des mots-clefs "inter-culturel" ou "relativisme"

Et, contre le relativisme, qu’il soit philosophique... http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph... ...féministe... http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph... ...ou militant. http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

Enfin, sous forme d’initiation, une copie de classe terminale (qui mériterait encore quelques corrections), sur un très bon site de philosophie : http://ekklesia09.blogspot.com/2010...

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Réponse de YC (Ni patrie ni frontières) 23 mai 2011

"Le texte a ainsi une désagréable tonalité inquisitrice et de fort relents relativistes, à tel point qu’un groupe tunisien de nationaux-islamistes l’ont immédiatement traduit en arabe et diffusé" écrivez-vous à propos de mon texte "Bye bye Castoriadis".

Décidément, j’ai de multiples facettes selon mes "adversaires" politiques : à la fois antisémite et sioniste, raciste anti-arabe et inspirateur des nationaux islamistes, néoconservateur et Philippe Val d’ultragauche, agent du Mossad et du MEDEF, j’en passe et des meilleures. Puisque les camarades de Lieux communs aiment les rapprochements absurdes, je peux ajouter que des textes que j’ai traduits ou écrits ont été reproduits sur le site de l’Union des patrons juifs, d’Aargh (le site des négationnistes de Pierre Guillaume and Co, comme exemple d’imbécillité sioniste...), traduits (accompagnés de critiques) sur le site zionism.org, republié sur dazibaoueb (site pseudo alter et très douteux), sur celui des Indigènes de la République (rubrique ceux qui ne nous aiment pas) etc. Je viens de réaliser qu’à moi tout seul je pourrais mettre d’accord Bush et Al-Qaida, Sharon et les Talibans, le GIA et Huntington, la CIA et l’ISI....
Trêve de plaisanterie.

J’attends toujours que vous répondiez avec de solides arguments historiques et théoriques et non par des dérobades ou des amalgames douteux comme celui que vous faites entre mes idées et celles des nationaux-islamistes tunisiens. Un tel amalmame traduit votre peur panique du débat : "Si ce mec est traduit par les nationaux islamistes, pas la peine de discuter avec lui, ni même de le lire". Tel est le message (antitotalitaire sans doute ?) que vous envoyez à vos lecteurs.

Pourtant, si vous avez lu "Démocratie et relativisme" livre entretien avec Castoriadis il ne vous a pas échappé que les intellectuels du MAUSS (avec lesquels je n’ai aucune affinité ni politique ni théorique) se posent les mêmes questions sur l’ambiguité possible des positions de Castoriadis. Sont-ils eux aussi des amis des nationaux-islamistes ? Et vous remarquerez qu’ils sont très gentils avec lui.

Car ils auraient pu rappeler au cher Cornelius que 1991 (année des 3 interviews ou articles cités dans ma critique) c’est l’année de la guerre contre l’Irak, l’année où la coalition occidentale mobilisa presque 1 million d’hommes et la douce France des droits de l’homme 19 000 hommes, 15 navires, 60 avions, 120 hélicoptères, 40 chars d’assaut, 100 chars légers, 600 blindés, 18 pièces d’artillerie contre Saddam Hussein. C’est une année où beaucoup de médias français et occidentaux s’intéressèrent au monde arabe et à sa prétendue incapacité congénitale (ce que votre Maître appelle "l’emprise anthropologique du Coran") à penser la démocratie et la liberté, raison pour laquelle les troupes occidentales doivent donner un petit coup de pouce....

Le timing et le contenu des 3 textes de Maître Castoriadis que je cite ont donc leur importance. Je ne doute pas qu’il ait tenu ailleurs et à d’autres moments d’autres propos contradictoires avec ceux que je cite, ou plus subtils. Mais l’année 1991 (année d’intense guerre idéologique et de justification théorique de l’intervention occidentale) l’a vu déclarer : "il est caractéristique que les quelques intellectuels arabes - on remarquera le très condescendant "quelques" utilisés par Castoriadis, YC - , qu’on croyait jusqu’ici pénétrés par les valeurs de la critique et de la réflexion, participent maintenant à une mythologisation de l’histoire arabe, dans laquelle les Arabes sont depuis treize siècles de blanches colombes et tous leurs maux leur sont infligés par la colonisation occidentale,") etc. Et l’année 1994, cette autre perle : "la démocratie ne fait pas partie de la tradition chinoise."
Je ne doute même pas que sa pensée soit plus complexe... ou alambiquée que les quelques citations que j’en donne à des fins très consciemment polémiques.

Par contre je suis persuadé, et c’est ce qui m’intéresse, pour en avoir discuté plusieurs heures de vive voix avec vous que Castoriadis ne vous aide guère à mieux penser aujourd’hui les questions par exemple de l’immigration, de l’antiracisme, de l’identité nationale et de l’islam en France, ou des soulèvements arabes.

Vous qui vous gaussez dans tous vos textes des gauchistes qui ont une relation religieuse avec les textes de Marx, Lénine ou Trotsky, je crains que vous n’ayez aussi ce type de relation religieuse avec Cornelius.
Et ma modeste critique ne visait (tout comme un long texte que je vous ai envoyé en décembre 2010 et auquel vous n’avez jamais daigné répondre et tout comme la longue interview que j’avais réalisée de trois d’entre vous et que vous vous étiez engagés à retranscrire et n’avez jamais retranscrite) qu’à développer le débat entre nous sur des questions difficiles et sensibles, pour tous.

A vous de voir si vous préférez les amalgames douteux au débat fût-il rugueux.

A vous de voir si vous préférez vous enfermer dans une (petite) tour d’ivoire ou débattre quitte à prendre quelques coups et à en donner aussi quelques-uns, je vous fais confiance pour cela...

Il n’y a rien de pire pour moi que ce climat consensuel ou hypocrite ou indifférent qui règne entre les militants et qui fait que toutes les questions sont taboues ou alors réduites à un "Tu penses comme tu veux, moi je pense différemment, fin du débat."

Les colonnes de Ni patrie ni frontières et le site mondialisme.org vous sont ouvertes. Et sans amalgames et sans tabous..

PS. J’ajouterai que me faire passer pour un partisan du "relativisme culturel" est un piètre argument qui ne peut fonctionner qu’avec des gens qui n’ont jamais lu les nombreux textes que j’ai écrits ou traduits sur cette question depuis 9 ans dans la revue "Ni patrie ni frontières".

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Réponse de Lieux communs 24 mai 2011

Oh la la... Pas la peine de s’énerver... Ca commence à être pénible.

Se faire suspecter de "proximité réactionnaire" par un texte bâclé (mais "modeste" et "sans amalgame" !) est déjà suffisamment désagréable, surtout après un voyage et un travail sur le soulèvement Tunisien, qui succéda à une brochure sur le mouvement social d’octobre dernier...

Lorsque nous écrivions hier "qu’une réponse conséquente de notre part ne saurait tarder", ça veut dire "qu’une réponse conséquente de notre part ne saurait tarder"... A ce niveau-là de non-compréhension des textes, on ne sait plus trop quoi faire... Danser, peut-être ?

Ce n’est donc pas la peine d’en rajouter dans les "dérobades", les "tour d’ivoire", les "tabous", les "peur panique du débat" et autres "j’attends". Notre rubrique "Correspondances" parle d’elle-même. Nous avons, aussi, d’autres vies qu’intellectuelle et politique, et l’actualité espagnole nous occupe également. Désolé, vraiment. Comme depuis la mi-décembre, la Tunisie nous a accaparée. Désolé encore de faire autre chose de le l’ergotage sur un penseur qui se débrouille très bien sans nous : notre engagement n’est pas que cérébral.

Il n’y a pas à confondre "question importante" et "question urgente", sinon c’est du chantage pur et simple et il n’y a pas alors d’autre réponse que le silence. Les problématiques que nous avons à discuter sont anciennes, complexes et aujourd’hui très embrouillées par de multiples idéologues et confusionnistes.

Il nous semble justement que prendre le temps de lire, de comprendre puis, éventuellement, d’écrire, est une attitude saine, à réinventer tant elle semble aujourd’hui délaissée. Cela devrait être le premier devoir de qui se propose d’améliorer la situation contemporaine.

Cela permet notamment de faire en sorte que les textes produits soient incapables, par eux-mêmes, de servir une cause qui est étrangère à l’intention de l’auteur. Ce qui peut éviter accessoirement de se faire traiter de tous les noms par tous les réactionnaires en lice, ce qui n’est nullement un gage de justesse dans ses positions, mais plutôt un manque de précision et de clarté sinon de compréhension des camps en présence. Nous parlions d’incohérence, elle peut commencer par là. Qu’un de nos texte se retrouve revendiqué par nos adversaires et nous nous poseront de sérieuses questions.

Prendre le temps permet aussi d’assainir une relation à un auteur. La haine aveugle, c’est-à-dire le refus de lire posément un corpus de texte pour en comprendre le sens derrière des formulations forcément imparfaites est autant une "relation religieuse" que les commentaires exégétiques, que nous ne goûtons guère. Pour quelqu’un qui défend la pensée libre en islam, c’est étrange d’oublier que les Mu’tazilites précisaient bien que l’écriture coranique était une création humaine et non l’incarnation même de Dieu...

Bref. Pour le reste, tout le monde sait aujourd’hui que Castoriadis était lui aussi un agent du Mossad doublé d’un colonialiste atavique : il suffit d’ailleurs d’aller sur le site de la "Revue Du Mauss" et de chercher les occurences "Castoriadis" pour s’en convaincre...

Merci donc, Yves, de nous laisser un peu de temps pour travailler.

Q.

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Réponse de Ni patrie ni frontières 24 mai 2011

La méthode qui consiste à m’assimiler aux "nationaux-islamistes" (donc pas très loin d’un courant totalitaire et fascisant), ou aux "relativistes" (concept vague qui va des Indigènes de la République à Tariq Ramadan, en passant par les multiculturalistes de gauche), tous courants dont j’ai critiqué et décortiqué les arguments en détail depuis plusieurs années n’est pas de bon augure pour une éventuelle réponse sérieuse du collectif Lieux communs...

Procéder à cet amalgame puis benoîtement m’accuser de perdre mon calme et d’éprouver une "haine aveugle" me donne effectivement envie de "danser" et de ne plus perdre mon temps à discuter avec des contradicteurs qui utilisent ce type de calomnies en jouant les militants débordés par les tâches concrètes.

Question boulot concret et mains dans le cambouis, je n’ai pas de leçons à recevoir de vous ni de personne.

Quant à l’accusation de "chantage", je ne connais pas beaucoup de revues ou de groupes qui prennent la peine d’interviewer pendant 3 heures des militants avec lesquels ils savent par avance qu’ils entretiennent des divergences importantes, et qui insistent pour que ces gens s’expriment librement dans leurs colonnes. Si s’intéresser aux positions des autres, leur demander de les clarifier en les secouant un peu, c’est faire du chantage, alors oui je suis un maître chanteur !
YC.

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Réponse de Frédéric 27 mai 2011

Bien le bonjour Yves,

Je viens de lire avec intérêt la polémique qui oppose Lieux communs et « Ni patrie Ni frontières ». Je suis un travailleur, militant et amateur de philosophie, en particulier celle de Cornélios. Aussi, j’ai trouvé le titre de l’article « Bye bye Castoriadis » provocateur mais efficace, sans cela je ne l’aurais jamais lu ! Il est provocateur mais il est insensé. Je ne comprends pas pourquoi il faudrait rompre définitivement avec qui que ce soit ? Y aurait-il un sens à dire qu « il faut rompre définitivement avec Platon ou Aristote » ? Et qu’est-ce que ça voudrait dire ? Ne plus les lire ? Ne plus les admirer ? Ne plus les critiquer même ?

En revanche, il doit avoir une raison pour appeler à rompre définitivement. Quand on lit le texte on voit que les attaques concernent uniquement des déclarations circonstancielles, nullement les philosophèmes.
J’en viens directement au fait. La pensée de Castoriadis sur la religion, les types anthropologiques et la démocratie se condense dans d’autres textes que ceux cités : « Ce qui fait le Grèce », « Institution de la société et religion, in Domaines de l’homme », et bien sûr « l’Institution imaginaire de la société ». Il faut dire d’emblée que comme chez tout grand philosophe, sa pensée philosophique dépasse parfois ses « considérations journalistiques ». Ainsi peut-on voir assez facilement que les déclarations dans les interviews ou dans les textes d’intervention ne sont pas des conclusions nécessaires de sa pensée philosophique mais des analyses qui prétendent éclairer le sujet sur le versant le plus pertinent. On peut tout autant, à partir de la pensée théorique de Cornélios, affirmer autre chose, affirmer qu’il est plus pertinent d’appréhender les choses sous un autre angle etc.

Par exemple sur la religion. Castoriadis semble dire que toute religion est par principe contradictoire avec la rupture de la clôture de la signification. Que la religion est un moyen de présenter le chaos tout en le cachant. Or il convient d’affronter ce chaos pour penser l’auto-institution de la société, différencier les niveaux ontologiques ensembliste-identitaire et poïétique, articuler imagination-création-logique-vérité matérielle dans les sciences etc.
Mais voilà, il se trouve que les Grecs aussi étaient croyants (faut-il distinguer et dans quelle mesure la croyance en général et la religion ? Question abordée par Castoriadis) et qu’ils continuèrent à l’être jusqu’au bout. Pourtant ils ont été démocrates et philosophes ! En revanche les bouddhistes, qui ont une ontologie plus propice à la pensée de la création n’ont pas envisagé véritablement la politique, du moins à ce que j’en sais. D’un autre côté, les religions du Livre et les cultures idoines, a priori hostiles à la poïétique humaine, n’ont pas empêché les proto bourgeois et les Révolutionnaires de reprendre le projet d’autonomie. Rien d’essentialiste là-dedans donc.

Faut-il se nier soi-même comme croyant pour être démocrate ? La question peut légitimement être posée. Et si l’exemple grec réfute cette idée, on peut quand même reprendre la question en pensant la démocratie plus loin que les Grecs (les limitations des Grecs venaient-elles de leurs croyances (religieuses) ? Plus généralement, est-il possible de croire en Dieu du Livre et de penser que l’origine du sens est dans l’imaginaire humain ?).
Castoriadis dit par ailleurs que le christianisme originel est un acosmisme qui interdit toute construction sociale (« Le cache-misère de l’éthique » in la montée de l’insignifiance), et que les chrétiens ont commencé à se nier dès le début. Pensée essentialiste ? Il est clair que dans ces domaines rien n’est pur et que la pensée abstraite, pour puissante qu’elle soit, peut être un piège si elle n’est pas prise pour ce qu’elle est et que ses grosses catégories ne sont pas utilisées à bon escient. Se nier soi-même, n’est-ce pas pourtant une belle définition de l’homme comme être en devenir ? Rien de péjoratif là-dedans. Par ailleurs l’ontologie de Castoriadis est fondamentalement non essentialiste.

Mais ainsi, que peut-on dire du type anthropologique démocratique ? D’abord qu’une fois apparue la démocratie est en droit accessible (héritage) à tous les peuples. Et en soi, la démocratie pourrait émerger n’importe où de par la puissance poïétique de l’imaginaire social instituant (la Grèce n’est pas l’origine nécessaire de cet éthos car l’imaginaire n’est pas déterminé, mais il y a des étayages qui, absents, étoufferaient son développement. Or en Grèce, l’institution imaginaire de la société a permis à cette nouvelle poussée imaginaire de se développer). Dans cette veine, on ne peut nier que certains aspects de certaines cultures tirent dans l’autre sens. Il convient alors de penser les difficultés à étayer les poussées révolutionnaires mais aussi d’être conscient que la révolution permet de se donner les conditions du changement de l’institution imaginaire de la société. Ceci n’est pas un cercle logique vicieux mais le « cercle de la création ».

On a donc tout sauf une pensée essentialiste. Alors pourquoi Castoriadis parle ainsi des Arabes ? Sans doute parce qu’il pensait que l’aspect le plus prégnant à un moment donné était l’aspect contraire à la démocratie. Faut-il dire avec lui tel que tu l’entends que les Arabes ou les musulmans sont incapables de démocratie ou de critique ? Certainement pas. Faut-il dire qu’ils ne peuvent l’être qu’en se niant ? La question appuyant lourdement cette notion de négation de sa prétendue essence peut être envisagée comme question théorique coquette mais n’a pas ici grand intérêt. Car la complexité oblige à penser l’auto altération continue des sociétés même les plus figées en apparence (cela Castoriadis le dit dans l’IIS), de même que les échanges et les « contaminations ».

Pourtant, à ce moment précis, Castoriadis pensait que dire simplement et grossièrement que les Arabes n’étaient pas sur cette voie était plus clair. Position évidemment critiquable.

Rappelons tout de même qu’il fait la même chose avec l’Occident. Il le critique à longueur de page. Explique comment notre type anthropologique n’est plus démocratique (privatisation et conformisme). Certes il y a l’héritage grec et révolutionnaire mais il est autant notre héritage aujourd’hui que celui de n’importe qui (et plus visiblement chez les Arabes que chez nous, indétermination de l’histoire). L’héritage c’est aussi la manière dont on s’en saisi. Il n’y a donc pas de préséance, seulement un « faire être » propre aux divers peuples. Après on dira sans doute avec vérité que cet héritage n’est pas totalement aussi présent chez certaines tribus (qui ne connaissent pas ces notions), dans certains peuples (qui tendent à s’instituer autrement), etc.

Enfin, on peut penser avec Castoriadis que le gréco-occidental est fondamentalement ambigu car il porte « génétiquement » le projet d’autonomie mais également le projet de maîtrise rationnelle.
Pour terminer, mais là c’est plus de la gaudriole bien que ce soit un raisonnement d’une rigueur sans faille : Yves dit que « certains libertaires » devraient « couper définitivement le cordon ombilical qui les rattache à leur Maître à penser ». L’argument peut sans dommage se résumer ainsi : Castoriadis assène des affirmations essentialistes non argumentées mais théoriquement insalubres : les musulmans et par métonymie les Arabes n’ont pas l’ethos démocratique puisque leur religion, essence de leur culture et de leur être, est une religion de la révélation qui met une borne radicale et définitive à la critique. Cette essence est incompatible avec l’esprit critique et la création que représente la démocratie. Or les évènements au Maghreb contredisent cela. Donc, il convient de rejeter définitivement toute la pensée de Castoriadis.

Sauf que voilà, Yves est pris à son propre jeu, il se fait essentialiste : les libertaires ne peuvent être castoriadisiens, ni comme culture (Castoriadis comme grand philosophe de la tradition) ni comme école (poursuite de l’ontologie castoriadisienne). Un libertaire castoriadisien est aussi impensable pour Yves qu’un Arabe (donc musulman) athée ou démocrate pour Castoriadis après quelques verres au PMU ! On ne peut être libertaire et castoriadisien qu’en se niant soit même. Or, il y de la raison, de la critique, du débat, des discordances, des orientations divergentes entre ceux qui s’intéressent à la pensée de Cornélios. Donc, par pure pensée Yvesque il convient de conclure :Yves est essentialiste et il faut rompre définitivement avec lui ! CQFD

J’espère avoir rendu justice à Castoriadis, et pour me remercier d’avoir produit un tel effort de pensée, merci de m’accorder une épitaphe à la Königsberg : « Le ciel étoilé au-dessus de moi, et Kornélios Kastoriadès en moi ! »

Frédéric, 27 mai

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Réponse de YC, 27 mai 2011

Cher Frédéric,

Merci de ta réponse qui tranche avec les amalgames grossiers de Lieux communs. Et merci surtout de ton sens de l’humour bien utile dans le cadre d’une polémique, car dans ce cas au moins je peux dire qu’ "il n’y a pas eu mort d’homme", seulement quelques egos castoriadiens froissés, donc rien de grave..

Je ne vais pas te répondre tout de suite sur le fond, mais sur quelques aspects qui sont pour moi essentiels.

"Rompre définitivement le cordon ombilical" ne signifie pas du tout s’arrêter de lire X ou Y, ou de les fréquenter s’ils sont encore vivants. La métaphore est claire et parfaitement banale, inutile donc de lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit habituellement : rompre le cordon ombilical signifie prendre une distance critique avec sa mère, ses parents. Par conséquent dans ce cas précis prendre une distance critique avec UN philosophe considéré comme LE maître à penser d’un groupe puisque les camarades de Lieux communs se revendiquent "castoriadiens". Cet adjectif qualificatif n’est pas innocent. Tout comme celui de marxiste, léniniste, stalinien ou trotskyste. Il suppose une lourde dépendance par rapport à la pensée d’UN indivividu, aussi "génial" soit-il, et cette dépendance me semble contradictoire avec l’interprétation radicale (les conseils ouvriers) de la notion d’ "autonomie".

Pourquoi avoir choisi Castoriadis et pas un autre philosophe comme cible ? Parce que ce philosophe est devenu à la mode dans les milieux militants anarchistes et néotrotskystes, et comme toute mode, elle induit une adoration, un culte, une regrettable absence de distance critique par rapport à son objet. Cette mode d’ailleurs dépasse largement les milieux militants, ce qui prouve, selon moi, que les militants ne sont jamais très éloignés du cirque médiatique et des tempêtes qui agitent le milieu germanopratin (issu de Saint-Germain-des-Prés) ou universitaire. Autre dépendance très inquiétante (en tout cas pour moi qui suis un "ouvriériste) quant à leur compréhension de la fameuse "autonomie".

Si tu lis les journaux ou les revues anarchistes ou libertaires, si tu consultes les sites libertaires, si tu vas dans les salons du livre libertaire, si tu écoutes Radio Libertaire, qu’est-ce que tu constates ? Que les libertaires et les anarchistes le plus souvent se refusent à s’exprimer même maladroitement avec leurs propres mots. Ils se refusent à défendre et développer leurs propres idées. Il faut toujours qu’ils aillent chercher tel auteur de livre, neuf fois sur dix universitaire, pour s’exprimer sur un sujet. Une réunion sur le sport ? Ils invitent des universitaires spécialistes du sport et les anarchistes présents n’ont rien à dire, sinon passer la brosse à reluire aux auteurs invités ! Une réunion sur les lois sécuritaires ? Eh bien on invite des universitaires spécialistes du sécuritaire, et on ne dit que du bien des auteurs invités comme si le fait d’écrire un livre vous mettrait à l’abri de toute critique, de toute polémique ! Le milieu anarchiste ou libertaire fonctionne le plus souvent de la même façon que les milieux de la petite bourgeoisie intellectuelle : on est gentil avec l’auteur invité, ou le livre recensé, on se garde bien de l’asticoter ou de le pousser dans ses retranchements, ou même simplement d’exprimer un petit désaccord. On ferme sa gueule et on lui tend le micro ! Complaisance et servilité sont au programme...

Je ne suis pas un partisan de la démagogie anti-intellectuels mais il me semble que les anarchistes et les libertaires du XXIe siècle sont passés de l’hostilité viscérale aux intellectuels qui les caractérisait au XIXe siècle à une attitude totalement acritique par paresse intellectuelle et suivisme vis-à-vis des modes universitaires....

Le plus souvent les militants anarchistes ou libertaires n’osent pas s’exprimer publiquement sans faire référence à des universitaires ou à des Penseurs Mâles Blancs Européens Hétérosexuels et Valides (pour reprendre une expression qui m’a fait mourir de rire d’un groupe néotrotskyste que je ne citerai pas...). Est-ce si difficile de lire des livres, d’en faire la critique, de se forger sa propre opinion, de la défendre en public quitte à se faire rabrouer un peu par un "spécialiste" qui du haut de son savoir vous expliquera que vous n’avez rien compris ou que vous êtes un ignorant ? Est-il besoin d’avoir toujours besoin de la caution intellectuelle d’universitaires, le plus souvent engagés dans une lutte des places et pas vraiment dans la lutte des classes, pour essayer d’engager une critique idéologique du système capitaliste ?

Et cela nous ramène à Castoriadis. Il est évident que le sieur Cornelius a mené une lutte au sein du champ intellectuel et universitaire dans les années 70, 80 et 90 pour acquérir, consolider et renforcer des positions de pouvoir.

Tu dis dans ta lettre qu’il ne faut pas mettre sur le même plan ses textes journalistiques et ses réflexions profondes. Mais ses interventions journalistiques intempestives et sans nuances font justement partie d’une stratégie de conquête de la notoriété personnelle et de positions dans le champ intellectuel. Ne pas voir cela, de même que ne pas voir sa participation à la revue de la CFDT (1) ou sa participation aux cercles de discussion de la "Deuxième Gauche" antitotalitaire et réformiste après 1968 (2), c’est fermer les yeux sur une attitude humaine totalement contradictoire avec ses grands discours sur l’autonomie et les conseils ouvriers.

Tel était l’objet premier de ma petite provocation vis-à-vis de ses disciples...
Je reviendrai sur les questions de fond que tu évoques dans ta lettre un peu plus tard si tu me le permets...

Amitiés

Yves

1. A ce propos il est amusant que toutes sortes de sites libertaires ou radicaux reproduisent un texte de Mothé et Castoriadis intitulé "Autogestion et hiérarchie" sans préciser ce qu’était devenu politiquement Daniel Mothé à l’époque de la parution de texte (on lira dans la note suivante l’explication de Rosanvallon sur cet article). Voici ce qu’en dit Henri Simon, ex-membre de SOB, dans une lettre à "A contre-courant syndical et politique" : « Après la dislocation après 1958 du groupe ouvrier d’entreprise Tribune Ouvrière à l’usine Renault de Billancourt, groupe auquel participait effectivement Mothé (…), [il] s’orienta vers une participation syndicale, tentant sans succès d’entrer à Force Ouvrière , puis avec succès à la CFTC en 1964. Il joua dans ce syndicat- devenu la CFDT dans cette même année- un rôle non négligeable ( …). Cette nouvelle orientation ne fut sans doute pas sans influencer les positions de Castoriadis sur la question syndicale, lequel dans l’ouvrage « Mai 1968, la brèche » (sous le pseudo de Jean-Marc Coudray) pouvait écrire « Il faut conjoncturellement inciter les travailleurs – sans laisser aucune illusion sur le syndicat comme tel – à rejoindre la CFDT, parce que moins bureaucratisée et plus perméable à sa base aux idées du mouvement… » (La révolution anticipée p 112), C’est aussi cette orientation qui conduisit Castoriadis à écrire dans la revue théorique de la CFDT « CFDT aujourd’hui ». Dans un petit opuscule « L’anti-Mythes » publié par un groupe de Caen (ex APL Libération) « Entretien avec Daniel Mothé » (8 juin 1976) ce dernier donne toutes les explications sur les raisons de son évolution (par exemple : « En tout cas, à la CFDT, le poids de la bureaucratie est tellement léger qu’il permet aux groupes organisés (LO, Rouge, etc..) de prendre des pouvoirs locaux »). Il y justifie également son appartenance d’alors au parti socialiste (par exemple : « Parce qu’il faut faire avancer les idées autogestionnaires et que le PS me semble être un lieu où elles peuvent prendre corps ». Tous les sites libertaires qui se gargarisent de la prose de Castoriadis et Mothé ne donnent pas ces éléments de contexte, bien sûr...

2. Sans tomber dans l’explication d’un complot antitotalitaire ourdi pour saper l’Union de la Gauche (explication rocambolesque que l’on trouve dans "Les intellectuels contre la gauche" de M. Christofferson et qui a été complaisamment reproduite dans "Le Monde diplomatique" et bien accueillie à l’extrême gauche) on peut quand même se poser des questions sur la naïveté ou l’absence de flair politique de Castoriadis à partir du milieu des années 70.

On lira à ce propos le témoignage de Pierre Rosanvallon, successivement permanent syndical de la CFDT, membre du PSU puis du Parti socialiste, dans la revue "Raisons politiques" n° 1 en 2001 (sur le site www.cairn), sous le titre "Sur quelques chemins de traverse de la politique" où il déclare : "Dans un premier temps, c’est la rencontre avec des gens comme Claude Lefort, ou Cornelius Castoriadis, avec qui j’étais très lié et que j’ai fait écrire dans la revue de la CFDT. Dans les tout premiers numéros de "CFDT Aujourd’hui", j’ai fait un numéro spécial sur la hiérarchie, et Castoriadis, qui se joignait à tous les groupes de travail, m’a donné un papier. "

On notera le "tous les groupes de travail", qui éclaire la démarche de ce penseur "révolutionnaire" cherchant à se placer dans champ intellectuel et éditorial.

Mais continuons cette lecture édifiante de la prose de Rosanvallon : "au milieu des années 1970 "Esprit" a changé de directeur. Après Jean-Marie Domenach, c’est Paul Thibaud qui a dirigé la revue. Il a senti qu’il pouvait faire de l’antitotalitarisme l’axe central de sa revue et a organisé pour cela un certain nombre de réunions. C’est à ce moment que Marcel Gauchet nous a rejoints. Il y avait aussi Castoriadis, des intellectuels de la deuxième gauche – ce qui était un peu mon statut – et des historiens qui commençaient à s’intéresser à cette question, comme François Furet. Finalement, quelque chose s’est noué entre nous, de façon explicite, lorsque après avoir été élu président de l’EHESS, en 1977, François Furet a mis sur pied un petit groupe informel de réflexion de philosophie politique."

Donc des revues comme "CFDT Aujourd’hui" et "Esprit", une structure académique prestigieuse (l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales) et des liens personnels avec une belle brochette d’intellectuels "antitotalitaires" très modérés pour la plupart, déjà à l’époque, disons centristes de gauche pour être gentil. Que demander de plus pour se faire ouvrir les portes des maisons d’édition et des médias de gauche sans oublier l’Université puisque Cornelius devint directeur d’études - devinez où ? - à l’EHESS à partir de 1979 ?

" Ce qui a déclenché cette envie, poursuit Rosanvallon, c’est très certainement ce groupe informel de réflexion de philosophie politique, dont François Furet a été l’instigateur en 1977. La particularité de ce lieu, c’est qu’il a fait le lien entre deux générations. Il y avait celle de François Furet, Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, Krzysztof Pomian, et aussi, dès le début,
Marcel Gauchet, Bernard Manin, Pierre Manent et moi-même."

Le reste de l’interview nous livre peu d’informations sur ce que faisait réellement Castoriadis dans cette structure de réflexion libérale tendance aronienne (donc cultivée, subtile et pas maccarthyste), sinon qu’il s’agissait d’un groupe de mecs qui aimaient bien échanger des idées, même s’ils n’étaient pas d’accord entre eux. Mais il n’échappera à personne que Pierre Rosanvallon avait ses entrées au PS et au Seuil tout comme l’équipe d’"Esprit" (les locaux du Seuil et d’Esprit, revue catho de gauche, étaient mitoyens à l’époque). On comprend mieux pourquoi tant d’ouvrages de Cornelius furent publiés dans cette maison d’édition et continuent à l’être...

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Salut Yves,

Oui, je vois. Que répondre au corps du texte ? Cela semble très raisonnable. En revanche, sur les deux notes il y a matière. C’est vrai que je ne m’étais jamais posé la question des stratégies de carrière de Castoriadis. Toutefois ton interprétation me paraît un peu rude.

J’imagine que se battre à coup d’intellectuels interposés est une forme de passivité et d’impuissance. Tous seraient atteints : les auteurs « véritables », puis des universitaires interprétans les auteurs, les universitaires faisant des interventions, les universitaires éventuellement convoqués par les « cadres » militants politiques, les vedettes médiatiques, ensuite les militants de base. On en a un bel exemple sur le site du NPA à partir d’ ;un débat Khalfa/Bensaïd à propos de Castoriadis critiquant Marx. Harribey y va de sa petite contribution, et moi qui la relaye ici !

Peut-être est-ce lié à un quelconque « cercle de l’impuissance » qui nous fait rechercher à tout crin une cohérence idéologique qui tourne à la clôture. En effet, face à la difficulté à comprendre et surtout à agir, à s’organiser (tout en s’efforçant de se positionner dans la lutte des places comme tu le suspectes) on se dit qu’une idéologie solide nous aidera. Du coup, puisqu’il y a des gens payés exclusivement pour fabriquer des commentaires et autres contributions théoriques, on recherche chez eux la puissance conceptuelle, en espérant qu’elle se convertira en puissance de ralliement. Une forme d’hétéronomie ?

Enfin, il y a quand même deux choses difficiles à concilier pour un être « normal » (non génial) : assumer l’héritage des auteurs (comment prétendre penser hors de l’histoire de la pensée ?) et signifier (au moins pour annoncer la couleur) sa filiation théorique d’une part ; assumer de porter un discours propre (même maladroit) d’autre part.

En ce qui concerne Castoriadis, je crois que son idée selon quoi il ne peut y avoir de réelle autonomie individuelle sans autonomie collective (et inversement) trouve ici une illustration et lui donne une excuse ! On lutte (tous ?) pour les places selon nos moyens et notre position du moment. Il y a là une part de contrainte (il faut bien vivre comme on dit, il faut bien ne pas devenir trop fou, etc.) et une part de complaisance (on se justifie rapidement, on avalise le système odieux qui nous a permis une place qui nous sied). Mais je crois que Castoriadis, dans son domaine de contrainte n’a pas été trop complaisant. Qu’il ait manoeuvré pour le pouvoir dans le milieu universitaire peut-être, et sans doute n’est-ce pas si terrible. Je ne crois pas que ses déclarations soient un effet de ce jeu « mesquin », je pense qu’il y adhérait sincèrement. Je ne qualifierais pas ses interventions journalistiques « d’intempestives et sans nuance ». Simplement il mettait l’accent sur certains aspects à partir d’une problématique bien particulière. D’ailleurs il ne suffit pas de contextualiser ces interventions pour en conclure quoi que ce soit, il faut encore montrer qu’elles sont en contradiction avec ses positions théoriques et ses engagements. Je ne pense pas qu’il y a ait contradiction théorique. Je ne crois pas qu’il y ait contradiction humaine, et s’il y en avait il faudra me les expliciter plus ; car je ne vois pas en quoi elles dépassent le seuil humainement tolérable (on ne peut pas légitimement exiger plus d’un humain).

Je pense qu’il y a aussi un effet d’échelle. Parfois on est conduit à analyser les évènements globalement. Il est impossible alors, et même éventuellement impertinent de préciser qu’il y a des exceptions, que rien n’est définitif etc. Dire que les occidentaux sont globalement passifs, privatisés et conformistes. Dire que le système capitaliste aujourd’hui tend et réussit à produire un tel type anthropologique idoine ce n’est pas sans nuance. C’est qu’ ;il n’est pas pertinent d’en faire ici, même si on pourrait en faire effectivement. D’ailleurs Castoriadis, j’ai essayé d’ ;en donner des indications, a toujours été plein de nuances ! Mais on ne peut pas tout dire en une interview. D’ailleurs ce type de texte est assez rare chez lui.

Si tu disais qu’il n’y a pas contradiction entre sa philosophie et les textes incriminés et son attitude humaine, il faudrait dire que sa vision des institutions imaginaires ne tient pas la route, qu’elle conduit à des jugements sans nuances, faux, et appeler à rompre définitivement avec cette pensée, et pas simplement à couper le cordon ombilical.

L’accuser d’avoir ainsi validé des exactions pour asseoir sa notoriété me semble peu crédible. Après, lutter pour le pouvoir c’est ce que nous devrions tous faire (jaloux de notre pleine citoyenneté), le but étant que le pouvoir soit partagé également entre tous. Il me semble que Castoriadis tenait cette contrainte et cet horizon assez remarquablement.

Pour les errements à la CFDT ou la « naïveté », je ne sais pas trop qu’en penser sinon que le texte « Autogestion et hiérarchie » conserve toute sa force, même publié à la CFDT. Les idées développées sont sans ambiguïtés. De même que dans le texte de 68. Moi j’y vois plus du militantisme : il croit avoir raison ou du moins avoir une pensée importante et il essaye de la placer partout à condition que ce placement ne nuise pas à l’intégrité de cette pensée. Et, il me semble, ses idées nont pas été distordues. Après, douter comme tu le fais qu’il puisse avoir dit des conneries ou pris des positions stratégiques finalement malheureuses ( ?), n’est-ce pas un signe de ton asservissement à l’idée qu’un personnage tel que Castoriadis se doit d’être ou infaillible ou un scélérat manipulateur ?

Il est un grand philosophe, sa pensée de la création est géniale. On peut aisément comprendre l’admiration qu’il suscite et la volonté d’agir avec la liberté introduite par cette pensée. De ce fait, qu’ ;il ait été un directeur de recherche à l’EHESS ne me pose pas de problème insurmontable, d’autant qu’il a assez critiqué le système scolaire en général. Il était par ailleurs certainement un homme sympathique et engagé. Qu’il ne fut pas un héros ni un martyr, tant mieux, le cordon n’en sera que plus facile à couper !

Aujourd’hui il y a des gens de toute sorte qui diffusent sa pensée. J’ ;ai vu un blog d’un professeur de Savoie (Philolog) qui mettait justement l’accent sur le type de texte que tu incrimines, pour les vanter ! Sauf bien sûr leur côté critique du capitalisme qui selon elle est un effet du « surmoi marxiste » ! Qu’importe, on n’est pas demeuré.

Aussi, je ne comprends pas très bien les enjeux sous-jacents de ta querelle avec Lieux communs. C’est sans doute parce que je ne vis pas à Paris. Mais toi, n’habiterais-tu pas vers Saint-Germain ? Car sinon pourquoi penser que le peuple de France et du monde puisse en pâtir, subir sans être complaisant de l’agitation de ce petit monde ? Si la Révolution doit partir de Saint Germain aujourd’hui je ne suis pas sûr qu’elle fasse plus d’une station de métro.

Frédéric, 7 juin

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Cher Frédéric,

Merci de ton mail. Répondre à ton plaidoyer tout en nuances pour la personne de Castoriadis risquerait de m’entraîner dans le dénigrement, puisque tordre le bâton dans l’autre sens est généralement le meilleur moyen de marquer des points dans une polémique. Les considérations humaines que tu avances me semblent probables ou vraisemblables, du moins pour les amis intimes de Cornelius, même si je pourrais brandir des témoignages montrant que c’était parfois un personnage assez cassant ou arrogant. Mais cela ne nous mènerait pas très loin et surtout nous éloignerait de mon unique objectif : montrer que Castoriadis peut être (et est) mal interprété voire récupéré, et qu’il faut donc avoir une distance critique vis-à-vis de ce qu’il écrit, notamment ses considérations pseudo-« anthropologiques » telles qu’elles sont vulgarisées par lui-même. Je maintiens d’ailleurs qu’il existe d’autres visions de l’anthropologie que celles de Castoriadis et, de mon point de vue, beaucoup plus utiles pour les luttes sociales, d’un point de vue de classe, par exemple les ouvrages de Jean-Loup Amselle.

Il y a plus de chances que les écrits les plus faciles à lire et les interviews de Castoriadis, diffusés dans des journaux disposant d’un lectorat sans commune mesure avec celui des personnes qui achètent des livres de sciences humaines, même en livre de poche, aient un impact politique négatif dans la conjoncture politique actuelle, extrêmement hostile aux musulmans vivant en Europe et surtout dans le climat d’interventions perpétuelles (militaires, diplomatiques ou économiques) des puissances occidentales au Maghreb et au Machrek.

L’origine de ma polémique avec Lieux communs est une longue interview, puis une discussion à bâtons rompus, que nous avons eue, trois personnes du collectif Lieux communs et moi, en décembre 2010. J’ai découvert que les propos ambigus qu’ils tenaient ne faisaient que reproduire les affirmations les plus schématiques et dogmatiques de Castoriadis, affirmations qu’ils reprennent en partie dans leurs (par ailleurs) excellentes brochures sur la Tunisie.

J’ai tendance à penser que ce sont les idées les plus néfastes et les plus réactionnaires qui circulent à gauche et à l’extrême gauche, dans la période actuelle, qui est une période de confusion, succédant au dogmatisme des années 1960/1970, dogmatisme que je ne regrette nullement comme en témoignent les numéros de Ni patrie ni frontières qui reposent presque toujours sur un éclectisme assumé (qui irrite les dogmatiques marxistes ou anarchistes) et une tentative de sortir des ghettos politiques radicaux en détruisant les murs qui les séparent. Ces idées réactionnaires circulent d’autant plus facilement quand on prétend jeter la plupart des acquis du mouvement ouvrier à la poubelle et « innover » en puisant des arguments ou des bouts de raisonnement dans les textes de philosophes dont la préoccupation première et quotidienne n’est pas la lutte de classe.

P.S. : Quant à ta question sur Saint-Germain-des-Prés, Paris, etc., j’ai effectivement vécu dans ce quartier une trentaine d’années (même si je n’y vis plus), soit la moitié de ma vie, et de par mon métier (correcteur et traducteur dans des maisons d’édition) j’en connais les us et coutumes. Mais cela ne me semble pas important dans notre discussion : ce qui me semble important, c’est plutôt le fait que les modes intellectuelles (y compris à gauche et à l’extrême gauche) naissent à Paris et dans certains quartiers, médias ou institutions bien spécifiques, et tous parisiens.

Je doute que tu l’ignores et ton étonnement… m’étonne un peu !

Depuis quelques années les mouvements sociaux (on l’a encore vu lors de la dernière grève contre la « réforme » des retraites mais c’est vrai pour tous les mouvements étudiants ou lycéens depuis une dizaine d’années) sont désormais beaucoup plus radicaux, innovateurs ou intéressants en « province » qu’à Paris. Hélas, pour le moment, il n’y a pas encore la multiplicité de centres de réflexion qu’il y avait par exemple en Italie dans les années 60 et 70, où plusieurs grandes villes étaient à l’avant-garde sur le plan politique et théorique.

Y.C. 7 juin

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Une éthique... pas en toc ?

Cher Frédéric,

Je voudrais revenir sur un passage de ta lettre :
"On lutte (tous ?) pour les places selon nos moyens et notre posi­tion du moment. Il y a là une part de contrainte (il faut bien vivre comme on dit, il faut bien ne pas deve­nir trop fou, etc.) et une part de com­plai­sance (on se jus­ti­fie rapi­de­ment, on ava­lise le système odieux qui nous a permis une place qui nous sied). Mais je crois que Castoriadis, dans son domaine de contrainte n’a pas été trop com­plai­sant. Qu’il ait manoeu­vré pour le pou­voir dans le milieu uni­ver­si­taire peut-être, et sans doute n’est-ce pas si ter­ri­ble."

Au-delà du cas individuel de Castoriadis, il me semble que tu évacues bien vite un problème qui est au coeur de l’interrogation anarchiste : le rapport entre la fin et les moyens. Au nom du "Il faut bien vivre" peut-on occuper n’importe quelle place dans la division sociale du travail ET en même temps tenir un discours révolutionnaire ?

A mon avis, non. Un individu, peut-être pendant quelques années et encore cela laissera forcément des traces. Mais des dizaines de militants dans une organisation qui occupent des positions de cadres d’entreprise ou de profs d’université, par exemple, comme c’est le cas dans la plupart des organisations d’extrême gauche, quand ce n’est pas à leur direction, je ne vois pas comment ils ne feraient pas pencher la balance du côté de la modération, de la conciliation entre des intérêts de classe opposés. Car je ne crois pas que les prolétaires et la petite-bourgeoisie salariée aient les mêmes intérêts à transformer la société. "Oui, d’accord la hiérarchie, c’est pas bien, mais quand même, il y a de bons et de mauvais chefs, des adjudants d’un côté, des ingénieurs de l’autre, etc. Oui, il y a une division du travail entre travail manuel et travail intellectuel, mais je n’ai pas fait 6 ans d’études supérieures, pour faire un boulot manuel, etc."

C’est exactement ce qu’il y avait de profondément démagogique dans les discours nullement suivis d’effets de la CFDT des années 70, et aussi du PSU et du PS de l’époque (on oublie toujours que Mitterrand passait aux yeux de beaucoup de gens comme un socialiste radical). Les discours anti-hiérarchiques étaient dans l’air du temps (tout comme aujourd’hui il est de nouveau chic de citer Marx à tort et à travers). Mais justement le rôle d’un intellectuel révolutionnaire, ce n’est pas seulement de placer ses écrits dans les médias, c’est d’empêcher leur récupération intempestive.

Et en disant cela, je ne tiens pas un discours anachronique : je te renvoie aux articles du journal Combat communiste parus en 1976 et qui démystifiaient l’autogestion à la sauce cédétiste. Tu les trouveras ici : 1563.
De même aujourd’hui, les proclamations "anticapitalistes" ou "altermondialistes" ne suffisent pas à cacher la volonté de réformer le capitalisme actuel, qui anime la plupart des intellectuels "contestataires" ou "radicaux" actuels.

A chaque époque, les militants de base doivent se méfier des beaux parleurs qui paradent dans les médias et défendent des idées qui semblent proches des nôtres. User de notre sens critique nous préservera de bien des désillusions et de la démoralisation. Apprendre à penser et écrire par nous-mêmes, même maladroitement comme tu le dis, apprendre donc à agir avec l’indépendance d’esprit nécessaire, est beaucoup plus important que de nous trouver des grands ancêtres, des héros ou des mentors...

YC, 8 juin 2011

Réponse de Frédéric

Je suis d’accord, il est difficile de concilier une position dans la hiérarchie sociale qui contredise le discours politique. Et c’est peut-être plus vrai encore pour le métier dit intellectuel, car il faut aussi bien le vouloir pour l’avoir !
On peut sans doute être plus indulgent pour un ouvrier qui travaille chez un métallurgiste qui fait des pièces pour les avions de guerre, ou qui fabrique des télés pour décérébrer. Mais bon, difficile aussi d’occuper une position non abjecte. Est-ce dire qu’il faut occuper que par contrainte économique ? Est-ce dire qu’il faut lutter pour les places non abjectes (s’il y en a) ?
Après, c’est bien la complaisance que tu critiques via cette idée que l’on serait moins révolutionnaire quand on aurait plus à perdre (une position de domination se perd nécessairement dans la révolution). Ça c’est vrai et ça se sent pour toutes les organisations, au-delà effectivement du cas Castoriadis (à mon avis il n’est pas pertinent ce cas ici).
 
Frédéric, 29 juin 2011

Réponse d’Yves

Oui, je crois que l’on ne peut pas faire n’importe quel boulot dans la société, surtout quand on tient des grands discours révolutionnaires. Lorsqu’on fait un boulot qui t’oblige à des compromis plus ou moins gênants, il faut trouver un moyen de marquer ta différence. Lors d’une discussion avec le chef d’escale d’Orly, celui-ci avait expliqué "M. Coleman déshonore la compagnie qui l’emploie" parce que j’avais protesté, en tant que délégué du personnel CGT, contre les traitements racistes infligés aux passagers qui partaient vers l’Afrique du Nord : on les parquait en plein soleil dans une zone entre les parkings et les pistes, entre des barrières et c’étaient les CRS qui contrôlaient les billets pour "aider" les passagers !!! Cette "accusation" figurait dans les comptes rendus de réunion syndicaux sur tous les panneaux de l’entreprise. Et quand je suis parti d’Air France (j’étais employé au comptoir de l’aéroport), sur mon dossier il y avait écrit que j’étais très dévoué aux passagers mais pas à l’entreprise. Donc je crois que oui, on peut "faire la différence" et qu’on n’est pas obligé de courber l’échine, même dans un boulot dit d’ "exécutant".

Alors quand on est contremaître, cadre, prof, médecin, avocat, etc., on a encore plus les moyens de s’opposer au système. Si on ferme sa gueule, alors faut pas se plaindre d’être critiqué, séquestré ou molesté quand ça commence à péter...