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Les travailleurs migrants en Chine

publié le lundi 28 mars 2011

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Les tra­vailleurs migrants ne représ­entent qu’une frac­tion du prolé­tariat chi­nois, mais c’est celle qui est la plus impli­quée dans l’inser­tion inter­na­tio­nale du capi­ta­lisme chi­nois et pro­ba­ble­ment la plus exploitée.

Données géné­rales

On appelle tra­vailleurs migrants les prolét­aires issus de l’exode rural. Le plus sou­vent, ces ruraux ne dis­po­sent pas d’un permis de résid­ence (hukou) urbain. Malgré plu­sieurs débuts de réf­orme, sou­vent limités loca­le­ment, le système maoïste des permis de résid­ence reste essen­tiel­le­ment en vigueur. De façon géné­rale, les hukou ruraux représ­entent 57 % de la popu­la­tion (selon des chif­fres de 2005), contre 43 % pour les hukou urbains. Les ten­ta­ti­ves de libé­ra­li­sation du système du hukou sont plus avancées dans les peti­tes villes que dans les gran­des, et dans ces der­nières sont le plus sou­vent limitées aux ban­lieues. Les condi­tions de base pour accor­der un hukou urbain à un rural sont tou­jours l’obli­ga­tion d’avoir un emploi stable et un domi­cile fixe. La limite de cette libé­ra­li­sation est pour une bonne part celle du budget de l’aide sociale des villes, car le hukou urbain est assorti de droits, de même que le hukou rural s’accom­pa­gne d’un droit à louer une terre agri­cole (l’octroi d’un hukou urbain fait par­fois partie des com­pen­sa­tions offer­tes aux pay­sans chassés de leurs terres par l’exten­sion des villes).

Dans leur grande masse, les tra­vailleurs migrants n’ont qu’un hukou rural. Ils doi­vent donc être considérés comme des sans-papiers de l’intérieur, et sont à ce titre exploi­ta­bles comme les immi­grés dans d’autres pays. On estime leur nombre à 150-200 mil­lions. Selon une étude réc­ente du Development Research Center of the State Council, dont a rendu compté l’agence Xinhua le 16 juin 2007, il y aurait 120 mil­lions de migrants dans les gran­des villes, et 80 mil­lions dans les peti­tes. Pour donner un ordre de gran­deur de l’impor­tance de cette masse, l’OIT (1) a établi des chif­fres qui per­met­tent de conclure qu’en 2002 il y avait en tout 350 à 434 mil­lions de prolét­aires (urbains et ruraux) en Chine, pour une popu­la­tion active totale de 754 mil­lions.

Contrairement à ce qu’on croit sou­vent, l’exode rural ne se dirige pas exclu­si­ve­ment vers la côte. Entre 1985 et 2000, les zones rura­les du pays ont vu le départ (pro­vi­soire et défi­nitif) de 114 mil­lions de gens. 54 mil­lions sont allés dans les villes des pro­vin­ces intéri­eures, et 60 mil­lions vers les villes des pro­vin­ces côtières (2). La rép­ar­tition des migrants par grands sec­teurs est la sui­vante : plus de la moitié vont dans le bâtiment et l’indus­trie, et le reste dans l’hôte­llerie, la res­tau­ra­tion, les ser­vi­ces. Seuls 20 % du total vont dans les sweat­shops (« ate­liers de la sueur ») de la côte, ce qui représ­ente quand même 25 à 30 mil­lions de tra­vailleurs (3) (pour com­pa­rai­son, la popu­la­tion active totale de la France est de 27 mil­lions).

Les chif­fres sui­vants sont anciens, mais ce sont les seuls que j’ai trouvés : en 1993, 22 % des migrants se retrou­vaient dans l’indus­trie, 33 % dans le bâtiment, 10 % dans les trans­ports, 31 % dans le com­merce et la res­tau­ra­tion, et 4 % dans l’agri­culture. Autres chif­fres : la popu­la­tion de la ville de Shenzhen, dans le Guangdong, limi­tro­phe de Hong Kong, où a été créée une des pre­mières zones éco­no­miques spéc­iales en 1979, est passée de 310 000 à 4,3 mil­lions d’habi­tants entre 1980 et 2000. A cette date, seuls 30 % de la popu­la­tion étaient des résidents per­ma­nents avec un hukou urbain. Il s’agis­sait de fonc­tion­nai­res, d’entre­pre­neurs, de tech­ni­ciens et de tra­vailleurs qua­li­fiés. Le reste était formé de migrants sans permis de résid­ence.

Conditions de tra­vail

Le China Labour Bulletin (CLB) a publié en 2006 les rés­ultats d’une enquête sur la situa­tion des ouvrières migran­tes à Dongguan (préf­ec­ture du Guangdong, située au nord de Shenzhen, dans le Delta de la Rivière des Perles) (4). On y trouve les infor­ma­tions sui­van­tes :
- durée heb­do­ma­daire du tra­vail : Le rap­port estime que les ouvrières font de façon régulière une semaine de 84 à 98 heures, sept jours sur sept. Il n’y a qu’un jour de repos par mois. Cela sup­pose évid­emment un grand nombre d’heures sup­plém­ent­aires, lar­ge­ment au-dessus de ce qui est légal ;
- moda­lités de calcul des salai­res pour allon­ger le temps de tra­vail : les moda­lités de calcul des salai­res sont conçues pour contrain­dre à l’allon­ge­ment maxi­mum du temps de tra­vail. Lorsque les salai­res sont payés à la pièce, le tarif est si bas que le tra­vailleur doit pro­lon­ger sa journée jusqu’à l’extrême limite pour gagner un salaire mini­mal. Si, par chance, il a un tra­vail rela­ti­ve­ment facile qui lui permet de faire un bon ren­de­ment, on lui baisse le tarif à la pièce. Lorsque le salaire est au temps, le salaire de base est si faible (40 % à 60 % du mini­mum vital) pour 40 heures qu’il faut faire un maxi­mum d’heures sup­plém­ent­aires.

Celles-ci ne sont d’ailleurs pas toute payées au tarif des heures sup­plém­ent­aires, le patron considérant qu’une partie sont des heures volon­tai­res. L’arbi­traire est ici de mise, comme dans tant d’autres domai­nes de la ges­tion du per­son­nel. Une autre façon de contrain­dre les sala­riés à faire beau­coup d’heures sup­plém­ent­aires est de fixer des quotas de pro­duc­tion irréa­li­sables. Pour obte­nir la paye pro­mise, on les « auto­rise » ensuite à faire des « pro­lon­ga­tions », qui ne sont bien sûr pas payées en heures sup­plém­ent­aires puisqu’elles sont « volon­tai­res » ;
- règ­lement intérieur pour bais­ser les salai­res : domaine typi­que de l’arbi­traire patro­nal, le système des amen­des permet de réd­uire systé­ma­tiq­uement le salaire en fin de mois. L’étude du CLB donne des exem­ples comme : inter­dic­tion de se lever, de regar­der autour de soi, d’aller aux toi­let­tes en dehors des pauses, de ren­trer tard au dor­toir, de lais­ser tomber un bout de tissu par terre, de croi­ser les jambes, de s’étirer, de refu­ser les heures sup­plém­ent­aires, etc. Chaque infrac­tion donne lieu à une amende, de sorte qu’à la fin du mois, les rete­nues peu­vent attein­dre l’équi­valent de plus de dix jours de tra­vail. Autre occa­sion de rete­nue : le règ­lement inter­dit de pren­dre (sans solde, bien entendu) plus de quatre à six jours de congé dans le mois. Au cas où le sala­rié en pren­drait plus, on lui retient 13 yuan par jour sup­plém­ent­aire ;
- frais de séjour : cer­tai­nes entre­pri­ses logent « gra­tui­te­ment » leurs sala­riées. Mais d’autres font payer le loge­ment et la nour­ri­ture, ce qui donne lieu à de nou­vel­les rete­nues. Les frais men­suels sont les sui­vants (pour des salai­res de 800 ou 900 yuan par mois en 2004) : nour­ri­ture 60-135 yuan, loge­ment 10-80 yuan, frais de ges­tion 10-15 yuan, ; soit un total de 80-230 yuan.

Cela peut sem­bler rela­ti­ve­ment bon marché, sur­tout dans le bas de la four­chette. Cependant, les ser­vi­ces four­nis sont notoi­re­ment insuf­fi­sants. La mau­vaise qua­lité de la nour­ri­ture (pro­duits pour­ris, odeur nauséab­onde), l’insa­lu­brité des locaux d’habi­ta­tion, ont entraîné des grèves. Les ouvrières essaient de se loger ailleurs dès qu’elles le peu­vent, malgré la cherté des loyers. Dans la pra­ti­que, cette pos­si­bi­lité est réservée aux femmes mariées. En novem­bre 2007, un conflit a éclaté dans l’usine d’Alco Electronics à Houjie, dans la préf­ec­ture de Dongguan (société de Hong Kong, 11 000 sala­riés). La direc­tion a voulu porter les frais de can­tine de 140 à 240 yuan par mois. Cela a décl­enché une grève qui a été aus­sitôt réprimée par la police, mais qui a, semble-t-il, quand même fait recu­ler la direc­tion (5).

Evolution des salai­res

En ce qui concerne l’évo­lution des salai­res, l’étude du CLB observe qu’au cours de la pér­iode 1994-2004, en termes réels, « le revenu des tra­vailleurs migrants ne leur a permis que de se main­te­nir au plus bas niveau de vie ». Cependant, elle observe aussi qu’en raison d’une pénurie de main-d’œuvre appa­rue dans la région à partir de la fin 2003, les choses sont peut-être en train de chan­ger. Elles le font cepen­dant len­te­ment car, sou­li­gne le CLB, la loi de l’offre et de la demande (ici, de tra­vail) est contre­carrée par le com­por­te­ment illégal des patrons, qui cher­chent à limi­ter la mobi­lité du tra­vail de plu­sieurs façons. Face à la forte rés­ist­ance qu’oppo­sent les patrons aux deman­des d’aug­men­ta­tions de salai­res ou d’amél­io­rations des condi­tions de vie et de tra­vail, les tra­vailleurs réag­issent en effet par la recher­che d’un autre tra­vail dans une autre usine. Mais les patrons contre-atta­quent :

– en ne payant les salai­res qu’avec un retard considé­rable. Tout tra­vailleur qui veut vrai­ment dém­issi­onner doit admet­tre de perdre les salai­res en retard. A Shanghaï, les 1 000 tra­vailleurs d’une fila­ture sud-coré­enne ont séqu­estré sept cadres expa­triés pour obte­nir le paie­ment des arriérés. Ce serait la pre­mière fois que les tra­vailleurs s’atta­quent à des cadres étr­angers ; – en rete­nant for­fai­tai­re­ment quinze jours de salaire si le tra­vailleur dém­issi­onne en cours de mois, lors­que les salai­res sont à jour. Même la pra­ti­que cou­rante de loger les tra­vailleurs dans l’enceinte de l’usine est un frein effi­cace à la mobi­lité : si le tra­vailleur dém­issi­onne en espérant tou­cher plus tard ses arriérés de salaire, encore faut-il qu’il puisse se loger dans la région. La cherté des loyers l’en dis­suade rapi­de­ment.

Le CLB dép­lore ce com­por­te­ment illégal des patrons et appelle de ses vœux un libre jeu des lois du marché selon le droit écrit (6).

Mais le niveau des salai­res aug­mente malgré tout, car les « forces du marché » s’impo­sent envers et contre tout. Les tra­vailleurs ont trouvé des façons de quit­ter l’entre­prise avec leur salaire :

– en se fai­sant vider pour mau­vais tra­vail ou mau­vais com­por­te­ment. (Les ouvriers alle­mands de la pér­iode natio­nale-socia­liste ne firent pas autre chose lors­que le gou­ver­ne­ment cher­cha à blo­quer leur mobi­lité [7]) ; – en ache­tant par des cadeaux le blanc-seing de leur contre­maître (c’est à ce niveau qu’est donnée la véri­table auto­ri­sa­tion de dém­issi­onner).

D’après des sta­tis­ti­ques publiées par Le Quotidien du Peuple du 15 juin 2007, les salai­res men­suels des migrants ont évolué comme suit :

Yuan/mois varia­tion

2003 781 2004 803 + 2,8 % 2005 855 + 6,5 % 2006 953 +11,5 %

Les chif­fres mon­trent une nette accé­lé­ration de la hausse en fin de pér­iode (8). Dans le même contexte, une nou­velle façon de faire tra­vailler plus les migrants est appa­rue réc­emment dans la région de Guangzhou. Sur la base des pénuries de main-d’œuvre appa­rues dans la région, cer­tains tra­vailleurs ont réinventé l’intérim. Ce sont des tra­vailleurs qui connais­sent déjà bien le tra­vail à la chaîne, qui peu­vent tra­vailler sur tous les postes et ont une bonne qua­li­fi­ca­tion. Au lieu de garder un emploi per­ma­nent dans une entre­prise, ils louent leurs ser­vi­ces sur une base tem­po­raire quand l’entre­prise connaît une situa­tion d’urgence.

Par exem­ple, dans une usine de confec­tion, le salaire normal pour un tra­vail de repas­sage est de 30-45 yuan par jour avec nour­ri­ture et dor­toir. Le salaire des tra­vailleurs employés en cas d’urgence varie entre 80 et 120 yuan pour le même emploi. De plus, le salaire est versé chaque jour, ce qui limite les impayés.

Ce système s’est bientôt vu ins­ti­tu­tion­na­lisé sous la forme d’équipes toutes cons­ti­tuées qui vien­nent dans les usines au moment des coups de bourre. Elles sont dirigées par un chef d’équipe, qui est habi­tuel­le­ment un tra­vailleur plus âgé, qui connaît bien le métier et a de nom­breux contacts dans les usines d’une région. Les enquêteurs (9) citent le cas d’un chef d’équipe qui dis­pose de cent­tra­vailleurs à qui il garan­tit 15 jours de tra­vail par mois. Il prend 10 % de leur salaire.

Malgré le sur­coût, les patrons sont intéressés par ces tra­vailleurs parce qu’ils per­met­tent d’éviter les frais liés aux retards de livrai­son, et parce qu’ils assu­rent un tra­vail plus inten­sif et de meilleure qua­lité que le per­son­nel per­ma­nent. Autrement dit parce qu’ils tra­vaillent encore plus tant qu’ils sont dans l’usine, à un niveau d’exploi­ta­tion que les patrons ne peu­vent pas obte­nir des per­ma­nents. Mais ces mêmes patrons déc­larent aux enquêteurs que le salaire de ces tra­vailleurs est trop élevé, et qu’ils ne peu­vent les employer qu’excep­tion­nel­le­ment.

La ques­tion de la plus-value abso­lue

Les éléments ci-dessus indi­quent net­te­ment une grande impor­tance de l’extrac­tion de la plus-value sur le mode absolu : lon­gueur de la journée de tra­vail et baisse du tra­vail néc­ess­aire par réd­uction abso­lue du salaire (et non par baisse de la valeur des sub­sis­tan­ces) (10). La recher­che d’un ren­for­ce­ment de l’exploi­ta­tion du prolé­tariat mon­dial sur le mode de la plus-value abso­lue est l’une des prin­ci­pa­les rai­sons que le capi­tal occi­den­tal et japo­nais a de se délo­ca­liser, depuis trente ou qua­rante ans, dans les pays à bas coût de main-d’œuvre. Cela est encore plus vrai depuis l’explo­sion du sec­teur de la logis­ti­que et de sa pro­duc­ti­vité (années 1990).

Le capi­tal inter­na­tio­nal est allé en Chine pour la qua­lité par­ti­cu­lière de sa main-d’œuvre : abon­dance, dis­ci­pline, horai­res inter­mi­na­bles, bas salai­res et sous-consom­ma­tion — ce qu’il ne pou­vait pas trou­ver dans ses bases mét­ro­po­lit­aines. Le ren­for­ce­ment de l’extrac­tion de la plus-value sur le mode rela­tif y était bloqué par la dif­fi­culté à aug­men­ter la pro­duc­ti­vité, tandis que l’injec­tion d’une dose de plus-value abso­lue y était entravée par la rés­ist­ance des OS et l’iner­tie du com­pro­mis for­diste. Certes, une fois que les délo­ca­li­sations se sont géné­ralisées, elles ont agi en retour sur les condi­tions de l’exploi­ta­tion dans les mét­ro­poles, où cer­tai­nes formes de l’extrac­tion de la plus-value abso­lue revien­nent en force (lon­gueur, mais sur­tout den­sité de la journée de tra­vail et pluri-acti­vité).

Les moda­lités actuel­les de l’exploi­ta­tion du prolé­tariat chi­nois (sur­tout les migrants) indi­quent une forte pré­do­min­ance de la plus-value abso­lue. Le très faible niveau des salai­res, la lon­gueur de la journée de tra­vail, l’arbi­traire patro­nal des amen­des, du non-paie­ment des salai­res, etc. vont dans ce sens. Car tout cela impli­que une très faible consom­ma­tion ouvrière. Or, de façon géné­rale, plus le panier des sub­sis­tan­ces est res­treint, moins la plus-value rela­tive peut jouer. C’est pour­quoi il peut être intér­essant d’exa­mi­ner la consom­ma­tion ouvrière en Chine. L’exer­cice est cepen­dant un peu hasar­deux, vu les chif­fres dont on dis­pose.

Evolution de la consom­ma­tion

La ques­tion qui est ici posée est de savoir dans quelle mesure la consom­ma­tion des migrants permet au mécan­isme de la plus-value rela­tive de jouer dans leur exploi­ta­tion par le capi­tal.

L’étude du China Labor Bulletin cite le direc­teur du Bureau des sta­tis­ti­ques de Chine, qui affirme qu’en 2005 « le salaire men­suel moyen d’un tra­vailleur migrant est de 600-700 yuan ; un tel revenu n’est suf­fi­sant que pour quatre bols de nouilles à la sauce aux hari­cots frits par jour ». Ce n’est peut-être pas vrai à la lettre, mais ça indi­que suf­fi­sam­ment à quel point la consom­ma­tion des migrants est faible.

Moins cette consom­ma­tion est impor­tante, moins la hausse de la pro­duc­ti­vité dans la bran­che indus­trielle des moyens de consom­ma­tion aura d’effet en terme de baisse de la valeur des sub­sis­tan­ces, et donc de hausse de la plus-value sur le mode rela­tif (11). Si l’on en croit le direc­teur du Bureau des sta­tis­ti­ques, l’effet est minime (et nul pour le moment à cause d’un cartel). De façon géné­rale, il fau­drait avoir des détails sur la consom­ma­tion des migrants. Au vu de la misère dans laquelle ils vivent, on peut admet­tre que leur mode de vie est caractérisé par la sous-consom­ma­tion. Cela res­treint d’autant l’espace où peut jouer le mécan­isme de la plus-value rela­tive. Ce qui suit illus­tre cette pro­po­si­tion géné­rale.

- Logement : vou­lant sou­li­gner l’étr­oit­esse du marché chi­nois des biens de consom­ma­tion, un consul­tant observe que chaque ménage urbain n’a pas (encore ?) son loge­ment indi­vi­duel, et que l’habi­tat col­lec­tif reste impor­tant. Cela montre en même temps la pau­vreté des sala­riés et l’étr­oit­esse du marché des biens d’équi­pement du foyer. A ce sujet, le China Labour Bulletin du 17 octo­bre 2006 indi­que que cer­tai­nes villes cons­trui­sent des loge­ments (meu­blés) for­te­ment sub­ven­tionnés à des­ti­na­tion des migrants, mais que ceux-ci ne les occu­pent pres­que pas. A 30-50 yuan par mois et par per­sonne (120 à 150 yuan pour une famille), le loyer demandé est pour­tant du même niveau que celui d’une place en dor­toir (voir plus haut), mais d’autres inconvénients dis­sua­dent les tra­vailleurs de les occu­per : absence de cui­sine dans ces appar­te­ments, trans­ports trop chers et trop longs (la journée de tra­vail est déjà assez longue !), pres­sion de cer­tains patrons pour habi­ter sur le lieu de tra­vail ou offre de loge­ment « gra­tuit ». Enfin, les tra­vailleurs du bâtiment pré­fèrent en général habi­ter dans des abris sur les chan­tiers.
- Hausse du niveau de vie et achats de biens dura­bles : de nom­breux com­men­ta­teurs sou­li­gnent que le mode de vie « à l’occi­den­tale » se dével­oppe rapi­de­ment en Chine. On va y reve­nir, mais est-ce que cela s’appli­que aux tra­vailleurs migrants, notam­ment depuis que leurs salai­res aug­men­tent ? Il faut d’abord noter qu’une partie d’entre eux est venue dans les villes pour se faire un pécule et envoyer de l’argent au vil­lage. Cela res­treint d’autant leur consom­ma­tion. La néc­essité où se trou­vent la plu­part des sala­riés d’épargner beau­coup pour com­pen­ser l’absence de cou­ver­ture sociale et la fin de la gra­tuité de l’ensei­gne­ment la res­trei­gnent aussi.

Si l’on consulte les sta­tis­ti­ques offi­ciel­les de consom­ma­tion, il faut ensuite tenir compte du fait qu’elles dis­tin­guent entre ménages urbains et ménages ruraux. Or les migrants, qui vivent en ville, sont comptés dans les ménages ruraux, dont ils représ­entent le quart. Emettons l’hypo­thèse que les migrants vivent à peu près au même niveau que les moins favo­risés des ménages urbains.

Le tableau ci-dessus donne quel­ques indi­ca­tions sur l’équi­pement des ménages urbains : les chif­fres mon­trent l’aug­men­ta­tion de l’équi­pement moyen des ménages urbains entre 1990 et 2005 (pour 2000 et 2005, le chif­fre entre paren­thèses cor­res­pond aux 10 % de ménages urbains les plus pau­vres) ; ils mon­trent que les ménages urbains pau­vres sont net­te­ment moins équipés que la moyenne, et que leur équi­pement a crû moins vite que celui de la moyenne entre 2000 et 2005. Ce n’est pas une grande déc­ouv­erte.

Si main­te­nant on regarde l’équi­pement des ménages ruraux (der­nière colonne), on voit qu’en moyenne ils sont beau­coup moins équipés que les ménages urbains (sauf pour les motos). L’infor­ma­tion nous intér­esse, puis­que les migrants sont classés dans les ménages ruraux. Mais elle ne nous suffit pas, puisqu’on ne sait pas com­ment les famil­les dont un membre a migré se situent par rap­port aux autres. De toute façon, si l’argent des migrants sert à favo­ri­ser la consom­ma­tion des agri­culteurs de leur famille, aucune baisse de prix de ces biens ne se conver­tira en plus-value rela­tive.

Pun Ngai (12) décrit la façon dont les ouvrières avec qui elle a tra­vaillé vont se dis­traire « quand elles ont le temps » en allant faire du lèche-vitrine. Elles s’achètent éventu­el­lement un peu de paco­tille pour se donner un goût de vie cos­mo­po­lite. Mais elle ajoute bientôt : « Ne pas pou­voir consom­mer n’était pas un pro­blème pour elles ; ce qui était impor­tant était le pou­voir du désir qui les inci­tait à rêver. »

- La ques­tion de la classe moyenne : pour ce qui est des biens de consom­ma­tion, les pers­pec­ti­ves miro­bo­lan­tes du marché chi­nois repo­sent prin­ci­pa­le­ment sur la classe moyenne, qui est cons­ti­tuée par les 10 % de ménages urbains les plus riches. Cela représ­ente envi­ron 50 mil­lions de per­son­nes.

Comme tou­jours, le mul­ti­pli­ca­teur chi­nois est impres­sion­nant. Mais il faut garder à l’esprit que cette masse de consom­ma­teurs n’est pas la classe ouvrière, et ne nous intér­esse donc pas ici. Cette classe moyenne cons­ti­tue de loin la plus grande partie des consom­ma­teurs « à l’occi­den­tale ». Le marché de la consom­ma­tion, celui qui fait rêver les capi­ta­lis­tes occi­den­taux, est en effet très concen­tré sur une petite partie de la popu­la­tion : ces 10 % des ménages ayant les salai­res les plus élevés dép­ensent 75 % de plus en biens dura­bles que le décile juste en des­sous, et 21 fois plus que les 10 % de ménages les plus pau­vres. Ces chif­fres concer­nent les seuls ménages urbains (13). Ces quel­ques données indi­quent que la hausse du niveau de vie des tra­vailleurs migrants est pro­ba­ble­ment limitée et ne peut pas se com­pa­rer au dével­op­pement, pour­tant limité lui aussi, de la consom­ma­tion en Chine. Dans la mesure où cela reste vrai malgré la hausse réc­ente des salai­res des migrants, cela signi­fie que la recher­che de la plus-value abso­lue demeure la moda­lité prin­ci­pale de l’exploi­ta­tion des tra­vailleurs migrants en Chine. Et la conséqu­ence en est que la plu­part des patrons employant des migrants res­tent tota­le­ment opposés au dével­op­pement des syn­di­cats dans l’entre­prise (14).

La ques­tion des syn­di­cats

On dit com­munément que l’intérêt bien com­pris d’un patron est non seu­le­ment d’admet­tre, mais même d’encou­ra­ger les syn­di­cats, qui vont enca­drer et dis­ci­pli­ner la force de tra­vail, inter­ve­nir comme modé­rateur dans les conflits. En réalité, les choses ne sont pas si sim­ples, et l’avan­tage que prés­ente un syn­di­cat pour le patron dépend aussi de la façon dont il réa­lise ses béné­fices. Si, comme c’est le cas en Chine ou ailleurs, la ren­ta­bi­lité de l’entre­prise tient aux salai­res mini­maux, aux horai­res inter­mi­na­bles et aux mul­ti­ples exac­tions et injus­ti­ces qui per­met­tent de réd­uire les pre­miers et d’allon­ger les seconds, alors ce que le patron recher­che est moins la coopé­ration active que la sou­mis­sion totale des tra­vailleurs. Dans la mesure où le rôle des syn­di­cats est d’éch­anger un peu de hausse de salai­res et d’amél­io­ration des condi­tions de tra­vail contre une meilleure coopé­ration de la force de tra­vail, les patrons à la chi­noise n’ont pas d’intérêt pour une struc­ture syn­di­cale dans l’entre­prise (hormis une pure bureau­cra­tie-rackett comme l’ACFTU, le syn­di­cat offi­ciel chi­nois).

On observe cepen­dant que cer­tai­nes mul­ti­na­tio­na­les admet­tent, voire favo­ri­sent les syn­di­cats dans leurs établ­is­sements chi­nois comme chez leurs sous-trai­tants. Un direc­teur des « pro­gram­mes des droits de l’homme » de Reebok Asie sou­tient ainsi l’élection de syn­di­cats chez les sous-trai­tants : « Dans cha­cune de ces élections [cinq au total], des tra­vailleurs chi­nois ont pro­fité de l’oppor­tu­nité pour jouer un rôle dans la réso­lution des pro­blèmes dans l’ate­lier et pour faire la preuve qu’ils étaient prêts à appor­ter leurs pro­blèmes aux représ­entants du per­son­nel (15). »

D’un côté, de tels propos sem­blent indi­quer des moda­lités d’exploi­ta­tion de la force de tra­vail plus avancées que la des­crip­tion qu’en brosse le CLB dans son étude sur les ouvrières de Dongguan. Ici, on peut sup­po­ser qu’une tech­ni­cité plus élevée de la pro­duc­tion sus­cite différents pro­blèmes dans l’ate­lier, les­quels sont plus sim­ples à rés­oudre si les tra­vailleurs sont asso­ciés à la ques­tion. D’un autre côté, on ne peut savoir dans quelle mesure les pré­oc­cu­pations « socia­les » de Reebok ne sont pas sim­ple­ment un affi­chage à l’atten­tion des consom­ma­teurs occi­den­taux.

Mais le débat est ouvert, entre patrons chi­nois, sur l’oppor­tu­nité d’admet­tre ou non de vrais syn­di­cats dans l’entre­prise. Les patrons qui uti­li­sent les mét­hodes d’exploi­ta­tion repo­sant le plus sur la plus-value abso­lue s’y oppo­sent parce qu’ils n’ont aucune contre­par­tie à obte­nir d’une hausse éventu­elle des salai­res. Les autres peu­vent y être favo­ra­bles, y com­pris pour éli­miner les entre­pri­ses des pré­cédents. L’issue de ce débat au niveau poli­ti­que sera une indi­ca­tion indi­recte mais claire de l’évo­lution des moda­lités de l’exploi­ta­tion du prolé­tariat chi­nois. Pour le moment, il y a tou­jours un blo­cage très net du gou­ver­ne­ment contre l’ins­tau­ra­tion de syn­di­cats libres. Mais le débat conti­nue : lors d’un récent col­lo­que, la société Foxconn, pre­mier expor­ta­teur de Chine où elle emploie 450 000 sala­riés (dont 200 000 sur un seul et même site), a présenté ses pro­gram­mes de for­ma­tion des tra­vailleurs en vue de leur éman­ci­pation (empo­wer­ment).

On a dit plus haut que le salaire des migrants avait réc­emment com­mencé à aug­men­ter. Si elle se confirme, cette hausse pour­rait mar­quer un chan­ge­ment impor­tant dans le dével­op­pement du capi­ta­lisme en Chine. Car elle signi­fie­rait que la Chine perd l’un de ses prin­ci­paux avan­ta­ges com­pa­ra­tifs sur le marché mon­dial : une force de tra­vail très bon marché. La fai­blesse des salai­res représ­ente 40 % envi­ron de l’avan­tage com­pa­ra­tif de la Chine, le reste venant de la sous-éval­uation du taux de change, de sub­ven­tions à l’expor­ta­tion, de la contre­façon, du non-res­pect de l’envi­ron­ne­ment, etc.

Pour com­pen­ser cette perte et rester compé­titif sur le marché mon­dial, il fau­drait que les entre­pri­ses mon­tent en tech­ni­cité et en qua­lité, et on pour­rait alors arri­ver à une situa­tion où les syn­di­cats seraient à même de faire la preuve de leur uti­lité, et seraient donc fina­le­ment admis dans les entre­pri­ses. Cela n’ira pas sans des chan­ge­ments impor­tants, allant de l’éli­mi­nation des PME les plus archaïques à la remise en cause du PCC comme parti unique. A suivre donc.

Bruno Astarian

déc­embre 2007

NOTES

(1) Agit K. Ghose : « Employment in China, recent trends and future chal­len­ges » (OIT, Employment Strategy Paper 2005/14).

(2) Yunnan Shi et Françoise Hay : La Chine, forces et fai­bles­ses d’une éco­nomie en expan­sion, Presses uni­ver­si­tai­res de Rennes, 2006, p. 230.

(3) Jean-Louis Rocca : « Quand la Chine redéc­ouvre la ques­tion sociale », Le Monde diplo­ma­ti­que, mai 2007.

(4) China Labor Bulletin : « Falling through the floor, Migrant women wor­kers quest for decent work in Dongguan, China », sep­tem­bre 2006.

(5) CSR Asia, vol 3, n° 49. Il s’agit d’un bul­le­tin des mul­ti­na­tio­na­les sur les thèmes de la res­pon­sa­bi­lité sociale des gran­des entre­pri­ses (CSR = « Corporate Social Responsability) : envi­ron­ne­ment, droits de l’homme, santé, cor­rup­tion... Voir www.csr-asia.com et www.orse.com

(6) Avec la nou­velle loi sur le contrat de tra­vail, entrée en vigueur le 1er jan­vier, le CLB va pou­voir conti­nuer à rêver... Cette loi com­porte beau­coup d’avancées pour les tra­vailleurs, mais on sait que tout dépend des textes d’appli­ca­tion… et du bon vou­loir des patrons. La majo­rité des migrants n’ont pas de contrat de tra­vail, ce qui est illégal depuis long­temps. Fin 2007, les auto­rités de Dongguan ont rédigé un contrat type qui tient prét­en­dument compte de la nou­velle loi. A y regar­der de plus près, ce contrat est en infrac­tion sur de nom­breux points, fai­sant dis­pa­raître comme par hasard des clau­ses qui protègent les tra­vailleurs. Voir www. ihlo.org/LRC/WC/071207.html

(7) Voir « L’oppo­si­tion des tra­vailleurs dans l’Allemagne nazie », in La Classe ouvrière sous le IIIe Reich, de Tim Mason, Echanges et Mouvement, 2005.

(8) La source qui cite le conflit chez Alco men­tionné plus haut indi­que tou­te­fois un salaire de 690 yuan par mois (avant déd­uctions) en novem­bre 2007.

(9) Jian Yang et Chenyan Liu : « New trend for fac­tory hiring in PRD », CSR Asia, vol.3, n°41.

(10) Rappelons la défi­nition de Marx : « Prolonger la journée de tra­vail au-delà du temps néc­ess­aire à l’ouvrier pour four­nir un équi­valent de son entre­tien, et allouer ce sur­tra­vail au capi­tal : voilà la pro­duc­tion de la plus-value abso­lue. Elle forme la base géné­rale du système capi­ta­liste et le point de départ de la pro­duc­tion de la plus-value rela­tive. Là, la journée est déjà divisée en deux par­ties, tra­vail néc­ess­aire et sur­tra­vail. Afin de pro­lon­ger le sur­tra­vail, le tra­vail néc­ess­aire est rac­courci par des mét­hodes qui font pro­duire l’équi­valent du salaire en moins de temps. La pro­duc­tion de la plus-value abso­lue n’affecte que la durée du tra­vail, la pro­duc­tion de la plus-value rela­tive en trans­forme entiè­rement les procédés tech­ni­ques et les com­bi­nai­sons socia­les. Elle se dével­oppe donc avec le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste pro­pre­ment dit. » (Le Capital, Livre pre­mier, Ve sec­tion : « Recherches ultéri­eures sur la pro­duc­tion de la plus-value », cha­pi­tre XVI : « Plus-value abso­lue et plus-value rela­tive »).

(11) Deux remar­ques inci­den­tes avant de pour­sui­vre : d’une part cette ques­tion se pose aussi en Occident, où le retour à la plus-value abso­lue n’a pas été pro­vo­qué par l’étr­oit­esse du panier des sub­sis­tan­ces, mais par le ralen­tis­se­ment de la hausse de la pro­duc­ti­vité (fai­blesse de la plus-value sup­plém­ent­aire dégagée) et la surac­cu­mu­la­tion de capi­tal cons­tant (fai­blesse de l’effet de la plus-value sup­plém­ent­aire dégagée sur le taux de profit) ; d’autre part, la ques­tion se pose, en Occident comme en Chine, de savoir si les gains de pro­duc­ti­vité obte­nus dans la bran­che II sont tra­duits en baisse de prix des sub­sis­tan­ces – ce n’est jus­te­ment pas le cas actuel­le­ment dans le sec­teur des nouilles, où le gou­ver­ne­ment chi­nois essaie de s’atta­quer à un cartel dominé par une société japo­naise.

(12) Pun Ngai : « Engendering Chinese Modernity : the sexual poli­ticzs of dagong­mei in a dor­mi­tory labour regime », Asian Study Review, juin 2004, p. 162. Pun Ngai, pro­fes­seure à l’Université des scien­ces et tech­ni­ques de Hong Kong, a créé The Chinese Working Women Network (CWWN), une orga­ni­sa­tion de base d’ouvrières migran­tes de Shenzhen. Elle a publié en 2005 Made in China : Subject, Power and Resistance of Women Workers in a Global Workplace (Duke University Press, Etats-Unis).

(13) Robert Ash : The Brakes on China Consumption.

(14) De façon ana­lo­gue à ce qui se passe au Bangladesh, voir « Bangladesh, une rév­olte ouvrière », Echanges n°118 (automne 2006), et « Quelle suite aux émeutes de l’été 2006 ? », Echanges n° 119 (hiver 20056-2007).

(15) CSR Asia, vol. 3, n°40.

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