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Sur les luttes en Algérie, Tunisie et Égypte

vendredi 18 février 2011, par Yves

Le texte qui suit me semble défendre un point de vue lucide sur les événements qui secouent le monde dit "arabo-musulman". Deux remarques pour commencer et peut-être une divergence pour terminer :

- Il est intéressant de noter que le facteur religieux, considéré comme décisif par presque tous les médias dans cette zone géographique, a été jusqu’ici secondaire.

Cela n’exclut pas qu’il puisse reprendre de l’importance dans une autre phase de ces "révolutions", d’ailleurs, au grand dam de tous ces spécialistes qui nous expliquent aujourd’hui que l’islam politique serait en pleine évolution, divisé entre au moins deux fractions, une tendance moderniste qui lorgnerait vers l’AKP turque et une fraction traditionaliste qui voudrait se replier sur le terrain religieux comme les salafistes et ne plus s’occuper de politique.

On peut aussi remarquer que les Frères musulmans, que beaucoup de gens de gauche ou d’extrême gauche présentaient comme l’expression de la révolte des opprimés, l’espoir d’un monde sans coeur, etc., non seulement n’ont pas soutenu la révolte au départ, mais désormais soutiennent l’armée qui les a réprimés sans pitié depuis des décennies !
On notera aussi qu’ils ont progressivement investi la place Tahir pour y organiser le service d’ordre et le ravitaillement, ce qui prouve qu’ils ont su habilement jouer leur partie.

Mais il n’est pas du tout sûr que les leçons en seront tirées par leurs partisans gauchisants occidentaux...

- Ce texte mentionne la question de la corruption et il en est beaucoup fait mention paraît-il dans les médias égyptiens.

A ce propos il est intéressant de préciser que si les militaires étaient en Tunisie dans une position économique apparemment moins enviable, ce n’était pas le cas en Egypte, puisqu’ils gagnaient trois fois plus qu’un fonctionnaire de l’administration ayant un rang égal.
C’est là une des limites du mouvement égyptien pour le moment - en tout cas d’après ce que les médias nous racontent : se concentrer sur des cibles évidentes (les familles de quelques grands dirigeants) tout en laissant de côté le coeur du système : l’armée et bien sûr le Capital.

A ce niveau, d’ailleurs, reconnaissons que la gauche (voire l’extrême gauche) hexagonale ne va pas plus loin dans sa critique du régime en France. Elle se concentre sur les cigares de X, l’appartement luxueux de Y, ou les voyages gratos de Z mais ne veut surtout pas aller au-delà de ces dénonciations personnelles des "excès" du système capitaliste. "Faire payer la crise aux riches", ou "Woerth démission !", voilà des slogans bien peu ambitieux...

- Dire que la démocratie formelle existait déjà en Tunisie et en Egypte comme l’affirme Raoul Victor me semble discutable : quand les manifestants réclament la démocratie c’est le plein exercice de TOUS les droits et de TOUTES les libertés démocratiques qu’ils réclament. Or, on était loin du compte dans ces deux pays, pour ne pas parler de l’Algérie. On peut penser que, dans le cadre de la crise actuelle, il est improbable voire impossible que les travailleurs étendent par les luttes le cadre des droits et libertés démocratiques. Et que donc l’alternative serait : Communisme ou barbarie.
M’étant déjà trompé dans mes pronostics sur le Venezuela (où je ne pensais pas que Chavez tiendrait 12 ans au pouvoir sans être renversé ou alors sans instaurer un régime dictatorial), je me permettrai, cette fois, d’être plus prudent à propos de pays que je ne connais pas du tout.

Y.C.

Ni patrie ni frontières

N

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Sur les luttes en Algérie, Tunisie et Égypte

La dimension et la portée des mouvements sociaux en Algérie, Tunisie et Égypte se mesurent à l’échelle mondiale. Les autorités chinoises censurent les recherches sur Internet concernant le mot "Egypte" (1). Alors que depuis plus de deux ans le capitalisme en crise impose aux exploités et marginalisés de la planète une exceptionnelle dégradation de leurs conditions d’existence, alors que les luttes des salariés dans les plus vieux pays capitalistes semblent impuissantes et affaiblies, l’explosion sociale qui a secoué ces pays, avec sa spontanéité, son courage et sa détermination a constitué une bouffée d’air frais, un rappel cinglant de cette réalité simple, que ceux d’en bas, quand ils le veulent, peuvent ébranler les pouvoirs les mieux établis.

Au point de départ de l’explosion se trouve la révolte des plus pauvres, les chômeurs, les prolétaires mais aussi d’une partie des classes moyennes, des jeunes diplômés qui subissent aussi l’aggravation du chômage. De façon générale, les jeunes générations y jouent un rôle de premier plan. Il s’agit d’une réaction contre la dégradation des conditions économiques d’existence provoquée par la crise mondiale, mais aussi contre le règne de la terreur quotidienne, la menace d’être licencié, emprisonné ou tué si on manifeste son mécontentement, contre les abus d’une police omniprésente et corrompue qui rackette la population à tous les niveaux (2). Cependant le mouvement a aussi entraîné d’autres couches de la population : des secteurs des classes moyennes élevées qui subissent aussi les exactions du pouvoir en place, et même des fractions de la classe dominante, y compris dans l’armée, qui y trouvent un moyen de se débarrasser de clans qui monopolisaient le pouvoir au détriment de tous les autres.

Les médias et gouvernements du monde ont vite fait de qualifier ces mouvements de "révolution", la "révolution de jasmin", pour la Tunisie, évidemment pas pour lui ouvrir les perspectives de la seule révolution qui mettrait un terme à la misère qui a provoqué le soulèvement, une révolution anticapitaliste, mais pour l’enfermer dans l’étroite et inoffensive issue d’une "démocratisation" de la gestion du capitalisme.

L’apparition spontanée de "comités de quartier", dans une dynamique d’auto-organisation, tout comme les "fraternisations" de la population en lutte avec l’armée ont pu à un moment donné poser la question à certains d’une dynamique révolutionnaire prolétarienne, comme ce fut le cas en 1905 ou en 1917 en Russie, par exemple. Mais, les "comités de quartier" se sont cantonnés essentiellement – quoique non exclusivement – à des tâches d’autodéfense contre les exactions des "milices" de Ben-Ali ou de Moubarak et de leurs polices.

Quant aux "fraternisations" avec l’armée, le refus de tirer sur les manifestants ne fut pas le résultat d’une révolte des soldats contre leur hiérarchie (comme en 1905 ou 1917) – ce qui constitue un des principaux critères pour commencer à parler de révolution véritablement – mais d’un ordre venu de cette hiérarchie.

Le terme de "révolution" peut recouvrir de nombreuses définitions, suivant que l’on mette l’accent sur la nature des actions des forces mises en mouvement, sur les résultats de ces actions, ou autre.

Mais, même si les luttes sociales sont loin d’être terminées en Tunisie comme en Égypte et que des grèves continuent ou se développent actuellement, on ne peut pas parler de révolution prolétarienne, au sens historique du terme.

Peut-on parler alors de révolution "bourgeoise" ? Non, car la bourgeoisie est depuis longtemps déjà au pouvoir en Tunisie, comme en Egypte et dans tous les pays arabes. Une révolution "démocratique" ? Formellement les régimes en Tunisie et Égypte sont "démocratiques", avec une constitution, des partis, un parlement, des élections au suffrage universel, etc. Ironiquement, les partis de Ben-Ali et de Moubarak contiennent le mot "démocratique" dans leur nom : "Rassemblement Constitutionnel Démocratique", pour le premier, Parti National Démocratique", pour le second. Les deux partis faisaient partie, jusqu’à leur très récente expulsion au cours des événements, de l’Internationale Socialiste.

Il s’agit d’un mouvement qui porte en son sein différentes aspirations et différentes classes et intérêts. Jusqu’à présent il a fait son unité autour des objectifs de renversement des gouvernements en place et un développement des "libertés". Mais alors que pour ceux d’en bas il s’agit d’une lutte contre la misère, l’exploitation et l’oppression quotidiennes, pour ceux d’en haut il s’agit d’une lutte pour mieux se répartir les accès au pouvoir et à la richesse, tout en créant un appareil politico-syndical capable d’encadrer, canaliser et stériliser les luttes sociales.

"Démocratiser" la vie politique de pays capitalistes moins développés ne va pas de soi. Non parce que, comme le disent les bourgeoisies locales, "le peuple n’est pas assez éduqué", (elles savent bien faire voter les analphabètes avec des figurines sur les bulletins), mais parce que les classes possédantes y sont trop souvent incapables de se structurer, d’organiser le spectacle démocratique tout en mettant en place des mécanismes d’alternance à la gestion de l’État. En l’absence d’une économie suffisamment forte et structurante, c’est l’appareil de l’État, et en premier lieu l’armée, qui sert de colonne vertébrale à l’organisation sociale du pays, et de la classe dominante en premier lieu. Mais la gestion de l’État constitue une source d’enrichissement trop importante pour ne pas être la proie de l’infinie cupidité des différentes factions dominantes. L’armée elle-même est souvent divisée et la vie "politique" peut prendre la forme d’affrontements entre fractions de l’armée. On le voit actuellement en Côte d’Ivoire, autre pays en voie de "démocratisation", comme on l’a vu en Tunisie (contre la garde prétorienne de Ben Ali). En Égypte la presse a parlé à un moment donné de l’opposition dans l’armée entre, d’un côté, la garde présidentielle et l’aviation, et de l’autre le reste de l’armée.

La "démocratisation" de la vie politique dans ces pays sera difficile et souvent chaotique avant que tous les nouveaux prétendants à l’accès aux rennes de la machine étatique parviennent à limiter leur cupidité et leurs conflits internes et organiser un spectacle démocratique "crédible".

La chute de Ben-Ali et de Moubarak loin d’avoir conclu le mouvement social qui les a provoquées, l’a étendu et intensifié dans le prolétariat des deux pays. En Égypte c’est même une nouvelle extension des grèves qui a conduit à la démission définitive de Moubarak. Aucune des aspirations des prolétaires et des plus pauvres à l’origine du mouvement n’a été réalisée, si ce n’est la liberté de parole et d’action qui ont de fait été – pour le moment – imposées dans et par la rue. Les prolétaires des industries et des services sont entrés en lutte massivement, aux quatre coins des deux pays. Leurs revendications sont d’ordre économique aussi bien que politique. Elles concernent autant des questions de salaires et de conditions de travail que des révocations de responsables politiques ou d’entreprises, l’abolition de lois répressives ou le droit d’organisation syndicale.

Le prolétariat sera confronté à trois combats simultanément : pour imposer le maintien de la liberté de parole et d’action conquises dans la rue ; pour arracher des améliorations de ces conditions de travail et d’existence ; pour ne pas se laisser embrigader, diviser, encadrer puis paralyser par toutes les forces "démocratiques", "patriotiques", politiques et syndicales qui entreprennent leur travail de "normalisateurs".

Présentée comme une conquête du peuple, la démocratie bourgeoisie est surtout le plus efficace rempart contre les forces qui peuvent menacer l’ordre établi.

Les aspirations et exigences des prolétaires devront pour se faire un chemin affronter beaucoup de ceux qui aujourd’hui parlent en leur nom. Malheureusement, comme nous le montre l’expérience des nombreuses "démocratisations" qui se se sont déroulées depuis les années 1970, de l’Espagne et du Portugal jusqu’aux deniers pays de l’Est, le combat est rarement gagné (3).

L’utilisation des nouvelles technologies

Une des caractéristiques des mouvements sociaux en Tunisie et en Égypte c’est l’importance du recours aux nouvelles technologies de communication, en particulier Internet et les téléphones portables. Les médias parlaient pour la Tunisie de "la première cyber-révolution". La Tunisie est un pays où la densité d’accès à Internet est particulièrement élevée pour la région, mais même en Égypte elles ont joué un rôle important. Elles ont permis l’extension foudroyante et une certaine "auto-organisation" du mouvement. Les mobilisations, la coordination des actions, la circulation des informations se sont faites pour l’essentiel en dehors des appareils de partis et des syndicats existants. En Tunisie, le site Takriz ("Cassage de couilles") qui joua un rôle important dans les événements, reçut près de deux millions de visites au cours du seul jour de la chute de Ben-Ali (4). Il existe dans une partie des participants au mouvement, en particulier parmi les jeunes qui se disent volontiers "a-politiques", une méfiance assez généralisée vis-à-vis des partis de toutes sortes qui viennent "confisquer notre révolution". Les nouveaux moyens de communication ont permis à cette méfiance de se concrétiser et d’affirmer une liberté nouvelle. Le plus intéressant à ce niveau ce sont des expériences, même si elles sont très ponctuelles, comme celle en Tunisie d’auto-organisation de services publics comme le ramassage des ordures.

Mais les événements ont aussi démontré la "fragilité" de ce puissant moyen d’auto-organisation. Aussi bien en Tunisie qu’en Égypte les gouvernements ont montré pratiquement qu’ils avaient les moyens d’en interrompre le fonctionnement à volonté. Même si cela s’est traduit par des pertes économiques faramineuses, la vie de toutes les entreprises et administrations étant devenue totalement dépendante d’Internet et des portables, cela a aussi mis en évidence la nécessité d’inventer des solutions pour faire face à ce genre de black-out.

Le rôle des États-Unis

Il est impossible de comprendre le déroulement des événements en Tunisie, Égypte, Jordanie, Yémen, etc. sans tenir compte du relookage de la diplomatie américaine dans la région et plus globalement vis à vis des pays "islamiques". Dans son discours "historique" du Caire, prononcé en juin 2009, moins de six mois après son investiture, Barak HUSSEIN (comme il le rappelle dans son allocution) Obama a tracé les lignes principales d’un "nouveau début" dans les rapports entre les États-Unis et "l’Islam". Parmi elles, il désigne explicitement la nécessité de la démocratie et la critique des régimes qui ne respectent pas les droits de l’homme, etc. (5). Cette politique se veut en rupture ouverte avec celle de Bush et l’image d’une Amérique en guerre contre "l’Islam". Il s’agit de promouvoir l’image d’une Amérique qui veut partir sur de nouvelles bases en aidant et stimulant la vie des pays musulmans, en particulier dans le domaine de la démocratie. Dans son récent discours sur l’état de la Nation, Obama a insisté sur le fait que les États-Unis devaient être un "phare" pour le monde.

Les explosions sociales en Algérie, Tunisie et Égypte n’ont pas eu comme origine des manipulations de la diplomatie américaine. C’est la misère et son aggravation qui restent le véritable déclencheur. Mais le gouvernement américain, même s’il a pu être surpris, a réagi en intégrant les événements dans une stratégie globale, mûrie et réfléchie depuis longtemps, affinée avec l’arrivée de l’administration Obama aux commandes. Ainsi, les hommes qui ont signifié à Ben Ali son départ du pays, le chef d’état major de l’armée, Rachid Ammar, celui qui avait refusé de faire tirer sur la population, et le ministre des Affaires étrangères , Kamel Morjan, sont restés en contact permanent avec le gouvernement américain pendant toute la durée des événements. Les contacts entre l’administration américaine et des secteurs déterminants de l’armée égyptienne sont aussi constants. Obama et Hillary Clinton se sont relayés pour déclarer publiquement l’appui de leur gouvernement à la transition démocratique égyptienne. Le vice-président Biden adressait ouvertement des recommandations précises à son homologue Souleimane.

Lors d’une manifestation au Portugal, en 1975, en pleine "révolution démocratique des oeillets", un participant portait une pancarte qui disait quelque chose comme : "Méfions nous ! Nous avons trop d’amis !" L’avertissement est parfaitement valable pour les travailleurs de Tunisie et d’Égypte qui viennent de contribuer à mettre au pouvoir leurs "amis" de l’armée sous le regard impliqué de l’empire américain.

Raoul Victor

14/02/2011

Notes :

1. Une requête avec le mot “Égypte” déclenche désormais ce message : “Selon les lois en vigueur, le résultat de votre recherche ne peut être communiqué”.

2. Le film "Le chaos" (2007) du metteur en scène égyptien Youssef Chahine, décrit très bien cette impitoyable réalité. S’il y a eu autant de commissariats de police incendiés et détruits par la population, ce n’est pas uniquement à cause du rôle joué par la police dans les répressions sanglantes au début des présents mouvements. Cette rage traduisait aussi la haine cumulée par des décennies d’exactions sur la population.

3. Considérer les limites objectives et subjectives d’un mouvement social et les mettre en relief ne constitue pas une attitude "méprisante" de "petit bourgeois" au "café du commerce" (…). Ce même type d’argument avait été employé à l’automne dernier contre ceux qui soulignaient les faiblesses du mouvement contre la réforme des retraites en France. Si les analyses des luttes sociales par les révolutionnaires devaient se résumer à chanter les louanges de celles-ci, en s’interdisant d’en voir les limites, elles ne serviraient pas à grand chose.

4. Voir : http://www.michelcollon.info/La-Tunisie-premiere-cyber.html

5. Voir, en anglais : http://www.youtube.com/watch?v=ANk9qydfGe4http://www.youtube.com/watch?v=ANk9qydfGe4 , en particulier à partir de la 35e minute.