Accueil > Ni patrie ni frontières > 6/7 - Les syndicats contre les luttes ? > Syndicats et mouvements sociaux

Syndicats et mouvements sociaux

jeudi 5 février 2004, par Yves

Décomposition sociale et politique
Recomposition des pôles radicaux

Le départ d’un nombre non négligeable de structures, de militants et d’adhérents de la CFDT dirigée par Chérèque est le signe, le témoin de l’état de crise non seulement de la CFDT mais de l’ensemble du mouvement syndical et social avec ses implications dans le champ de la société civile et politique.

La CFDT, caisse de résonance particulière depuis les années 60

Avant, pendant et après 1968, de la CFTC déconfessionalisée à la CFDT promotrice de l’autogestion non alignée (pour peu de temps) rentrant dans le giron du PS alors dans l’opposition, pour devenir le chantre de la collaboration gouvernementale de « gauche », puis de droite, inféodée au MEDEF, cette confédération est passée par des étapes particulières et contradictoires, elle s’est trouvée au centre d’enjeux importants pour l’ensemble des évolutions sociales, idéologiques et politiques. En quarante ans, aucune autre confédération n’a connu autant d’ouvertures, de pressions, de transformations et de régressions aussi dramatiques.

À la différence de FO, relativement stable dans sa pratique pro-patronale et opportuniste sous couvert d’ « indépendance », ou de la CGT anarcho-syndicaliste avant 1914 convertie majoritairement à l’union sacrée pour la grande boucherie de 1914-1918, sous influence sociale-démocrate jusqu’en 1936, puis enfin sous domination stalinienne, après la scission de FO en 1947.
Le grand combat des Lip, le soutien actif aux comités de soldats, aux revendications du MLAC, etc., auront été des événements phares en France que la confédération CFDT (malgré son fonctionnement bureaucratique) aura couverts ou accompagnés. Mais ce fut aussi la trahison du mouvement de grèves de novembre-décembre 1995 avec Nicole Notat, puis la signature des accords sur les 35 heures néfastes pour l’ensemble des travailleurs.

Une phase décisive des règlements et divergences a commencé avec l’exclusion des militants opposants de la CFDT-PTT en 1989, lors d’un important mouvement de grève parti du secteur des camions jaunes et qui s’est étendu aux centres de tri parisiens. Les animateurs de l’opposition aux bureaucrates, en majorité membres ou sympathisants de la LCR ou libertaires (ceux de Lutte ouvrière avaient choisi de rester à la CFDT), avaient alors pris l’initiative de fonder une nouvelle fédération : SUD (Solidaires, Unitaires, Démocratiques) refusant de se laisser piéger par le faux choix entre la CGT et FO - la CNT leur semblait trop marginale.
En 1995, lors de la grande grève interprofessionnelle où les cheminots CFDT, à l’initiative de la lutte, avaient chahuté Nicole Notat, considérée comme « ministre syndicale » du gouvernement Juppé, ceux-ci (dont la LCR) avaient décidé de rester malgré tout dans la maison et de poursuivre le combat en respectant le « jeu démocratique » pour gagner la majorité (erreur très grave et pleine d’illusions). Bien entendu, à froid, après les grèves, dans la confusion, la dispersion, les forces d’opposition s’étaient affaiblies, certains s’étaient senti usés ou découragés.
À nouveau c’est après un grand conflit social (mai-juin 2003) dans tout le pays que les opposants ont fini par décider de quitter la confédération, non pas dans les meilleures conditions (sur des bases et des méthodes claires) mais dans le découragement pour rejoindre (une partie importante) la CGT. Choix d’autant plus complexe qu’ainsi ils se retrouvent dans un syndicat qui depuis quelques années, effectue lui aussi son recentrage, recentrage tant critiqué à la CFDT ; alors que la CGT a accompagné les mouvements de 1995 et de 2003 pour mieux les étouffer et les dévoyer en refusant d’appeler et de mobiliser pour la grève générale à chaque conflit.

La CGT s’est adaptée au capitalisme, a privilégié les négociations par pression au détriment des méthodes lutte de classe, sans signer, mais en laissant FO ou la CFDT se compromettre. L’ouverture à l’Europe après l’effondrement de la Fédération syndicale mondiale (stalinienne) en 1989 a été un prétexte de plus pour renforcer son opportunisme et sa reconnaissance par les syndicats majoritairement sociaux-démocrates de l’Europe occidentale.

Ces militants et structures d’opposition CFDT ont-ils préparé, organisé et négocié leur entrée à la CGT ? À quelles conditions ? Sur quelles bases : places dans les appareils bureaucratiques, reconnaissance de courants, différences de tendance ? Nous n’en savons rien.

Toujours est-il qu’au moment où la direction confédérale CGT connaît une phase de difficultés pour modifier sa ligne, la faire accepter à sa base, surfer sur le mouvement social, éviter la rupture avec le gouvernement et le MEDEF afin maintenir « la paix sociale » et alors qu’elle refuse de déstabiliser les gouvernements de droite comme de gauche, l’arrivée des ex-CFDT peut apparaître comme un renfort et une caution à cette même politique, ces méthodes qu’ils ont critiquées sinon combattues, correctement ou non, dans la CFDT. Mais, nous dira-t-on, que faire d’autre ?
Quelle autre démarche ? Quelles autres propositions ?

Avec l’arrivée de Mitterrand et de la « gauche » au gouvernement s’est posée à l’échelle de l’ensemble du mouvement ouvrier (partis et syndicats) la question centrale de l’indépendance idéologique, organisationnelle et politique, sur des bases de classe pour les syndicats et les travailleurs. À travers les multiples modes de collaboration, passive ou active, lors des grandes restructurations de la métallurgie, des dockers, des arsenaux, de l’automobile, à l’occasion des privatisations et liquidations de secteurs entiers des « bastions ouvriers », de l’économie, à travers les reculs sociaux, les attaques contre le droit du travail, les 35 heures, etc., on a pu constater dans chaque confédération (CGT, CFDT et même FO et FEN) des tentatives de résistance qui se sont exprimées plus ou moins timidement, ou ouvertement, contre leurs directions bureaucratiques. Mais ces tentatives ont toujours été dispersées, isolées, vite bâillonnées ou découragées contre ces adaptations opportunistes et bureaucratiques parce que sans vision, sans analyse conséquente, sans projet de regroupement ouvert et public s’adressant à l’ensemble des oppositions et des travailleurs des divers secteurs concernés. Les uns et les autres - oppositions, secteurs économiques, bastions ouvriers - ont été attaqués et battus successivement sans perspectives et méthodes de lutte globales efficaces.

Quel bilan de la part des militants des organisations révolutionnaires ?
Alors qu’avant et pendant 1968, l’ensemble des organisations « révolutionnaires » avaient un faible ancrage numérique dans la classe ouvrière de ce pays, malgré une pratique ancienne et sérieuse d’intervention (grève de 1947 à Renault, grève des fonctionnaires en 1953, etc., démarche anticolonialiste pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie), leurs positions dans les diverses confédérations étaient fragiles et marginalisées par les bureaucrates.

Dès le début des années 70 et dans la période 1980-1990, les militants radicaux et révolutionnaires ont conquis une légitimité reconnue par les travailleurs dans les syndicats, et pour certains cas dans les structures syndicales.
Mais ce travail en profondeur et de longue haleine a été limité dans son efficacité par des erreurs d’orientation syndicale et politique. Au nom du travail de masse et de la nécessité de gagner des positions dans les appareils, les militants LCR dans la CFDT, OCI-PT dans FO, et de LO dans la CFDT, ont séparément, chacun de leur côté, mené leur politique d’adaptation boutiquière et se sont tous retrouvés piégés, assimilés ou exclus selon les cas, par les diverses bureaucraties syndicales et politiques dans le mouvement ouvrier.
À aucune période, dans une entreprise privée ou publique (métallurgie, Santé, PTT, etc.), ils n’ont tenté publiquement, par-delà les frontières artificielles des organisations syndicales et politiques, de s’adresser ensemble aux travailleurs. Ils n’ont pas cherché à développer une propagande unitaire, sérieuse et constante pour les comités de grève, les coordinations, pendant les grands mouvements de grève de 1995 ou de 2003 ; ils ne se sont pas battus ensemble pour des comités de base unitaires ou intersyndicaux indépendants des bureaucrates et partis inféodés au gouvernement, contre toute forme de collaboration.
Autant la phase de constitution des SUD et du Groupe des Dix a constitué une réaction positive au départ contre le blocage des appareils syndicaux, autant la persistance d’un projet séparé lors des grandes batailles des syndicats CGT-FO-CFDT et FEN a entraîné un processus de solidification et de bureaucratisation des militants, attachés comme tous les autres à leurs appareils et à leur statut de permanents dans une période d’échecs multiples.

Aujourd’hui le départ des militants et des structures CFDT aurait pu être l’occasion d’un grand débat ouvert à tous, syndiqués ou non, sur l’évolution, la dégénérescence ou la recomposition, le regroupement intersyndical élargi de tous ceux qui, dans la CGT, la CFDT, FO, la FSU, le Groupe des 10 et la CNT entendent s’opposer efficacement et radicalement aux attaques du gouvernement Raffarin. Les militants révolutionnaires sont devenus des « syndicalistes » au lieu de combattre sur la base des acquis et des principes d’indépendance de classe, pour des représentations démocratiques et légitimes comme des organismes de lutte à tous les niveaux (entreprise, interprofessionnel et national) aptes à porter et exprimer les aspirations et les volontés de tous les exploités, travailleurs et chômeurs.

Christian Béridel, 15/12/2003