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A propos de « « Les terroristes disent toujours ce qu’ils vont faire »

mercredi 4 août 2010, par Yves

« « Les terroristes disent toujours ce qu’ils vont faire », Alain Bauer et François-Bernard Huyghe, Editions PUF, 2010, 29 euros

Sous-titré « Terrorisme et révolution par les textes » et prétendant nous offrir un travail aussi approfondi que « Al-Qaida dans le texte : Ecrits d’Oussama ben Laden, Abdallah Azzam, Ayman al-Zawahiri et Abou Moussab al-Zarqawi » recueil publié aux PUF sous la direction de Gilles Keppel et Jean-Pierre Milleli, ce livre est bien davantage une analyse de ce que fut « l’euroterrorisme d’extrême gauche » qu’une compilation de textes des groupes pratiquant l’action armée en Europe, des années 1960 à nos jours. D’ailleurs, il n’est pas sûr qu’une telle compilation aurait eu un grand intérêt, tant ces textes sont écrits dans une langue de bois et un style illisibles.

Un ouvrage grand public

Les fins connaisseurs de l’histoire groupusculaire européenne relèveront certainement des erreurs dans le récit des multiples scissions des groupes d’extrême gauche (nous en avons trouvé quelques-unes, dont l’effet négatif est renforcé par les fautes d’orthographe, coquilles ou mots manquants – les PUF se refusant sans doute à employer des correcteurs...).

Objection plus importante, certains remettront sans doute en cause les classifications idéologiques établies par les auteurs, classifications qui leur sembleront injustes ou inexactes. Soucieux de produire un livre délibérément pédagogique et grand public, Bauer et Huyghe n’ont pas voulu écrire une minutieuse histoire critique des faits et des théories politiques relevant de l’ « euroterrorisme d’extrême gauche ».

Une tâche impossible

Il est de toute façon impossible (sauf si l’on pioche sans vergogne dans les archives policières – de toute façon fermées puisque trop récentes – et les témoignages d’indicateurs) de dresser en 200 pages (les 90 premières pages formant l’introduction et les 10 dernières une annexe sur les théoriciens et artisans du tyrannicide à travers l’histoire et sur les « sectes tueuses » avant le XXe siècle) un panorama complet de tous ces groupes, de l’histoire de leurs militants, sans oublier l’évolution du contexte politique, social et idéologique des années 60 à aujourd’hui en France, en Italie, en Allemagne, en Belgique, etc. D’ailleurs les auteurs évitent de se pencher en détail sur les causes sociales profondes du terrorisme d’extrême gauche dans les métropoles « impérialistes ».

La guérilla n’est pas le terrorisme

Bauer et Huyghe établissent une différence entre terrorisme et guérilla. « Le terrorisme, méthode asymétrique de lutte du faible au fort, s’inscrit dans la gamme d’actions de contrainte, quelque part au-dessus de la protestation ou de la manifestation qui dégénèrent, quelque part en dessous de la guerre civile ou de la révolution où les masses s’affrontent de façon permanente ». On a affaire à du terrorisme quand des « organisations clandestines » se lancent dans des « attentats » sur « des cibles symboliques dans un but politique, entraînant ou risquant d’entraîner mort d’homme ». Ils font remarquer que l’usage de termes comme guérilla urbaine ou métropolitaine est « une façon pompeuse d’éviter les termes (...) d’attentats » car « la guérilla est un phénomène trop lié au territoire (voire sa conquête) pour être confondu avec le terrorisme, suite discontinue d’actions menées par surprise, presque toujours sur des cibles urbaines, par des acteurs mobiles ».

Ils tracent ensuite un portrait assez « journalistique » des principaux groupes terroristes européens (Fraction Armée Rouge (1), Brigades rouges, Cellules communistes combattantes, Action directe), mêlant récits autobiographiques (surtout ceux traduits en français donc en petit nombre et pas toujours les plus intéressants, notamment pour ce qui concerne l’Italie) de quelques « ex », résultats des enquêtes policières et judiciaires (évidemment sujettes à caution), et un florilège de citations qui illustrent, certes, le point de vue critique défendu par les auteurs mais dont on ne peut pas dire qu’elles trahissent les idées de ceux qui ont « pensé » et pratiqué l’« euroterrorisme d’extrême gauche ».

Notre compte rendu se comptera de relever les points les plus intéressants, sans entrer dans une polémique stérile avec les positions politiques des auteurs, dont il nous faut quand même commencer par préciser les fonctions.

Deux réacs polyvalents

Alain Bauer est un habitué des plateaux de télévision, des émissions sensationnalistes et un « spécialiste des questions de sécurité » ; il enseigne ou a enseigné dans des institutions aussi éminemment sympathiques que le Centre national de formation judiciaire de la Gendarmerie nationale, l’Ecole nationale supérieure de la Police en France ou l’Académie de Police criminelle de Chine ! Il conseille ou a conseillé les gérants du pouvoir économique (Air France ; Générale des Eaux, devenu aujourd’hui Vivendi ; Groupe SARI du promoteur Christian Pellerin, etc.) et politique (Rocard) fonctions qui ne peuvent que nous le rendre à la fois suspect et antipathique. Sans compter la société dont il est le PDG (AB associates SA) dont les « domaines de compétence » sont, d’après son site, les « diagnostics de sécurité », « l’insécurité intérieure et la défense nationale ». Et nous ne mentionnerons pas tout ce que raconte le Réseau Voltaire sur Alain Bauer, car nous ne sommes pas en mesure de vérifier les informations de ce site expert en théories du complot et pour qui Bauer serait un cheval de Troie de l’impérialisme américain – un comble pour un monsieur qui se verrait plutôt comme un chevènementiste, ou un « vallsien » bon teint !

De toute façon, ce ne sont pas non plus ses fonctions d’ex-Grand maître, entre 2000 et 2003, du Grand Orient de France qui le feront remonter dans notre estime, la franc-maçonnerie ayant toujours pratiqué la collaboration de classe et les magouilles politiques. Certains ne manqueront pas de souligner que son itinéraire – de la MNEF à la franc-maçonnerie en passant par FO – ressemble furieusement à celui de certains militants partisans de l’entrisme dans ces institutions, mais ce n’est sans doute qu’une malheureuse coïncidence…

Quant à son partenaire d’écriture, François Bernard Huygue, il a deux casquettes, l’une d’universitaire, docteur en sciences politiques, l’autre de gérant de la Sarl « Huyghe Infostratégie » qui fournit des « prestations intellectuelles et de conseil à des organisations et à des entreprises dans le domaine de l’intelligence économique, de la stratégie de l’information, de l’édition, de la sécurité ». Cette double activité ressemble fort à celle (plutôt banale aux Etats-Unis) d’un intello proche des services de renseignements ou des directions des grandes entreprises, mais nous ignorons ses sympathies politiques exactes et n’avons lu aucun de ses ouvrages. Cependant un rapide coup d’œil sur son site (http://www.huyghe.fr/index.htm) laisse penser que les passages les plus intéressants et les plus subtils de ce livre ont été écrits par Huyghe et non par Bauer.

Etat bourgeois et terroristes : de faux ennemis ?

Malgré ses limites, ce livre écrit à quatre mains expose des questions pertinentes et des réflexions utiles, en cette période où des sites Internet, mais aussi quelques éditeurs, « libertaires » ou pas, et de petits groupes « radicaux » ici ou là, reproduisent de plus en plus fréquemment des textes des années 60 et 70, avec des présentations dont l’esprit critique n’est pas vraiment la qualité principale – voire sans aucune présentation.

Après avoir explicité leur définition du terrorisme d’extrême gauche, les auteurs nous précisent que les groupes politiques dont ils traitent « ne s’adresse(nt) à l’Etat que pour lui annoncer sa perte » (ils excluent donc de leur étude le terrorisme des nationalistes basques et irlandais qui visent à changer seulement la forme de l’Etat bourgeois, ou les mouvements de lutte armée contre Franco et Salazar qui se battaient dans un contexte très différent).

Il nous semble que ce rejet radical (du moins en paroles) de l’Etat bourgeois caractérise effectivement le terrorisme d’extrême gauche, dans toutes ses versions, qu’elles soient anarchisantes, « autonomes », ou même marxistes-lénistes, maoïsantes, etc.

En même temps, on ne peut s’empêcher de se demander si une « minorité, se pensant comme élite révolutionnaire (même si cela contredit son idéologie) agissant clandestinement et sporadiquement » peut devenir autre chose que le centre dirigeant d’un futur Etat, ou les cadres d’une future armée ou d’une future police (on sait en effet que la meilleure solution pour mettre fin à une guerre civile, du moins dans les pays de l’ex-tiers monde, est de proposer aux guérilleros de se reconvertir dans la police ou l’armée)...

Antifascisme de l’urgence

Soucieux de radicalité, le « terrorisme d’extrême gauche » se « légitime comme acteur volontaire de l’Histoire en un état d’urgence et d’exception ». Il prétend parler « au nom de l’Universel ou de ses déclinaisons : le peuple, le prolétariat, le sujet historique cohérent avec la théorie marxiste » (ou avec la pseudo-« théorie » qu’il a bricolée, ajouterons-nous), et « il lui faut démontrer que son adversaire n’est pas ce qu’il prétend : la démocratie formelle dissimule le masque haineux du fascisme ou de la contre-révolution préventive ».

L’idéologie confuse de l’antifascisme est commune à tous les « euroterroristes » et à presque toute l’extrême gauche. Les auteurs offrent de nombreuses citations pour illustrer cet antifascisme dont on sait qu’il aboutit, en France, à l’apologie de l’union nationale de type stalino-gaulliste, ou au citoyennisme républicain et à l’antiracisme les plus plats, mais ils n’en tirent aucune conclusion, bien sûr, vu leurs positions politiques.

Reproduisons donc quelques perles glanées dans leur livre :

« Le fascisme d’aujourd’hui ne signifie plus la prise du ministère de l’Intérieur par des groupes d’extrême droite, mais la prise de la France par le ministère de l’Intérieur... Chaque fourgon de police mis en déroute par une résistance violente, chaque manifestation qui oblige la police à céder le pavé, chaque séquestration où les forces de l’ordre n’osent pas intervenir de peur de la colère populaire est une victoire antifasciste ».

Gageons que les auteurs de tant d’articles ou de tracts actuels sur la « démocratie totalitaire », le totalitarisme soft, Vichy 2 et autres comparaisons oiseuses entre Pétain et Sarkozy, auront du mal à admettre que cette citation provient d’un personnage qu’ils honnissent, à savoir…André Glucksman, mais en 1971 !

On retrouve le même thème de la fascisation… gaulliste ( ?!) chez les Brigades rouges : « La bourgeoisie, face à sa crise, n’a pas d’autre alternative que la militarisation non pas de type fasciste traditionnelle mais fasciste gaulliste » (1971)

Comme l’expliqua Alain Geismar, en 1981, après être revenu de ses illusions de jeunesse, la stratégie de la Gauche Prolétarienne était simple et simpliste : « Une fois déchiré le masque et brisé un consensus social trompeur, le fascisme latent deviendra visible et le prolétariat jusque-là assoupi pourra accomplir sa mission historique antifasciste : il reconnaîtra alors comme son avant-garde les premiers à avoir osé prendre les armes » ; « la Gauche prolétarienne se vivra comme le germe de la Résistance dans un monde où l’Etat et ses forces de répression représentent les nazis et le PC-CGT les collabos ».

Il est intéressant de noter que cette théorie de la « fascisation » progressive de la société française, européenne, voire aujourd’hui « néolibérale », est un lieu commun dans certains milieux libertaires et post-autonomes. Certains intellectuels, fascinés à l’époque par la Gauche prolétarienne, ne sont finalement jamais sortis de leur antifascisme philostalinien (2) qui, comme on le sait, n’est que l’autre face du démocratisme bourgeois le plus banal. Et leurs héritiers postmodernes actuels, aussi radicaux soient-ils en paroles, ne font que nous servir une soupe post-maoïsante, assaisonnée de nouvelles herbes et épices post-situationnistes, déconstructivistes, post-coloniales, mais au goût bien fade.

Ajoutons que cette vision fantasmatique de la réalité sociale (« fascisme ou révolution ») en Europe occidentale (si l’on excepte la Grèce, le Portugal et l’Espagne qui ont connu des dictatures réelles, mais que les auteurs évoquent seulement en passant, à cause des différences profondes qui séparaient ces trois pays occidentaux à l’époque) était en fait partagée par la majeure partie des militants d’extrême gauche qui croyaient se trouver dans une situation pré-révolutionnaire ou révolutionnaire, en tout cas durant les années 1968-1975 – voire un peu plus tard.

Ce que le Brésilien Carlos Marighela écrivait en 1968 (« nous sommes entrés dans un état de guerre révolutionnaire » et « le guérillero urbain doit donc concentrer tous ses efforts sur l’extermination des agents de la répression et l’expropriation des exploiteurs ») était bien sûr partagé aussi par les groupes européens du type Fraction Armée Rouge, Brigades rouges ou Action directe.

Philostalinisme et anti-impérialisme à sens unique

Les auteurs n’insistent pas sur cet aspect, mais les « euroterroristes d’extrême gauche » se caractérisaient (tout comme le mouvement altermondialiste et l’extrême gauche internationale actuels) par une dénonciation unilatérale de « l’impérialisme américain ». Non pas que les services secrets américains et les interventions des GIs n’aient pas joué un rôle néfaste et meurtrier (de la Grèce de 1963 au Chili de 1973 en passant par l’Indonésie de 1965, puis les massacres et bombardements au Laos, au Vietnam et au Cambodge). Mais cette dénonciation de « l’impérialisme américain » allait souvent de pair avec un philostalinisme prosoviétique, prochinois ou procastriste.

En témoignent les citations reproduites dans ce livre ou d’autres que l’on peut aisément retrouver sur Internet. Par exemple, les Weathermen américains (qui au moins avaient le mérite de ne pas ignorer le rôle de leur propre bourgeoisie, contrairement à beaucoup de « gauchistes » prompts à s’enflammer contre l’impérialisme américain mais beaucoup plus timides quand il s’agissait de dénoncer les interventions extérieures de leur propre Etat) : « nous déterminons qui sont nos amis et qui sont nos ennemis selon qu’ils aident l’impérialisme américain ou combattent pour sa défaite »). Les auteurs évoquent aussi les positions d’Elridge Cleaver, dirigeant des Panthères noires, mais sans fournir de citation à l’appui. Cleaver qui préfaça en 1971 un recueil de textes du dictateur coréen Kim Il Sung, publia dans le journal « The Black Panther » des articles de ce dirigeant stalinien et écrivit dans un texte intitulé « Sur l’idéologie du BPP » : « Avec la fondation de la République populaire démocratique de Corée en 1948 et la République populaire de Chine en 1949, un élément nouveau a été injecté dans le marxisme-léninisme, qui a cessé d’être seulement un phénomène étroitement et exclusivement européen. Le camarade Kim Il Sung et le camarade Mao Tsé-toung ont appliqué les principes classiques du marxisme-léninisme à la situation dans leur propre pays et, partant, fait de l’idéologie [marxiste] quelque chose d’utile pour leur peuple. »

La vision du monde des « euroterroristes » d’extrême gauche, tout comme celle de la majorité des groupes maoïstes européens, tournait uniquement autour du rôle international de la puissance américaine et ignorait ou sous-estimait le rôle international néfaste d’Etats staliniens comme la Chine. Même si les partisans du Grand Timonier et les diffuseurs de Petit Livre Rouge n’avaient pas de mots assez durs contre le « social-impérialisme soviétique » après 1956 c’était pour réhabiliter le rôle de Staline durant les 30 années précédentes !

Aussi groupusculaires qu’aient été Action directe, les Cellules communistes combattantes belges, ou la Fraction Armée rouge (quelques dizaines de militants chacun), ils baignaient dans un climat idéologique très favorable aux différentes variétés de marxisme et de léninisme (y compris dans les milieux intellectuels et universitaires). Aujourd’hui, le statut du marxisme dans les médias de la gauche caviar ou de la gauche roquefort et l’Université a complètement changé, ce qui rend encore plus difficilement compréhensibles les différentes tentatives de réhabiliter les combats « politico-militaires » de ces années-là, ou l’espèce de nostalgie qu’on voit émerger dans certains milieux dits libertaires ou « autonomes ». Quand il ne s’agit pas d’opérations commerciales comme celle de Canal Plus, d’Olivier Asayas et de son film sur Carlos...

Actions « exemplaires » ?

Mais revenons, à ce que les auteurs ont à nous dire du rôle du terrorisme, de façon très générale et à une hypothèse qu’ils exposent sans que l’on sache s’ils la partagent : « les terroristes (ou une partie d’entre eux) cherchent moins à effrayer l’adversaire – l’affaiblir ou le contraindre – qu’à encourager le camp dont ils se disent l’avant-garde (…). Le spectacle de l’ennemi frappé à la tête est censé dissiper les ténèbres idéologiques ou briser les habitudes de soumission qui empêchent les opprimés de se révolter ».

On a là effectivement une bonne explication de ce qui sous-tend la plupart des actions « exemplaires » violentes, qu’il s’agisse de briser la vitrine d’une banque, de casser la gueule à un chef, de faire sauter la villa d’un millionnaire (si possible quand il n’y a personne dedans) ou de liquider un tortionnaire, un dictateur, un flic, un juge, etc.

Ces actes prétendument exemplaires remplissent « une double fonction : une satisfaction immédiate (la tyrannie est humiliée et frappée dans ses représentants ou ses symboles les plus visibles), et, dans un second temps », ces actes sont censés créer des vocations, stimuler des révoltes et obliger « le dominé à prendre simultanément conscience de sa domination et de sa force ».

En fait, les terroristes modernes n’ont rien inventé puisque les populistes russes de la Narodnaia Volia (Volonté du peuple) déclaraient déjà :

« L’activité terroriste consiste en la destruction des membres les plus dangereux du gouvernement, la protection du parti contre les espions, et la punition de l’arbitraire et de la violence officielle, dans tous les cas où elles se manifestent le plus visiblement et avec le plus d’excès. Le but d’une telle activité est de détruire le prestige du gouvernement, de démontrer constamment qu’il est possible de poursuivre la confrontation avec le gouvernement, de stimuler ainsi l’esprit révolutionnaire au sein du peuple, et finalement de former un corps adapté et entraîné à la guerre. »

Et les auteurs de commenter :

« Frapper au cœur, se défendre, choisir des cibles emblématiques, humilier l’ennemi, encourager l’ami, préparer le vrai conflit : difficile de mieux résumer les fonctions du terrorisme. (...) Or c’est cette attitude que condamne par exemple Lénine et pour des motifs qui n’ont rien à voir avec la morale ou l’horreur du sang. » La condamnation du « terrorisme individuel » par Lénine n’est faite que pour des « raisons d’opportunité » comme l’avoue le dirigeant bolchevik, qui lui préfère la « terreur exercée par un parti révolutionnaire victorieux », évidemment « assiégé par la bourgeoisie du monde entier ».

Hier comme aujourd’hui, les apôtres de la violence armée, déploient des « trésors de dialectique » pour « prouver qu’ils ne sont pas une bande d’utopistes armés, mais que leur action est en accord avec le sujet historique du changement » (hier le prolétariat ou les peuples du tiers monde, aujourd’hui, ajouterons-nous, ce pourrait très bien être le précariat, les « sans », ou tout autre nouveau sujet révolutionnaire), « qu’ils sont tout sauf isolés, dotés d’une conscience supérieure à la plupart des opprimés qui ne vont pas tarder à les rejoindre dans la lutte. Et qu’ils respectent les sacro-saintes conditions objectives ».

Dans la version « libertaire » ou « anarchisante » du terrorisme la violence est justifiée non par les conditions objectives, mais par les besoins de l’individu, de l’être humain opprimé, d’exprimer sa haine de l’ordre établi et de ses représentants. Mais cela ne change pas grand-chose au permis de tuer que se délivrent ces petits groupes, sans se poser la moindre question éthique quant à la décision de « liquider », « punir » non seulement les ennemis de classe, mais leurs complices, la complicité étant évidemment une notion extensible à l’infini.

Le rôle des « intellectuels de poudre »

Après avoir exposé ces quelques généralités, les auteurs soulignent un autre aspect important du terrorisme d’extrême gauche : sa dimension idéologique. Pour ces groupuscules, en effet, l’explication politique et théorique (aussi indigeste soit-elle) de l’acte est aussi importante que l’acte lui-même.

« Le terroriste croit que chacun de ses actes doit révéler encore un peu plus combien l’idéologie est vraie, et faire partager à d’autres la révélation de la vérité. En ce sens tout terroriste est un intellectuel (ou se prend) pour un intellectuel au sens moderne où l’intellectuel n’est pas quelqu’un qui se caractérise par un usage particulièrement fréquent de son cerveau, mais par la volonté de peser sur les affaires du monde par le poids des idées. (…) Intellectuel d’un genre particulier (…), l’intellectuel de poudre s’autorise à interpeller le monde par l’audace de son acte. » « Tout acte doit être pédagogique, il doit faire progresser la conscience et dévoiler une situation – une oppression, un rapport de force, la « vraie nature » du régime – et ouvrir les yeux des opprimés. »

Les explications idéologiques des « euroterroristes » d’extrême gauche sont toujours marquées par le catastrophisme : l’impérialisme mène à la guerre (hier, les guerres coloniales, les interventions américaines, aujourd’hui on ajouterait la destruction écologique de la planète) ; les démocraties européennes sont en train de se « fasciser » ; les actions armées (de l’attentat ne causant aucune victime à l’assassinat ciblé) remportent un soutien de plus en plus massif de la part des travailleurs ou des exploités, etc.

Les « euroterroristes » d’extrême gauche, tout en utilisant un vocabulaire très militaire, voire militariste (armée, brigades, etc.) et en prétendant être engagés dans une guerre civile qui aurait déjà commencé ou serait sur le point d’éclater (conception que l’on trouvait aussi à la Gauche prolétarienne – cf. le livre d’Alain Geismar et Serge July « Vers la guerre civile » 1969 – même si la GP s’est dissoute avant que certains ne se transforment en exécuteurs de Tramoni, Audran, Besse, etc.) se sont le plus souvent défendus d’être des terroristes.

Quatre arguments…

Bauer et Huyghe répertorient quatre types d’arguments brandis face à l’accusation de terrorisme. Ces arguments permettent à ces groupes, et surtout à ceux qui les défendent contre la répression sans partager forcément toutes leurs analyses, d’effectuer un « retournement qui leur permet de se présenter comme les vraies victimes du vrai terrorisme, celui de l’Etat détenteur du monopole de la violence légitime, éventuellement associé à des groupes armés contre-révolutionnaires ».

Pour les auteurs, ces quatre arguments sont :

- l’argument du type « justificatif et éthique : tel acte ne peut être terroriste car il est défensif (l’éternel argument que le vrai terroriste est l’Etat ; ou que l’initiative de la violence est venue d’en haut, pas d’en bas. Ou que le terme infamant de terrorisme est incompatible avec des buts nobles (comme la lutte contre l’occupant nazi en 1939-1945 ou les luttes de la décolonisation). Ou encore que le terroriste n’a recouru à l’attentat que faute d’un espace d’expression ou de moyens de contestation démocratique. Et le plus souvent les trois à la fois » ;

- l’argument d’ordre technique : « une simple dégradation, un simple sabotage, une simple séquestration restent encore dans le registre de la protestation violente, pas du terrorisme ». Et aussi l’argument selon lequel « à qualifier de terroriste n’importe quelle forme d’action directe, l’Etat réussirait à criminaliser toute protestation sociale ».

Notons que le thème de la « criminalisation des mouvements sociaux » est un leitmotiv fréquent aujourd’hui, à gauche et à l’extrême gauche. Mais il faut user de ce terme avec prudence : quand on parle de criminalisation, par exemple, du Réseau Education sans frontières par le porte-parole de l’UMP Frédéric Lefebvre, il s’agit bien évidemment d’ une exagération grossière, si on compare cette « criminalisation » imaginaire à celle, bien réelle, qui s’est abattue sur les amis de Julien Coupat qui ont été jetés en prison et accusés de sabotage et d’entreprise terroriste, le tout sans la moindre preuve. Criminalisation surtout préventive ou dissuasive, si on la compare à son tour aux tortures puis au meurtre des prisonniers de la RAF dans les geôles de la République fédérale allemande.

- l’argument d’intention : « certains actes visent moins à faire peur qu’à faire sens, à démontrer quelque chose, telles les contradictions de ceux qui prétendent lutter contre le terrorisme et à révéler leur vrai visage. La nature symbolique des actes fait qu’ils instruisent les masses. Ils sont plutôt de communication que de violence ».

Je ne suis pas vraiment convaincu que les terroristes d’extrême gauche aient été de grands maîtres de la communication à leur époque, mais on peut retenir de cette analyse qu’effectivement les « euroterroristes » n’avaient pas (consciemment du moins) l’intention d’établir un régime de terreur même si leur admiration pour Mao, Castro ou Ho chi minh était pour le moins inquiétante, puisque à l’époque on disposait déjà de toutes les informations nécessaires sur ces régimes.

- l’argument historique : « parler de terrorisme serait se tromper d’époque. Nous en serions déjà au stade de la guerre civile pour ne pas dire de la révolution. De façon souvent nombriliste, les acteurs ont tendance à ne considérer les crimes qu’ils accomplissent que comme des « étapes » d’un schéma historique, allant, par exemple, de la propagande armée à la construction du parti politico-militaire destiné dans leur esprit à remplacer les partis communistes « révisionnistes ».

Cet argument historique est d’ailleurs ce qui rendait et rend encore les textes de ces groupes illisibles, car les démonstrations économiques étaient particulièrement lourdingues et les comparaisons historiques avec Pétrograd, la Sierra Maestra ou le Yunan plutôt ridicules.

…et trois techniques d’esquive pour empêcher toute discussion

A ces quatre types d’arguments nous ajouterons trois techniques d’esquive qui ne sont pas des arguments en faveur du terrorisme d’extrême gauche mais des moyens d’empêcher toute discussion sur l’usage de la violence politique aujourd’hui :

- le refus de prendre position sur les moyens employés. C’est ainsi que Léon de Mattis, auteur contemporain fort apprécié dans les milieux libertaires et post-autonomes, écrit : « Le « terrorisme d’origine islamiste n’est pas à rejeter parce qu’il serait du terrorisme mais bien à cause des objectifs qu’il poursuit »... L’auteur ne se demande même pas si les moyens employés par les terroristes islamistes ne seraient pas par hasard en harmonie avec leurs objectifs criminels et totalitaires.

- L’amalgame avec les flics : « le mot terrorisme, écrit de Mattis, (…) est devenu par excellence l’instrument de l’amalgame policier ». En clair si on utilise ce mot défendu, ou si l’on dénonce les moyens utilisés par les groupes terroristes, ou simplement si l’on se dissocie de ces groupes, on est complice des flics...

- La dénonciation du « moralisme abstrait » : pour de Mattis il ne faut pas se laisser « aller au piège de la condamnation abstraite et générale du terrorisme ou au contraire admettre que cette qualification pourrait renvoyer à (ses) propres actes ». Et de nous proposer un tour de passe qui résout bien sûr tous les problèmes : « C’est le mot lui-même qu’il faut bannir. » Où l’on voit l’influence délétère du postmodernisme sur les analyses politiques « radicales » : il suffirait de supprimer un mot pour éliminer le problème qu’il désigne...

Pour conclure, disons que ce livre au prix prohibitif peut constituer une base de discussion utile sur la violence politique à partir des années 60 et sur ses justifications théoriques, malgré le point de vue réac de ses auteurs, et à condition de lire avec prudence les informations factuelles qu’il contient sur les groupes d’extrême gauche « euroterroristes ».

Y.C.

À paraître dans la revue "Ni patrie ni frontières" n° 30-31

1. Rappelons que la Gauche prolétarienne écrivait des morceaux d’anthologie comme celui-ci : « appliquant la pensée de Maotsétoung à la réalité française nous avons défini et appliqué une politique politico-militaire (sic), une guérilla originale que nous avons appelée lutte violente de partisans ».

2. La Fraction armée rouge combinait les références à Lénine avec une culture « marcusienne » qui témoignait d’une certaine condescendance pour les exploités comme en témoigne cette citation : « Le système a réussi dans les métropoles à plonger les masses si profondément dans sa propre merde, qu’elles ont apparemment perdu leur vision d’elles-mêmes, en tant qu’exploitées et opprimées : de sorte que pour elles l’auto, une assurance vie, un contrat épargne logement, leur font accepter tous les crimes du système. » Où l’on voit que les post-situs ou post-autonomes actuels n’ont rien inventé quand ils dénoncent les méfaits de la prétendue « société de consommation », de la télé, etc.

P.S. Pour ceux que cela intéresse, Ni patrie ni frontières a publié un recueil de textes intitulé « De la violence politique » dont le sommaire se trouve sur ce site : 1370