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« Les maoccidents", ou comment fabriquer un livre à partir de… rien

mercredi 28 juillet 2010, par Yves

« Les maoccidents, un néoconservatisme à la française » de Jean Birnbaum, ou comment fabriquer un livre à partir de… « rien »

Malgré son titre, ce livre ne nous apprend rien de nouveau ni surtout d’essentiel sur les maoïstes de la Gauche prolétarienne, les positions qu’ils défendaient après 1968 et leur évolution politique après la dissolution de ce groupe en 1973. Parsemé de quelques citations tirées d’entretiens avec une brochette avariée d’ex-« Chefs » de la GP, ce livre est surtout (à part sa conclusion cinglante (1) qui tombe comme un cheveu sur la soupe) un exposé très complaisant qui reflète fidèlement le nombrilisme et reproduit complaisamment les considérations fumeuses d’un quarteron d’intellectuels qui n’ont rien à dire d’intéressant sur le plan politique.

Peut-être ces intellectuels (fort antipathiques, du moins de notre point de vue de classe – « ouvriériste » dirait sans doute Birnbaum) ont-ils avancé quelques propositions lumineuses et renouvelé la théologie chrétienne, la mystique musulmane ou le judaïsme contemporains ; peut-être ont-ils révolutionné la pensée philosophique hexagonale depuis trente ans (bien que l’auteur n’ose avancer une telle énormité), en tout cas ce livre nous laisse sur notre faim (y compris quant à son contenu pseudo « philosophique ») et ne remplit absolument pas le contrat qu’annonce son titre provocateur.

Jean Birnbaum est victime du même strabisme (volontaire) et du même snobisme élitiste que Patrick Hamon et Patrick Rotman (les auteurs de Génération, les deux livres et les documentaires télé) et tous les prétendus « historiens » ou journalistes qui se sont penchés sur les maoïstes, en ne s’intéressant ni à leurs pratiques réelles, ni à leurs idées (il faut dire que leurs textes « théoriques » étaient pénibles à lire et le sont sans doute davantage quelques décennies plus tard), ni au contexte social et politique dans lequel ont prospéré ces idées et ces organisations. Mais seulement à ceux qui ont « socialement réussi »…

Des quelques livres écrits sur les « maos », un seul vaut la peine d’être lu, celui de Mannix Drexel sur les établis car au moins cet auteur a pris la peine d’interviewer longuement une certaine de personnes et non pas 6 ou 7 Grands-Dirigeants-Autodésignés-Représentants-d’une-Génération, aujourd’hui résignés, cyniques et prétentieux. De plus, quoi qu’on pense de ses conclusions sociologiques et politiques, pas toujours convaincantes, Marnix Dressen (De l’amphi à l’établi. Les étudiants maoïstes à l’usine. Marnix Dressen, Belin, 2000, 431 p.) a cherché à restituer en profondeur, avec une vraie empathie, leurs motivations, leurs activités de militants de base. Son livre nous restitue toute la richesse et la diversité humaine de ces militants dont on retrouve aussi quelques échos dans la partie réservée aux interviews du livre de Virginie Linhart, même si cet ouvrage est moins intéressant politiquement (l’auteure a surtout côtoyé des Chefs et des copains de son père (2) et beaucoup plus succinct.

Il est dommage que Jean Birnbaum n’ait pas posé de véritables questions politiques à ses quelques interlocuteurs bouffis de prétention, mais cultivés et sans doute capables de nous offrir quelques réflexions pour peu qu’on les bouscule un peu de leur piédestal en carton pâte. Par exemple, il aurait pu leur demander quelle était leur lecture géopolitique dans les années 60 et 70. Quel était le rôle de leurs sentiments et leur idéologie anti-soviétiques et anti PCF, tant il est vrai que le clivage fondamental au sein de l’extrême gauche est souvent passé entre les groupes plus hostiles au stalinisme soviétique et ceux plus hostiles à la social-démocratie et à l’impérialisme américain. (Les seuls à échapper – le plus souvent – à cet efficace principe classificatoire (3) étant les groupes « ultragauches », dits du « troisième camp ».)

Dis-moi quel est ton « ennemi principal » et je te dirai qui tu es.

De ce point de vue, il est curieux que Jean Birnbaum ne se soit pas demandé pourquoi José Manuel Barroso, actuel responsable de l’Union européenne, était un ex-dirigeant du MRPP, mouvement maostalinien portugais (4). Cela lui aurait peut-être fourni des pistes intéressantes par rapport à son titre sur les penchants pro-occidentaux (sur le plan politique mais aussi philosophique) de ce qu’il faudrait plutôt appeler des apostats du maoïsme, que des ex-maoïstes, tant leurs écrits prennent le contrepied de tout ce qu’ils écrivaient et pensaient il y a 30 ans.

Birnbaum prend pour argent comptant les visions rétrospectives, les confessions individuelles sans intérêt politique des ex-Chefs désabusés qu’il interviewe (y compris les vantardises grotesques des « gépistes » prétendant qu’ils disposaient de davantage d’armes que les Brigades rouges en Italie ! Jean Birnbaum ne leur demande même pas ce qu’ils ont fait de leurs prétendus stocks… La réponse, aussi mensongère soit-elle, aurait pourtant été intéressante) qui continuent à prétendre (avec l’appui intéressé ou ignare des merdias) qu’ils ont « évité le terrorisme à la France », comme s’ils avaient dirigé une armée disciplinée de militants décérébrés (ceux que j’appelais à l’époque les maocrétins, dans mon mépris sectaire pour ces camarades dont un certain nombre venaient de la gauche chrétienne – comme moi) et obéissants au doigt et à l’œil à des Chefs Omniscients. Les ex-Stratèges « Militaires » de la GP continuent à nous faire croire que quelques entraînements en salle d’arts martiaux, quelques affrontements avec des fascistes au Quartier latin et un petit stage d’une semaine au Liban, en Jordanie, en Syrie ou ailleurs leur auraient procuré une expérience militaire. Qui peut avaler de telles fariboles ?

La vérité est plus banale : en France, le mouvement ouvrier et les travailleurs ont soigneusement évité tout affrontement armé avec l’Etat depuis la Commune de Paris, y compris pendant la période 1939-1944. Ce qui ne fut pas du tout le cas de la Résistance italienne qui affronta « son » Etat bourgeois, ni le cas surtout des ouvriers italiens, qu’ils soient staliniens, anarchistes, sociaux-démocrates de gauche pendant la Seconde Guerre mondiale. On ne comprend rien non seulement aux Brigades rouges, mais à tous les groupes armés des années 1967-1977 si on ne tient pas compte de cette dimension. Mais cela nos maoïstes gaulois – avant de devenir des gaullo-maoïstes, puis des gaullistes tout court, quand ce n’est pas des sarkozystes – l’ignoraient, tant ils ont toujours cru que le Mai 68 français éclairait de ses pâles lueurs le monde…

La GP n’a pas empêché la « guerre civile » en France pour la bonne raison (comme l’un d’eux l’admet au détour d’une phrase) qu’ils étaient complètement à côté de la plaque, n’influençaient pas la masse des travailleurs, et que cette guerre civile n’était imminente que… dans leur tête. Quant à la petite fraction d’ouvriers et de jeunes travailleurs qui pouvaient se reconnaître dans certaines de leurs actions, ce ne sont pas eux qui ont fourni des recrues à Action directe, contrairement là aussi à l’Italie, où le P38 n’était pas le privilège des seuls rejetons de la grande bourgeoisie transalpine.

Une histoire sérieuse et documentée des maoïstes reste à écrire. Y compris de leur confusion théorique. Contrairement à ce que croient les ex-Chefs Omniscients et les journalistes qui leur passent la brosse à reluire, il existe bien une postérité politique à la GP, pour le meilleur mais (hélas !) surtout pour le pire.

Ce n’est pas un hasard si l’on en trouve encore quelques spécimens à la base de la CNT, de Sud ou de la CGT (pour le meilleur), et autrefois de la CFDT, dans des associations locales des quartiers populaires, ou (pour le pire) dans toutes sortes de comités anti-impérialistes et de mouvements altermondialistes .

Leur anti-impérialisme réactionnaire et leur antisionisme douteux sont par contre toujours vivaces et se sont bien transmis aux générations suivantes.

Par contre, leur critique féroce de la hiérarchie capitaliste, leurs quelques intuitions sur le rôle réactionnaire des syndicats, leur saine utopie d’abolir toute différence entre travail manuel et intellectuel (qui renvoyait confusément au projet communiste originel et non à ses caricatures staliniennes ou maoïstes), leur illégalisme rafraîchissant, la révolte brute de décoffrage de leurs sympathisants dans les usines et les classes populaires, tout cela a bel et bien disparu, remplacé par un « anticapitalisme » modéré (qui se borne à faire l’apologie des services publics sans remettre en cause leur fonctionnement capitaliste et hiérarchisé), un militantisme associatif financé par l’Etat et parrainé par le PS ou les Verts, et un légalisme qui s’est traduit par plus de trente années de campagnes électorales insipides de la prétendue « gauche radicale ».

Il n’est resté des « idées » maos que la métaphore grotesque des « nouveaux résistants » : tout comme ces maos qui assimilaient la France de De Gaulle à celle de Pétain, certains gauchistes ou libertaires actuels comparent aujourd’hui la France de Sarkozy à celle de Vichy, passant complètement à côté d’une analyse pertinente et efficace de l’ennemi de classe, de sa capacité à créer un bloc social et politique qui dépasse le cercle étroit des copains milliardaires ou « people » du pensionnaire de Neuilly.

Le populisme maoïste (la défense des petits artisans, paysans et commerçants) n’a pas disparu non plus, comme on peut le constater dans la propagande des écologistes ou des altermondialistes, voire des partisans de la décroissance, partisans du « small is beautiful », y compris le petit commerce, la petite propriété et le petit capitalisme.

La détestable habitude qu’avaient les maoïstes de personnaliser à outrance leurs dénonciations de l’ennemi de classe (patron ou homme politique) perdure, comme en témoignent les lancinantes et creuses dénonciations de la personne de Sarkozy, de ses frasques, de ses rodomontades et singeries, et de sa famille aux dépens d’une compréhension politique qui dépasserait les blagues et les banderilles satiriques du Canard Enchaîné…

Mais tout cela n’apparaît pas dans le bouquin de Jean Birnbaum qui a voulu rester dans le ciel éthéré et brumeux des propos de ses interlocuteurs sans jamais les obliger à livrer le fond de leur pensée politique.

Ce genre de livre relève de ce que l’on appelle en anglais le « namedropping » (le « saupoudrage de noms » célèbres dans une conversation de salon), il n’est qu’un (petit) bottin mondain parsemé d’anecdotes faiblardes ; il s’ajoute à la liste des ouvrages qui prétendent s’intéresser à l’extrême gauche française, et font comme si cette « gauche radicale » s’était limitée à une élite germanopratine (5), ou plus réduite encore, ulmienne (6), et non à des dizaines voire des centaines de milliers d’hommes et de femmes qui n’ont pas fait carrière dans la société bourgeoise, et ne méprisent pas non plus la classe ouvrière comme ces Chefs à qui Birnbaum tend un micro complaisant – sauf dans une conclusion qui n’a rien à voir avec l’ensemble du livre.

Ces quelques pages finales auraient pu être le centre d’un ouvrage fort intéressant, si l’auteur avait pris le temps de creuser ses propres hypothèses et s’il avait pris de la distance avec les « raisonnements » de ses interlocuteurs plutôt que d’écrire un livre au titre choc qui ressemble à ces produits hautement périssables qui encombrent les librairies...

(Ce livre est paru aux Editions Stock en 2009 et coûte 11 euros)

Y.C., juillet 2010

À paraître dans « Ni patrie ni frontières » n° 30-31

1. Dans ces 3 pages, on a l’impression que l’auteur se lâche enfin après avoir écouté sagement pendant des heures ces interlocuteurs blablater. Curieusement Birnbaum leur fait le reproche (très typique des personnes trop jeunes pour avoir connu 1968 ou pas encore nées à cette date) de ne pas vouloir transmettre ce qu’ils ont fait et pensé à l’époque. Pourtant, ce ne sont pas les ex-maos de base qui manquent et que l’auteur aurait pu interviewer… Mais évidemment, cela aurait fait moins glamour que d’interviewer un éditeur, un romancier ou un philosophe médiatiques.

2. Il s’agit de "Volontaires pour l’usine : vies d’établis, 1967-1977", Éditions du Seuil, 1994 - rééd. 2010. Une lectrice qui a lu ce bouquin plus récemment que moi me signale son désaccord avec mon jugement sévère : "Le bouquin, écrit-elle, ne parle pas des "chefs" mais des militants qui ont décidé de retourner à la classe ouvrière et qui pour une partie d’entre eux sont restés, devenus pour certains militants syndicaux, etc. D’ailleurs, une partie d’entre eux se rendent compte que pour eux c’était un moyen de retourner dans la classe de leurs parents. Filles, fils d’ouvriers devenus étudiants, complexés et déclassés en quelque sorte."
Je n’ai pas vérifié si le bouquin avait été augmenté de nouvelles interviews dans sa nouvelle édition, mais je vous recommande donc de ne pas suivre mon avis et de vérifier par vous-mêmes !!
Depuis j’ai retrouvé des notes prises pour une discussion autour de ce livre avec quelques camarades, notes que je reproduis ici :
"Ce qui m’a intéressé c’est la situation dans les usines à l’époque. Il se trouve que j’étais dans une des cellules de Renault, celle de l’Ile Seguin, (Lutte ouvrière avait plusieurs cellules à Renault Billancourt composées de 4 ou 5 prolos dans chaque et d’un "extérieur" faisant fonction de secrétaire de l’organisation, dactylo, tireur de tracts, distributeur de tracts, etc.),, et que les copains de LO étaient finalement très discrets sur ce que faisaient les maos : ils racontaient quelques petites anecdotes, en rigolaient, mais ne restituaient pas du tout ce qui est raconté dans ce livre : les bagarres avec les chefs, les "farces" des maos, la solidarité passive d’une partie des ouvriers, etc.
"J’ai l’impression d’être passé à côté d’un truc important alors que pendant plusieurs années plusieurs fois par semaine je discutais avec des ouvriers de Renault Billancourt.
"L’autre truc intéressant pour moi à propos de la GP c’est la critique de la hiérarchie en actes. Les trotskystes n’ont jamais été très forts sur la critique de la hiérarchie (il y a de bonnes et de mauvaises hiérarchies, les bonnes étant celles inspirées par la science marxiste et la discipline prolétarienne - je caricature à peine), aussi c’est intéressant de savoir qu’un courant a remis en cause la hiérarchie des usines et la division travail manuel/travail intellectuel de façon concrète. Bien sûr c’était fait avec une naïveté extraordinaire, mais c’était aussi, je pense, le reflet d’une époque, d’un esprit du temps qui n’avait justement rien à voir avec l’idéologie stalinienne ou maoïste. Les maos de la GP sont beaucoup plus des produits des sentiments "révolutionnaires" d’une partie de la jeunesse, que l’expression de ce que voulait l’ambassade de Chine.
"Et ce qui est "triste" c’est que justement ces sentiments "antichefs" aujourd’hui sont profondément enfouis chez les travailleurs et ne trouvent plus d’expression publique violente. Il y a bien les bulletins d’entreprise cul-cul de LO, mais c’est plutôt mince côté critique de la hiérarchie.
Enfin l’intérêt du bouquin c’est de bien montrer le décalage complet qu’il y a entre l’univers militant ou étudiant (qui sont souvent les mêmes) et l’univers des ouvriers.
"Cela illustre bien les limites de la propagande de l’extrême gauche, ou des anars, d’ailleurs à la fois au niveau du langage utilisé mais aussi de leur propre vision des travailleurs."

3. C’est Phillipe Raynaud qui avance cette hypothèse pertinente pour ceux qui n’ont pas le temps ni l’envie de se pencher sur les innombrables divergences et polémiques entre les groupes trotskystes (cf. « L’extrême gauche plurielle »).

4. À ce propos, on se méfiera de la notice de Wikipedia sur Jose Manuel Barroso qui a le culot d’affirmer que le MRPP était le « seul parti d’opposition actif au Portugal à part le PCP » en 1974 !

5. Germanopratin : habitant de Saint-Germain-des-Prés, petit quartier abritant, avant 1968, des cafés où se rencontraient les intellectuels et les cadres de nombreuses maisons d’édition.

6. Adjectif forgé à partir de la rue d’Ulm, siège de l’Ecole nationale supérieure où enseignait Louis Althusser, gourou d’une fraction des étudiants staliniens , puis des militants de l’UJCml, organisation maoïste qui précéda la Gauche prolétarienne.