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À propos de « L’anarchisme – idées reçues » de Philippe Pelletier

mardi 13 juillet 2010, par Yves

Editions Le cavalier bleu, 10 euros

L’anarchisme, quand on n’est pas un « compagnon » initié (1) (traduire, en langage marxiste, un camarade), c’est compliqué. Y’a plein de tendances, de sous-tendances, et comme disait l’autre jour une fliquette devant un attroupement de « sans-papiers » attendant l’ouverture de la préfecture, « Faudrait pas que cela devienne l’anarchie »… Traduire, en langage courant, le chaos, la confusion, etc.

Bref, un petit livre (126 pages) qui réponde à toutes les idées reçues sur l’anarchisme est une gageure. Mais l’auteur s’en tire bien, du moins du point de vue du non-anarchiste et non-spécialiste que je suis.
Le lecteur n’est pas submergé par les sigles ou les mots ésotériques, ou les références historiques. Et s’il veut approfondir ses connaissances, l’auteur consacre quatre pages « Pour aller plus loin ». De longues heures de lecture supplémentaire en perspective.

Le livre s’organise en quatre parties : « L’idée sous tensions », « Les moyens confrontés à la théorie », « Le mouvement dans la société », « Le projet émancipateur », chaque partie répondant elle-même à quatre idées reçues. Exemples pris au hasard : « Tous les anarchistes sont des terroristes », « Ils sont désorganisés et sectaires », « L’anarchie, c’est utopique » ou « L’anarchisme prône la violence ».
En un si petit volume, il était bien sûr impossible de répondre à tous les préjugés, toutes les objections, toutes les critiques.

Un tel livre est forcément partisan, puisqu’un auteur ne peut démolir les « idées reçues » à propos d’une « philosophie », d’une « idéologie » (je ne sais pas très bien quel mot employer à propos de l’anarchisme), que s’il est persuadé de son bien-fondé. Mais ce côté partisan n’est pas gênant.

Ce qui m’a parfois un peu chagriné c’est le ton un peu trop gentil et œcuménique – à mon goût. En effet, s’il affirme « Comme en science, logiquement, les anarchistes sont donc intellectuellement prêts à examiner toutes les hypothèses, et toutes les théories, pourvu qu’il y ait démonstration de la preuve », il se montre bien indulgent envers le ministérialisme de la CNT en 1936, le municipalisme libertaire de Bookchin à partir des années 60, les néo-ruraux actuels, et j’en passe. Comme si chaque génération d’anarchistes ou de « libertaires », ou de néo- ou para- ou méta-libertaires devait refaire les mêmes expériences, connaître les mêmes échecs, sans en tirer aucune leçon. La social-démocratie pratique le ministérialisme et le municipalisme depuis plus d’un siècle, des communautés rurales existent depuis le milieu du XIXe siècle, les coopératives ouvrières ont échoué à remettre en cause les rapports sociaux capitalistes depuis belle lurette, pourquoi vouloir toujours recommencer les mêmes expériences, alors que la « démonstration de la preuve » a été faite depuis belle lurette ?

L’auteur répond en quelque sorte à cette objection quand il écrit que les anarchistes sont généralement mus par le souci de « construire dores et déjà des alternatives libertaires dans une société autoritaire et capitaliste ». En clair, chez beaucoup de jeunes (et de moins jeunes), construire une organisation politique, c’est chiant, vendre un journal à la sortie du métro c’est nul, mais faucher des produits encore frais dans les poubelles d’un supermarché et faire une bouffe solidaire tous les mois ; ou occuper plusieurs immeubles pour loger des sans-papiers ; ou faire une commune égalitaire (mais si, cela existe encore !), c’est vachement plus « fun ».

D’ailleurs, il n’y a pas que les anars, puisque lorsque l’on observe la reconversion de nombreux quinquagénaires ou sexagénaires ex-trotskystes ou maoistes dans l’action humanitaire ou syndicale locale (par exemple, autour du soutien aux « sans-papiers »), on se dit qu’après tout, eux aussi, ont soif de concret et de « solutions alternatives » immédiates.

C’est sans doute la force de l’anarchisme ou des idées « libertaires » au sens le plus large et le plus vague que de répondre à ces aspirations individuelles à lutter contre l’autoritarisme de la société et de l’Etat sans imposer l’adhésion à une idéologie rigide, à une discipline de Parti ou de groupuscule.
Mais c’est aussi sa faiblesse (2) – du moins à mon avis.

Quoi qu’il en soit, lisez ce petit bouquin (3), cela vous donnera envie d’en lire d’autres et vous posera plein de questions.

Y.C.

13/07/2010

1. Je fais bien sûr allusion à l’initiation politique, pas à d’autres formes plus secrètes, auxquels ont recours certains libertaires et certains trotskystes français…

2. Un lecteur sagace m’a fait remarquer que cette phrase peut signifier que je serai pour "imposer l’adhésion à une idéologie" ou "à une discipline". Qu’il se rassure, ce n’est pas ma position et ma formulation est très maladroite si elle peut le laisser penser ; d’autre part, il y a aujourd’hui mille façons subtiles (enfin, plus ou moins) d’inciter autrui à respecter certaines règles, certains dirigeants, certains compromis non explicités, sans avoir recours à un autoritarisme caricatural et revendiqué.

On peut le constater dans tous les groupements humains, qu’il s’agisse d’une équipe sportive ou d’une association humanitaire, d’une entreprise ou d’un groupement religieux "ouvert et sympa". La psychologie est passée par là et ses "acquis" n’ont pas été perdus pour les experts en manipulation.

J’aurais donc dû écrire quelque chose du genre : "sans proposer une idéologie "scientifique" ayant réponse à tout, et sans proposer une vie de sacrifice exemplaire au service d’une organisation"..

3. Le fait que l’auteur cite deux fois la revue « Ni patrie ni frontières » dans ce livre est bien sûr totalement étranger à la rédaction de cette note de lecture qui lui est favorable…