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Temps critiques ou « le communisme-tout-de-suite » ?

publié par Yves, le lundi 19 avril 2010

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Sur les posi­tions de Jacques Wajnsztejn

à propos du ter­ro­risme d’extrême gauche

Introduction

Il existe toutes sortes d’ana­ly­ses du ter­ro­risme (ou plutôt des ter­ro­ris­mes), y com­pris à l’extrême gauche ou à l’ « ultra­gau­che ». Des grou­pes qui condam­nent le ter­ro­risme sans ambi­guïté à ceux qui l’approu­vent, de ceux qui accep­tent de s’enga­ger sur le ter­rain pér­illeux, mais essen­tiel, de l’éthique révo­luti­onn­aire à ceux qui refu­sent même d’abor­der la ques­tion. Pour plus de détails sur ces ques­tions nous ren­voyons au livre De la vio­lence poli­ti­que, antho­lo­gie de textes publiée par Ni patrie ni fron­tières en 2010 et qui contient des opi­nions diver­ses sur ce sujet.

Cet arti­cle s’intér­esse aux posi­tions développées par Jacques Wajnsztejn, un des mem­bres de la revue Temps cri­ti­ques, dans son livre Individu, rév­olte et ter­ro­risme paru en 1988 et qui vient d’être réédité avec une nou­velle intro­duc­tion. Un autre membre de la revue Temps Critiques (Loïc Debray) a écrit avec Anne Steiner un ouvrage réédité aux Editions L’Echappée (RAF : Guérilla urbaine en Europe occi­den­tale), qui fera l’objet d’un autre arti­cle.

Temps cri­ti­ques n’étant pas un groupe poli­ti­que déf­endant une idéo­logie ou un pro­gramme définis, il est dif­fi­cile de dégager une posi­tion unique, mais nous essaie­rons d’écl­airer ce qui nous semble être la sen­si­bi­lité com­mune aux par­ti­ci­pants de cette revue par rap­port à la ques­tion du ter­ro­risme et de la vio­lence.

Pour être exhaus­tif, il aurait fallu expo­ser en détail les réflexions de Temps cri­ti­ques autour des notions de valeur, de capi­tal fictif et de société capi­ta­lisée, réflexions qui dét­er­minent les posi­tions de cette revue sur toute une série de ques­tions, y com­pris à propos de l’exis­tence de la classe ouvrière et de la dis­pa­ri­tion des clas­ses socia­les, mais cela dép­asse mes compét­ences.

Je note­rai sim­ple­ment qu’à ma connais­sance Temps cri­ti­ques ne s’est jamais livré à une étude sta­tis­ti­que et socio­lo­gi­que de l’impor­tance de la classe ouvrière dans la popu­la­tion mon­diale depuis le XIXe siècle (et donc d’une partie des bases matéri­elles et ration­nel­les des hypo­thèses de Marx). Si l’on en croit les sta­tis­ti­ques offi­ciel­les, pour­tant, les effec­tifs du prolé­tariat mon­dial (quel que soit le sens, large ou res­treint, que l’on donne à ce mot) seraient loin de décroître, notam­ment en Asie, et le « tra­vail vivant » (le tra­vail des hommes) serait loin d’être sup­planté par le « tra­vail mort » (capi­tal, machi­nes), comme le prétend Temps cri­ti­ques.

La revue Temps cri­ti­ques paraît depuis vingt ans et a publié 15 numéros, plus un cer­tain nombre d’antho­lo­gies ras­sem­blant des textes inédits ; de plus, ses mem­bres ont aussi écrit des ouvra­ges en leur nom propre ou à quatre mains. Leurs livres font fréqu­emment référ­ence à des phi­lo­so­phes ou des pen­seurs dont la lec­ture est ardue. Il faut par­fois relire plu­sieurs fois cer­tains pas­sa­ges pour en saisir la portée ou l’intérêt, mais cela vaut géné­ra­lement la peine : si l’on fait un petit effort, on se pose de nou­vel­les et de bonnes ques­tions et l’on déc­ouvre des éléments utiles pour mieux com­pren­dre le monde capi­ta­liste actuel.

L’une des influen­ces théo­riques prin­ci­pa­les de cette publi­ca­tion est, pour ce qui concerne le passé, la pensée de Karl Marx, et pour une pér­iode plus réc­ente, d’un côté, les phi­lo­so­phes de l’Ecole de Francfort et, de l’autre, la revue Invariance et son ani­ma­teur Jacques Camatte (1), dont les écrits ne sont pas non plus d’un accès facile. Les textes de Camatte (comme ceux de la plu­part des ultra­gau­ches et des situa­tion­nis­tes et post-situa­tion­nis­tes) se caracté­risent par un mépris de « l’acti­visme » (tra­duire : un mépris de la tra­duc­tion de ses convic­tions poli­ti­ques en actes concrets, et aussi un mépris des mili­tants de base, considérés géné­ra­lement comme un peu cons ou en tout cas dénués d’esprit cri­ti­que), mépris qu’exprime par­fois aussi Temps cri­ti­ques, sous une forme moins systé­ma­tique ou obses­sion­nelle que cer­tains cer­tains ultra­gau­ches.

Jacques Camatte a lui-même été influencé par la Gauche com­mu­niste ita­lienne (cou­rant que l’on qua­li­fie habi­tuel­le­ment de « bor­di­guiste », du nom d’un des prin­ci­paux fon­da­teurs du Parti com­mu­niste ita­lien Amadeo Bordiga) (2).

Cette publi­ca­tion ne res­sem­ble pas à une revue acadé­mique. Ni les sujets qu’elle aborde ni le ton mili­tant qu’elle adopte (par­fois, pas tou­jours, soyons honnêtes) ne la pla­cent dans la caté­gorie des revues de la gauche sociale-démoc­rate, néos­ta­lini­enne ou néotro­tsk­yste (cf. Actuel Marx, Critique com­mu­niste ou Contretemps) qui ont un rap­port sou­vent acri­ti­que avec les icônes de l’intel­li­gent­sia de gôche franç­aise (Bourdieu, Foucault, Derrida, Deleuze, Guattari et dés­ormais… l’inén­ar­rable Badiou !), ni des revues vague­ment de gauche (Temps moder­nes, Esprit, Le Débat, etc.). Après cette brève prés­en­tation Temps cri­ti­ques nous allons nous intér­esser à un livre de Jacques Wajsztejn Individu, rév­olte et ter­ro­risme (1988) et à la nou­velle intro­duc­tion qu’il a rédigée en 2010 et qui se trouve sur ce site : http://www.mon­dia­lisme.org/spip.php....

Une défi­nition pro­blé­ma­tique

Pour Jacques Wajnsztejn, en 1988 du moins, il exis­tait deux types de ter­ro­risme :

- « celui de l’IRA, de l’ETA ou de l’OLP qui ne vise qu’à asseoir un nouvel État aux caractér­is­tiques iden­ti­ques à celui qu’il combat et dont les mem­bres res­tent soumis à la “Cause” » (p. 5)

- et d’un autre côté « celui d’INDIVIDUS pre­nant pour cible, dans leur rév­olte, l’idéo­logie et la pra­ti­que de l’Etat ».

Dès le départ cette dis­tinc­tion pose pro­blème. Qu’est-ce qui permet à l’auteur d’affir­mer que ces INDIVIDUS (dont la nature excep­tion­nelle et exem­plaire est sou­li­gnée par l’usage de majus­cu­les) ont véri­tab­lement rompu avec l’idéo­logie et la pra­ti­que de l’État ? Jacques Wajnsztejn ne l’expli­que guère tout au cours de son livre. Il s’intér­esse sur­tout aux actes concrets de ces ter­ro­ris­tes d’extrême gauche, au fait qu’ils pren­nent comme cibles des mili­tai­res (le général Audran) en France, des grands patrons (Hans Martin Schleyer) ou des hommes poli­ti­ques (Aldo Moro), et non des civils « inno­cents » – les guille­mets sont de moi. (On retrouve fréqu­emment dans la litté­ra­ture « révo­luti­onn­aire » ce dis­tin­guo clas­si­que entre représ­entants de l’État, du Capital ou de l’impér­ial­isme – cou­pa­bles – et civils – inno­cents. À mon avis, cette dis­tinc­tion s’appa­rente à un tour de passe-passe en matière d’éthique. Ses fon­de­ments sont pour le moins dou­teux, comme plu­sieurs arti­cles repro­duits dans De la vio­lence poli­ti­que ten­tent de l’expli­quer.)

Mais ces indi­vi­dus révoltés se réc­lament-ils des conseils ouvriers ? Font-ils partie de grou­pes qui ont dressé un bilan cri­ti­que du bol­che­visme et du lénin­isme, qui ont perdu toute illu­sion sur la nature prét­en­dument socia­liste du Vietnam, de la Chine ou de Cuba, icônes de l’extrême gauche des années 60 (2) ? Ont-ils rompu véri­tab­lement avec la tra­di­tion sta­li­nienne de la Résistance ita­lienne qui, si elle a lutté les armes à la main contre le fas­cisme, ne l’a fait que pour remet­tre en selle une autre forme d’Etat, démoc­ra­tique certes, mais tout aussi bour­geoise ?

Jacques Wajnsztejn conti­nue : « Ces indi­vi­dus ne s’expri­ment plus par et dans une classe, classe dont ils sont eux-mêmes exclus comme on l’a vu avec la chasse aux “ter­ro­ris­tes” orga­nisée dans les usines ita­lien­nes par le PCI et les syn­di­cats ; mais par des actions vio­len­tes, spon­tanées dif­fu­ses et fugi­ti­ves. »

Qu’est-ce qui a empêché ces révoltés de conti­nuer à lutter, dans les usines, sur le ter­rain de la classe ouvrière ? Est-ce seu­le­ment l’hos­ti­lité cri­mi­nelle du Parti com­mu­niste ita­lien ? De fait, ce n’est pas ce que pense Jacques Wajnsztejn puisqu’il affirme dès la pre­mière ligne de son livre : « Il n’y a plus de classe sociale qui figu­re­rait ou pour­rait être assi­milée au pro­grès de la société. La représ­en­tation du prolé­tariat par ses méd­iations tra­di­tion­nel­les (syn­di­cats, partis, marxisme, pays socia­lis­tes) n’est plus pos­si­ble et c’est à partir de ce vide que l’on peut essayer de com­pren­dre le dével­op­pement du ter­ro­risme durant ces quinze der­nières années. » (Rappelons que ce texte a été écrit en 1986-1987.)

Dans un tel cadre, on ne com­prend guère, en dehors de la rév­olte indi­vi­duelle contre l’exploi­ta­tion et l’oppres­sion, ce qui peut fonder ration­nel­le­ment une action vio­lente contre l’État.

Revenons aux acti­vités vio­len­tes des grou­pes d’extrême gauche : « Mais cette vio­lence devient ter­ro­riste quand ils cher­chent à cen­tra­li­ser ces actions, à les rendre per­ma­nen­tes, à orga­ni­ser poli­ti­que­ment ce qui ne peut l’être », écrit Jacques Wajnsztejn.

Un nouvel élément est ici intro­duit : la cen­tra­li­sa­tion et la per­ma­nence de l’action signe­raient le pas­sage au ter­ro­risme (donc, on le sup­pose, à une acti­vité vaine, voire néf­aste) : « Ils défin­issent alors des règles stric­tes de pro­duc­tion de cette vio­lence et trans­for­ment la rév­olte en une simple acti­vité de l’ordre du mili­taire. »

Mais com­ment ima­gi­ner qu’un appa­reil d’État solide et plu­ri­cen­te­naire se laisse atta­quer sans réagir, et sans obli­ger ainsi ses atta­quants à eux-mêmes s’orga­ni­ser en une contre-société secrète, hiér­archisée et mili­ta­riste ?

« L’orga­ni­sa­tion de la vio­lence acca­pare ainsi toute l’énergie de la rév­olte pri­mi­tive. » Bien sûr. Mais cela était pré­vi­sible dès le départ et c’est accor­der bien de la naïveté aux tenants de cette « rév­olte pri­mi­tive » que de penser qu’ils n’avaient pas pensé aux conséqu­ences de leurs actions.

« Cette dif­fi­culté à rompre avec les ancien­nes représ­en­tations appa­raît bien dans la spec­ta­cu­la­ri­sa­tion que l’État, par l’intermédi­aire des médias, tente d’impo­ser aux ter­ro­ris­tes. » Là aussi l’auteur prête aux ter­ro­ris­tes d’extrême gauche une inexpéri­ence excep­tion­nelle, comme si ces der­niers igno­raient tota­le­ment les règles du monde dans lequel ils vivent et n’avaient pas l’inten­tion d’en jouer.

« Le ter­ro­risme déjà accusé, par la gauche et l’extrême gauche réunies, de servir seu­le­ment à muse­ler les luttes ouvrières, sert aussi indi­rec­te­ment à revi­ta­li­ser l’idéo­logie de l’Etat. »

Si l’auteur a raison de sou­li­gner que l’État n’a nul­le­ment besoin des petits grou­pes ter­ro­ris­tes pour « muse­ler les luttes ouvrières », il ne nous expli­que pas en quoi les indi­vi­dus dont il admire la rév­olte ont aidé en quoi que ce soit les luttes ouvrières ou les luttes des exploités en général. Mais évid­emment si la rév­olte se jus­ti­fie en elle-même, sans pers­pec­tive his­to­ri­que, sans stratégie néc­ess­aire, peut-être la soli­da­rité avec les révoltés et la prise de ris­ques phy­si­ques se suf­fi­sent-elles à elles-mêmes ?

Nouvelles nuan­ces mais dif­fi­cultés iden­ti­ques

Dans son intro­duc­tion de 2010 à Individu, rév­olte et ter­ro­risme, Jacques Wajnsztejn apporte les pré­cisions sui­van­tes :

« Avec le recul, et le dével­op­pement de nou­vel­les formes de ter­ro­risme, il me semble que ce terme géné­rique de “ ter­ro­risme ” censé recou­vrer toutes les formes armées de vio­lence sociale et poli­ti­que non éta­tique n’est plus opérant et cela pour deux rai­sons opposées :

- pre­miè­rement parce que d’un côté des grou­pes de plus en plus nom­breux se posi­tion­nent et agis­sent comme autant de “ petits Léviathans ” en puis­sance pour repren­dre une expres­sion d’Oreste Scalzone. On peut dire que tous lut­tent pour une Cause qui leur est extéri­eure et les domine, d’où leur com­por­te­ment sou­vent sacri­fi­ciel ;

- deuxiè­mement, parce que les atta­ques contre la société du capi­tal ont actuel­le­ment perdu le caractère de masse qu’elles avaient pu attein­dre dans les années 65-75 (mou­ve­ment extra-par­le­men­taire alle­mand et vio­lence dif­fuse en Italie) et sur lequel pou­vaient venir se gref­fer des pra­ti­ques de lutte armée. Aujourd’hui, elles ne revêtent, au mieux, qu’un caractère de “ rés­ist­ance ” qui permet jus­te­ment aux différents pou­voirs de les isoler dans la forme “ ter­ro­riste ”, en cri­mi­na­li­sant les modes d’action illégaux même s’ils demeu­rent peu vio­lents, comme le sont, par exem­ple aujourd’hui, les blo­ca­ges devant les établ­is­sements sco­lai­res ou cer­tai­nes actions au sein des uni­ver­sités ou entre­pri­ses (séqu­est­rations, des­truc­tion de matériel). À partir du moment où il devient clair que c’est la société du capi­tal qui domine l’usage de ces mots, il devient néc­ess­aire, au mini­mum de les pré­ciser. Aujourd’hui, il faut le dire, les seules actions armées sont celles qui visent à “ ter­ro­ri­ser ” les popu­la­tions. Or, elles sont de nature natio­na­liste, reli­gieuse/com­mu­nau­ta­riste ou direc­te­ment pro­dui­tes par des États cons­ti­tués et non plus des actions visant à une sub­ver­sion sociale de l’ordre exis­tant. »

Les pré­cisions qu’apporte l’auteur posent tout autant de pro­blèmes que son ana­lyse antéri­eure. Jacques Wajnsztejn conti­nue à penser que les années 60-70 auraient été le « der­nier assaut révo­luti­onn­aire de notre époque ». C’est peut-être de cette affir­ma­tion pére­mpt­oire (et com­mune à pres­que tous les grou­pes d’extrême gauche ou ultra­gau­ches) que la dis­cus­sion devrait partir.

Dans son Histoire des révo­lutions (2006, Points Seuil 2010) Martin Malia considère (en sché­ma­tisant sa pensée) que les seules révo­lutions pos­si­bles, « réal­istes », réa­li­sables, sont les révo­lutions bour­geoi­ses. Sans adop­ter cette hypo­thèse extrême, et bien déc­ou­rage­ante pour des indi­vi­dus ou des orga­ni­sa­tions qui prônent encore la révo­lution sociale au XXIe siècle, on est bien obligé, si bien sûr on n’a aucune illu­sion sur le lénin­isme et le sta­li­nisme, de cons­ta­ter que les révo­lutions « prolé­tari­ennes » ont toutes été déf­aites au XXe siècle, qu’il s’agisse des révo­lutions russes (1905/1917) ou de la révo­lution hon­groise des conseils ouvriers de 1956.

Soucieux de donner de l’épa­isseur à cette notion de vagues révo­luti­onn­aires, ou plus exac­te­ment de « cycle des révo­lutions », Jacques Wajnsztejn écrit :

« Il nous faut redire que les mou­ve­ments de lutte armée ont cons­ti­tué des moments de la lutte à l’intérieur de ce qu’on pour­rait appe­ler le cycle des révo­lutions du XXe siècle. C’est par­ti­cu­liè­rement net pour le pro­ces­sus enclen­ché en Italie à partir de la fin des années 60 et qui va s’étendre jusqu’au milieu des années 80. La lutte armée s’ins­crit donc dans une tra­di­tion révo­luti­onn­aire qui prend son essor avec la “ pro­pa­gande par le fait ” des anar­chis­tes à la fin du XIXe siècle, le sabo­tage et le syn­di­ca­lisme d’action directe du début du XXe, les expro­pria­tions et prises sur le tas en Espagne dans les années 20-30 ainsi que les mul­ti­ples actions ter­ro­ris­tes d’Ascaso et Durruti, les mili­ces armées de Max Holz en Allemagne 1920 et 1921. »

La Fraction Armée Rouge, les Brigades rouges, et Action directe (créées res­pec­ti­ve­ment en 1968, 1970 et 1979) sont nées –du moins pour les deux pre­mières d’entre elles – dans le cadre d’une pér­iode riche en grèves dures, lon­gues et variées. Si, au départ, ces grou­pes se sont atta­qués à des bâtiments civils ou à des ins­tal­la­tions mili­tai­res plutôt qu’à des per­son­nes, s’ils ont d’abord pra­ti­qué ce qu’ils appe­laient une « pro­pa­gande armée », ils ont dû affron­ter une répr­ession impi­toya­ble quand ils ont com­mencé à pra­ti­quer l’assas­si­nat poli­ti­que, c’est-à-dire en 1977 pour la RAF (rap­pe­lons que Holger Meins mourut en novem­bre 1974 après plu­sieurs semai­nes de grève de la faim en prison et que, en mai 1976, Ulrike Meinhof fut retrouvée « pendue » dans une cel­lule d’iso­le­ment sen­so­riel total). Pour obte­nir la libé­ration de ses mem­bres empri­sonnés, la RAF enleva Hans Martin Shleyer, un grand patron, le 5 sep­tem­bre 1977 et, le 18 octo­bre, le gou­ver­ne­ment alle­mand annonça la mort par « sui­cide » d’Andreas Baader, Gudrun Ensslin, et Jan-Carl Jaspe, très pro­ba­ble­ment assas­sinés.

Pour les Brigades rouges, c’est à partir de 1974 qu’elles sont créditées d’assas­si­nats poli­ti­ques par la « jus­tice » ita­lienne, le plus célèbre d’entre eux étant celui d’Aldo Moro en 1978, ce qui montre la coïn­cid­ence entre le recul des luttes et la montée de la lutte armée sous sa forme homi­cide.

En dehors de cet affron­te­ment inégal et sui­ci­daire entre des grou­pus­cu­les de quel­ques dizai­nes ou de quel­ques cen­tai­nes de mili­tants armés et les Etats alle­mand, ita­lien et français, affron­te­ment qu’on ne peut abso­lu­ment pas qua­li­fier d’ « assaut révo­luti­onn­aire », on ne voit pas dans quel pays d’Europe, ou même du monde, les tra­vailleurs auraient formé des conseils ouvriers, des soviets, des comités de tra­vailleurs, peu importe le nom, pour pren­dre en main les usines et les bureaux, ou auraient formé des mili­ces ouvrières pour détr­uire l’Etat. En clair, où y a-t-il eu une pér­iode de double pou­voir en Europe dans les années 1960/70 ?

Le seul pays (jamais men­tionné à ma connais­sance par Temps cri­ti­ques et par la plu­part des ultra­gau­ches ou des extrême-gau­chis­tes de toute ten­dance) où un pour­cen­tage signi­fi­ca­tif des usines ont été repri­ses en main par les tra­vailleurs en 1974-1975, c’est le Portugal. Et encore s’agis­sait-il plus d’une mesure déf­en­sive (assu­rer l’emploi et un revenu) que d’une mesure offen­sive (com­men­cer à s’appro­prier les usines pour expro­prier toute la classe capi­ta­liste), même si les dis­cus­sions poli­ti­ques au sein des com­mis­sions de tra­vailleurs mon­trent que les tra­vailleurs por­tu­gais se posaient des ques­tions poli­ti­ques fon­da­men­ta­les (Le jour­nal Combate, dont les inter­views de tra­vailleurs de toutes ten­dan­ces reflétaient ces dis­cus­sions, n’a mal­heu­reu­se­ment jamais été tra­duit en français, mais on peut trou­ver les textes en por­tu­gais sur Internet, et une ana­lyse excel­lente dans Portugal l’autre combat publié par les Editions Spartacus).

Parler d’une « offen­sive révo­luti­onn­aire décl­enchée par les mou­ve­ments radi­caux des années 60/70 » me semble donc, jusqu’à preuve du contraire, se payer de mots.

Décidé à tout prix à accor­der un label « révo­luti­onn­aire » aux petits grou­pes d’extrême gauche qui ont pra­ti­qué la lutte armée, et sou­cieux de ren­for­cer sa thèse d’une vague révo­luti­onn­aire, Jacques Wajnsztejn, en vou­lant cri­ti­quer les théories du com­plot (selon les­quel­les ces grou­pes étaient entiè­rement mani­pulés par les ser­vi­ces secrets), défend, dans son intro­duc­tion de 2010 à Individu, rév­olte et ter­ro­risme, deux posi­tions qui nous sem­blent par­ti­cu­liè­rement fra­gi­les, pour ne pas dire faus­ses :

- d’une part, il assi­mile les « dis­so­ciés » ita­liens (ceux qui ont reconnu publi­que­ment que la lutte armée était une erreur poli­ti­que grave, mais n’ont dénoncé per­sonne) aux repen­tis (ceux qui ont vendu leurs cama­ra­des contre une réd­uction de peine). Cette affir­ma­tion est cohér­ente avec sa croyance en l’idée qu’il y aurait eu une « vague révo­luti­onn­aire » dans les années 1960-1970 mais elle me semble calom­nia­trice pour les dis­so­ciés, en par­ti­cu­lier ceux de Prima Linea qui se sont dis­so­ciés col­lec­ti­ve­ment. Une telle posi­tion a sur­tout pour effet invo­lon­taire (ou pour fonc­tion délibérée chez cer­tains) d’empêcher tout bilan poli­ti­que de cette pér­iode, sous prét­exte que ceux qui ten­tent de reconnaître leurs erreurs poli­ti­ques com­mi­ses durant les années 1960/70 seraient auto­ma­ti­que­ment des enne­mis de classe, ou ren­for­ce­raient l’Etat ita­lien et sa répr­ession ;

- d’autre part, il refuse d’évoquer séri­eu­sement les liens qui ont pu exis­ter entre les ter­ro­ris­tes de la RAF et l’Allemagne de l’Est sta­li­nienne, en réd­uisant la ques­tion à sa dimen­sion anec­doc­ti­que (dans le passé, il y a tou­jours eu quel­ques pro­vo­ca­teurs ou indi­ca­teurs dans les orga­ni­sa­tions révo­luti­onn­aires, y com­pris dans leur direc­tion, cela ne chan­geait rien à leur nature). Malheureusement on peut, et on doit même, se deman­der pour­quoi, si les mili­tants de la RAF étaient autant opposés à la bour­geoi­sie de RFA qu’à la bureau­cra­tie sta­li­nienne de la RDA, cette der­nière les a-t-elle accueillis à bras ouverts jusqu’à la chute du Mur ? Plus lar­ge­ment on peut se deman­der pour­quoi cer­tains grou­pes d’extrême gauche qui ont pra­ti­qué la lutte armée (ou ont sim­ple­ment envi­sagé de la pra­ti­quer) ont-ils noué des rela­tions avec des mou­ve­ments et des Etats natio­na­lis­tes du tiers monde, mou­ve­ments et Etats dont la nature contre-révo­luti­onn­aire était évid­ente, déjà à l’époque ? Aller rece­voir une for­ma­tion mili­taire en Lybie, à Cuba ou dans la plaine de la Bekaa au Liban n’avait en effet rien de poli­ti­que­ment neutre.

Mais reve­nons à l’ouvrage Individu, rév­olte et ter­ro­risme.

Un chan­ge­ment de pér­iode his­to­ri­que ?

Après avoir décrit les éléments fon­da­men­taux de son ana­lyse du ter­ro­risme, Jacques Wajnsztejn se lance dans un assez long détour pour expli­quer en quoi il se réc­lame tou­jours du com­mu­nisme de Marx, tout en considérant que les ana­ly­ses du Grand Karl ne s’appli­que­raient plus à la société actuelle. Il est dif­fi­cile, dans le cadre de cet arti­cle, de res­ti­tuer tout le rai­son­ne­ment de l’auteur. Signalons que pour Jacques Wajnsztejn le prolé­tariat en tant que classe aurait actuel­le­ment dis­paru et aurait été rem­placé par ce qu’il appelle des « indi­vi­dus-prolét­aires ». Curieusement l’auteur s’intér­esse uni­que­ment aux pays capi­ta­lis­tes avancés sans nous four­nir beau­coup de sta­tis­ti­ques ni sur le sala­riat ni sur la classe ouvrière pro­pre­ment dite. Il passe sous silence le dével­op­pement fan­tas­ti­que de la classe ouvrière dans des pays comme la Chine, l’Inde, le Pakistan ou le Brésil. Si, en 1988, ce dével­op­pement était peut-être moins évident qu’aujourd’hui rap­pe­lons quand même qu’en 1972 Simon Rubak avait déjà publié, aux éditions Spartacus, un petit livre au titre pré­mo­nit­oire : La classe ouvrière est en expan­sion per­ma­nente, contrai­re­ment à des sophis­mes trop rép­andus.

Pour Jacques Wajnsztejn, les nou­veaux sujets de la rév­olte sont appa­rem­ment les « jeunes qui (…) pra­ti­quent l’art de la débrouille : absenté­isme, turn-over, petits bou­lots, tra­vail au noir ; pour eux pas ques­tion de s’affir­mer en tant qu’ouvrier : leur vie n’est pas à l’usine, le temps de tra­vail est un temps intég­ra­lement perdu ». Ces indi­vi­dus révoltés se caracté­risent par le « mépris de toutes les formes de tra­vail », la « réac­ti­vation d’acti­vités ancien­nes (arti­sa­nat) ou « alter­na­ti­ves » (« bio ») », le « dés­inv­est­is­sement par rap­port au tra­vail » et le « dével­op­pement d’acti­vités de sub­sti­tu­tion (vague­ment artis­ti­ques, bri­co­lage, etc. »

Jacques Wajnsztejn a raison de sou­li­gner que la classe ouvrière occi­den­tale a pro­fondément changé depuis les années 60 ; que ses rangs sont beau­coup moins com­pacts et enca­drés depuis main­te­nant qua­rante ans ; que l’on a assisté à un pro­ces­sus d’ « indi­vi­dua­li­sa­tion » for­cenée, de frag­men­ta­tion des tra­vailleurs. Dans une telle situa­tion il est extrê­mement dif­fi­cile de savoir quand – et si – une nou­velle uni­fi­ca­tion conséqu­ente des luttes des prolét­aires est pos­si­ble. Mais lorsqu’il décrit toutes les acti­vités de refus du tra­vail aux­quels se livrent (ou sont condamnés) les nou­veaux arrivés sur le marché du tra­vail (voire ceux qui se font jeter des entre­pri­ses à 40 ou 50 ans), on ne voit guère com­ment de ces inté­rim­aires, de ces préc­aires per­ma­nents, pour ne pas parler des SDF, pour­rait surgir la moin­dre cons­cience et orga­ni­sa­tion col­lec­tive solide, per­met­tant de dégager la pers­pec­tive d’une révo­lution sociale.

Dans les pays occi­den­taux, les entre­pri­ses (qu’il s’agisse d’usines dont la taille ne cesse de dimi­nuer, de sociétés de ser­vi­ces ou d’admi­nis­tra­tions) exis­tent tou­jours et ne sont pas en voie de dis­pa­ri­tion totale et défi­ni­tive. Pas plus que les quar­tiers popu­lai­res, même si ceux-ci n’ont rien à voir avec les cités ouvrières qui s’étaient développées depuis la fin du XIXe siècle, où la majo­rité des habi­tants dis­po­saient d’un tra­vail dans une entre­prise de taille res­pec­ta­ble.

Mais, encore une fois, on saisit mal com­ment des tra­vailleurs à domi­cile, des inté­rim­aires, des chômeurs, etc., pour­raient s’orga­ni­ser (pro­ba­ble­ment sur une base locale) et avoir le même poids éco­no­mique et poli­ti­que que ceux qui font partie des « garan­titi » comme on dit en ita­lien, ceux qui ont un emploi garanti soit par leur statut de fonc­tion­nai­res ou assi­milés, soit par un CDI dans des entre­pri­ses ayant les reins soli­des — ou pas.

Mais comme Jacques Wajnsztejn s’inter­dit cette pers­pec­tive, on com­prend mieux alors sa fas­ci­na­tion, et celle des réd­acteurs de Temps cri­ti­ques, pour les différents grou­pes qui ont pra­ti­qué la lutte armée, déli­bérément ou à leur corps déf­endant, ou bien pour les grou­pes qui ont pra­ti­qué à une éch­elle de masse les autoréd­uctions dans les trans­ports, les occu­pa­tions de loge­ments, les inter­ven­tions armées dans les super­mar­chés, etc.

Quelle qu’ait été l’ampleur de ces mou­ve­ments en Italie [et elle n’avait rien de grou­pus­cu­laire ou d’anec­do­ti­que (3)], il est dif­fi­cile de croire que ceux qui en ont été à l’ini­tia­tive igno­raient que des dizai­nes de mil­liers de gens ne pour­raient pas, pen­dant des mois, refu­ser de payer leurs loyers, rem­plir gra­tui­te­ment leurs cad­dies au super­mar­ché, payer des tarifs réduits dans les trans­ports en commun, etc., sans que la répr­ession se déchaîne contre eux. Et com­ment ils pou­vaient igno­rer que la pro­tec­tion armée de telles actions de base enclen­che­rait une spi­rale répr­es­sive dont l’issue ne pou­vait être que mili­taire.

Face à la répr­ession de l’Etat contre eux, on peut et on doit certes être soli­dai­res – sans ménager pour autant nos cri­ti­ques poli­ti­ques – de ces cama­ra­des qui ont tenté d’accé­lérer le cours de l’Histoire (mais pour Jacques Wajnsztejn et Temps cri­ti­ques, l’Histoire a-t-elle encore un sens ?), mais on ne peut en même temps fermer les yeux sur les schémas sim­plis­tes qu’ils avaient dans la tête : une Résistance armée mino­ri­taire mais popu­laire allait pro­vo­quer la répr­ession de l’État, forçant ainsi la masse des exploités à faire le grand saut et à pren­dre les armes. Ou pire : un « Parti com­mu­niste com­bat­tant » allait rapi­de­ment se créer sous leur direc­tion et pren­dre le pou­voir par un coup d’Etat habi­le­ment mené.

On ne peut pas non plus fermer les yeux sur la reli­gion de la vio­lence que par­ta­geaient ces grou­pes. Et lors­que Jacques Wajnsztejn affirme que les mili­tants de la RAF ou des BR étaient les seuls à envi­sa­ger de payer per­son­nel­le­ment le prix pour leurs actions et pour leurs idées, on ne peut s’empêcher d’enten­dre quel­que chose du genre : « Ces mecs (et ces femmes dans le cas de la RAF) avaient un sacré cou­rage phy­si­que et n’hésitaient pas à ris­quer leur peau. » Sans aucun doute. Malheureusement ce cou­rage et cette dét­er­mi­nation indén­iables (il n’est que de voir com­bien de mili­tants de la RAF ou d’Action directe sont morts en prison ou ont subi des séqu­elles inef­faç­ables de leur empri­son­ne­ment), aussi admi­ra­bles soient-ils sur le plan du cou­rage indi­vi­duel, ne rem­pla­cent pas une réflexion poli­ti­que nova­trice et sur­tout l’auto-orga­ni­sa­tion des masses.

« De Spartacus à aujourd’hui… »

Ce que Jacques Wajnsztejn et l’équipe de Temps cri­ti­ques met­tent uti­le­ment en évid­ence, de façon différ­enciée mais sou­vent conver­gente, c’est la dif­fi­culté d’envi­sa­ger les formes d’une véri­table révo­lution sociale aujourd’hui, sur­tout lorsqu’on ne croit plus à la théorie du Parti omni­scient qui mènera les masses à la vic­toire mili­taire ; qu’on considère qu’une « guerre d’accu­mu­la­tion » n’est ni pos­si­ble ni sou­hai­ta­ble puisqu’elle abou­ti­rait forcément à la bureau­cra­ti­sa­tion avant même le Grand Soir ; et qu’enfin l’on pense que les clas­ses socia­les sont en pleine dis­so­lu­tion, et que donc le prolé­tariat n’est plus à même de jouer un rôle signi­fi­ca­tif dans la future révo­lution sociale.

Mais, si le seul élément de référ­ence est l’indi­vidu et sa rév­olte contre l’oppres­sion et l’exploi­ta­tion, pour­quoi donc s’accro­cher à la référ­ence à la classe ouvrière à cer­tai­nes pér­iodes de l’his­toire du capi­ta­lisme ? Si la classe ouvrière est en voie de dis­pa­ri­tion à l’éch­elle mon­diale, pour­quoi se sou­cier encore des der­nières mani­fes­ta­tions de son rôle social ?

Si fina­le­ment ce qui compte le plus c’est la rév­olte brute, pure, « pri­mi­tive », de l’indi­vidu et ses formes d’expres­sion vio­len­tes, pour­quoi s’embar­ras­ser des référ­ences à Marx, des ana­ly­ses éco­no­miques et socio­lo­gi­ques, des com­pa­rai­sons his­to­ri­ques ?

On sent dans les textes de Jacques Wajnsztejn une ten­sion per­ma­nente entre, d’un côté, une révér­ence pro­fonde mais plutôt nos­tal­gi­que vis-à-vis de Marx et du vieux mou­ve­ment ouvrier (grosso modo jusque dans les années 20 pour les ten­dan­ces les plus radi­ca­les du mou­ve­ment com­mu­niste ou anar­chiste), révér­ence qui impli­que de pren­dre au sérieux, quitte à les cri­ti­quer, les ana­ly­ses marxis­tes clas­si­ques des clas­ses socia­les, du capi­ta­lisme et de l’impér­ial­isme ; et, de l’autre, la volonté de « jeter le bébé avec l’eau du bain », de reve­nir à ce qui res­sem­ble, faute de trou­ver un terme plus adéquat, à un anar­chisme (ce concept n’ayant, pour moi, aucun caractère mép­risant ou péjo­ratif) qui fait l’apo­lo­gie de l’action directe, de la réb­ellion pure, non pas tant par convic­tion de son effi­ca­cité mais par… dés­espoir. (Un dés­espoir qui peut d’ailleurs avoir une cer­taine réson­ance chez les jeunes révoltés d’aujourd’hui, « indi­vi­dus prolét­aires », qui voient le chômage aug­men­ter, les périls ou les catas­tro­phes éco­lo­giques se mul­ti­plier, et auquel les socio­lo­gues et les éco­nom­istes réf­orm­istes annon­cent dès aujourd’hui qu’ils vivront plus mal que leurs parents, que ceux-ci soient ouvriers ou petits-bour­geois…)

Cette ten­sion, cette contra­dic­tion qui habite Jacques Wajnsztejn, le fait oscil­ler entre un res­pect pour les caté­gories marxis­tes uti­lisées dans l’ana­lyse des rap­ports de pro­duc­tion (ce qu’on appelle par faci­lité, et à tort, l’ « éco­nomie »), et la volonté de faire table rase de toute la réflexion et l’action de Marx et des marxis­tes sur le plan de la lutte poli­ti­que : reven­di­ca­tions démoc­ra­tiques, for­ma­tion de partis et de syn­di­cats, acti­vité par­le­men­taire pour les réf­ormes, luttes de libé­ration natio­nale, etc.

C’est pour­quoi sur le ter­rain poli­ti­que, et notam­ment de l’ana­lyse du ter­ro­risme, Jacques Wajnsztejn semble reve­nir à une posi­tion qu’il est dif­fi­cile de qua­li­fier autre­ment que d’anar­chiste, voire de prémarx­iste, pour laquelle l’Etat, étant l’ennemi absolu (« L’Etat n’est pas devenu ou rede­venu auto­ri­taire, il est devenu total comme le capi­tal » ; « l’Etat n’a plus d’ennemi intérieur déclaré » ; cela l’amène « à ne plus res­pec­ter cer­tai­nes règles du jeu démoc­ra­tique tra­di­tion­nel, afin de tester la confor­mité de chacun à ce point de vue d’ensem­ble », écrit-il dans son intro­duc­tion de 2010 à Individu, rév­olte et ter­ro­risme), aucune méd­iation n’est pos­si­ble entre l’Etat bour­geois et le com­mu­nisme intégral.

On com­prend la méfi­ance de Jacques Wajnsztejn vis-à-vis des théo­ri­sations et sur­tout de l’expéri­ence de la Troisième Internationale sur les ques­tions ci-dessus évoquées, mais Temps cri­ti­ques ne semble pas avoir trouvé beau­coup mieux pour le moment, sur le ter­rain des luttes poli­ti­ques, qu’une défi­ance radi­cale vis-à-vis de l’Etat et de toutes les méd­iations qu’il offre, du moins dans les démoc­raties bour­geoi­ses.

Les textes de Temps cri­ti­ques expri­ment une soli­da­rité radi­cale, et par­fai­te­ment jus­ti­fiée, avec toutes les rév­oltes contre l’Etat. En cela les col­la­bo­ra­teurs de cette revue repren­nent à leur compte une très ancienne et saine tra­di­tion du mou­ve­ment ouvrier, tra­di­tion régul­ièrement foulée aux pieds par les orga­ni­sa­tions d’extrême gauche en quête de res­pec­ta­bi­lité élec­to­rale.

Mais la luci­dité de Temps cri­ti­ques face au manque total de pers­pec­ti­ves des luttes depuis le milieu des années 70, luci­dité qui tran­che avec l’auto­sa­tis­fac­tion per­ma­nente de l’extrême gauche ; le refus de cette revue de nous servir les « dis­cours auto­ma­ti­ques » que l’on retrouve jusqu’à la nausée dans la presse de la gauche « radi­cale » ; sa volonté d’explo­rer de nou­vel­les pistes pour renou­ve­ler l’ana­lyse des modi­fi­ca­tions inter­ve­nues dans le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme, des clas­ses socia­les et des luttes des exploités, ces différents éléments sem­blent la conduire vers une illu­sion très ancienne : celle du com­mu­nisme-tout-de-suite.

Cette pos­ture n’est mal­heu­reu­se­ment pas plus inno­va­trice que les « ana­ly­ses » pré­fab­riquées de ceux qui croient qu’ils pla­ni­fie­ront à nou­veau l’insur­rec­tion mili­taire d’Octobre ou fomen­te­ront l’auto­ges­tion en s’appuyant sur de nou­veaux syn­di­cats anar­cho­syn­di­ca­lis­tes, quand ils ne prônent pas un hypo­thé­tique muni­ci­pa­lisme « liber­taire » en dra­guant les par­ti­sans de la « démoc­ratie par­ti­ci­pa­tive » chère aux alter­mon­dia­lis­tes (4).

La pos­ture de Jacques Wajnsztejn se rap­pro­che par­fois d’une réflexion assez atem­po­relle (le capi­ta­lisme est un régime d’exploi­ta­tion inad­mis­si­ble, ce qui légi­time toute rév­olte contre lui ; il écrit ainsi dans son intro­duc­tion de 2010 à Individu, rév­olte et ter­ro­risme : « nous pen­sons que la rév­olte reste une sorte d’inva­riant de l’his­toire de l’huma­nité. De Spartacus à aujourd’hui, les rai­sons de la rév­olte ne man­quent pas »), aux accents phi­lo­so­phi­ques généreux mais plutôt catas­tro­phis­tes.

Communisation imméd­iate ou bar­ba­rie ?

On n’est pas très loin de l’étern­elle alter­na­tive « socia­lisme ou bar­ba­rie » (dans le cas de Jacques Wajnsztejn ce serait plutôt « com­mu­ni­sa­tion imméd­iate ou bar­ba­rie »). Cette alter­na­tive est régul­ièrement recy­clée depuis Marx, sous des formes diver­ses, des éco­log­istes radi­caux aux liber­tai­res fas­cinés par les théories « pri­mi­ti­vis­tes » ou « anti-indus­triel­les » en pas­sant par les trots­kys­tes, ou les néotro­tsk­ystes, qui dén­oncent la « putréf­action » et la « déc­om­po­sition » du capi­ta­lisme dont les forces pro­duc­ti­ves auraient « cessé de croître », ou ceux qui assi­mi­laient hier la guerre froide à l’ané­ant­is­sement de l’huma­nité par l’arme ato­mi­que, aujourd’hui la démoc­ratie bour­geoise au fas­cisme ou au nazisme, etc. Comme si les « révo­luti­onn­aires » avaient tou­jours besoin de faire peur, de dres­ser des pers­pec­ti­ves sinis­tres voire apo­ca­lyp­ti­ques, pour convain­cre les gens de se mobi­li­ser pour de justes causes… ou pour s’en convain­cre eux-mêmes.

Ainsi, la thèse de la « démoc­ratie tota­li­taire » – évoquée par Jacques Wajnsztejn et empruntée à l’Ecole de Francfort – converge dan­ge­reu­se­ment avec des ana­ly­ses très rép­andues dans les milieux liber­tai­res sur le « tota­li­ta­risme ram­pant » (ou « soft ») dans toutes les démoc­raties bour­geoi­ses, « tota­li­ta­risme » qui s’incar­ne­rait dans des juri­dic­tions comme la loi Perben ou le Patriot Act de G.W. Bush. Dans le numéro spécial du 22 déc­embre 2006 du Monde liber­taire, Larry Portis n’hésite pas à parler de « fas­ci­sa­tion « des Etats-Unis depuis les années 20 et à voir en Bush (tout comme d’ailleurs Jacques Julliard du Nouvel Observateur [5]), un éventuel four­rier du fas­cisme !!!.

L’emploi de l’épouv­antail « fas­ciste » ou « tota­li­taire » a, peut-être, des vertus péda­go­giques aux yeux de cer­tains, mais il res­sort d’un argu­men­taire mani­pu­la­toire et contraire à la per­cep­tion de la réalité par l’immense majo­rité des êtres humains.

Comparer l’Allemagne de Hitler avec celle de Helmut Schmidt, de Helmut Kohl ou de Gerhard Schröder, l’Italie de Cossiga, Aldo Moro ou Berlusconi avec celle de Mussolini, la France de Pétain à celle du général De Gaulle ou de Nicolas Sarkozy, ne peut que pous­ser des mili­tants sincè­rement révoltés à des actions désespérées. Et c’est bien ce qui est arrivé aux quel­ques dizai­nes de mem­bres de la Fraction Armée Rouge, des Brigades Rouges voire d’Action Directe. (De même qu’établir des parallèles entre Hitler, Sharon et Bush, comme le pro­cla­ment nombre de pan­car­tes dans les mani­fes­ta­tions à propos de la Palestine ou de l’Irak, ne fait pas avan­cer d’un iota la com­préh­ension du fonc­tion­ne­ment de l’impér­ial­isme amé­ricain et du colo­nia­lisme israélien.)

Jacques Wajnsztejn ne tombe heu­reu­se­ment pas dans des pan­neaux aussi gros­siers que ceux tendus par les vieux crabes natio­na­lis­tes, état­istes et tiers-mon­dis­tes, ou ces liber­tai­res qui voient le fas­cisme avan­cer masqué der­rière toute publi­cité ou toute inci­ta­tion à la « consom­ma­tion », mais son pen­chant pour la thèse de la « démoc­ratie tota­li­taire » établit des pas­se­rel­les pos­si­bles avec la pro­pa­gande gaucho-sim­pliste, écolo-sim­pliste ou anar­cho-sim­pliste.

Dans les cir­cons­tan­ces actuel­les, cette pro­pa­gande est ampli­fiée et dra­ma­tisée par ce qu’on pour­rait appe­ler « l’anti­sar­ko­zysme pri­maire », relayé par toutes sortes de chan­son­niers et de comi­ques popu­lai­res ; cet anti­sar­ko­zysme (qui per­son­na­lise à l’excès des pro­blèmes dont la solu­tion ne se réduit pas à un simple chan­ge­ment de monar­que ou à un exer­cice plus « digne » de la fonc­tion pré­sid­enti­elle) se répand à toute vitesse avec la per­ma­nence de la crise et l’accrois­se­ment des dif­fi­cultés des tra­vailleurs en France – d’autant plus qu’il sert les intérêts bou­ti­quiers du PS, des éco­log­istes, du PCF et du Parti de gauche.

Conscient de ce piège d’ailleurs, Jacques Wajnsztejn nous livre, dans son intro­duc­tion de 2010 à Individu, rév­olte et ter­ro­risme, des réflexions très justes : « Ainsi, cer­tains sont enclins à voir dans toutes les actions de l’État, une ten­dance poli­ti­que vers la droi­ti­sa­tion à tra­vers l’arrivée au pou­voir de gou­ver­ne­ments popu­lis­tes (Berlusconi, Haider, Sarkozy). Les caractér­is­tiques auto­ri­tai­res de l’État contem­po­rain sont alors assi­milées à une fas­ci­sa­tion ram­pante comme le mon­trent divers appels à la “ rés­ist­ance” ou au retour à une forme de vichysme. On est alors dans la plus grande confu­sion quand la mul­ti­pli­ca­tion des “bavu­res” est mise sur le même plan qu’une volonté d’ané­antir un mou­ve­ment social… qui n’existe pas ou bien lors­que la moin­dre action directe se prés­ente comme lutte sociale. Cela engen­dre deux erreurs de taille car elles inver­sent le pro­ces­sus réel. Tout d’abord, l’État est pensé comme tout-puis­sant alors que son rai­dis­se­ment est plutôt une preuve de sa fai­blesse (en France l’État-nation est en crise pro­fonde et en Italie il n’arrive jamais à se sta­bi­li­ser) et en second lieu, la lutte sociale est présentée comme tou­jours poten­tiel­le­ment forte alors même que la notion de mou­ve­ment social est plus que jamais indét­erminée. »

On ne peut que regret­ter que la luci­dité actuelle de Jacques Wajnsztejn ne s’appli­que pas davan­tage à l’ana­lyse des luttes de masse des années 1960 et 70 et du ter­ro­risme d’extrême gauche, voire même à la pré­céd­ente « vague révo­luti­onn­aire » des années 1920, qu’il fau­drait aussi réa­na­lyser en pro­fon­deur en ne s’en tenant pas sim­ple­ment à la ver­sion des acteurs les plus radi­caux, aussi réc­onf­ort­ante soit-elle pour nos espoirs d’une révo­lution sociale.

Y.C., avril 2010

Notes

1. Pour ceux qui sou­hai­te­raient lire Bordiga trois solu­tions :

– s’adres­ser à un mili­tant du Parti com­mu­niste inter­na­tio­nal (ce qui n’est pas facile à trou­ver) ou à la Librairie La Brèche où l’on pourra dénicher un cer­tain nombre de textes de Bordiga publiés par le PCI et le plus sou­vent ano­ny­mes (ras­su­rez-vous : en recou­pant avec Internet on arrive à savoir les­quels sont de Bordiga !) ;

– aux Éditions Spartacus 8 impasse Crozatier 75012 Paris Tél : 01 42 09 41 73 Mail : http://www.athe­les.org/spar­ta­cus/page/ cor­res­pon­dance edi­tions-spar­ta­cus.fr Et cor­res­pon­dance edi­tions-spar­ta­cus.fr

– ou explo­rer des sites comme http://www.ica-net.it/quin­terna/ de la revue n + 1, le plus com­plet appa­rem­ment en ita­lien ; http://www.sinis­tra.net, archi­ves en plu­sieurs lan­gues dont le français, ou http://clas­si­ques.uqac.ca/clas­si­ques/ bor­diga_amedeo/ his­toire_ gauche_com_I/HGC_t_I.html).

En ita­lien, des œuvres com­plètes étaient en cours de pré­pa­ration mais l’éditeur (Graphos) étant devenu négati­onn­iste, le projet s’est arrêté aux années 1911-1926.

2. Si l’on consulte les écrits d’Ulrike Meinhof (cf. par exem­ple le site de la revue Front social) on est sidéré par le sché­mat­isme des ana­ly­ses de cette mili­tante de la Fraction armée rouge, qui se caracté­rise par un antiamé­ri­can­isme pri­maire, une exal­ta­tion acri­ti­que des luttes de libé­ration natio­nale et l’assi­mi­la­tion de la démoc­ratie bour­geoise au fas­cisme. Si Ulrike Meinhof avait vécu dans un petit bled paumé au fin de l’Ethiopie ou du Soudan, où elle n’aurait eu accès qu’à une feuille de chou sta­li­nienne intro­duite en contre­bande ou à des tra­duc­tions fal­si­fiées des écrits de Marx, Engels ou Lénine, on pour­rait essayer de com­pren­dre ses posi­tions et de les mettre sur le compte d’une igno­rance tout à fait par­don­na­ble.

Mais elle vivait en Allemagne dans un pays à l’his­toire poli­ti­que extrê­mement riche, où elle dis­po­sait de tous les moyens de pren­dre connais­sance des différents cou­rants du mou­ve­ment ouvrier alle­mand, hol­lan­dais, anglais, amé­ricain, russe, ita­lien, français, etc., et de leurs débats théo­riques depuis un siècle.

On sup­pose donc qu’elle ne déf­endait pas ces posi­tions par igno­rance, mais par choix, tout comme aujourd’hui, dans un tout autre regis­tre, les trots­kys­tes bri­tan­ni­ques du SWP qui n’avaient aucune illu­sion sur les mou­ve­ments de libé­ration natio­nale dans les années 60, dis­cu­tent tran­quille­ment avec des représ­entants ira­kiens de l’Armée du Mahdi au Liban, font l’éloge du Hamas ou mènent cam­pa­gne en faveur de Tariq Ramadan. Il s’agit de choix poli­ti­ques qui ne peu­vent être « excusés » par un quel­conque manque d’infor­ma­tions.

3. Yann Moulier-Boutang et Pierre Rival Les Autoréductions : Grèves d’usa­gers et luttes de clas­ses en France et en Italie (1972-1976), Christian Bourgois, 1976.

4. C’est ainsi que, dans son intro­duc­tion à Pour un muni­ci­pa­lisme liber­taire de Murray Bookchin, (Atelier de création liber­taire, 2003) Mimo Puccarelli écrit à propos de ce texte : « Un des éléments intér­essants que l’on peut en rete­nir c’est sans doute la pos­si­bi­lité de faire vivre un muni­ci­pa­lisme liber­taire en agis­sant dans les quar­tiers, dans les peti­tes villes, c’est-à-dire à une éch­elle ‘humaine’ ou hori­zon­tale, mais c’est aussi l’esquisse d’une sorte de fédé­ral­isme des grou­pes et des acti­vités vivant dans ces muni­ci­pa­lités. » Après le « socia­lisme à visage humain », voilà l’ « anar­chisme à visage « humain… et muni­ci­pal » ! Décidément, plus on avance dans le XXIe siècle, plus les « révo­luti­onn­aires », privés de bous­sole et de sex­tant poli­ti­ques, raf­fo­lent des pâtis­se­ries rances de la vieille social-démoc­ratie.

Le coup du « muni­ci­pa­lisme », on nous l’a déjà fait, en France notam­ment, et il y a plus d’un siècle, avec les brillants rés­ultats que l’on sait. Bookchin réinv­ente l’eau chaude…et Puccarelli rajoute un peu de savon liquide pour faire de jolies bulles liber­tai­res. Mais il faut dire, à leur déch­arge, qu’ils sont en bonne com­pa­gnie : Lutte ouvrière a consa­cré toute une bro­chure pour déf­endre la « démoc­ratie com­mu­nale » ; quant au Parti des tra­vailleurs, c’est son pain quo­ti­dien...

5. Une pre­mière ver­sion de ce texte, restée iné­dite, avait été écrite en avril 2007, raison pour laquelle y figu­rent ces référ­ence à des arti­cles écrits il y a trois ans par Larry Portis et Jacques Julliard…

Post-scrip­tum :

Ceux qui sou­hai­tent appro­fon­dir les pro­blèmes évoqués dans cet arti­cle pour­ront se rap­por­ter aux nom­breux arti­cles publiés dans Ni patrie ni fron­tières sur la ques­tion de la vio­lence poli­ti­que et des ter­ro­ris­mes, notam­ment dans le numéro 11-12 de la revue : http://www.mon­dia­lisme.org/spip.php... et repris avec d’autres textes dans le recueil De la vio­lence poli­ti­que. (http://www.mon­dia­lisme.org/ spip.php ?arti­cle1370)

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