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A propos de la question juive : de Trotsky au "trotskysme des imbéciles" (2)

samedi 31 janvier 2004, par Yves

(suite de l’article de Sean Matgamma)

III

Les ouvriers révolutionnaires subirent défaite sur défaite au cours des années 30 en URSS, en Allemagne, en Autriche, en France et en Espagne. La révolution socialiste ne se produisit pas, et ne put donc empêcher ni le massacre des Juifs en Europe, ni les 60 millions de morts durant la Seconde Guerre mondiale, ni l’éclatement et la partition de l’Allemagne, ni l’expulsion de 13 millions d’Allemands de l’Europe orientale. Elle ne put empêcher les bombardements atomiques contre le Japon, ni l’extension du totalitarisme stalinien à 90 millions de personnes supplémentaires, en Europe de l’Est.
Et l’histoire ne s’arrêta pas là. Les sionistes poursuivirent leur projet et construisirent l’État d’Israël dans le cadre d’un conflit tragique avec les Arabes palestiniens.
La réalisation de la solution « utopique réactionnaire » à la question juive fut accélérée par les événements de la Seconde Guerre mondiale. Si Trotsky finit par reconnaître, avec réticence, que les Juifs avaient besoin d’un territoire national pour tenter de résoudre la question juive, l’immense majorité des Juifs ressentirent désormais ce besoin comme une nécessité vitale. Et cette solution ne fut pas adoptée après une révolution ouvrière mondiale, dans le cadre d’un monde socialiste bienveillant, mais dans un monde dominé par l’impérialisme et le stalinisme, dans le cadre d’un conflit communautaire et national très violent, d’une alliance des sionistes avec le Kremlin d’abord, les Etats-Unis ensuite.
L’État juif naquit dans un monde capitaliste sans pitié. Et en Palestine les Juifs de Palestine ne furent pas les principaux responsables de cette situation. En 1948, le territoire alloué aux Juifs par les Nations unies fut attaqué par les armées des États arabes environnants, forces militaires placées sous le contrôle d’officiers détachés de l’armée impérialiste britannique. Si les Juifs avaient perdu cette guerre, ils auraient été massacrés, expulsés, ou placés sous la protection d’une Grande-Bretagne revenue « garantir la paix ». Ils la gagnèrent et 750 000 Arabes Palestiniens s’enfuirent ou furent expulsés. Environ 600 000 Juifs furent chassés des pays arabes dans les années suivantes et ils purent s’intégrer en Israël, contrairement aux Arabes palestiniens qui, eux, durent végéter dans des camps de réfugiés. Certains États arabes leur interdirent même de travailler.
Tel fut le déroulement des faits dans un monde dominé par le capitalisme et le stalinisme.

IV

Sur cette question, comme sur beaucoup d’autres, les prétendus disciples de Trotsky ne poursuivirent pas le cours de ses réflexions après sa mort. Dans les années 40, ils s’enfermèrent dans une vision du monde fort semblable à celle de la « troisième période » (1929-1933) stalinienne : la révolution socialiste mondiale était imminente, et tout événement devait être interprété dans le cadre de ce schéma. Et l’essor du nationalisme arabe, de la « révolution arabe », faisait partie de cette grande vague révolutionnaire et anti-impérialiste.

Dans les années 40, les trotskystes, notamment Tony Cliff (futur dirigeant et théoricien du SWP britannique, décédé en 2002, NdT) déclarèrent qu’il n’y avait qu’une seule solution : soutenir la « révolution arabe » contre les Juifs de Palestine/Israël, car sinon ces derniers ne pourraient s’« intégrer » dans ce « secteur de la révolution mondiale ». Quelques désaccords se manifestèrent cependant. Certains trotskystes français soutinrent les guérillas sionistes contre la Grande-Bretagne. Le groupe de Schachtman (le Workers Party des États-unis) résista aux illusions type « troisième période » ; il refusa de croire que l’expansion du stalinisme constituait une variante « déformée » de la révolution socialiste et il rejeta le chauvinisme arabe par procuration des « trotskystes orthodoxes ». Le noyau groupé autour d’Ernest Mandel et de Michel Pablo, à la tête des trotskystes orthodoxes, prit position pour que les Juifs trouvent leur place à l’intérieur d’une fédération du Moyen-Orient.
Mais globalement les trotskystes se montrèrent de plus en plus partiaux en faveur des Arabes et contre les Juifs, diabolisant complètement Israël et le sionisme. Ils adoptèrent par procuration le nationalisme arabe (1).

Dans les années 40, l’« arabisme » des « trotskystes orthodoxes » n’était pas encore franc et massif - ils ne soutinrent pas les Arabes durant la guerre de 1948 - mais la plupart d’entre eux changèrent de position après la guerre des Six-Jours, en1967. Durant les dix-neuf années précédentes les trotskystes avaient de facto accepté le droit d’Israël à exister. Après la Guerre des Six-Jours, Israël devint un pouvoir colonial qui régna de façon souvent brutale sur une importante population arabe, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. A cette époque il existait un grand mouvement anti-impérialiste, notamment contre la guerre du Vietnam. La plupart des « trotskystes orthodoxes » dérivèrent vers un « antisionisme » viscéral - revenant à la politique stalinienne adoptée sur cette question après 1929.

Et ils firent même pire. Le sens même de leur antisionisme changea : auparavant ils prônaient l’unité entre les classes ouvrières juive et arabe tout en s’opposant au projet sioniste d’un Etat juif ; désormais ils souhaitèrent la destruction de l’État juif existant au nom de la « libération » arabe ou palestinienne. L’antisionisme soutint les régimes meurtriers et répressifs des États arabes contre Israël. Le mouvement « trotskyste » dériva vers des positions très éloignées même de celles qu’il défendait durant les années 40. Comme l’a dit quelqu’un à propos des étiquettes religieuses : les sectes changent plus volontiers de doctrine que de nom.

Le « sionisme » - ce terme désigne aujourd’hui toute position politique hostile à la destruction d’Israël - en est venu à susciter la même haine que le « racisme » et le « fascisme ». Israël (le « sionisme ») est devenu l’incarnation parfaite de l’impérialisme. On ne tient plus compte de la réalité historique. Tel un gourdin, l’ « antisionisme » sert à intimider et stigmatiser ses interlocuteurs, à empêcher toute réflexion sur cette question.

V

Les horreurs du nazisme ont poussé la majorité des Juifs survivants à soutenir le projet sioniste. Mais, après la création d’Israël, les groupes pseudo-radicaux se sont mis à décrire les sionistes comme de puissants conspirateurs qui contrôleraient le monde, et l’auraient même contrôlé du temps de Hitler, ce qui les rendrait coresponsables de l’Holocauste. L’idée d’une conspiration nazi-sioniste est apparue en Union soviétique pendant les dernières années du règne de Staline, mais durant les années 70 la diffusion de cette thèse a été reprise par la plupart des prétendus disciples de Trotsky.

Il est difficile d’imaginer une version plus démente du mythe antisémite pluricentenaire du « complot juif mondial » que celui de la manipulation de l’Holocauste et même de Hitler par les sionistes, manipulation qui se serait déroulée pendant que les nazis tuaient 6 millions de Juifs ! Si l’on voulait pousser jusqu’au bout la prétendue « logique » de ce type de raisonnement, il faudrait expliquer que Hitler a été l’instrument inconscient d’un « complot » juif ! De telles idées, à demi dissimulées mais souvent implicites, sont néanmoins des articles de foi dans de larges couches du mouvement trotskyste. Elles sont exposées sous une forme érudite, bien que totalement folle, dans les livres de Lenni Brenner et Perdition de Jim Allen (la version imprimée de cette pièce a été totalement expurgée).
Le dirigeant socialiste allemand August Bebel a un jour comparé l’antisémitisme de gauche à un « socialisme des imbéciles ». Une grande partie du mouvement trotskyste est tombée dans un antisionisme qui s’assimile à un « anti-impérialisme des imbéciles » et à l’antisémitisme. Bien sûr, le mouvement trotskyste n’est pas raciste, mais il exprime une hostilité systématique vis-à-vis de la plupart des Juifs vivant sur cette planète et pour lesquels l’Etat d’Israël joue un rôle central dans leur identité juive depuis l’Holocauste.

Tout cela n’a rien à voir avec la réflexion politique de Trotsky, ni avec l’évolution de ses positions sur la question. Nous avons affaire à un « trotskysme des imbéciles ». De petits morceaux isolés de la théorie politique trotskyste sont utilisés de façon unilatérale au service d’un chauvinisme arabe par procuration .

VI

L’internationalisme est un élément essentiel du socialisme. Il est évident que les révolutionnaires sont hostiles au nationalisme israélien, et que nous condamnons le chauvinisme juif dans toutes ses manifestations. Mais le nationalisme israélien et le chauvinisme juif n’existent pas dans le vide. Ils font partie d’un réseau de nationalismes, de chauvinismes et d’antagonismes nationaux entremêlés. Ils s’opposent à des chauvinismes arabes et musulmans qui prônent la destruction de la nation et de l’État israéliens. Toute analyse objective du nationalisme israélien doit donc intégrer le contexte régional. Les critiques et condamnations du nationalisme israélien doivent tenir compte des nationalismes arabes, et les condamner tout aussi fermement.

Cependant les trotskystes actuels ne se contentent généralement pas de critiquer, parfois à juste titre, le nationalisme et le chauvinisme israéliens ; ils prétendent que la nation juive israélienne n’aurait pas le droit d’exister, mais n’émettent aucune conclusion de ce type à propos des nationalismes et chauvinismes arabes ou palestinien.

Leur « internationalisme » fonctionne donc à deux vitesses : leur condamnation d’Israël est absolue et mortelle, tandis que leur condamnation du chauvinisme arabe (les rares fois où il se manifeste timidement) se réduit à des restrictions morales, à une série de réprimandes. Leur soutien aux droits des Arabes ou des Palestiniens, aussi nationalistes ou chauvins soient-ils, est inconditionnel. Arabes et Palestiniens constitueraient des nations légitimes alors que la nation juive serait illégitime. Au Proche et au Moyen-Orient, une fraction des nationalistes auraient des droits, tandis que l’autre fraction devrait se rendre et se soumettre devant leur nationalisme et leur chauvinisme religieux.

Pendant longtemps, l’OLP réclamait une « Palestine laïque et démocratique » : cette position a permis à l’OLP d’avoir un double langage et aux trotskystes d’accepter le programme mystificateur de l’un des nationalismes en présence.
Car le projet d’une « Palestine laïque et démocratique » n’est qu’une façon camouflée d’exiger une Palestine arabe - un Etat arabe dans lequel les Jiufs auraient des droits religieux mais non nationaux ; et la condition d’existence d’un tel État était que la nation israélienne et l’Etat israélien acceptent de se rendre, désarmés, à leurs ennemis.

Une telle solution étant évidemment inconcevable, il devenait donc raisonnable que les États arabes l’imposent de la seule façon possible - en conquérant Israël. La proposition raisonnable initiale (« une Palestine laïque et démocratique ») prétendait offrir une solution pratique équitable ; elle servit en fait à justifier le soutien à des individus comme Saddam Hussein et à ses tentatives de conquérir Israël.
L’internationalisme des marxistes qui raisonnent de cette façon se réduit en fait à un ultimatum arabo-nationaliste aux Juifs israéliens : « Soyez internationalistes, acceptez d’être une minorité religieuse dans une Palestine arabe, démantelez votre État national, sinon vous serez conquis ! »

Cet internationalisme n’est pas celui de la classe ouvrière, mais un pseudo-internationalisme au service du nationalisme. Ce programme politique mystificateur implique la soumission sanglante ou la destruction d’une nation entière, et se présente sous un déguisement antinationaliste et antiraciste. Voilà à quel stade de dégénérescence politique en sont arrivés les disciples de Trotsky.
Et pour quelle raison, selon eux, les Juifs israéliens n’auraient-ils pas le droit d’être une nation ? Parce que, en tant que minorité nationale dans les années 40, ils ont combattu et gagné la guerre, plutôt que de s’incliner devant le nationalisme arabe qui les aurait soumis à son joug et chassés s’il avait pu ? Pourtant, aucun trotskyste ne soutient le droit au « retour » des treize millions d’Allemands expulsés d’Europe orientale après la Seconde Guerre mondiale.

Il n’existe qu’un seul programme trotskyste pour le conflit en Israël/Palestine : l’unité des classes ouvrières juive et arabe, le droit à l’existence d’Israël, et le droit pour les Arabes palestiniens d’avoir un État indépendant là où ils constituent la majorité - en clair deux États pour deux peuples.
Les écrits de Trotsky sur la question juive nous offrent une bouffée d’air frais au milieu de l’hystérie, des fantasmes ultragauches, du chauvinisme arabe par procuration et des éléments d’antisémitisme recyclés sous la forme de l’ « antisionisme », miasmes putrides que dégagent la plupart des analyses trotskystes sur cette question.

Sean Matgamma

(La brochure qu’évoque Sean Matgamma dans cet article s’intitule en anglais Leon Trotsky on the Jewish Question, et a été publiée chez Pathfinder Press, New York. Elle correspond sans doute à un petit recueil paru en français sous le titre Sur la question juive et le sionisme, collection Classiques rouges, Maspero, 53 p, 1974, mais nous n’avons pas pu vérifier. Autre piste possible : les Ecrits de Trotsky publiés aux EDI et disponibles notamment à la librairie La Brèche, 27 rue Taine, 75012 Paris. NdT.)

(1). On peut trouver un étonnant exemple de cette position dans une petite brochure publiée lors de la crise de Suez, en 1956, quand Israël, la Grande-Bretagne et la France envahirent l’Egypte. Cet opuscule porte le titre suivant : « Arrêtons la guerre ! Bas les pattes devant le peuple arabe ! » Dans un paragraphe intitulé « L’impérialisme piège les Juifs », son auteur, Gerry Healy, écrit : « Les Arabes ont instinctivement peur d’Israël parce qu’ils sentent que cet Etat capitaliste menace leur désir de liberté ; que c’est un Etat capitaliste dirigé par des hommes dont l’objectif principal est de préserver le capitalisme (…). Après que le capitalisme eut forcé les Juifs à vivre dans des ghettos, et que la terreur fasciste eut commis les massacres les plus horribles, les impérialistes ont réussi en Israël à créer un État qui peut amener à un Holocauste sanglant à côté duquel les crimes de Hitler ressembleront à un bizutage*. »

Et quel genre d’épreuves auraient pu faire ressembler les crimes de Hitler à « un bizutage » pour les 3 millions de Juifs vivant en Israël ? Healy dirigeait à l’époque le principal groupe trotskyste britannique durant les années 50 et 60 (organisation qui devint ensuite la Socialist Labour League puis le Workers Revolutionary Party). Il militait dans le mouvement révolutionnaire depuis vingt-cinq ans lorsqu’il écrivit ces lignes. Il s’imaginait alors que la « révolution arabe », de l’Egypte nassérienne, posait les premiers jalons de la révolution socialiste mondiale.
En 1956 Healy était un imbécile honnête mais ignorant. Il a vécu suffisamment longtemps pour vendre son organisation à la Lybie et à l’Irak, et la transformer en une officine de propagande et d’espionnage des opposants arabes et de certaines personnalités juives en Grande Bretagne. Il termina sa carrière politique en dénonçant un « complot sioniste mondial », « le réseau sioniste qui va de Socialist Organiser à Thatcher et Reagan » (éditorial de Newsline du 9 avril 1983).

* Healy utilise en anglais le mot « tea party » (littéralement « un thé ») mais je me suis permis de le traduire par un terme un peu plus adapté, même s’il est aussi ridicule et ignoble, vu le contexte. (NdT)