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Afrique du Sud : l’ANC attaque les mouvements de squatters

publié le mercredi 3 février 2010

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Ce texte est paru dans Echanges n°131 (hiver 2009-2010).

Le 26 sep­tem­bre 2009, une bande de qua­rante hommes armés a atta­qué le squat com­mu­nau­taire de Kennedy Road à Durban, la deuxième ville d’Afrique du Sud. Au cours de ces atta­ques, ils ont tué quatre per­son­nes, déplacé plus d’un mil­lier de résidents et mis le feu à des habi­ta­tions. Menacés de mort, les mem­bres diri­geants de l’orga­ni­sa­tion de squat­ters Abahlali baseM­jon­dolo (AbM, litté­ra­lement « mou­ve­ment des squat­ters ») de Kennedy Road vivent doré­navant dans la clan­des­ti­nité.

La bande était orga­nisée par les diri­geants locaux et rég­ionaux de l’ANC (African National Congress), sou­te­nus par la police locale. Après avoir été appelée, la police n’a pas arrêté les agres­seurs (ANC) mais treize mem­bres du Comité de dével­op­pement de Kennedy Road, filiale de l’AbM. Bien que six des pri­son­niers aient été depuis libérés sous cau­tion, cinq autres mari­nent encore en prison. Au tri­bu­nal, pen­dant les audien­ces, les mili­tants locaux de l’ANC se sont mobi­lisés, exi­geant que le juge refuse d’accor­der la libé­ration sous cau­tion et menaçant les par­ti­sans de l’AbM dans le prét­oire même. Les pri­son­niers res­tants avaient besoin de toute urgence du sou­tien inter­na­tio­nal pour les audien­ces de la mi-jan­vier 2010, qui devaient décider des libé­rations sous cau­tion.

Il est dif­fi­cile d’établir les ori­gi­nes de ces atta­ques, mais elles remon­tent aux années qui ont suivi la chute de l’apar­theid ; elles s’enra­ci­nent dans la déc­eption tou­jours plus grande née des pro­mes­ses non tenues et des espoirs brisés depuis 1994, dans la dés­il­lusion qui engen­dre ce qu’on appelle en Afrique du Sud « la mine d’or », l’enri­chis­se­ment per­son­nel et la cor­rup­tion – et dans la « Grande Trahison » de l’ANC.

Pendant l’apar­theid, l’ANC est tou­jours restée ambi­guë quant à ses buts ulti­mes. Ceci était en grande partie dû à la divi­sion du tra­vail tacite entre l’ANC et le PCSA (Parti com­mu­niste sud-afri­cain), dont l’alliance cons­ti­tuait la colonne vertéb­rale de la lutte anti-apar­theid. La révo­lution sud-afri­caine était censée se dér­ouler en deux étapes : l’ANC diri­ge­rait la révo­lution « démoc­ra­tique » contre l’apar­theid,puis le PCSA inter­vien­drait et gui­de­rait la révo­lution vers le socia­lisme, qui lui succé­derait.

Mais en 1996, l’ANC aban­donna toute velléité d’adop­ter la poli­ti­que keynési­enne de dével­op­pement que beau­coup de gens atten­daient. Au lieu de quoi le parti natio­na­liste noir a embrassé le pro­gramme GEAR (Growth, Employment and Redistribution – crois­sance, emploi et redis­tri­bu­tion) pré­conisé par le FMI, alors que l’Afrique du Sud n’était pas en défaut de paie­ment et avait une faible dette extéri­eure. En dépit de son nom, GEAR n’avait pas grand-chose à voir avec la dis­tri­bu­tion des reve­nus et de meilleu­res condi­tions pour les pau­vres et les chômeurs. Au contraire, le GEAR a conduit à des des­truc­tions d’emplois mas­si­ves et à la pau­vreté, car il s’agis­sait en fait d’un pro­gramme d’ajus­te­ment struc­tu­rel des­tiné à atti­rer des inves­tis­se­ments étr­angers en Afrique du Sud.

Ces des­truc­tions d’emplois ont affai­bli le pou­voir syn­di­cal en contrai­gnant les syn­di­cats à s’allier plus sou­vent avec le parti au gou­ver­ne­ment. C’en est bien fini de ces mou­ve­ments de base extra-syn­di­caux des années 1980, tels ceux des usines auto­mo­bi­les de Port Elizabeth où les ouvriers brûlèrent les effi­gies des représ­entants syn­di­caux traîtres et apportèrent de faux fusils en carton sur les chaînes pour les bra­quer sur les contre­maîtres. Alors qu’il y a encore des grèves, pour cer­tai­nes très mili­tan­tes, et plus puis­san­tes que dans bien d’autres pays, elles sont de plus en plus sou­vent déf­en­sives plutôt qu’offen­si­ves et reflètent le ren­ver­se­ment de l’équi­libre des forces.

En raison de ces ten­dan­ces, le niveau de vie des pau­vres et de la classe ouvrière s’est effon­dré depuis la mise en œuvre du GEAR. Un arti­cle de l’heb­do­ma­daire élect­ro­nique Pambazuka News résume la situa­tion actuelle : le niveau de dével­op­pement humain est à présent plus bas qu’en 1994 et l’Afrique du Sud a dépassé le Brésil car on y relève l’écart le plus grand entre riches et pau­vres. Mais alors que beau­coup de gens ordi­nai­res pei­naient à sur­vi­vre, appa­rais­sait le contraste avec les diri­geants de l’ANC, qui s’enri­chis­sait dans ce pro­ces­sus. Il n’était pas rare que dans la nou­velle Afrique du Sud un ancien cama­rade, à présent plus âgé, chômeur et sans pers­pec­tive réal­iste de retrou­ver un emploi, croise d’autres anciens cama­ra­des dans leur Mercedes. Ce que le socio­lo­gue sud-afri­cain Michael Neocosmos appelle « séqu­ence de cons­truc­tion de l’élite », avec une bour­geoi­sie noire sud-afri­caine autoch­tone, et par­ti­cu­liè­rement visi­ble sous le régime Mbeki, était en fait en deve­nir depuis un cer­tain temps. L’élection réc­ente de Jacob Zuma et la scis­sion au sein de l’ANC qui a poussé Mbeki à déc­amper avec une impor­tante mino­rité pour former un parti rival, n’est pas tant la marque d’un chan­ge­ment d’orien­ta­tion fon­da­men­tal que d’une brouille interne concer­nant le meilleur moyen de s’attri­buer les butins à venir et la stratégie à suivre en cas de montée trop rapide du méc­ont­en­tement ou des atten­tes.

Pourtant, depuis le milieu des années 2000, sont appa­rues des luttes, peti­tes mais signi­fi­ca­ti­ves, qui impli­quent ceux qui vivent dans des loge­ments indi­gnes et tra­vaillent, lors­que c’est le cas, dans la pré­carité de l’éco­nomie infor­melle et lut­tent contre les pri­va­ti­sa­tions, les expul­sions, les cou­pu­res d’eau et d’élect­ricité. La base de ces luttes plutôt com­mu­nau­tai­res, ce sont les occu­pa­tions illé­gales qui essai­ment dans les gran­des villes et leurs ban­lieues et dans cer­tai­nes cam­pa­gnes à cause de la crise du loge­ment actuelle en Afrique du Sud. Reliés entre eux de manière assez lâche dans l’Alliance des peu­ples pau­vres, des mou­ve­ments comme l’AbM, la Campagne anti-expul­sions du Cap Ouest, le Mouvement des sans-terre et Abahali base­pla­sini (Réseau Rural) ont uti­lisé l’action directe contre la poli­ti­que du gou­ver­ne­ment et la nég­lig­ence ins­ti­tu­tion­nelle. Voici les tac­ti­ques que ces mou­ve­ments ont uti­lisées :

- passer der­rière les fonc­tion­nai­res qui enlèvent les comp­teurs d’eau (néc­ess­aire à la fois pour obte­nir de l’eau et pour la fac­tu­ra­tion) en cas de non-paie­ment et les rem­pla­cer par des tuyaux qui four­nis­sent de l’eau et sont aussi plus dif­fi­ci­les à dém­onter ;
- empêcher les auto­rités d’expul­ser des famil­les en se regrou­pant avec d’autres résidents en encer­clant les caba­nes ; incen­dier des voi­tu­res pour faire diver­sion et déto­urner la police au cours des expul­sions. Si les expul­sions ont lieu néanmoins, réintégrer les famil­les dès que pos­si­ble ;
- empêcher les auto­rités de confis­quer les pos­ses­sions des résidents pour payer les dettes de sco­la­ri­sa­tion des enfants ;
- refu­ser de par­ti­ci­per à la poli­ti­que des partis et réunir des assem­blées géné­rales pour décider des actions et des mét­hodes. Par exem­ple, cer­tains grou­pes ont orga­nisé des boy­cot­ta­ges lors d’élections réc­entes avec ce slogan : « Pas de terre, pas de maison, pas de vote ! » ;
- en 2009,pen­dant les atta­ques xénop­hobes contre des immi­grants afri­cains dans les town­ships, des grou­pes comme la Campagne anti-expul­sions du Cap Ouest mirent en place rapi­de­ment des comités de rue com­posés en parts égales d’immi­grants et d’autoch­to­nes, ce qui réussit à désam­orcer la vio­lence poten­tielle.

Ces mou­ve­ments refu­sent d’atten­dre que le gou­ver­ne­ment agisse et ils ne deman­dent pas d’auto­ri­sa­tions, car la Constitution com­porte déjà de belles déc­la­rations, jamais mises en œuvre, qui garan­tis­sent un loge­ment décent et un emploi stable. Ils font donc au contraire tout ce qu’il faut pour faire res­pec­ter ce qu’ils appel­lent leur droit de vivre. Comme l’affir­mait un par­ti­ci­pant à la Campagne anti-expul­sions du Cap Ouest : « Ce sont des choses pour les­quel­les nos ancêtres se sont battus et sont morts. Elles nous appar­tien­nent de droit. »

En réaction à ces zones de refus, de taille réd­uite mais en nombre crois­sant, qui éch­appent réel­lement au contrôle du gou­ver­ne­ment, l’ANC n’a cessé de dén­oncer une « culture du non-paie­ment », des « éléments cri­mi­nels, » des « ultra-gau­chis­tes », et a par­fois orga­nisé des inter­ven­tions bru­ta­les. Par exem­ple en 2007, la police a tiré sur des mani­fes­tants à balles réelles et avec des balles de caou­tchouc lors d’une mani­fes­ta­tion pour le loge­ment à Protea South à Gauteng. Un jour­na­liste de Durban qui enquêtait sur les atta­ques poli­cières contre les squat­ters de Pinetown cette même année a été enlevé et séri­eu­sement battu. Dans d’autres cas, l’ANC a uti­lisé la carotte, en coop­tant des « res­pon­sa­bles » avec des bour­ses et des postes dans la hiér­archie locale du parti, ou en atti­rant des orga­ni­sa­tions indép­end­antes dans l’orbite des ONG en tant que consul­tants juniors pour représ­enter la « société civile » devant l’Etat.

Mais la férocité des réc­entes atta­ques contre les squat­ters pour­rait annon­cer un chan­ge­ment dans la poli­ti­que du gou­ver­ne­ment actuel. Comme le fait remar­quer un obser­va­teur écrivant après les inci­dents de Pemary Ridge, c’est l’expres­sion d’une forme par­ti­cu­lière de poli­ti­que éta­tique appa­rentée aux poli­ti­ques du colo­nia­lisme et de l’apar­theid, qui considèrent comme enne­mie une cer­taine partie de la com­mu­nauté.

Il se pour­rait alors que la répr­ession soit inten­tion­nelle, signe d’un glis­se­ment furtif ces der­nières années, en dépit des scis­sions, des dis­sen­sions et des appétits rivaux au sein de cette bureau­cra­tie, glis­se­ment vers un auto­ri­ta­risme crois­sant dans la conduite de l’ANC ou même vers une « ZANU-isa­tion » par­tielle de l’ANC, par référ­ence au parti de Mugabe dans le Zimbabwe voisin, d’abord évoquée de façon hypo­thé­tique et rapi­de­ment écartée par Jeremy Cronin du PCSA pen­dant l’ère Mbeki. Il est trop tôt pour dire si les atta­ques sont dues à des fac­teurs spé­ci­fiques locaux et rég­ionaux ou si elles pro­vien­nent de nou­vel­les direc­ti­ves natio­na­les en vue d’une poli­ti­que de tolér­ance zéro.

Il est clair que l’ANC jouit encore à présent d’un sou­tien popu­laire réel et conséquent en raison de sa visi­bi­lité, de son cou­rage et de ses sacri­fi­ces pen­dant l’apar­theid. Mais déjà se mul­ti­plient des signes que ce sup­port ne durera pas étern­el­lement, et les diri­geants les plus clair­voyants devraient en tenir compte. Au fur et à mesure que la vieille géné­ration s’éteint et que les sou­ve­nirs s’effa­cent, l’éclat de la lutte sera iné­vi­tab­lement terni et le parti ne pourra plus puiser dans les sou­ve­nirs per­son­nels de la vie sous l’apar­theid. Son capi­tal poli­ti­que et sa capa­cité à trou­ver un équi­libre entre des intérêts diver­gents en seront affai­blis. Les pres­sions inter­nes et exter­nes s’accu­mu­le­ront, sur­tout si l’Afrique du Sud se retrouve engluée comme le Japon dans une sta­gna­tion éco­no­mique de longue durée à cause de la réc­ession mon­diale.

Mais les inquié­tudes au sujet des conséqu­ences socia­les de la réc­ession qui com­mence à enva­hir l’Afrique du Sud doi­vent être aussi prises en compte comme fac­teur plus pres­sant à l’ori­gine des agis­se­ments du gou­ver­ne­ment. Avec raison, le gou­ver­ne­ment redoute que des ten­sions socia­les crois­san­tes ne mena­cent de déb­order l’endi­gue­ment habi­tuel négocié par les partis offi­ciels. Dans ce cas, on peut envi­sa­ger la vio­lence d’Etat sous un jour différent, comme une frappe prév­en­tive et un aver­tis­se­ment déguisé à la popu­la­tion dans son ensem­ble de ne pas dép­asser les bornes.

Ces orga­ni­sa­tions loca­les de pau­vres, actuel­le­ment rela­ti­ve­ment peti­tes et impuis­san­tes (du moins si on les com­pare aux nom­breux mil­lions de Sud-Africains déses­pérément pau­vres et vivant dans des condi­tions atro­ces), pour­raient tout à coup, si les cir­cons­tan­ces s’y prêtaient, entraîner, accroître et trans­for­mer le sen­ti­ment anti-gou­ver­ne­men­tal en quel­que chose de beau­coup plus puis­sant et beau­coup plus menaçant, à la fois pour l’ANC et pour les intérêts finan­ciers sud-afri­cains.

C. P.

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