Accueil > Ni patrie ni frontières > 27-28-29 Gauchisme post moderne – Sans-papiers – Venezuela, (...) > Questions-réponses sur le sionisme, Israël et le soutien au « peuple (...)

Questions-réponses sur le sionisme, Israël et le soutien au « peuple palestinien »

lundi 12 octobre 2009, par Yves

Le texte collectif « Pour l’arrêt immédiat de l’offensive israélienn contre Gaza » (http://www.mondialisme.org/spip.php?article1260) ayant provoqué quelques vives réactions sur Internet, il nous a semblé utile d’en rendre compte sous la forme de questions-réponses. Nous en avons profité pour élargir le débat à des thèmes qui n’ont pas pu être traités dans cette brève prise de position commune, d’autant plus que les signataires ne défendaient pas tous les mêmes positions. Les réponses ici présentées n’engagent donc que Ni patrie ni frontières et non les autres signataires. Le lecteur constatera que les critiques ici reproduites proviennent de « positions » opposées, « sionistes » et « antisionistes », si tant est que ces termes aient un sens dans le cadre d’un débat aussi passionné et complexe ! (Y.C.)

1. Votre texte refuse de prendre en compte les tirs d’obus volontairement dirigés contre la population civile israélienne.

Nous ne prétendions pas brosser un tableau complet et exhaustif. Mais il suffit de comparer les chiffres des victimes d’un côté et de l’autre, les conditions de vie inhumaines à Gaza et celles (nettement plus confortables et sécurisées) des citoyens d’Israël pour constater qu’il y a non seulement une « disproportion » totale entre les souffrances infligées par les deux « belligérants », mais qu’en plus elles n’ont tout simplement rien de comparable.

Le 17 janvier 2009, Judaïques FM a annoncé que sur 800 morts palestiniens, il y avait eu 550 « terroristes » de tués. Mettons de côté l’usage du mot « terroristes » par un Etat qui sème la terreur parmi des civils et contentons-nous de signaler que même une radio communautaire aussi peu suspecte de sympathie pour le Hamas que Judaïques FM reconnaissait qu’il y avait eu 350 victimes civiles avant la fin du conflit. Peut-on décemment comparer ce chiffre à la demi-douzaine de victimes civiles israéliennes (13 au final contre 1350 Palestiniennes) ?

Parler de « stress » en Israël est pour le moins indécent, quand on connaît les conséquences psychologiques effrayantes (pour ne pas parler des autres) des traitements infligés par Tsahal aux Palestiniens depuis la création de l’Etat d’Israël : massacres, expulsions massives, destruction d’installations civiles et de maisons privées, expropriations de terres, etc.

2. Peut-on soutenir sérieusement que les dirigeants d’un Etat entreprendraient une guerre, dangereuse, coûteuse, meurtrière, qui ne manquera pas de leur mettre l’ONU à dos, et risque en prime d’enflammer le Moyen-Orient, juste pour faire une campagne électorale ?

Cette analyse est celle de beaucoup d’observateurs, y compris de journalistes israéliens et de militants comme ceux de Gush Shalom et les manifestants de Tel Aviv, avec leur slogan « Non à la guerre des 6 sièges ! ». Il ne s’agissait pas de prétendre que les considérations électorales seraient l’unique, ni même la principale, explication. Rappelons cependant que, en 2002, Sharon avait fait sa balade provocatrice sur l’Esplanade des mosquées, ce qui avait provoqué la deuxième Intifada, et ce juste avant les élections. Les Israéliens ont de la mémoire, chez les antiguerre comme chez les bellicistes.

La vie politique israélienne se caractérise depuis une dizaine d’années par une instabilité permanente, des scissions dans les deux grands partis (travailliste et droite conservatrice du Likoud), la création de nouveaux partis , etc. Cela rend ce pays ingouvernable, oblige à faire de fréquentes élections, des cabinets d’union nationale entre des formations qui n’ont souvent que peu de choses en commun, etc.

Ce n’est pas un hasard si Barak est remonté en flèche dans les sondages et si Tzipi Livni se présente comme une va-t-en-guerre après être passée pour une « colombe ». Le parti Kadima (créé par Sharon) et les travaillistes ont peur que le Likoud et la droite « la plus dure » (quoique, vis-à-vis des Palestiniens, tous soient impitoyables) profitent des attaques du Hamas. Et d’ailleurs, sentant le danger, le Likoud conteste les résultats de l’opération « Plomb durci ».

Quant à « se mettre l’ONU à dos », Israël ne respecte pas les décisions de l’ONU depuis sa fondation, donc cet argument est pour le moins saugrenu !

3. Le texte évoque une « expansion territoriale permanente », on aimerait que l’analyse prenne en compte l’évacuation de Gaza.

Il suffit de regarder une carte d’Israël/Palestine et de suivre l’évolution des territoires « réservés » aux Palestiniens depuis 1947. À long terme, sur plus d’un demi-siècle désormais, la tendance n’est pas à une répartition équitable et juste des territoires et des ressources naturelles entre les deux peuples, mais à une lente asphyxie du peuple palestinien par les gouvernements israéliens. Sur le plan territorial, le Mur et les implantations rendent absolument impossible l’établissement d’un Etat palestinien « viable », même au sens le plus restreint de ce mot. Quant à « l’évacuation » de Gaza, elle est symbolique tant ce territoire est surveillé nuit et jour, soumis à des incursions régulières et totalement encerclé. De plus, toutes les voies de communication, par terre, par mer ou par les airs, sont soumises à un blocus impitoyable auquel participe l’Egypte.

4. Qu’est-ce qui peut autoriser les auteurs du texte à présupposer que le ou les systèmes politiques choisis seront laïques ?

Rien, effectivement, si l’on tient compte de la dimension religieuse dans la mythologie nationale israélienne, de toutes les concessions faites aux partis religieux et aux religieux en Israël ; et rien non plus si on lit la Charte du Hamas et s’en tient à sa dernière victoire électorale. Mais les signataires du texte devaient expliquer la solution qu’ils souhaitent. Exprimer un souhait, et avancer un élément de programme politique qui nous semble vital, et qui nous est commun ici comme là-bas, ne signifie pas ignorer toutes les difficultés de réalisation de ce souhait ou de ce qui serait un ensemble de revendications ou d’objectifs si nous militions sur place.

5. « Le Hamas, nationalisme palestinien, "à tendance plus religieuse" (que le Fatah), lit-on plus loin. C’est l’euphémisme du siècle. On peut se demander si les auteurs ont tout simplement LU la charte du Hamas. »

Toutes les mesures (qui ont un côté apparemment utopique dans la situation actuelle) que nous avançons dans ce texte vont à l’encontre justement de la Charte du Hamas, de son antisémitisme délirant, etc. Elles sont de fait inacceptables pour ce mouvement, en tout cas tel qu’il est aujourd’hui. Si demain il éclate en plusieurs tendances, ou s’il évolue dans une autre direction, on verra. Ce qui est sûr, c’est que les agressions militaires israéliennes ne font que renforcer les jusqu’auboutistes au sein du Hamas. On ne dira jamais assez que, au départ, c’est Israël qui a favorisé les islamistes contre l’OLP, un peu comme les Américains ont joué la carte des talibans contre l’URSS, même si Tsahal n’a jamais armé les islamistes. Avec dans les deux cas, les résultats désastreux que ces calculs politiques criminels ont entraîné pour les peuples palestinien, d’un côté, afghan de l’autre.

6. Le sionisme peut-il se réduire seulement au « nationalisme israélien ? » N’est-ce pas surtout le colonialisme, l’apartheid, l’annexion ?

En fait, il n’y a pas un mais des sionismes, avec plusieurs nuances allant du sionisme socialiste athée au sionisme religieux. Des sionistes d’extrême droite racistes et fascisants à toutes les palettes des sionistes de gauche, d’extrême gauche ou libertaires.

Un certain nombre de gens se disant juifs, dans différents coins de la Terre, ont pensé qu’ils formaient, malgré leurs enracinements géographiques différents, un peuple et ont décidé de fonder un Etat-nation, de venir y habiter, de fusionner avec d’autres dans une entité imaginaire : la nation israélienne et sous un drapeau commun, celui du sionisme, avec toutes sortes d’interprétations différentes.

Rappelons que, si les mots ont un sens, de 1880 à 1948, le colonisateur a été l’empire ottoman puis la Grande-Bretagne. Signalons aussi qu’une partie des terres d’Israël actuel ont été rachetées aux propriétaires absentéistes, même si cela s’accompagna de toutes sortes de pressions (y compris violentes) sur les fellahs qui y travaillaient.

De plus, on peut se demander en quoi Israël est encore « sioniste ». Entre les religieux, qui, tout en touchant les allocations et les subventions, vivent en dehors de l’Etat « hébreu », et les Druzes, Arabes musulmans qui font partie intégrante de l’armée israélienne y compris du corps des officiers supérieurs, il est difficile de cerner une continuité économique, politique, nationale et sociale dans le « sionisme ».

Entre le million de Juifs russes (dont une partie sont fortement soupçonnés d’être de simples émigrants économiques non juifs) et les Juifs historiques dont les ancêtres vivent en Palestine depuis 20 siècles, on ne voit pas bien la continuité. Pas plus qu’entre les Falasha d’Ethiopie et les Juifs irakiens, marocains ou égyptiens.

Enfin, le modèle de « capitalisme d’Etat » appuyé sur l’Histadrout, syndicat unique qui contrôle les plus grands groupes industriels et possède la seconde banque du pays et les kibboutz (véritable gouffre financier, en dehors du fait qu’ils n’ont plus rien à voir avec les kibboutz des origines), n’est plus déterminant économiquement et politiquement aujourd’hui.

7. Si le sionisme n’était que le nationalisme, n’y aurait-il pas la paix depuis longtemps ?

Une « nation » imaginaire qui de surcroît fonde un Etat dans un contexte régional en pleine fermentation nationale lui-même ne peut qu’être amenée à combattre les apprentis Etats-nations qui l’entourent.

Donc effectivement annexions, colonisations, nettoyage ethnique, discriminations, et pourquoi pas un jour l’apartheid (mais pourrait-on qualifier d’« apartheid » un Etat qui ne toucherait pas aux Druzes, qui sont des Arabes musulmans ?), tout l’arsenal répressif et discriminatoire est possible tant que les frontières de l’Etat ne sont pas fixées à travers un rapport de forces accepté des deux côtés.

Et, dans le cas d’Israël-Palestine, on se trouve face à beaucoup plus que deux adversaires, ne serait-ce qu’au niveau régional. Il n’y a pas d’une part des nationalismes inoffensifs, et de l’autre des nationalismes mortifères. Ils sont tous mortifères, simplement certains sont beaucoup plus aidés que d’autres par les grandes puissances ou les sous-impérialismes régionaux.

8. La phrase dans laquelle il est question des deux nationalismes semble renvoyer dos à dos occupants et occupés.

Il est indéniable que Tsahal occupe toute une partie de la « Palestine historique » ou ce que les sionistes les plus fanatiques appellent « Eretz Israël », et Tsahal contrôle l’autre partie de cette région par toutes sortes de moyens électroniques et un réseau d’espionnage. Mais il faut aller plus loin. Qui sont les « occupants » à chasser de Palestine ? tous les Israéliens ? En Israël, il y a des classes sociales et des partis politiques. Les Anarchistes contre le Mur ou Michel Warshawski, ce n’est pas la même chose que Olmert, Netanyahou et Livni. Pourtant ils ont tous la même carte d’identité d’« occupant ».

Et « occupants » de quoi ? Il n’y avait ni Etat palestinien ni Etat israélien avant la Première Guerre mondiale. Donc tous les Juifs non nés en Palestine avant 1882, début de la première vague d’immigration (aliya) massive, seraient des « occupants » si l’on suit cette logique.

Il est peu probable que les 25 000 Juifs vivant en Palestine à Jerusalem, Hebron, Safed et Tiberias aient pu avoir une descendance très nombreuse en 127 ans. Mais disons que un million de personnes (juives) aient le « droit » de vivre en Palestine puisque leurs ancêtres y vivaient depuis vingt siècles et que tous les autres Juifs (dont le million de Juifs russes, les 800 000 Juifs émigrés ou chassés des pays arabo-musulmans depuis 1948, et tous leurs descendants) soient des « occupants ».

Donc tous les Malka, Sarfatty, Bronstein et Abramovitch doivent faire leurs valises et aller où ? Imagine-t-on qu’ils pourraient revenir tranquillement dans les pays arabes où leurs ascendants résidaient depuis des siècles, y compris pour certains d’entre eux avant les invasions arabes ?

Les tenants des discours sur la « destruction de l’Etat d’Israël » (dans une perspective uniquement nationaliste) ne se posent jamais de problèmes concrets. Qui va vivre où et comment ? Qui va partir et où ?

Quant aux « occupés », les descendants des Palestiniens historiques, combien sont-ils et où vivront-ils demain ? Pourraient-ils tous revenir en Palestine, même si les 6 millions de Juifs arrivés ou nés en Israël après la Seconde Guerre mondiale s’en allaient ? Devrait-on chasser de Palestine les Arabes qui ne sont pas de « purs » Palestiniens pour former une nation palestinienne « ethniquement homogène » ? Mais surtout, il n’y a pas que des individus ou des « peuples » dans les sociétés humaines, mais des classes sociales aux intérêts antagonistes.

Donc quelles sont les classes sociales parmi ces « occupés » ? Comment s’organisent-elles ? Comment les prolétaires, les sans-réserves s’organisent-ils en Palestine et autour de quelles idées politiques ? Ces questions ne sont jamais abordées par la quasi totalité des « antisionistes ».

Des deux côtés, il y a des exploités et des exploiteurs. Pour le moment il semble que, du côté israélien, malgré tous les problèmes économiques et sociaux que rencontre ce petit Etat, la majorité des exploités juifs soient plutôt (passivement ou activement) du côté de leurs oppresseurs. En tout cas, ils votent pour des partis aux visées colonialistes et ils acceptent de porter l’uniforme un mois par an jusqu’à 45 ans et de faire le sale boulot que le gouvernement leur demande, même s’il y a tout de même une petite minorité de déserteurs et d’objecteurs de conscience.

Donc qu’est-ce qu’on fait dans une situation aussi défavorable ? On les assimile à leurs généraux, à leurs politiciens corrompus ou criminels, ou on essaie de leur tendre la main en soulignant non pas qu’ils sont des « occupants » (ce qui les met dans le même sac que leur classe dirigeante) mais qu’ils sont surtout des exploités ?

Même problème de l’autre côté de la frontière nationale. Le Fatah (mouvement nationaliste fort peu critiqué par la gauche et l’extrême gauche pendant des décennies) s’est transformé en un groupe mafieux et corrompu. En réalité, le Fatah n’a jamais été un mouvement de masse organisant les déshérités, mais une organisation dépendant des subsides des Etats arabes et dont les membres les plus pauvres vivaient dans des camps, totalement en dehors de toute activité productive : difficile dans ces conditions matérielles qu’apparaisse un embryon de conscience de classe. Les plus riches étaient soient des hommes d’affaires, des membres classiques des classes moyennes dans l’exil, soit des apprentis fonctionnaires ou des bureaucrates. Et les tendances dites « de gauche » (FPLP, FDPLP) n’avaient pas non plus une implantation sociale significative, leur idéologie n’avait rien de socialiste et leur existence reposait sur le soutien et les subsides d’autres Etats.

Le Hamas, tout comme le Hezbollah, est un parti d’ordre, qui a une logique étatique et ne remet absolument pas en cause l’exploitation de l’homme par l’homme.

La société palestinienne est tout autant traversée par des contradictions politiques et sociales que la société israélienne. La « nation » palestinienne n’est pas plus homogène que la « nation » israélienne.

C’est une des raisons pour lesquelles les dirigeants des deux « peuples » ont intérêt à la guerre. Les conflits militaires permettent de souder les rangs, d’accuser les dissidents des deux côtés d’être des traîtres (il n’y a pas que les Anarchistes contre le mur – qui d’ailleurs n’ont pas grand-chose d’« anarchistes » – qui sont accusés d’être des traîtres, c’est le cas de tous les Palestiniens qui critiquent le Hamas ou l’Autorité palestinienne).

Le choix n’est pas entre deux maux, entre deux formes de nationalisme. Il faut confronter et critiquer tout de suite les nationalistes, fussent-ils de gauche, avant qu’ils prennent le pouvoir et fassent taire toute opposition. Il faut refuser l’union nationale contre l’envahisseur et montrer que si l’on est un exploité palestinien, on n’a pas les mêmes intérêts que les chefs de l’Autorité palestinienne, les dirigeants du Hamas, ou les présidents iranien et syrien qui financent le Hamas. Car une fois qu’ils seront au pouvoir, ces nationalistes se débrouilleront (comme tous les ceux des pays arabes jusqu’ici) pour établir une dictature qui durera des années.

9. Il n’existe qu’une seule position révolutionnaire : la destruction de l’Etat d’Israël. Tu pratiques l’amalgame entre le discours visant à vider la Palestine de quasiment tous ses Israéliens « occupants » avec la problématique de la destruction de l’Etat d’Israël qui n’est pas la même, ou en tout cas pas forcément la même : les partisans de la destruction de l’Etat d’Israël dans la perspective d’un Etat binational laïque ne méritent pas d’être assimilés aux partisans d’une Palestine sans juifs.

Essayons d’envisager concrètement ce que pourrait signifier un tel mot d’ordre. Il y a 5 possibilités :

a) Un « gouvernement ouvrier et paysan » s’appuyant sur des « milices ouvrières et paysannes », juives et palestiniennes (on serait alors dans une dynamique « transitoire » et pré-révolutionnaire, inspirée du Programme de transition de Trotsky).

b) Une révolution socialiste : il ne s’agit alors pas seulement de détruire l’Etat sioniste mais aussi les Etats libanais, jordanien et syrien, pour ne parler que des plus proches.

c) Un Etat laïc binational, respectant les droits des minorités, religieuses ou ethniques, quelles qu’elles soient. En clair : il s’agit de démocratiser Israël et de faire une sorte de Grande Palestine, mais avec les deux peuples. L’Etat sioniste actuel fusionnant avec l’Autorité palestinienne, au détriment des projets intégristes, juif-sioniste et musulman.

d) Une République palestinienne qui respecterait les droits démocratiques des Juifs en tant que minorité ethnique-religieuse. L’Autorité palestinienne prendrait alors la place de l’Etat sioniste. Pour cela, il faudrait que Mahmoud Abbas respecte déjà les droits de l’homme dans son propre territoire, coupe tous liens politiques avec les intégristes et tous liens financiers avec les États arabes qui ont financé l’OLP pendant des dizaines d’années.

e) Sinon, et c’est malheureusement le plus probable, la « destruction de l’Etat sioniste » signifie exiler tous les Juifs comme les Pieds noirs algériens, les colons portugais d’Afrique, etc.

C’est d’ailleurs ce qu’un trotskyste, lors d’une discussion, a fini par m’avouer : les Juifs, « s’ils ne sont pas prêts à perdre leurs privilèges » devront quitter Israël/Palestine. Cela avait le mérite de la clarté… Un militant d’une organisation concurrente m’a écrit ne « pas savoir si l’Autorité palestinienne respecterait totalement les droits démocratiques des Juifs ». En clair, il leur propose de jouer à la roulette russe…

Les « antisionistes » précisent rarement dans quelle perspective ils militent à court, à moyen et à long terme. Ils consacrent l’essentiel de leur propagande à parler de la première phase (la destruction de l’Etat d’Israël), ce qui leur permet, entre autres, d’espérer avoir l’oreille des jeunes immigrés, ou enfants d’immigrés du Magrheb, révoltés par les crimes de l’armée israélienne en Palestine. Mais la seconde phase, elle, reste dans le flou le plus total…

10. La solution des deux Etats gardera Israël ancré dans son sionisme et la Cisjordanie dans son retard économique, chaque victoire électorale des droites de chaque côté remettra en danger la paix. Si Israël se démocratise et se « laïcise », la logique même tend vers une Palestine laïque, unifiée ou fédérale, où la lutte de classe ne sera plus constamment déviée par le nationalisme.

Sur le papier cette solution semble en effet séduisante. En tout cas, ce projet nécessite l’accord des deux peuples, et pas simplement une « laïcisation » d’un seul côté. L’exemple de la Yougoslavie et de l’Irak, et les pesanteurs nationales et religieuses, israéliennes et « arabes », juives et musulmanes, ne m’incitent guère à l’optimisme.

11. Ce texte renvoie dos à dos opprimés et oppresseurs

« Il ne renvoie pas dos à dos "un peuple opprimé et l’oppresseur colonialiste" mais veut dénoncer leurs dirigeants guerriers, dénoncer tout nationalisme et préserver l’indépendance de classe en toute circonstance, sans rester pour autant dans des limbes principielles. Ce n’est pas une pétition ou la définition d’un "axe"‘, c’est tout simplement l’expression d’un point de vue de militants qui s’efforcent d’alerter depuis plusieurs années sur des dérives de l’anti-impérialisme de gauche. C’est pour alimenter la réflexion et non pour orienter ou ré-orienter, en docteurs ès quoi que ce soit, sur un sujet moins simple que la nécessaire solidarité immédiate aux agressés. Se retrouver dans des manifs où seul le drapeau palestinien est autorisé pose problème. Se retrouver avec une focalisation sur l’exigence d’un Etat palestinien posée avant toute action de classe et toute revendication socialiste aussi. Il ne faudrait pas que dans notre dénonciation du colonialisme israélien nous jetions l’éponge devant des tendances hégémoniques du discours et des gros bras des hamasoïdes. » (réponse d’un des signataires du texte sur Internet).

Le texte commun indique un certain nombre de points concrets précis qui devraient et pourraient être pris en compte (nous aurions dû mentionner aussi des revendications élémentaires comme le paiement de réparations au peuple palestinien et la libération immédiate des 12 000 prisonniers palestiniens) car il nous a semblé utile de rester compréhensibles et de ne pas partir dans des grands discours abstraits.

Etre pour la paix n’est pas être « pacifiste ». C’est expliquer que d’autres moyens de lutte sont possibles que les bombardements ou les attentats terroristes. La lutte de classe ne repose pas sur l’affrontement d’armées professionnelles.

12. C’est comme si on renvoyait dos à dos les Français et les Algériens pendant la guerre d’Algérie.

La guerre d’Algérie n’a pas opposé « les Français et les Algériens ». Elle a opposé un mouvement de libération nationale qui s’est imposé par la force contre les autres forces politiques concurrentes (y compris en éliminant physiquement le MNA, quel que soit ce que l’on peut penser de ce dernier) à une armée de professionnels et de conscrits ayant ou pas une carte d’identité française (les harkis n’étaient pas « français »...).

Si l’on voulait sortir de l’opposition voulue par les dirigeants des deux côtés, une opposition purement nationale, voire ethnique, entre deux « peuples », il fallait introduire une division de classe des deux côtés. Expliquer que les Algériens n’étaient pas obligés de cotiser au FLN, ni de partager ses positions politiques, ni de prendre les armes aux côtés du FLN et de gagner le maquis, ni de poser des bombes ; qu’il y avait d’autres façons d’être opposés au colonialisme français et à son armée que les méthodes du FLN ; de même, du côté « français », il fallait non seulement montrer que nous n’étions pas solidaires du régime gaulliste et de son armée, mais que nous avions aussi d’autres perspectives que simplement stopper la guerre et laisser les « Algériens » se débrouiller entre eux.

Laisser chaque peuple décider de son destin a un côté positif (le fameux « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ») quand il s’agit de chasser des troupes coloniales ou de « demander » aux colons membres des classes exploiteuses de faire leurs valises. Mais cela aboutit fréquemment, pour les soutiens de la « juste lutte du peuple » X ou Y à se laver les mains et à se désintéresser de la situation catastrophique dans laquelle ils laissent les ex-colonisés. Une attitude internationaliste suppose d’être solidaire sur le long terme, pas simplement jusqu’à la victoire militaire de tel ou tel mouvement de libération. Sinon on n’est qu’un « porteur de valises » des futurs bureaucrates, ministres, généraux ou patrons.

Aujourd’hui il est très à la mode de parler de « respect », de dénoncer « l’impérialisme » des valeurs occidentales, le « racisme » des Lumières, etc.

Si ce « respect de l’Autre » aboutit simplement à laisser les forces les plus réactionnaires et obscurantistes imposer leurs lois à leurs compatriotes, dans leur pays ou dans l’immigration, alors il ne s’agit plus de « respect », mais de lâcheté (le refus de combattre des idées et des pratiques qu’on juge réactionnaires) et de mépris (l’idée que, puisque certaines personnes ont une « autre culture » ou viennent d’un « autre pays », elles ne peuvent pas comprendre nos critiques), sous prétexte que ces « sociétés n’ont pas la même histoire que nous », « que les classes sociales ne sont pas les mêmes », « que le capitalisme est moins développé », « que la religion là-bas est très populaire », etc...

13. Ce texte passe sous silence la question sociale en Israël et en Palestine.

Il fait explicitement référence au rôle déterminant des travailleurs. Il met en avant les intérêts communs de la classe ouvrière des deux côtés du Mur, et pas ceux de toutes les classes. De plus, il n’y a pas d’opposition entre les revendications démocratiques (dont fait partie le droit à l’autodétermination) et la lutte des classes. Les deux sont liées.

14. Tu parles de revendications et de « droits démocratiques », mais ceux-ci sont des droits que s’accorde la bourgeoisie pour que son système de contre-pouvoir fonctionne au mieux.

Le mouvement ouvrier, dès ses origines, luttait pour des droits démocratiques que justement la bourgeoisie ne voulait pas lui accorder. Et cette lutte continue et continuera. Elle ne s’est pas magiquement arrêtée en 1848, en 1870, ou en 1914 à l’échelle mondiale.

Croire que l’hostilité entre les « nations » (aussi imaginaires soient-elles de notre point de vue) tombera du jour au lendemain, c’est de la propagande. Aujourd’hui, il est impossible de croire à la disparition miraculeuse et immédiate des antagonismes entre les « peuples », les « nations » et les Etats.

Nous devons donc défendre des valeurs internationalistes en sachant que nous allons à contre-courant de ce que pense et de ce que vit concrètement la majorité de l’humanité.

On ne peut être indifférent à l’oppression nationale que subissent les Palestiniens. Certes, un Etat indépendant ne leur apportera ni le socialisme, ni la prospérité, ni la joie et le bonheur. Mais nous ne nous foutons pas de la présence des troupes israéliennes dans la bande de Gaza, ou dans les Territoires occupés depuis 1967. Nous ne pouvons pas dire que cette question ne nous concerne pas, parce que nous aurions un plan B, immédiatement applicable : la Révolution Sociale Mondiale.

Dans le combat commun que pourraient mener des révolutionnaires palestiniens et israéliens, il faudrait bien qu’ils affrontent la réalité de l’occupation israélienne, la réalité de la définition des frontières actuelles, etc. Ils ne pourraient se réfugier derrière des slogans généraux, il faudrait qu’ils avancent des revendications concrètes dont certaines pourraient parfaitement être reprises par la bourgeoisie palestinienne, ou tel ou tel parti réactionnaire.

En Irak, par exemple, à moins d’être suicidaire, on ne peut qu’être partisan du départ des troupes américaines, même si cela fait le jeu de la bourgeoisie locale.

Il en est de même des troupes israéliennes, il faut bien qu’elles se retirent, dans un premier temps, d’un territoire dont on devra, dans l’état des rapports de force actuels, déterminer les limites territoriales concrètes. Il est peu probable que l’on arrive immédiatement au communisme intégral sur le territoire correspondant au Grand Israël ou à la Grande Palestine.

15. « Croire que l’hostilité des "nations" tombera du jour au lendemain serait de la propagande », selon toi. Il ne s’agit pas d’une croyance, mais d’une nécessité objective. Ce que tu prends pour une réalité (« le droit d’un peuple à disposer d’un territoire ») est un combat d’une autre époque, celle de la constitution de l’Etat-nation contre le féodalisme. La période des luttes de libération nationale est close, et, depuis la Commune, la révolution se doit d’être directement sociale. Tu places les « antagonismes entre les peuples, les nations et les Etats » (que la bourgeoisie capitaliste distille et entretient tous les jours) comme ayant une puissance telle qu’ils surpassent l’antagonisme de classe. Si nous devons aujourd’hui manifester dans les rues, ce n’est pas en faveur d’une cause palestinienne ou israélienne, qui sont justement les facteurs de guerre en permanence, mais pour la cause ouvrière, notre cause. La lutte contre la guerre ne peut se faire que sous le drapeau de l’internationalisme. Il ne faut jamais perdre de vue que, dès que la question sociale émerge, les Etats en apparence ennemis se mettent d’accord pour écraser « humainement » la question sociale.

J’ignore ce qu’est une « nécessité objective » pour toi.

A mon avis tu confonds le registre de la volonté (ce que nous souhaitons en tant que révolutionnaires, ce que les travailleurs – quand ils luttent – peuvent vouloir et réaliser) et ce dont ont besoin les sociétés de classe. La « nécessité objective » pour les sociétés de classe, leurs dirigeants (qui ne se limitent pas à la « bourgeoisie capitaliste », sinon cela fait belle lurette que ces sociétés auraient disparu) et le bloc social qu’ils constituent avec une partie des classes dominées est de continuer à vivre et prospérer.

La « nécessité objective » dont tu parles n’est « que » le produit de notre révolte contre l’exploitation, de notre analyse du système capitaliste et de notre hypothèse qu’un autre système fonctionnerait de façon plus juste. Croire qu’un autre système effacerait par magie toutes les contradictions sociales, y compris celles qui préexistaient au capitalisme, et qu’il suffirait de liquider physiquement tous les « méchants » (les bourgeois capitalistes, mais la liste des « suspects habituels » est beaucoup plus longue) correspond à une vision typiquement religieuse.

Répéter des mantras (du type « La lutte contre la guerre ne peut se faire que sous le drapeau de l’internationalisme ») permet de ne pas réfléchir aux obstacles très concrets qui sont sur notre chemin. Affirmer que la période des luttes de libération nationale est close depuis 1870 ne correspond pas à la réalité. Les luttes de libération nationale se sont pleinement développées à partir du premier tiers du XXe siècle, et surtout après la Seconde Guerre mondiale.

16. Vous prétendez que la religion a un rôle de premier plan au Proche et au Moyen-Orient. Pour quelle classe sociale, voilà la question ?

Mentionner l’existence de conflits à dimension religieuse (l’expression « guerre de religions » incluse dans le texte prête à confusion) n’est pas du tout un point de détail quand la plupart des courants sionistes, y compris athées, s’appuient, à un titre ou à un autre, sur la Bible et que la Charte du Hamas revendique la véracité des enseignements du Coran et de la Sunna.

Quand le Conseil français du culte musulman et toutes sortes d’organisations musulmanes appellent à des manifestations tout comme le CRIF, du côté adverse. Quand on chante des chants religieux dans toutes les manifestations « propalestiniennes » en Europe. Ou quand (par « dérision », paraît-il), les Anarchistes contre le mur crient « Alla ouakbar » en Israël.

On est en pleine confusion politique. En France, très concrètement la question de l’islam a commencé par se poser dans les usines dans les années 1980 quand les travailleurs musulmans ont réclamé des salles de prière (par exemple à Simca Poissy en 1982) et que la CGT leur a emboîté le pas et les a accompagnés dans leurs démarches.

Si l’on prend le cas de l’Amérique latine, on voit que l’Eglise catholique a joué un rôle fondamental dans le mouvement ouvrier, dans les syndicats, dans l’organisation des luttes dans les bidonvilles, dans le mouvement des sans-terre, etc. Que cela nous plaise ou non ! Idem dans la plupart des pays dits « arabo-musulmans » où des mouvements politico-religieux comme les Frères musulmans, le Hamas ou le Hezbollah, ont une base de masse.

Il faut donc se demander pourquoi les prolétaires s’intéressent tant à la religion ou à la défense de la nation ; et ne pas se contenter de faire une référence intemporelle à la primauté des facteurs économico-sociaux ou de la lutte des classes.

17. Comme les socialistes du XIXe et du XXe siècle, le préconisaient, les travailleurs juifs et ex-juifs auraient dû s’intégrer dans le mouvement socialiste du pays où ils habitaient (et s’intégrer plus généralement dans ce pays, comme la plupart des gens d’origine juive l’ont toujours fait) et non pas chercher à établir un Etat juif.

Les travailleurs juifs en France, en Allemagne et surtout dans l’est de l’Europe ne se sont pas mobilisés en masse pour le sionisme. La plupart des militants ouvriers (y compris ceux du Bund en Russie d’abord puis en Pologne) ont fait le choix du socialisme pas du sionisme !!!

Quel a été le résultat ? Les sociaux-démocrates et les staliniens (qui en avaient les moyens organisationnels grâce à leurs partis et à l’URSS) n’ont pas jeté toutes leurs forces militantes contre l’extermination des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Les « communistes » (les staliniens), les anarchistes et les trotskystes n’ont pas compris l’importance historique du génocide juif ni pendant la Seconde Guerre mondiale ni surtout dans leurs analyses immédiatement après 1945.

La création de l’Etat d’Israël a eu lieu plus de TROIS ans après ce génocide et ce n’est pas un hasard si une grande partie de ceux qui ont combattu en Palestine les armes à la main contre les armées arabes sortaient des camps de concentration. Et l’Etat d’Israël ne leur a fait aucun cadeau, ils n’ont bénéficié d’aucun traitement de faveur, bien au contraire. Jusqu’au procès Eichman (1963) les gouvernements israéliens (tous travaillistes jusqu’en 1977) ne mettaient pas particulièrement en avant le judéocide et n’avaient guère d’estime pour les Juifs d’Europe centrale qui s’étaient, selon eux, fait tuer « comme des moutons » à l’abattoir.

Reprocher aux Juifs de n’avoir pas voulu « s’intégrer » à cette Europe raciste, antisémite, colonialiste et capitaliste qui a précédé la Seconde Guerre mondiale, est absurde et contraire à la réalité historique.

De toute façon, ce n’était pas aux Juifs de « s’intégrer », c’était au mouvement ouvrier d’ouvrir ses bras aux travailleurs juifs et de les protéger contre les pogroms, les discriminations et l’antisémitisme. Ce qu’il n’a pas fait... Pas plus d’ailleurs que les Etats bourgeois démocratiques européens, ni que les Etats-Unis durant la Seconde Guerre mondiale.

18. Les sionistes ont réussi à créer un Etat, mais qui ose dire qu’ils ont réussi à faire diminuer l’antisémitisme ? C’est tout le contraire : sans l’Etat d’Israël, il y aurait beaucoup moins d’antisémitisme.

Les Juifs ne sont pas responsables de l’antisémitisme. Pas plus que l’Etat d’Israël. Ce sont les antisémites qui sont responsables de leur haine, de leurs pensées et de leurs actes antisémites.

De plus, le but d’Israël n’a jamais été de faire « diminuer l’anti-sémitisme ». Les courants sionistes majoritaires (si l’on écarte Ber Borochov et le Paole Zion qui souhaitaient une société et un Etat juif indépendants pour qu’enfin une lutte de classe claire éclate entre patrons et ouvriers juifs et que l’on arrive ainsi au socialisme) partaient d’un point de vue profondément pessimiste sur la permanence de l’antisémitisme, d’un bilan historique négatif de l’histoire du peuple ou plutôt des peuples juifs. Leur objectif affiché était et est encore de défendre militairement les Juifs, pas de convaincre les méchants antisémites.

Quant à affirmer que, sans l’Etat d’Israël, il y aurait « moins d’antisémitisme », c’est oublier que le génocide juif a eu lieu avant 1948. Quelque chose de pire que le judéocide et l’assassinat de 6 millions de personnes peut-il désormais arriver aux Juifs ?

Les différentes formes de sionisme sont effectivement le produit d’une vue nationale-identitaire égoïste, étriquée, réactionnaire à tous les points de vue et qui nourrit la haine nationale et religieuse dans le monde arabo-musulman. Si la haine nationale est nouvelle, la haine religieuse est pluriséculaire.

Cette haine religieuse ne date pas de 1948. Le statut des dhimmi dans l’islam, les citations antijuives du Coran qui sont reprises dans la Charte du Hamas ont 13 siècles d’existence. Même si jamais les Juifs n’ont été persécutés dans le monde arabo-musulman comme ils l’ont été dans le monde chrétien, les Juifs étaient considérés comme des êtres juridiquement, socialement, religieusement et humainement inférieurs .

L’antijudaïsme religieux musulman a préparé l’antisémitisme moderne qui s’est implanté dans le monde musulman à partir des années 30 et s’est bien sûr développé après 1948 avec la création d’Israël.

A ce moment-là la haine religieuse pluriséculaire, la haine raciale (introduite par la propagande nazie dans le monde arabo-musulman) et la haine nationale contre Israël ont formé le cocktail explosif que nous connaissons désormais. Mais les deux premiers éléments de ce cocktail mortifère sont antérieurs à la création de l’Etat d’Israël.

Il est évident que la création d’Israël n’aide pas les antisémites à devenir plus tolérants vis-à-vis des Juifs, et n’aide pas non plus les musulmans à devenir plus tolérants vis-à-vis des juifs. Mais les uns comme les autres sont les premiers responsables de leurs préjugés, ou de leurs actes.

Un dernier exemple le montre bien, celui de la Pologne. L’antisémitisme y perdure alors que c’est le pays d’Europe où le plus de Juifs (3 millions) ont été exterminés et que la communauté juive y est aujourd’hui totalement groupusculaire. Il n’y a donc aucun lien mécanique entre la présence de Juifs, la taille d’une communauté juive dans un pays et la virulence de l’antisémitisme .

Si des militants socialistes commencent à penser que ce sont les Juifs (ou les sionistes, ou Israël) les premiers responsables de l’antisémitisme, on comprend mieux pourquoi et comment le judéocide a pu avoir lieu. Avec de tels « amis » et de tels arguments (« Vous êtes responsables de l’antisémitisme »), les Juifs et les juifs ont intérêt à ne compter que sur eux-mêmes et surtout pas sur de tels socialistes !

19. Ni patrie, ni frontières adopte une position totalement pro-sioniste, c’est-à-dire pour une « patrie » juive.

Comme le disait Lénine au sujet du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le droit au divorce n’équivaut pas à l’obligation de divorcer. Le droit démocratique de former un peuple avec des droits à l’autonomie culturelle et territoriale (comme le défendait le Bund dans le mouvement ouvrier russe puis polonais contre le sionisme) ou à l’indépendance nationale est un droit démocratique comme d’autres.

Il n’appartient ni à un individu, ni à un parti ni à un Etat, quel qu’il soit, de refuser ce droit. Par contre, nous devons en souligner les limites, les impasses, d’un point de vue socialiste, révolutionnaire. Et proposer une solution plus globale. Mais nous ne pouvons nous contenter d’anathèmes généraux contre le sionisme, tout en soutenant le nationalisme palestinien, arabe, ou autre.

20. Israël commet un génocide en Palestine et vous pinaillez sur les mots en parlant de massacres.

Etablir des différences entre un massacre et un génocide est tout aussi important que de faire la différence entre une dictature militaire et un régime fasciste. Et ce n’est pas embellir Pétain ou Pinochet que de dire qu’ils ne dirigeaient pas des régimes fascistes. Bien sûr, cela ne change rien au sort, et souvent rien non plus au nombre, de leurs victimes.

Dans le cas du Rwanda, toute une discussion a eu lieu pour savoir s’il y avait eu un « double génocide », ou un génocide d’un côté, et des massacres de masse de l’autre. Et ceux qui parlaient d’un « double génocide » avaient des intentions fort peu louables. Cette discussion n’est donc pas académique. Il s’agit de ne pas rester au niveau de l’indignation morale (le génocide – et en particulier celui des Juifs – étant considéré comme le Mal Absolu), mais de procéder à des analyses politiques différenciées pour définir ensuite une stratégie appropriée.

Si effectivement l’armée israélienne est en train de commettre un génocide à Gaza ou en Palestine, alors il faut être clair : les conscrits israéliens doivent non seulement déserter mais s’engager immédiatement dans les troupes du Hamas. C’est cela qu’impliquerait concrètement lutter contre un génocide en Palestine, certainement pas faire une gentille petite manif autorisée par l’Etat « génocidaire » à Tel Aviv. Les Anarchistes contre le Mur et Michel Warshawski parlent peut-être de « génocide » dans leurs textes, mais ils ne mènent pas une lutte armée contre les prétendus « génocideurs » ; c’est donc bien qu’ils font la différence sur le terrain (même s’ils ne la font pas dans leurs écrits) entre une armée dans laquelle, ou face à laquelle, on peut encore espérer faire un travail politique et une armée menant un génocide.

Idem pendant la guerre d’Algérie pour les soldats français. Il était absurde de chercher à mener un travail politique dans l’armée si l’on pensait qu’il s’agissait d’une armée génocidaire. Il fallait rejoindre la lutte armée du FLN, tuer les génocideurs et… discuter ensuite. Notre « pinaillage » a donc des conséquences non négligeables qu’explicite en partie l’article de Will Barnes dans ce même numéro.

21. L’expérience de la Seconde Guerre mondiale a gagné beaucoup d’adhérents à la cause sioniste.

Pour les Juifs et les juifs la Seconde Guerre mondiale n’est pas une simple « expérience ». C’est un génocide qui a vu disparaître 6 millions de juifs (religieux) et de Juifs (appartenant aux peuples juifs). C’est une question de vie ou de mort, la question la plus importante pour un être humain.

C’est la guerre mondiale qui a sapé les bases économiques et sociales qui permettaient l’existence de Juifs non sionistes et qui les a, avec le nazisme et le stalinisme, éliminés physiquement.

22. La création d’Israël en tant que « patrie juive » n’était pas la solution aux problèmes des travailleurs d’origine juive.

Du point de vue du socialisme, sans aucun doute. Du point de vue de l’autodéfense dans le cadre du système capitaliste tel qu’il est, personne pour le moment n’a trouvé de meilleure solution que de disposer de milices armées, de soldats, voire d’un Etat, pour se défendre contre un génocide.

Nous défendons un autre programme (le socialisme), nous prônons d’autres méthodes (la lutte des classes), mais nous devons tenir compte de notre isolement. La critique que tu exprimes ne peut être comprise que par une personne déjà convaincue qu’il faut une révolution sociale et qui serait prête à organiser des milices armées contre tous les Etats bourgeois et tous les mouvements nationalistes ou religieux.

23. L’intégration des Juifs se poursuit pourtant dans cette société. Ils n’ont donc nullement besoin d’un Etat spécifique.

De notre point de vue, communiste, les individus – juifs ou pas – n’ont nullement besoin d’Etats. Mais, sous le capitalisme, dans la situation actuelle, qui mène « l’intégration » ? L’Etat bourgeois. En France, il s’agit d’ailleurs beaucoup plus d’un processus d’assimilation que d’une intégration.

En clair, l’Etat demande à une personne dont les parents et les grands-parents ne sont pas nés en France de rompre tout lien avec la culture, la religion, etc., de sa famille et d’adopter la religion républicaine. D’oublier sa couleur de peau (ce qu’aucun Français « blanc » n’oublie pourtant de lui faire remarquer), son nom (idem) et la religion de ses parents ou grands-parents (idem).

Pour ce qui concerne spécifiquement les Juifs européens, religieux ou pas, entre la fin du XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale, leur tendance a toujours été plus à l’assimilation qu’à la constitution d’une communauté fermée gardant ses particularités culturelles ou religieuses. Et même depuis 1945, les Juifs religieux (une minorité) font de plus en plus de mariages « mixtes ».

Les grands bourgeois et petits bourgeois français juifs, bien intégrés ou assimilés, étaient hostiles à l’arrivée des réfugiés juifs prolétaires qui fuyaient la misère, le fascisme, le nazisme ou les dictatures d’Europe centrale avant-guerre. De même, une fraction de chaque génération d’immigrés en France a tendance à rejeter les vagues plus récentes ou au minimum à s’en démarquer vigoureusement pour être « acceptée » par les Franco-Gaulois.

24. La plupart des juifs (et désormais un nombre croissant de musulmans) s’intègrent dans les sociétés et l’ont toujours fait.

On peut changer de religion, changer de nom, mais on n’est jamais à l’abri des persécutions religieuses, « raciales » ou « ethniques », comme en témoigne tout l’arsenal des lois antisémites en France sous l’Occupation, qui étaient même plus sévères qu’en Allemagne.

Cette épée de Damoclès oscille sans cesse au-dessus de ta tête si tu n’es pas un « autochtone » en Europe. Si tu es juif, issu d’une famille vivant depuis quelques siècles en Occident. Si tu es musulman depuis quelques décennies en Europe. Si tu viens d’Asie, d’Amérique latine ou d’Afrique. L’« intégration » dont tu parles (ou l’assimilation que souhaitent les Etats bourgeois) risque d’être remise en cause à tout moment dans ce monde capitaliste. Cette situation toujours fragile pour les « allochtones » est une des raisons objectives qui permet aux mouvements identitaires de perdurer, voire de prospérer, dans les communautés minoritaires. Les bonnes intentions et les proclamations anationalistes ne suffisent pas.

25. On trouve des juifs et des ex-juifs dans tous les partis politiques.

Un « ex-juif » (avec une minuscule) est quelqu’un qui rejette sa religion, ce qui est parfaitement possible. Par contre, il est difficile pour quelqu’un d’être un ex-Juif (avec une majuscule), si l’on admet qu’il existe un ou plutôt des peuples juifs. Il se trouvera toujours un bureaucrate raciste pour remonter dans sa généalogie. En tout cas, c’est l’expérience qu’ont eue les Juifs dans le monde capitaliste occidental et dans les pays arabo-musulmans. On peut comprendre leur méfiance et leur inquiétude, sentiments bien sûr manipulés par les médias communautaires juifs et par les courants politiques sionistes ou pro-israéliens. Comprendre ces sentiments suppose de leur opposer des propositions concrètes.

26. Mieux vaut suivre et défendre le choix de ceux qui ont choisi l’intégration.

Obama peut dire qu’il est un Américain « post-racial ». N’empêche que 98% des Noirs américains (toutes classes confondues) ont voté pour lui contre seulement 25 % des ouvriers blancs américains. Nier sa couleur de peau, nier ses origines géographiques, nier la religion ou la culture de ses parents ou grands-parents, n’a guère de sens dans un monde ou une société qui valorise la couleur de peau, les origines nationales, ethniques, religieuses, etc. Il n’y a aucune raison d’avoir honte de sa couleur de peau, de l’origine nationale de ses parents ou de la religion ou de la culture de ses grands-parents. Un être humain a plusieurs identités : de classe, sexuelle, familiale, nationale, religieuse ou athée, culturelle, etc.

Si l’on veut taire ses origines, les autres, eux, avec leurs préjugés et leurs actes hostiles te les rappellent toujours très bruyamment !

Donc si notre idéal reste un monde sans patrie ni frontières, nous militons aussi dans le monde réel et devons tenir compte des préjugés, des passions et des haines des personnes que nous côtoyons tous les jours. Il nous est impossible d’ignorer les origines d’autrui. Nul ne peut prétendre être seulement un « être humain » sans langue spécifique, ni couleur de peau, ni sexe, ni nationalité, ni... toutes sortes d’autres déterminations culturelles et sociales. Les êtres humains « purs » n’existent que dans le royaume de la fiction ou de la propagande.

27. Israël n’est qu’un pion des Etats-Unis.

Le Hamas est lui aussi un pion dans le Grand Jeu qui se déroule au Moyen-Orient, et pas seulement un mouvement de libération nationale qui aurait une base populaire. Ce n’est pas un hasard si Khaled Mechal vit et dirige le mouvement à partir de la Syrie. Ce n’est pas un hasard si l’Iran finance ce mouvement : c’est parce qu’il veut jouer un rôle dans la région.

Il faut aussi rappeler qu’Israël a été béni au départ par les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne et l’URSS. Et que les armées arabes auraient écrasé les troupes « sionistes » en 1948 sans l’aide militaire décisive de l’URSS. Signalons que la guerre d’octobre 1956 a été menée par Israël contre l’avis des Etats-Unis (à l’époque ces derniers soutenaient Nasser), mais avec le soutien militaire de la France de Guy Mollet et la Grande-Bretagne d’Anthony Eden. Les Etats-Unis ne deviendront véritablement « pro-israéliens » que sous Kennedy.

28. Il faut soutenir le Hamas comme il fallait soutenir le FLN pendant la guerre d’Algérie.

Le Hamas au départ a été soutenu en sous-main par Israël contre l’OLP... Il est donc assez cocasse de la présenter comme un mouvement indépendantiste pur et dur. Puis il est devenu le bras armé de la Syrie et de l’Iran. La comparaison avec le FLN est critiquable, car à l’époque les liens financiers et géopolitiques du FLN avec d’autres Etats étaient sans commune mesure avec ceux du Hamas aujourd’hui et avec le rôle géopolitique de ce mouvement qui semble lui-même divisé en plusieurs tendances.

Refuser de tenir le langage de la lutte des classes, refuser de mentionner qu’il existe une classe ouvrière israélienne, qu’il existe des classes ouvrières dans tous les pays arabo-musulmans c’est mettre son drapeau dans sa poche. C’est ce que font tous ceux qui n’ont que le mot « peuple » à la bouche.

Il suffit de lire les textes des femmes palestiniennes reproduits dans la compil’de notre revue : Islam, islamisme, islamophobie. Ecrits dans les années 90, ils décrivent précisément comment le Hamas a progressivement contrôlé le quotidien des Palestiniens et surtout des Palestiniennes. Et à l’époque le Parti de la Résistance islamique n’avait pas encore le pouvoir à Gaza !

Seuls les « gauchistes » occidentaux croient que le Hamas va « libérer » la Palestine. Il n’est bien sûr pas question de soutenir les actions de l’armée israélienne, il faut évidemment les dénoncer, mais nous ne pouvons pas nous payer de mots : prétendre que l’on soutient le peuple palestinien quand on soutient le Hamas est une fumisterie.

Souhaiter le départ des troupes israéliennes de la bande de Gaza et des Territoires occupés, c’est une chose. Soutenir le Hamas c’en est une autre.

Y.C.

***

LETTRE D’UN LECTEUR

Cher camarade,

Je viens de lire avec attention ton texte "Questions-réponses sur le sionisme, Israël et le soutien au « peuple palestinien »" et j’y ai révélé une erreur. En effet, tu dis que : les "Druzes (...) sont des Arabes musulmans." Et bien non, si les Druzes sont bien arabes linguistiquement, ils ne sont pas musulmans.

Comme tu le sais, la base de l’Islam est résumée dans la profession de foi qui ne reconnaît qu’un seul Dieu et que Mohammed est son prophète, et même le dernier prophète. Au courant du moyen âge, un chef féodal de la région "nord d’Israël / Liban / Syrie" actuelle s’est proclamé nouvel envoyé de Dieu et a ainsi créé la religion druze. Ce n’est donc pas une tendance ou une secte au sein de l’Islam, mais bien une rupture avec l’Islam. Les druzes ne se considèrent pas comme musulmans et les musulmans ne voient pas les druzes comme des musulmans. En Israël d’ailleurs, où bien des questions comme le mariage, le divorce et le statut personnel sont régis par des tribunaux religieux, les druzes ne dépendent pas des tribunaux de la charia mais de leurs tribunaux propres.

Linguistiquement, comme je l’ai dit, les druzes sont incontestablement arabes. Mais il y a en Israël deux catégories de druzes.

- Les druzes de nationalité israélienne : malgré leur langue maternelle, ils sont considérés par l’Etat comme constituant une minorité ni juive ni arabe, et bon nombre de ces druzes ne se reconnaissent pas comme arabes. C’est d’ailleurs pour cela (reconnus comme minorité non-arabe) que les druzes font leur service militaire dans Tsahal, contrairement aux arabes israéliens chrétiens et musulmans (sauf s’ils sont volontaires).

- Par contre, il y a aussi en Israël des Druzes du Golan qui, eux, n’ont pas la nationalité israélienne et qui eux se définissent le plus souvent comme arabes.

Je sais c’est un peu compliqué.

En fait, tu cites l’exemple des Druzes pour t’interroger si on peut parler d’apartheid pour Israël.

En fait si apartheid il y a, ce n’est pas tant entre juifs et arabes qu’entre israéliens et palestiniens. Incontestablement, les arabes israéliens subissent des discriminations et du racisme en Israël, mais pas d’apartheid. Officiellement et formellement, les arabes israéliens sont des citoyens d’Israël, ils ont le droit de vote, d’être élus (il y a des arabes à la Knesset), celui de se déplacer librement dans le pays, et aucune loi n’interdit les couples mixtes judéo-arabes (ce qui était le cas en Afrique du Sud et dans le Sud ségrégationniste des USA entre noirs et blancs).

Là où on peut parler d’apartheid c’est entre citoyens israéliens et citoyens palestiniens. Avoir des papiers palestiniens rend très difficile l’accès aux villes d’Israël et même à Jérusalem, il y a des routes réservées aux israéliens et interdites aux Palestiniens en Cisjordanie, le "mur de séparation", etc. bref je crois que dans ce cas il est possible de parler d’apartheid. D’ailleurs, et à part pour les colons, les juifs d’Israël ont interdiction "pour raisons de sécurité" de se rendre dans les villes palestiniennes de la part des autorités israéliennes.

Voilà

A +

Pascal