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Quelques remarques sur « Anarchisme, insurrections et insurrectionnisme »

vendredi 9 octobre 2009, par Yves

José Antonio Gutiérrez D.

(...) Je crois que les critiques du camarade Black, fondamentalement exactes sur un certain nombre de points, ont néanmoins un caractère purement formel. Son article s’attaque au « livre de recettes » des insurrectionnistes, mais pas à leur « catéchisme ». Black dirige ses critiques contre certaines pratiques que les insurrectionnistes pourraient très bien faire défendre – ou renier. Mais il ne s’attaque pas aux conceptions politiques qui sous-tendent et façonnent leurs positions et le schéma organisationnel auquel ils ont recours – contrairement au camarade Black, je ne pense pas que nos différences résident seulement dans la question de l’organisation. En fait, ces questions d’organisation reflètent des divergences politiques fondamentales. Il faut donc entreprendre une critique interne et pas seulement une critique formelle de l’insurrectionnisme.

Pour comprendre la racine des conceptions politiques de l’insurrectionnisme – conceptions fondamentalement erronées, à mon avis –, nous devons tenir compte du fait qu’elles sont le produit d’un certain moment historique, ce qui ne peut être considéré comme une simple coïncidence. Toute idée politique est la fille de son époque.

Deuxièmement, bon nombre de ces conceptions politiques sont partagées par une grande partie de la gauche, au-delà de l’anarchisme. L’insurrectionnisme est une réponse particulière à certains problèmes qui ne sont nullement le seul héritage de l’anarchisme, mais qui s’expriment dans une vaste gamme de courants politiques.

Cette perspective est primordiale, en particulier au Chili, où une génération s’est mise à parler le langage de l’insurrectionnisme après s’être éloignée du « lautarismo » pour se rapprocher de l’anarchisme. Bien que ses idées politiques aient en partie changé, c’est cette quintessence « insurrectionniste » qui a fourni une continuité à cette génération qui a modifié, dans une certaine mesure, son esthétique, mais pas son discours.

Le contexte politique de la naissance de l’insurrectionnisme

Au cours des vingt dernières années, l’insurrectionnisme a souvent été présenté comme un nouveau courant anarchiste. Or, il faut souligner que, à différentes périodes historiques (et sous divers drapeaux – marxiste, républicain et anarchiste), sont déjà apparus des mouvements qui partageaient certaines caractéristiques fondamentales avec l’insurrectionnisme :

- le rejet, dans la pratique, de tout type d’organisation qui se projette dans le temps (ce que les insurrectionnistes appellent les « organisations formelles »),

- le rejet de tout travail politique systématique et méthodique,

- le mépris pour la lutte des exploités en faveur de réformes et de la création d’organisations de masse.

Cette attitude a généralement pour contrepartie le volontarisme, le maximalisme, une approche essentiellement affective de la politique, un certain sentiment d’urgence, l’impatience et l’immédia-tisme [1].

Pour que ce type de tendances apparaissent dans le milieu anarchiste il a fallu des conditions historiques très particulières, c’est-à-dire la combinaison entre un niveau élevé de répression étatique et un faible niveau des luttes populaires. Cette combinaison de facteurs a toujours constitué un terrain historiquement fertile pour les tendances insurrectionnistes au sein de l’anarchisme.

Sa première manifestation a été la « propagande par le fait », née à la suite de la répression de la Commune de Paris. Ensuite, nous avons eu le terrorisme en Russie au cours de la répression qui a suivi la révolution de 1905, et aussi l’illégalisme en France, juste avant la Première Guerre mondiale. En Argentine, ces tendances ont fleuri à la fin des années 20 et durant les années 30, années marquées par une répression féroce et l’affaiblissement du puissant mouvement ouvrier local – cela a été une phase désespérée, bien que héroïque, d’un mouvement en décadence.

Ensuite, nous avons eu l’Italie et la Grèce au début des années 60, décennie de l’après-guerre durant laquelle le mouvement populaire fut probablement à son niveau le plus bas et où la défaite de la gauche anti-fasciste, écrasée par le stalinisme, a été ressentie avec tout son poids. En Espagne, l’expérience du MIL s’est développée au cours des années 1970, quand il était clair pour tous que le régime de Franco allait mourir de « mort naturelle » et que la transition, fondée sur l’exclusion des éléments révolutionnaires, était en marche.

Même lorsque le camarade Black évoque l’émergence de l’insurrectionnisme dans le monde anglophone, le fait que ce courant soit apparu précisément dans les années 1980 n’est pas un point de détail : ce sont les années durant lesquelles la lutte de classe dans son ensemble atteignit un niveau très faible et qui virent l’essor des néo-conservateurs, grâce à Thatcher en Angleterre et à la « Reaganomics » aux États-Unis.

Au Chili, l’expérience de la MJL (Lautaro) est le référent direct qui donne un certain sens de la tradition aux groupes locaux ayant certaines caractéristiques insurrectionnistes. Dans ce pays d’Amérique latine, le « lautarismo » date de la fin des années 80, lorsque le sort du mouvement populaire qui avait grandi dans la lutte contre la dictature avait déjà été décidé. Ce même mouvement populaire qui avait eu recours sans rougir à « tous les moyens de lutte », et qui était, à ce stade, épuisé, sur son déclin, et qui, en fin de compte, se trouva et se trouve encore bloqué par les institutions démocratiques, incapable jusqu’ici de lutter avec la force dont il avait fait preuve sous la tyrannie de Pinochet.

Lorsque le niveau de lutte du mouvement populaire est très bas, il y a habituellement un sentiment croissant d’isolement du mouvement révolutionnaire par rapport aux masses, ce qui conduit souvent à une perte de la confiance dans les organisations de masse de la population et, en fait, dans les exploités eux-mêmes. Ce manque de confiance se dissimule souvent sous un jargon extrêmement abtrait à propos d’un prolétariat dont l’existence ne se matérialiserait pas, à l’exception de quelques actes spontanés de révolte. Ce manque de confiance ne s’exprime pas seulement sous la forme d’une dénonciation de certaines tendances bureaucratiques, réformistes ou favorables aux compromis, tendances hégémoniques dans les organisations populaires. Si nous partageons cette critique avec ces militants, nous n’avons pas du tout la même vision de la nature et de la raison d’être de ces organisations.

De plus, les moments où la lutte populaire atteint un niveau particulièrement bas succèdent généralement à des périodes où l’affrontement de classe a atteint un niveau élevé, de sorte que les militants ont toujours en tête les souvenirs des « journées des barricades ». Ces moments sont congelés dans l’esprit des militants et ils tentent souvent de les faire revivre en déployant beaucoup d’efforts, par le seul exercice de la volonté, en lançant des actions censées « réveiller les masses »... La plupart du temps, ces actions ont l’effet inverse de celui qu’ils attendent et se terminent, contre la volonté de leurs auteurs, par l’accroissement de la répression.

Ces courants se caractérisent par deux positions fondementales : la condamnation des organisations populaires et un sentiment d’urgence de l’action. (Ce sentiment incite à ne pas réfléchir à l’impact de l’action sur la conscience des exploités et, généralement, aboutit à des formes extrêmes d’action d’avant-garde, même si en théorie ces partisans rejettent le concept d’avant-garde.) Ces deux caractéristiques tendent à accentuer encore davantage l’isolement initial, ce qui facilite finalement la tâche des organes de répression et l’anéantissement de toute opposition au système.

La transformation de circonstances exceptionnelles

en règles générales

Lorsque la lutte des classes atteint un niveau élevé, ce sont les moments les plus pertinents de celle-ci. Toutefois, ce sont des moments exceptionnels dans l’histoire, des moments charnières qui débouchent sur de nouvelles solutions révolutionnaires et radicales pour sortir de la crise du vieux monde. Par nature, la lutte des classes connaît des moments de confrontation ouverte et violente et d’autres où les affrontements sont rares – c’est pourquoi une organisation révolutionnaire se doit d’avoir une vision stratégique.

Il est fréquent que des militants de gauche transforment des moments éphémères (par définition) de la lutte des classes en règles générales : par exemple, c’est ainsi que la social-démocratie s’est consolidée au moment de la faiblesse des luttes après la Commune de Paris, en renonçant à la révolution et en mettant en avant une stratégie de réforme par étapes. Pour les sociaux-démocrates, les périodes de faibles confrontations constituaient la règle historique –telle est la principale raison de leur opportunisme.

Mais il existe aussi ceux qui adoptent l’attitude inverse, et ont fait des moments les plus intenses de la lutte des classes une règle générale : les groupes partisans du communisme des conseils en sont un bon exemple. Leur stratégie de formation des conseils ouvriers est fondée sur l’expérience des révolutions européennes dans les années 1920 ; elle ne laisse aucune place à la lutte pour les réformes – seulement à un programme du tout ou rien.

Cela conduit au pôle opposé de l’opportunisme, le maximalisme, qui ne pose pas de problème en période révolutionnaire, mais qui, dans les moments de faible intensité de la lutte des classes, conduit à l’isolement et limite le mouvement révolutionnaire à n’être qu’une secte, sans doute pleine de dévotion, mais qui ne joue aucun rôle décisif dans les organisations populaires. Les versions les plus dogmatiques de ce courant sont incapables d’apprécier le potentiel révolutionnaire des expériences qui ne s’adaptent pas à leur schéma.

Comme nous l’avons déjà dit, l’insurrectionnisme a également tendance à faire de certains moments intenses de la lutte des classes une règle générale. La pratique exclusive, hors de leur contexte, de formes d’action plus appropriées à des moments de confrontation ouverte, au détriment d’autres formes de lutte, illustre, selon nous, cette tendance à congeler des moments historiques. Et cette attitude peut avoir des conséquences néfastes.

Les mouvements révolutionnaires doivent apprendre à être flexibles, à s’adapter aux circonstances nouvelles, sans perdre de vue leurs positions et leurs principes fondamentaux. Nous devons rejeter le dogmatisme, non seulement en théorie, mais aussi sur le plan tactique. [2] (...)

Le camarade Black exprime correctement son désaccord avec le chantage pratiqué par les insurrectionnistes : en effet, pour ces derniers, toute critique de leurs actions équivaut à soutenir l’État et la répression qui les frappe. Personne n’est à l’abri de la critique révolutionnaire, et encore moins les révolutionnaires eux-mêmes. Il n’est ni légitime ni honnête d’affirmer que celui qui critique une action stupide « resserre la camisole de force », justifie la répression, se place aux côtés de l’Etat, ou est un lâche.

Mais il est aussi important de préciser qu’une ligne claire, sans équivoque, sépare la critique de gauche de la critique de droite. Si nous ne sommes pas obligés d’accepter tout ce que font les autres organisations, ni de rester silencieux face à des actions que nous considérons stupides et erronées, nous devons également être conscients que nos critiques peuvent être utilisées par l’ennemi de classe si elles ne sont pas clairement formulées, et surtout si nous ne faisons pas de distinction, entre, d’un côté, ceux que nous combattons (l’Etat, le Capital) et, de l’autre, des camarades avec qui nous pouvons avoir des divergences politiques, peu importe leur profondeur, mais qui ne sont pas pour autant nos ennemis.

Le problème n’est donc pas la critique, mais la façon dont cette critique est formulée. Nous ne voulons pas que notre critique devienne un argument pour justifier la répression de l’ennemi et qui lui soit favorable. N’oublions pas que ce système recherche toujours des germes de division et la moindre occasion pour attaquer les dissidents.

Mais il n’y a pas que les critiques contre l’insurrectionnisme qui peuvent être utilisées par l’État et ses forces répressives ; en fait, la critique formulée par les insurrectionnistes peut représenter une manne pour l’État et justifier la répression. Un exemple pathétique l’illustre : la déclaration publiée par la Coordination anarchiste informelle du Mexique face aux événements de Oaxaca (« Solidarité directe avec les opprimés et les exploités de Oaxaca », 16 novembre 2006). La majeure partie de cette déclaration publique est dirigée contre l’APPO, le CIPO-RFM et d’autres organisations populaires qui étaient en lutte directe contre l’État et le Capital. Il ne s’agissait pas vraiment d’une question de théorie, mais de la quintessence de la lutte des classes. Mais ces militants ont préféré dépenser leur énergie pour critiquer le mouvement de Oaxaca, de façon malhonnête et, pire encore, en recourant partiellement aux mêmes arguments que les médias d’Etat. Cette critique est non seulement réactionnaire, mais aussi inopportune, car elle est apparue au moment même où les camarades avaient le plus besoin de notre solidarité et quand la répression avait atteint son point le plus haut.

Cette attitude contrastait remarquablement avec celle du Commando magoniste de libération (Tendance révolutionnaire démocratique - Armée du peuple). Ce groupe a su à quel moment il fallait garder un profil bas, comment respecter les différentes tactiques de lutte décidées par les manifestants à Oaxaca ; il était parfaitement conscient que non seulement nos critiques mais aussi nos actions irresponsables peuvent être utiles au système. Dans une déclaration publique le 27 novembre 2006 ils ont ainsi déclaré : « Jusqu’à présent, nous sommes restés dans l’expectative et en alerte afin d’éviter que la répression se déchaîne contre le mouvement populaire rassemblé autour de l’APPO en prenant prétexte de la lutte révolutionnaire armée, mais la brutalité des forces gouvernementales fédérales et nationales néo-libérales nous force à faire entendre notre voix et à faire usage de nos armes, afin de contenir et de dissuader l’offensive néolibérale qu’aucune organisation révolutionnaire ne doit pas ni ne peut tolérer. »

En définitive, le danger pour nos actions d’être utilisées en faveur du système (tout comme nos divergences peuvent l’être) doit être sérieusement envisagé, mais semble être absolument sous-estimé, ou pire ignoré par les insurrectionnistes. Il s’agit d’une omission grave, car nous savons, grâce à l’expérience historique, comment le système a utilisé le rôle des agents provocateurs et certaines actions stupides pour justifier une répression excessive et isoler le mouvement révolutionnaire des masses. L’histoire est pleine d’exemples, comme ceux illustrés par Victor Serge dans Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression (1925) sur les provocateurs au service du tsar dans la Russie après 1905 (ce document remarquable n’a pu être écrit que grâce aux documents saisis après la révolution de 1917 dans les dossiers de l’Okhrana, la police politique russe). Alexander Skirda dans son livre Autonomie individuelle et force collective, Les anarchistes et l’organisation de Proudhon à nos jours, cite aussi de nombreux exemples pris dans les fichiers de la police française et qui illustrent le rôle des provocateurs parmi les groupes anarchistes terroristes, de 1880 à la fin du XXe siècle. Provocateurs et actions insensées ont souvent nui aux mouvements de gauche et anarchistes. Mais il y a quelque chose d’encore plus dangereux que les actions des provocateurs eux-mêmes : les actions irresponsables ou inopportunes de camarades sincères, mais qui commettent de graves erreurs pratiques ou n’ont aucun objectif clair à atteindre.

Par conséquent, nous ne pouvons pas taire notre critique, de même que ceux qui sont en désaccord avec nous ont le droit de nous critiquer. Je dis qu’il s’agit d’un devoir, car les critiques fraternelles et constructives, tout en étant énergiques, sont nécessaires pour développer un mouvement sain et chercher à améliorer notre pratique dans notre quête de la route vers la liberté. Il suffit de se demander quand, comment et où il convient de formuler ces critiques, afin qu’elles renforcent le mouvement au lieu de l’affaiblir. Il en va de même de l’action elle-même.

Pour conclure...

Il est, à mon avis, utile de débattre aujourd’hui de l’insurrectionnisme, mais pas en raison de sa critique des organisations autoritaires, de la gauche, ou même du mouvement anarchiste. Cette discussion est utile parce qu’elle attire notre attention sur quelques-unes des faiblesses les plus importantes du mouvement libertaire. Il est le miroir de nos erreurs historiques et de nos insuffisances. Beaucoup de camarades qui prennent prudemment leur distance vis-à-vis de l’insurrectionnisme seraient surpris de découvrir qu’ils partagent néanmoins un certain nombre de ses fondements politiques, et certaines de ses faiblesses même s’ils sont en désaccord avec ses résultats finaux. Il me semble que l’insurrectionnisme n’est pas, comme beaucoup de camarades veulent nous le faire croire, un produit bizarre de la confusion idéologique des trois dernières décennies. Il a été, en revanche, l’expression de tendances qui ont émergé à différents moments dans l’histoire, face à certaines circonstances d’une nature très particulière, et son expression a été possible en raison de l’existence de graves failles dans notre politique et en raison de ce que nous pensons être des conceptions fausses. Ces idées fausses ne sont pas nouvelles et ne se limitent pas à l’insurrectionnisme, elles sont beaucoup plus répandues dans les rangs de notre mouvement que nous le pensons.

Pour résumer, je dirai que l’insurrectionnisme a été incubé, nourri, élevé et mis au point à l’ombre des erreurs du mouvement anarchiste (hypothèse valable aussi pour d’autres versions gauchistes d’un certain « insurrectionnisme »), et que son expression consciente, en tant que tendance réelle au cours des dernières années, nous donne l’occasion de débattre de sa politique et, par conséquent, d’aller de l’avant.

José Antonio Gutiérrez D.,

10 décembre 2006

[1] Ni la participation enthousiaste à des insurrections, ni la lutte armée ne représentent des éléments distinctifs de l’insurrectionnisme par rapport à d’autres courants politiques, y compris anarchistes.

[2] Récemment, un article de Wayne Price, de la NEFAC, « Firmness in Principles, Flexibility in Tactics (Fermeté dans les principes, souplesse dans la tactique) » éclaire un peu cette question : http://www.theanarchistlibrary.org/anarchist-responses-when-elected-governments-are-overturned

(Traduit par Ni patrie ni frontières)