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L’anti-impérialisme réactionnaire et ses conséquences néfastes

mercredi 4 novembre 2009, par Yves

Les deux textes ci-dessous ont été écrits en 2002 et 2009 par des militants de l’Alliance for Workers Liberty pour critiquer les positions du Socialist Workers Party, une organisation trotskyste britannique regroupant environ 3000 membres (7500 selon ses dires). Au-delà des polémiques et rivalités entre ces deux groupes qui ne nous intéressent pas ici, ces deux textes s’attaquent à une idéologie internationalement très répandue, et qui sévit y compris en France : ce que l’AWL appelle « l’anti-impérialisme réactionnaire ». Comme peu de gens de gauche ou d’extrême gauche réfléchissent aux ambiguïtés de leurs propres positions « anti-impérialistes » et que les seules critiques viennent du camp réactionnaire, il nous a semble utile de traduire ces textes, malgré nos désaccords avec telle ou telle formulation. Les positions récentes de Marianne ou de L’Humanité, ou le silence embarrassé de nombreux intellectuels de gauche et d’extrême gauche face aux manifestations de masse en Iran puis à la répression contre les étudiants et les ouvriers nous ont encore une fois montré les conséquences pratiques réactionnaires d’une certaine forme d’anti-impérialisme .

(Ni patrie, ni frontières n° 27/28/29 octobre 2009)


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La gauche et l’« anti-impérialisme réactionnaire » : la théorie de l’adaptation

(mars 2002)

Dans le roman de Manuel Puig Le Baiser de la Femme Araignée, deux hommes s’affrontent dans une cellule de prison, quelque part en Amérique du Sud. L’un est un homosexuel fasciné par les films d’amour, l’autre, un révolutionnaire, un guérillero.

Ce livre s’intéresse à la question de la nature de la libération ; Valentin, le militant politique, apprend que Molina, son compagnon de cellule, pour lequel il n’a d’abord que du mépris, mérite la liberté et le respect. Valentin est un « terroriste », un membre d’une organisation de guérilla, ce qui n’est pas rare dans l’Amérique latine des années 1960 et 70, influencée par la révolution cubaine et Che Guevara.

Les méthodes de ces guérilleros, que ce soit en milieu urbain ou rural [ce que l’on appelait la théorie du « foco », popularisée en France dans un livre, Révolution dans la révolution, écrit par… Régis Debray, NdT ), se sont révélées désastreuses, provoquant la répression et causant la mort de nombreux militants révolutionnaires. Mais leur « discours » défendait la liberté. Valentin mène la guerre contre cette dictature militaire, dans un pays anonyme, au nom de la liberté ; c’est pourquoi il est capable d’apprendre, enfermé dans sa cellule, que sa conception de la liberté est trop limitée. Molina, au nom de l’amour, se sacrifie pour la cause de Valentin. Aussi éloignés qu’ils semblent être, Valentin et Molina parlent, en fin de compte, la même langue. Ils ont le même objectif.

Vous pouvez imaginer une nouvelle version du Baiser de la femme araignée dans une prison actuelle, peut-être en Egypte, où l’un des 52 homosexuels arrêtés récemment serait enfermé dans la même cellule qu’un membre du Djihad islamique. Peut-être, dans une fiction, à la fin du livre, l’islamiste – c’est-à-dire, par exemple, l’un des responsables du massacre des touristes à Louxor, en 1997 – finirait-il par aimer son compagnon de cellule, comme Valentin. Ou peut-être que notre Molina égyptien serait prêt à mourir pour la cause islamiste. Mais un tel épilogue conduirait à une conclusion bien différente de celle suggérée par le roman de Puig. Dans ce cas, en effet, il n’y aurait pas de fusion, de langue commune. Soit « Molina » accepterait que sa sexualité est un crime contre Dieu, et que les touristes avec lesquels il a, sans aucun doute, eu des relations sexuelles sont des êtres « abominables » qui méritent la mort ; soit « Valentin » se rendrait compte que le projet auquel il a consacré sa vie est mauvais. On ne pourrait assister à une nouvelle définition unique de la liberté, fécondée et renforcée par ces échanges mutuels, seulement à un mortel affrontement entre deux visions du monde dans lequel l’un ou l’autre doit l’emporter.

C’est ce caractère spécifique de l’islamisme contemporain que Chris Harman échoue totalement à saisir dans Le Prophète et le Prolétariat. Au contraire, il affirme que l’islamisme ne diffère pas, en substance, d’autres mouvements « contradictoires », « petits bourgeois » à d’autres époques et dans d’autres lieux. Contre ceux qui pensent que l’islamisme est « automatiquement réactionnaire et “fasciste” » ou qu’il est « automatiquement anti-impérialiste », Harman affirme qu’il est le produit d’une « profonde crise sociale qu’il est impuissant à résoudre ». Il conclut que, sur le plan politique, la position des révolutionnaires doit être « Avec l’Etat, jamais, avec les fondamentalistes, parfois ».

Harman dit que « les islamistes ne sont pas nos alliés » et « les révolutionnaires ne peuvent les soutenir ». Mais il affirme aussi : « nous ne pouvons nous contenter d’une attitude abstentionniste, méprisante face aux islamistes », parce que le « sentiment de révolte » de ceux qui souffrent sous le règne du capitalisme mondial et qui se sont tournés vers l’islamisme « pourrait être exploité à des fins progressistes ».

Ce passage contient beaucoup d’ambiguïtés au niveau du langage : Harman déclare qu’il ne faut pas soutenir les islamistes, au lieu d’affirmer qu’il faut s’opposer à eux ; il prétend que ce ne sont pas des alliés au lieu de dire clairement que ce sont nos ennemis politiques ; quant à l’allusion à l’abstentionnisme, qui a envie de défendre une telle position ? Et de quel mépris ou manque de respect parle-t-il ?

Harman confond deux problèmes : d’un côté, les raisons pour lesquelles une partie des « classes qui souffrent » se tournent vers l’islamisme, et, de l’autre, l’analyse de la nature de ces mouvements. Ses positions ambiguës se cachent derrière une étude marxiste, apparemment rigoureuse, des classes sociales et des « contradictions » sociales.

Pour commencer, la dichotomie que présente Harman, entre deux points de vue sur l’islamisme, n’est pas équitable. Il est vrai que de nombreux militants de gauche au Moyen-Orient, qu’ils soient staliniens ou nationalistes, et que des intellectuels occidentaux, soutiennent « les libéraux » ou l’Etat contre les islamistes. Il est vrai que certains commentateurs décrivent ces mouvements comme « fascistes », sans approfondir ce qualificatif.

Le fascisme est, essentiellement, un phénomène européen, dans son véritable sens : il vise (comme Harman le souligne) à briser de puissants mouvements de la classe ouvrière. L’islamisme est présent dans des pays où de tels mouvements ouvriers n’existent pas.

Mais on peut très bien envisager que l’islamisme soit analogue au fascisme sans ignorer les différences avec le fascisme classique, et sans non plus soutenir la répression étatique.

Plutôt que de discuter des similitudes importantes relevées entre les mouvements islamistes et le fascisme, Chris Harman essaie de discréditer ceux qui les soulignent en les associant avec une conclusion politique – le soutien à la répression étatique – qui serait selon lui inévitable, si l’on reconnaît de telles similitudes. Les mouvements islamistes, qui sont des forces politiques organisées, sont les ennemis – des ennemis violents, le plus souvent – des travailleurs, des syndicalistes, des révolutionnaires, des féministes, des femmes en général, des minorités non musulmanes, des nationalités opprimées, etc. C’est un fait.

Et c’est aussi un fait que, de plus en plus, ils expriment leur hostilité violente à travers la mobilisation d’un mouvement de masse. C’est, en effet, un mouvement de masse, avec ses contradictions propres ; les révolutionnaires peuvent espérer, grâce à leurs compétences tactiques, détacher des individus de ces mouvements ; et s’ils réussissent à construire de puissantes organisations de travailleurs, ils peuvent nourrir l’espoir d’influer la base de masse des groupes islamistes et les marginaliser.

Mais si des révolutionnaires occidentaux s’imaginent pouvoir mener une bataille tactique aux côtés des islamistes contre un ennemi commun, ils nagent en plein fantasme. Notre première tâche est de « dire ce qui est ».

Il est intéressant de nous pencher sur ce qu’entend Harman, quand il affirme que les islamistes ne sont pas « automatiquement anti-impérialistes » ». Il cite les exemples de l’Algérie, du Soudan, de l’Égypte et de l’Iran, et il souligne que, étant fondamentalement petits-bourgeois par nature, les mouvements islamistes sont entraînés dans deux directions opposées. Pour simplifier, une aile – représentant les classes conservatrices – est poussée à faire des compromis avec le capital, l’impérialisme, etc. L’autre aile du mouvement – représentant d’autres couches de la petite bourgeoisie, les étudiants par exemple, et les pauvres – est mécontente de ces compromis. Jusque-là, sa description est exacte. Mais en tentant de faire entrer à toute force l’islamisme dans le moule de l’ancien nationalisme, Chris Harman passe complètement à côté du problème. Parce que même si les groupes islamistes prennent une position « radicale », sont des opposants violents aux régimes existants, cela ne prouve pas que leur conception de l’anti-impérialisme ait quoi que ce soit de commun avec la nôtre (1).

Soucieux de soutenir certaines actions islamistes, comme les manifestations contre la guerre du Golfe en 1991, Harman écrit : « Mais même dans ce cas, nous divergeons des islamistes sur des questions fondamentales. Nous sommes pour le droit de critiquer la religion comme nous défendons le droit de la pratiquer. Nous défendons le droit de ne pas porter le foulard comme nous défendons le droit des jeunes filles dans les pays racistes comme la France de le porter si elles le désirent. Nous nous opposons aux discriminations que pratique le grand capital dans des pays comme l’Algérie à l’égard des arabophones – mais nous sommes aussi opposés aux discriminations dont sont victimes les berbérophones, certaines couches de travailleurs ou des couches inférieures de la petite bourgeoisie qui ont été élevées avec la langue française. Par-dessus tout, nous sommes opposés à toute action qui oppose, sur des bases religieuses ou ethniques, une fraction des exploités et des opprimés contre une autre. Cela signifie aussi bien défendre les islamistes contre l’Etat que défendre les femmes, les homosexuels, les Berbères ou les Coptes contre certains islamistes. »

« Nous nous opposons », « cela signifie aussi défendre »... Le langage employé est ici très révélateur, comme si d’hypothétiques membres du SWP en Algérie ou en Égypte étaient engagés dans une sorte de front unique avec des réformistes confus, ou avec une version locale de la Ligne antinazie [Créée en 1977, l’ANL a eu un grand succès parmi les jeunes en Grande-Bretagne jusqu’en 1981, notamment grâce à l’organisation de concerts de masse « Rock against Racism » ; malheureusement, l’extrême droite, le British National Party, continue à sévir puisqu’elle a remporté 2 sièges aux dernières élections européennes, NdT ]. Quand les femmes algériennes qui ne veulent pas porter le voile sont abattues par des islamistes qui circulent à moto, « divergeons-nous » simplement avec eux ? Lorsque les partisans du Parti de la République islamique d’Iran tabassent les opposants de gauche, « divergeons-nous » simplement ? Quand il a écrit ces lignes, Harman pensait peut-être aux jeunes, en Grande-Bretagne, qui sont influencés par l’islamisme, et ce texte était destiné à engager un dialogue avec eux. La réussite de cette méthode me semble discutable.

Chris Harman a raison de vouloir comprendre comment les mécontentements sociaux nourrissent la croissance des mouvements islamistes. Mais il ne réussit ni à comprendre la réalité concrète de ces mouvements, ni à identifier les véritables forces progressistes actuelles, ni à critiquer ouvertement leur programme réactionnaire (autour d’un café turc, dans un soukh, bien sûr).

Chris Harman écrit : « Aujourd’hui, il y a des divergences au sein de l’organisation du Hamas parmi les Palestiniens sur l’acceptation ou le rejet d’un compromis avec l’administration croupion palestinienne de Arafat – et par conséquent indirectement avec Israël – en échange de l’introduction de lois islamiques. Les « compromis » avec Israël, pour Harman, symbolisent la capitulation ; tant que le Hamas ne fait pas de compromis, il exprime des aspirations véritablement radicales. La nature et les conséquences de son programme politique sont moins importantes que son « militantisme » et son refus de tout « compromis ».

En d’autres termes, lorsque Chris Harman affirme que les islamistes « ne sont pas automatiquement anti-impérialistes », il veut dire que, si certains (mauvais) islamistes ne sont pas anti-impérialistes, d’autres (de bons islamistes) le sont. La tâche des révolutionnaires, donc, est d’effectuer un tri entre les islamistes qui sont anti-impérialistes, et ceux qui ne le sont pas. La substance et la nature de leur anti-impérialisme est une question secondaire, pour Harman.

Il est incontestable que ces mouvements se font l’écho des revendications sociales des masses, des pauvres, des sans réserves, des étudiants, de certaines couches de la petite-bourgeoisie, etc. Mais ils ne se contentent pas de servir de porte-voix à des luttes « progressistes » dans le cadre d’un programme réactionnaire, comme le pense Harman. Ils ont canalisé et canalisent des luttes qui pourraient, dans certaines circonstances, être progressistes, dans un sens réactionnaire, ils les mobilisent dans un mouvement réactionnaire. L’anti-impérialisme, quand il ne s’accompagne pas d’un programme démocratique, de la défense de la liberté pour les femmes et les minorités nationales, quand il n’accorde aucun espace à la classe ouvrière pour qu’elle développe ses propres idées et des organisations, cet anti-impérialisme-là n’est pas seulement incohérent et limité ; dans le monde actuel, ce n’est tout simplement pas de l’anti-impérialisme.

Harman minimise énormément le rôle joué, dans la formation de la République islamique, par les anciens exploiteurs, ceux qui ont souffert des réformes agraires entreprises par le Shah, les commerçants du bazar (même s’il mentionne leur existence), et les mosquées qui étaient lourdement imposées par l’État. Il n’explique donc pas comment, la révolution [de 1979], dès le départ, rassemblait des forces sociales tout à fait contradictoires. Bien sûr, la République islamique ne se réduit pas seulement à cela : mais les forces sociales et politiques dominantes représentées par Khomeiny étaient les forces traditionnelles ; elles se sont appuyées sur la mobilisation populaire, et bien sûr dans le monde contemporain elles n’avaient pas d’autre choix que d’être « capitalistes », une fois au pouvoir.

Harman minimise également les échecs pratiques, pas seulement stratégiques-abstraits, de la gauche iranienne. Khomeini a mobilisé un mouvement de masse pour détruire physiquement la gauche. Harman mentionne ce fait, mais il ne semble en tirer aucune conclusion autre que de nature descriptive. Le problème pour la gauche iranienne, c’est qu’elle n’a pas reconnu que ce mouvement de masse était son ennemi jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Peut-être que même si elle s’en était rendu compte, elle aurait été trop faible pour vaincre. Mais la gauche n’avait pas seulement des illusions vis-à-vis du gouvernement. Les attaques violentes l’ont prise par surprise. Harman sous-estime le problème posé par les islamistes « dans la rue », en imaginant qu’il s’agit uniquement de savoir les convaincre, car ils partageraient avec la gauche un objectif anti-impérialiste commun (même si, selon Harman, les islamistes seraient incohérents). La révolution iranienne montre que le problème était un peu plus sérieux que cela.

Harman décrit l’impasse dans laquelle se trouvent les sociétés du Moyen-Orient, les échecs des différentes formes du nationalisme après la Seconde Guerre mondiale, comme le nassérisme. Selon lui, la montée de l’islamisme découle de la crise sociale dans laquelle s’intègre cette histoire politique. Mais il ne parvient pas à expliquer pourquoi l’islam radical (plutôt qu’une autre idéologie) offrirait une solution face à l’échec de telles idéologies et de tels mouvements. Si le poids de la religion dans ces cultures est aussi déterminant, comment expliquer que des mouvements nationalistes, fondamentalement laïques, aient vu le jour, avant de décliner aujourd’hui de plus en plus ?

Harman fait référence aux conséquences du capitalisme sur les sociétés traditionnelles, conséquences exacerbées par des tendances mondiales plus récentes. Mais il ne prend pas suffisamment en compte le fait que les mouvements populaires, en particulier en Iran, mais aussi ailleurs, ont été battus, et que cette défaite a joué un rôle essentiel.

Et ce qui manque dans la description de Harman c’est l’absence totale de perception que la croissance des mouvements islamistes puisse être une cause d’inquiétude. Au contraire, l’essentiel de son argumentation consiste à prétendre que, puisque leur nature est « contradictoire », parfois même progressive, et qu’ils expriment un « sentiment de révolte », qui pourrait être mobilisé pour des objectifs progressistes, la montée des islamistes est une opportunité plutôt qu’une menace. Bien sûr, ces gens-là ont quelques idées déplaisantes avec lesquelles nous sommes « en désaccord » et nous sommes prêts à « défendre » certaines personnes contre eux, mais si le mouvement ouvrier peut agir dans la région, alors tout va bien. Ce point de vue, bien sûr, éclaire la récente agitation du SWP sur la guerre en Afghanistan – l’impérialisme est le seul ennemi, pas le « fondamentalisme », et ainsi de suite. Cette brochure a été écrite en 1999, mais si elle était rédigée aujourd’hui, son principal argument serait (sans doute) que la montée de l’islamisme a été provoquée par l’impérialisme et était prévisibe, mais qu’il n’y a pas grand-chose à craindre. Pour n’importe quel révolutionnaire sensé, d’autre part, la perspective, par exemple, que les islamistes arrivent au pouvoir au Pakistan est très préoccupante.

La montée de l’islamisme est déprimante et dangereuse, d’un point de vue révolutionnaire. Quelles que soient leurs « contradictions », les islamistes représentent incontestablement une force hostile à la classe ouvrière, partout où la classe ouvrière se manifeste. Nous n’avons pas à faire des conjectures à ce sujet. Cela a été prouvé en Iran.

Clive Bradley

Worker’s Liberty, vol. 2, n ° 2, mars 2002

Notes

1. Harman renforce encore la confusion en se référant aux Moudjahidines du peuple iranien, qui en 1979 étaient influencés par le marxisme, comme s’ils faisaient partie du même phénomène que le régime contre lequel, plus tard, ils ont pris les armes. Cela n’a rien à voir. S’il est juste de distinguer entre les différentes formes d’islamismes (certaines sont modérées ; l’islamisme a influencé le nationalisme arabe, depuis sa création, même si cela s’est fait de façon très discrète, etc.), il n’est pas utile de lancer dans le débat des exemples qui ne peuvent qu’obscurcir la question.

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« L’islamisme et la nouvelle gauche arabe » : une critique du SWP (juillet 2009)

Le dernier jour de « Marxism 2009 » [une semaine de débats politiques organisée par le SWP depuis plus de trente ans, NdT], des camarades de l’AWL ont assisté à une réunion sur « l’islamisme et la nouvelle gauche arabe ». L’exposé était surtout centré sur l’Egypte et le mouvement des Frères musulmans dans ce pays. C’est Anne Alexander, l’une des spécialistes du SWP sur le Moyen-Orient, qui a pris la parole.

En l’écoutant, nous avons pu apprendre de nombreux faits intéressants. Mais le tableau général qu’elle nous a présenté était irrémédiablement déformé par les théories confuses du SWP sur l’islam politique. La conclusion politique suggérée par cet exposé – et résumée par l’expression « avec les islamistes, parfois » – n’est qu’une variante de celle défendue, il y a trois décennies, et qui a conduit à une catastrophe pour la gauche et la classe ouvrière en Iran.

Anne Alexander s’est inspirée assez explicitement des arguments avancés par Chris Harman dans son article Le Prophète et le Prolétariat (http: //tintinrevolution.free.fr/fr/harmanprophete.html écrit en 1994).

Selon ce point de vue, l’islamisme, en tant que mouvement interclassiste, dirigé par des petits-bourgeois, se caractériserait par sa nature double et « contradictoire » : d’un côté, il exprimerait une critique progressive ou partiellement progressive de la brutalité de la modernisation capitaliste et de la dislocation sociale qu’elle provoque dans la région (Anne Alexander nous a décrit l’islamisme comme un mouvement visant à rendre la civilisation moderne « à certains égards, plus humaine ») ; et, d’un autre côté, il est incapable d’affronter l’impérialisme et le capitalisme, car il ne peut jamais mobiliser la classe ouvrière et les pauvres pour « se battre jusqu’au bout ». En ce sens, l’islamisme serait comparable à d’autres mouvements progressistes petits-bourgeois, comme les mouvements de libération nationale par exemple. Tout en restant critiques et en ayant des positions indépendantes de tous les islamistes, Anne Alexander suggère que nous distinguions, chez les islamistes, entre les tendances réformistes et celles qui sont plus révolutionnaires, selon elle.

Mais qu’y a-t-il donc de si « progressiste » dans la critique islamiste de la modernité capitaliste ? Les islamistes ne veulent-ils pas instaurer une société et un État qui, tout en restant capitalistes, seront, dans presque tous les domaines – la démocratie, la liberté d’expression et de pensée, l’émancipation des femmes, la libération sexuelle, la capacité des travailleurs à s’organiser – plus réactionnaires et moins « humains » que la société qu’ils souhaitent remplacer ? (Cette question n’est pas anodine, si l’on considère que les islamistes ont lutté ou luttent souvent contre des régimes tels que celui du Shah d’Iran, ou le système autoritaire pseudo-démocratique de Moubarak en Égypte.)

En outre, même s’il existe en effet différents courants dans l’islam politique, les islamistes les plus radicaux, ceux qui sont prêts à affronter l’Etat existant, à mobiliser un mouvement de masse pour briser cet Etat, sont en fait pires – dans la mesure où leur « radicalisme » est au service d’objectifs réactionnaires, et que leurs mouvements de masse finissent toujours par écraser le mouvement ouvrier et la gauche. L’exemple de la contre-révolution iranienne de 1979 l’illustre parfaitement.

Il s’ensuit que nous ne pouvons pas adopter la même attitude face aux mouvements islamistes que face aux mouvements dont les objectifs fondamentaux sont progressistes (par exemple, les mouvements de libération nationale ou pour la libération des groupes sociaux opprimés), et encore moins face aux mouvements ouvriers sous direction réformiste. Nous devons plutôt les considérer comme une force réactionnaire cohérente qui représente une énorme menace pour la classe ouvrière et les opprimés.

La démonstration d’Anne Alexander reposait également sur deux points supplémentaires, qui étaient pour l’essentiel des arguments fallacieux.

Tout d’abord, elle a dépensé beaucoup d’énergie pour démontrer que l’islamisme n’était pas fasciste. D’un point de vue littéral, elle a bien sûr raison puisque le fascisme est né dans un contexte très spécifique. Cependant, Anne Alexander a prétendu que, si les islamistes étaient dans de nombreux cas, hostiles à la lutte de la classe ouvrière, leur objectif principal n’était « pas d’écraser la classe ouvrière ».

Je ne comprends pas vraiment l’intérêt de cette distinction, puisque l’islamisme, lorsqu’il avance vers la prise du pouvoir ou qu’il est au pouvoir, détruit les organisations du mouvement ouvrier avec la même minutie que les fascistes. En outre, comme le fascisme, l’islamisme mobilise un mouvement de masse des pauvres et des déshérités (les chômeurs, les petites-bourgeois ruinés et déclassés) pour arriver à ses fins. C’est un mouvement fascisant – comme le soulignait déjà en 1946 Tony Cliff, fondateur du SWP, lorsqu’il décrivait les Frères musulmans égyptiens, principal sujet de l’exposé d’Alexander, comme un mouvement « clérical fasciste » en 1946), et c’est aussi pourquoi l’AWL utilise ce terme.

Mais, a ajouté Anne Alexander, nous devons convaincre la base sociale des islamistes : nous devons comprendre qu’ils croissent en raison des « contradictions » et de la brutalité du développement capitaliste. Ces arguments, toutefois, s’appliquent également au fascisme.

En deuxième lieu, elle a longuement souligné les erreurs de la gauche stalinienne, au Moyen-Orient, qui a abandonné toute politique de classe indépendante pour se fondre dans les mouvements nationalistes arabes ; en Egypte, par exemple, après avoir justifié l’exécution, par le régime de Nasser, de dirigeants grévistes en invoquant « l’anti-impérialisme », les communistes se sont dissous dans le parti nassérien. Ils étaient donc disposés à soutenir également la répression contre les Frères musulmans, tradition poursuivie ensuite par la gauche stalinienne et nationaliste arabe pendant des décennies.

Il est clair que ces « erreurs » ont été plus que des erreurs, des crimes. Nous avons clairement besoin de refonder le marxisme, sur la base de l’indépendance de la classe ouvrière vis-à-vis de toutes les factions et régimes bourgeois, quels que soient leurs discours « progressistes » ou « anti-impérialistes ». Mais si ce principe condamne les « gauchistes » qui se sont aplatis devant le nationalisme arabe, il condamne aussi les révolutionnaires socialistes qui cessent de critiquer durement l’opposition réactionnaire représentée par les islamistes.

La formule de Chris Harman « Avec l’Etat, jamais, avec les fondamentalistes, parfois », ne s’oppose pas véritablement à la capitulation des staliniens devant le nationalisme arabe, elle n’est que son image inversée.

Il est possible de conserver son indépendance politique vis-à-vis de régimes tels que celui Moubarak, de s’opposer à la répression qui actuellement vise surtout les islamistes et de rester radicalement hostile à l’islam politique. C’est difficile, cela nécessite des compétences, une sensibilité politiques et une flexibilité tactique – mais ce n’est en aucun cas impossible. Dans les années 1930, après tout, les trotskistes ont refusé d’entériner la répression bourgeoise contre les fascistes, sans imaginer pour autant que cela nécessitait d’atténuer leur hostilité révolutionnaire, face au fascisme.

Le SWP croit clairement que l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Egypte serait progressiste. Ses dirigeants n’ont pas abandonné tout esprit critique. C’est pourquoi Anne Alexander a évoqué la façon dont les Frères musulmans ont soutenu les propriétaires terriens dans leur combat contre la réforme agraire. En même temps, elle a fait remarquer qu’ils ont soutenu certaines grèves contre le régime et les patrons dont le pouvoir sert les intérêts. Mais encore une fois ce n’est pas le problème. Toutes sortes de forces réactionnaires sont capables de soutenir les mouvements des exploités contre leurs ennemis les plus immédiats. Thatcher et Reagan ont « soutenu » Solidarnosc afin de porter un coup au système stalinien ; ou, exemple plus pertinent, les islamistes iraniens ont soutenu le soulèvement des travailleurs contre le Shah.

Une fois celui-ci arrivé au pouvoir, cependant, ils ont brisé le mouvement des travailleurs et imposé un régime encore plus hostile à la classe ouvrière. Cela s’est vérifié partout, que les islamistes aient pris le pouvoir ou qu’ils s’en soient seulement approchés. Que la majorité des travailleurs égyptiens s’en rendent compte ou pas, à l’heure actuelle, si les Frères musulmans remplacent Moubarak ce sera un désastre pour la classe ouvrière. Dans le contexte d’une montée des luttes ouvrières et de l’émergence d’un mouvement syndical indépendant en Egypte, il est vital d’avoir une position claire sur cette question. Nous ne voulons pas que l’Egypte devienne un nouvel Iran !

Le spectre de la crise en Iran planait sur la réunion ; comme la tribune s’est débrouillée pour que nous ne puissions pas prendre la parole, nous ne pensions pas que notre position pourrait s’exprimer. Un camarade tunisien, membre d’aucune d’organisation, est cependant intervenu et a mis les points sur les i : quoi que nous disions aujourd’hui, les islamistes feront usage de slogans démocratiques pour arriver à leur objectif – écraser la démocratie. La gauche internationale a besoin de s’imprégner rapidement de cette vérité avant de l’apprendre en voyant couler le sang lors d’une autre victoire islamiste.

Sacha Ismaïl