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Interview d’une ex-militante de RESF

dimanche 27 septembre 2009, par Yves

Réalisée par le journal Incendo, le 18 avril 2009 à Avignon.

– Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Estelle, j’étais militante à RESF mais j’me casse. A la suite de la réunion nationale à laquelle je suis allée, y’a beaucoup de choses qui ne m’ont pas plu. Du coup, je préfère militer pour les sans-papiers d’une autre manière et aller ailleurs.

– Pour quelles raisons es-tu entrée à RESF ?

Il y a un an et demi j’avais aidé à organiser le concert de soutien à Youness1. Quand j’ai emménagé sur Avignon il y a un an, je me suis rapprochée d’eux.

Sur Avignon, c’est pas vraiment le même fonctionnement que sur le national, donc je vais pas trop leur casser du sucre sur le dos. Mais rien que le fait qu’on dise « RESF national » alors que c’est censé être un réseau, y a déjà un souci.

– Quelles étaient tes attentes en entrant à RESF ?

Soutenir et aider des personnes sans papiers. J’avais un ami sans-papiers, expulsé maintenant, alors forcément j’étais un peu plus sensible sur ces sujets-là. Après, faire des actions, des rassemblements devant la préfecture, faire que les choses changent. Mais, vu la politique actuelle, faire changer les choses c’est assez improbable.

– Est-ce que tu peux nous décrire les activités auxquelles tu participais à travers RESF, au niveau local ?

Il y a les cercles de silence, mais RESF les arrête. Parce qu’à l’origine, ce sont les franciscains de Toulouse qui les ont mis en place. On n’avait pas du tout envie que les gens croient qu’on était attachés sous quelque forme que ce soit à la religion catho.

Au niveau des actions c’était surtout du cas par cas. Quand Nabil a été menacé d’expulsion, on a été devant la préfecture, on a essayé de faire bouger les choses. Faire signer des pétitions, monter les dossiers.

Y a deux jeunes qui ont obtenu leurs papiers comme ça, une Cubaine et un Marocain. C’est les points positifs.

Mais à part descendre à Marseille devant le CRA pour untel ou untel, y a pas énormément d’actions qui ont été très porteuses. Quand on veut faire des actions plus radicales, y’en a à qui ça fait peur.

– Y’a-t-il des sans-papiers à RESF ?

Non. Les sans-papiers sont pas intégrés à RESF, ils sont à part. Généralement ils montent des collectifs en parallèle, qui sont soutenus par RESF. Nous ici on est en réseau, mais ailleurs, certains sont en association, c’est plus compliqué. Quand je suis entrée, le fonctionnement était complètement horizontal. Chacun s’organise comme il veut.

– Quels sont les liens avec les sans-papiers et avec les collectifs de sans-papiers ?

Dans le Vaucluse, y a pas de collectif. Donc le problème est vite réglé.

Ici, les liens avec les sans-papiers, c’est surtout les tracts qu’on a distribués, avec un numéro de téléphone. Donc s’ils appellent, ils ont des conseils. Après ici, personne n’est trop spécialisé, donc on les renvoie plus facilement vers le MRAP ou la CIMADE qui ne nous font pas de retours. Après on en connaît quelques-uns, y a aussi pas mal de parrainages. Mais les liens sont difficiles à établir.

– Un parrainage, c’est quoi ?

Un parrainage, c’est censé leur donner des personnes qui vont les aider et les soutenir dans les démarches administratives. Parce que quand t’es sans-papiers, si tu vas retirer ton dossier à la préfecture tout seul, il y a quand même une probabilité que tu partes en CRA. Donc c’est vrai qu’avoir une personne qui est là, ou qui peut retirer le dossier à ta place, c’est rassurant. Les autorités ne s’octroient pas les mêmes droits. Ils vont hésiter à t’arrêter sous les yeux d’une personne qui peut passer trois coups de téléphone, et ramener du monde. Parce qu’à l’heure actuelle, en préfecture, c’est la chasse, la loi des quotas.

Mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de parrains qui sont surtout là pour le folklore, ils font « Ah moi je parraine quelqu’un », mais ils ne prennent pas de nouvelles.

– Est-ce que ça vous est déjà arrivé d’essayer d’empêcher une expulsion ?

Oui. A l’aéroport. Mais c’est toujours sur des cas particuliers, ponctuellement. C’est pas de la sensibilisation au niveau du personnel de l’aéroport, pour qu’ils mettent en place un système. On prévoit des tracts disant « untel (en racontant un peu sa vie) va être expulsé à bord de cet avion. Demandez au pilote qu’il soit débarqué ». Ça marche pas toujours. Généralement, tu peux pas descendre, ni avoir accès aux avions, donc tu le vois se faire massacrer sur le tarmac en bas. T’es impuissant (2).

– Quand est-ce que tu as commencé à te poser des questions sur cette organisation ?

Déjà en septembre-octobre, quand une nouvelle personne a intégré le réseau. Elle était sur les positions du national, et elle a commencé à dire « il faut défendre que les enfants ». Alors que nous, c’est RESF-UCIJ3 84, avec une banderole « des papiers pour tous ».

Sur les actions, par exemple pour Nabil, elle a jamais pointé son nez. C’était un gars de trente ans, qui était en instance de divorce avec une Française, pour elle, il avait donc plus rien à foutre sur le territoire français.

Elle a fait du harcèlement sur internet. Elle inondait de mails les gens quand ils n’étaient pas d’accord. Du coup à la fin, tu craques, tu dis « Ecoute ma belle hystérique tu fais ce que tu veux mais nous on s’arrache. »

– Au niveau local, tu veux dire qu’une seule personne a pourri tout le truc ?

Elle a été suivie par quelques autres, forcément. Mais y a des personnes qui sont dedans depuis longtemps et qui se font pourrir. Quand elles écrivent un mail ou un tract, elles se font insulter et tout. Au bout d’un moment, elles ont des trucs en parallèle. Donc elles préfèrent se barrer. Sur ce qu’on décidait en réunion, après elle avait tendance à appeler les gens et faire des choses par-derrière. Au niveau local elle a réussi à tuer le groupe. On est vraiment beaucoup à quitter RESF, mais c’est pour monter autre chose.

– Il y a des projets ?

Ouais. Si un comité de sans-papiers se crée, les soutenir. Mais pas pour agir et prendre les décisions à leur place.

Et quand on voit en plus comment s’est déroulée la réunion nationale, ça donne pas envie de rester à RESF. C’est quelques personnes qui avaient pris quasiment toutes les décisions avant.

– Justement, comment s’est passée cette réunion nationale ? Pourquoi t’as été te fourrer là-bas ?

Bon moi, j’avais pas spécialement envie d’y aller parce que ça faisait déjà un moment que je voulais me barrer de RESF, mais finalement, j’ai accompagné des amis.

Quand on est arrivés, je suis allée dans les ateliers pour les Jeunes majeurs, l’atelier travail/apprentissage.

– C’est quoi les Jeunes majeurs ?

Les sans-papiers entre 18 et 25 ans. Donc en théorie ça englobe tous les jeunes. Mais au début, ils ne voulaient soutenir que les Jeunes majeurs scolarisés. C’est après la réunion d’Orléans en janvier, qu’ils ont ajouté « éventuellement les déscolarisés ». Mais ils n’apportent aucune réponse à leur question, y’a zéro suivi.

Dans les ateliers, on leur donne vraiment peu d’échappatoire, c’est « Surtout, ne sortez jamais du cursus scolaire et faites des études pour les métiers en tension. » Ça limite beaucoup les choix, et leur solution c’est « Tant que vous faites des études vous pouvez avoir éventuellement une carte de séjour, et si vous travaillez bien vous vous ferez peut-être embaucher pour peut-être avoir une régularisation. » Je trouve que c’est très réducteur et je l’ai pas bien vécu.

En plus y a des jeunes qui se sont déjà barrés du système scolaire parce que ça les a saoulés et ils bossent au black. Ceux-là, quand ils sont intervenus dans l’atelier, on leur a répondu : « Mais pourquoi vous êtes sortis du système scolaire, voyons qu’est-ce qui vous est passé par la tête ? » C’était un peu violent pour eux, mine de rien.

– Il y avait plusieurs ateliers ?

Oui, il y en avait quatre. Après, mise en commun des ateliers. Chacun a donné un peu son expérience, a échangé. Mais pour tout ce qui était « alors qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse après derrière ? », c’était ceux du national qui avaient bien tout organisé, bien tout ficelé. Je suis pas sûre que les sans-papiers avaient réellement la parole.

Ça a été comique parce que tous les ateliers ont fait un compte rendu, mais par contre ceux qui faisaient la réunion nationale en parallèle n’ont fait aucun compte rendu de ce que eux avaient fait pendant la journée. Ce qui avait été décidé au niveau du budget, ce genre de chose, rien. On sait pas de quoi ils ont parlé, on doit être trop bêtes et ça nous regarde pas. C’était gênant quand même. RESF c’est censé être fait pour les sans-papiers, et si on veut qu’ils s’investissent un peu, ils ont peut-être le droit de savoir ce qu’il se passe dans ces réunions.

– C’était quoi le but annoncé ?

Le but annoncé, c’était rencontrer les jeunes, échanger, créer un projet. Mais c’était aussi de lancer une campagne pour les Jeunes majeurs avec de jolies affiches Ce qu’il en est sorti, c’est l’organisation d’une manif le 13 mai. Une manifestation de lycée en lycée. Beaucoup de jeunes voulaient la faire un jour de cours, que ça foute vraiment la merde, que ça soit en période pré-examens, donc que ça ait vraiment un sens. Soit le mardi soit le jeudi. Des gens leur ont répondu clairement que non. Un gros con de CGTiste a dit que de toute façon, aucun prof n’allait poser un préavis de grève pour les soutenir. Du coup, le mercredi restait.

– C’est juste une manif pour les scolarisés ?

Pour RESF il faut greffer le cas des déscolarisés sur ceux qui sont scolarisés. Ils partent du principe que, quand tu es scolarisé, il faut que tu fasses ton « coming out » de sans-papiers. Du coup il va y avoir un grand mouvement de solidarité autour de toi, parce que les gens sont profondément enclins à l’amour, « vite tu as besoin d’aide, tu as besoin de soutien, on sera là pour toi, on va te soutenir ! ». Et tout le lycée va se sentir solidaire. Du coup, ceux qui sont déscolarisés et qui ont moins la capacité de soulever cet énorme élan de solidarité, vont devoir se greffer sur ces personnes-là qui vont entraîner des masses, pour faire une manifestation. Et s’il y a pas de scolarisés, y a pas de soutien pour les déscolarisés. Mais nous, ici, on n’a pas de cas connus dans les lycées, donc vous êtes bien gentils ! Et puis les lycéens on a déjà essayé de les sensibiliser, mais ils s’en foutent complètement des sans-papiers.

Donc là va y avoir les superbes affiches qui étaient censées être débattues à la réunion nationale, mais qui étaient déjà imprimées : « jeunesse sans-papiers, jeunesse volée » et puis le slogan en bas : « la loi doit changer ». La loi doit changer pourquoi ? Y a beaucoup de légalistes à RESF– pour eux, on est dans un Etat de droit, il faut faire changer les choses de l’intérieur, faire voter des lois, il faut un Etat, des chefs, des règles. On entre dans le jeu du gouvernement, et puis on change la loi pour que de nouveaux critères un peu plus souples soient mis en place. Mais y’en a toujours qui vont être écartés, donc c’est ridicule de marquer ça.

– Mais est-ce que c’est pas la logique même de RESF de ne soutenir que les scolarisés et les « bons sans-papiers » ?

En fait, très sincèrement je pense maintenant que oui, au niveau du national, c’est complètement ça. C’est vraiment les familles et ceux qui sont à l’école. Mais ici, nous on réagissait pas comme ça.

– En gros l’Ecole sert à former les futurs travailleurs qui manquent aujourd’hui sur le marché ?

Oui, mais il y a que 4 ou 5 métiers qui sont en tension sur le national, après ça change selon les régions. Donc si tu te formes pour un métier en tension dans une région, s’il est pas en tension dans la région d’à côté, pour déménager ça devient problématique. Eventuellement dans une région tu peux avoir tes papiers, mais pas dans l’autre ! Faut bien consulter les listes en préfecture. C’est des métiers très spécialisés la plupart du temps, (ingénieur en BTP, ingénieur informaticien, etc.) qui demandent des hauts niveaux d’études, alors on leur dit « Faites des études le plus longtemps possible. » C’est quand même des métiers qui sont très chiants, je comprends qu’ils soient en tension. Et puis sinon c’est des boulots de merde, c’est technicien de surface, la restauration et le bâtiment.

Dans le Vaucluse, c’est principalement agricole. Y a pas si longtemps, y avait des sans-pap qui étaient logés sur une exploitation agricole sous une grande buse de tunnel. Il y a aussi un jeune qui fait 3 marchés par semaine, il bosse 24 h sur les trois marchés, et il touche 75 euros par semaine. C’est des jeunes qui sont exploités.

Après dans les revendications qui ont été proposées à la réunion, ils ont fait « pour les patrons, il faut comprendre, ça leur coûte trop cher de faire une promesse d’embauche à un sans-papiers, ils doivent payer une taxe de 2000 €. Du coup, il faudrait supprimer cette taxe, voyons ! »

Et puis leur gros cheval de bataille c’est d’arriver à « éveiller les consciences de la France entière » pour que « la ménagère qui regarde TF1 » se pose des questions sur le cas des sans-papiers, pour qu’il y ait plus de monde dans les manifs. L’éveil des consciences, ils sont bien gentils, mais moi, j’y crois pas. Les gens sont bien assez grands pour trouver l’info quand ils en ont envie et faire leur chemin par eux-mêmes.

Y a eu à un moment un débat monstre pour savoir « est-ce qu’on va au congrès du PS ou pas ? ». Et au final, ils y sont allés, et après, ils ont fait celui du NPA, du PC… Pour eux c’est très important, d’attirer du monde de partout.

– Pour la visibilité ?

Oui. Ça les dérange pas de manifester à côté de personnes qui disent « Les enfants et les Jeunes Majeurs, moi je veux bien qu’ils soient régularisés, mais les vieux et compagnie, là, ceux qui nous font chier, ils rentrent chez eux. » Ça fait des personnes en plus dans les manifs.

A la réunion du national, ils disaient « Les partis, ils nous rejoignent qu’à nos conditions, voyons ! ». Bien sûr ! Ils en tirent pas du tout profit, et ils te font pas marcher sur la tête. Moi je trouve qu’ils fricotent beaucoup trop, avec des choses qui, mine de rien, les dépassent. Chercher l’appui des partis politiques, ils savent pas du tout ce que ça peut leur apporter derrière. Il faut quand même pas oublier que les premiers charters ont été faits par les socialistes. Ils promettent des régularisations de masse au moment des élections et après plus rien ! Que dalle ! RESF, ils ont envie de leur faire confiance. Sachant que ceux qui disent ça, ils ont plus de 50 piges généralement, s’ils font encore confiance aux partis à cet âge-là, je pense qu’ils sont un peu dans l’utopie.

– Mais tu dis que ça a provoqué un gros débat à RESF, il y avait donc des gens qui n’étaient pas d’accord ?

Oui, nous sur le Vaucluse, on a envoyé une réponse négative, disant que RESF ne devait rien faire avec les partis politiques. Mais après, y a un noyau, un peu sur Lyon, un peu sur Paris… quelques-uns à avoir fondé RESF, qui prennent des décisions. Ils disent, « on va faire une concertation ». Ils envoient un mail à chaque collectif. Nous on demande l’avis de tout le monde et puis on envoie une réponse. Par contre on ne sait jamais combien de départements ont répondu ou ce qu’ils ont dit, ils disent simplement « ah ben ça a été positif donc on y va ».

C’est comme pour l’argent. Y a des gars qui sont allés à « Qui veut gagner des millions ? » et qui ont remporté 72 000 € pour RESF. Une sacrée cagnotte ! On a demandé des milliers de fois où passait cet argent, à quoi il servait. Y a quasiment jamais eu de réponse. Et après, les badges on les achète à 1€ au national !

Ce qu’ils disent, c’est qu’y a eu les défraiements pour la réunion Jeunes Majeurs, que les jeunes qui avaient pas les moyens n’ont rien payé…

– Tu parlais des liens avec les partis politiques ? Comment ça se passe ça au niveau local ? J’imagine qu’il y a des gens qui sont membres de partis, d’associations, de syndicats ?

Oui, mais il y a quand même une indépendance. Certes y avait des signataires (pour des tracts), Sud, la CNT, et même la CGT à un moment donné, mais bon la CGT était signataire pour être signataire, parce que quand on leur a demandé de faire des photocopies, ils nous ont toujours envoyés bouler. Y a la FCPE aussi, celle qu’a foutu la merde est de la FCPE.

– Mais quand ces orgas sont signataires, est-ce que ça entraîne des concessions dans les prises de décisions ?

Au début non… enfin celle de la FCPE a un peu tendance à penser que de toute façon elle « représente » plus de monde que nous tous réunis. C’est vrai qu’à la fin, les tracts s’étaient un peu ramollis, y avait plus trop marqué « des papiers pour tous ».

Les tracts étaient faits pour rejoindre les positions du national, du coup c’était forcément plus mouligas.

– Est-ce qu’il est arrivé que des élus ou des membres de partis apportent leur soutien à RESF ?

Pour Youness oui, y en a eu un. Après de temps en temps y en a quelques-uns qui viennent. Mais c’est surtout pour se faire voir. C’est clair qu’avec les européennes qui se préparent, avoir des partis en poche, c’est pas compliqué.

Mais le PS est quand même pour l’immigration choisie. Après, le NPA, ils sont un peu moins mous mais bon ça reste quand même un parti, ils sont nouveaux, ils ont besoin de racler de partout pour trouver de nouveaux adhérents. Ça reste des politiques, purement intéressés. Après y en a peut-être de bonne foi là-dedans, mais à partir du moment où c’est un parti, où y a une étiquette… je suis assez sceptique.

– Est-il possible d’avoir un positionnement et des réflexions politiques au sein de RESF ?

Au niveau local chacun peut bien avoir ses idées. Mais au niveau national c’est plus compliqué. Quand on a dit « Vu qu’ici, dans cette salle, on est d’accord pour la régularisation de tout le monde, pourquoi on l’affirme pas clairement ? ». Ils ont répondu « ça c’est le problème de l’UCIJ » et ils ont gueulé très fort tous en même temps, donc on s’est barrés. Ils sont fermés à toute discussion. Il faut que ça s’inscrive dans les règles, que tout soit légal. « Les manifs sauvages, non, non, non ! »

– Au niveau local, l’objectif « des papiers pour tous », ça fait débat aussi ?

Avec certaines personnes, même avec la CGT, on a eu quelques accrochages. Parce que, au niveau national, leur position c’est « régulariser tous ceux qui sont régularisables ». C’est comme le MRAP et la CIMADE, quand ils ont aucun espoir pour un sans-papiers ils disent « Ton cas, il est pas régularisable donc je le traite pas ».

La CGT, eux, ce qu’ils veulent vraiment c’est pouvoir faire des coups de pub comme y a eu à Paris.

– A propos des manifs sauvages, vous avez discuté de celle de Nîmes ?

Pas en réunion, mais en dehors. Je leur ai dit que RESF-Nîmes avait refusé d’y participer. Ils ont répondu « Oui, mais quand même, c’est pas notre mode d’action, c’est pas légal, c’est pas des manifs déclarées, on peut pas faire ça. Nous on a une légitimité au niveau du national, donc il faut qu’on conserve cette image-là de faire les choses bien et dans les règles. Les autres, c’est très bien ce qu’ils font mais nous on peut pas y adhérer. » Ils préfèrent majoritairement avoir l’appui de partis, de personnes bien dans les rangs, bien dans les cases, plutôt que de se rapprocher de personnes beaucoup plus radicales qui leur font peur. Faut surtout pas copiner avec eux.

– Mais y en a quand même certains qui sont allés à cette manif ?

Oui, mais à titre personnel. RESF Vaucluse ne voulait pas spécialement qu’ils y aillent. Certains étaient vraiment contre. Après, il y a eu des discussions. Certains, qui parlent beaucoup mais qui sont pas dans l’action, ont fait « Ah mais j’y serais bien allé en fait ça aurait pu être bien… ». Ben t’avais eu l’info donc tu pouvais bouger ton cul. Mais, si c’était parti en live ou je ne sais pas trop quoi, ils auraient dit « Ah mais non, bien sûr, nous on y aurait jamais mis les pieds. »

– Est-ce que RESF entretient aussi des liens avec des collectifs plus radicaux, ou pas du tout ?

Non pas trop. Mais il faut quand même savoir que une ou deux semaines après Sète, le blocage et le débarquement des 3 sans-papiers, y a eu une autre expulsion. Au niveau national, ils voulaient pas se charger de ça et ils ont demandé « Qui est-ce qui a le contact de ceux qui y sont allés la dernière fois, on pourrait pas les rappeler ? » Y en a quand même un qui leur a fait « Je pense que ce ne sont pas des prestataires de services. »

– Est-ce qu’à cette action à Sète, il y a avait des gens de RESF ?

Deux ou trois à ce qu’il paraît, mais en bas, pour dire au revoir aux sans-papiers. Leur rendez vous c’était 19 h, heure de départ du bateau. Donc je sais pas ce qu’ils comptaient faire pour faire débarquer qui que ce soit.

– Ceux qui sont favorables à la régularisation de tous les sans-papiers, majoritaires au niveau local, comment ils espéraient lutter à travers RESF qui se centre uniquement sur les scolarisés ?

Je crois qu’on pensait que le sigle RESF était plus parlant. Mais moi j’ai porté le badge pendant quasiment 1 an et partout où j’allais les gens demandaient « Ça veut dire quoi RESF ? ». Et ici on a toujours voulu que ce soit plus UCIJ que RESF. Mais c’est vrai qu’après, RESF est plus présent sur le national, ça parle à un peu plus de monde, ça a une certaine légitimité. Ça aurait pu ouvrir à plus de possibilités, mais vu comment ça fonctionne, c’est pas possible.

– Dans le cadre d’un soutien au cas par cas, est-ce qu’il peut y avoir un discours, une critique plus large ?

Oui, ça on l’a fait, pour Youness, on a essayé de sensibiliser au niveau de son cas, qui était certes un cas particulier, mais qui concernait beaucoup de jeunes. Dans le Vaucluse la plupart des jeunes sans-papiers sont déscolarisés, c’est des gamins d’immigrés qui sont venus bosser et se faire exploiter en tant qu’ouvriers agricoles. Ils ont ramené un de leurs gamins lors d’un voyage, généralement un mec, qui avait plus de treize ans (ou dix ans si c’est des Algériens) (4). Arrivé à 18 ans, il se retrouve sous le coup d’une OQTF.

Mais même si on essaie parfois de généraliser des trucs, le cas par cas c’est rarement porteur.

– Même si le soutien au cas par cas paraît inévitable, tu penses pas que ça amène un discours intégrationniste ? Que ça met en valeur des critères de bon immigré, de bon sans-papiers ?

Le cas par cas, moi je suis complètement contre. Après, quand il y en a un qui se retrouve en CRA et qui va être expulsé, ben on va faire du cas par cas, parce qu’on a pas trop d’autre choix. Et après quand on veut faire des manifs avec « des papiers pour tous », on se retrouve à quelques pélots ici. Ça semble un peu ridicule. Il faudrait vraiment passer à des actions plus dures mais elles entrent pas dans le cadre de RESF, elles seraient pas soutenues. Mais on a déjà des idées !

– Et que penses-tu de « plus de papiers du tout » ?

Ben ça c’est… très bien. Mais je peux t’assurer que si tu vas dans mon village natal, tu trouveras un paquet de papis et de mamies qui te diront que le village d’à côté c’est des étrangers, alors leur dire « plus de papiers du tout » c’est pas possible. Mais bon, quand on aura réussi, la révolution la question se posera plus.

– Le mot de la fin ?

Ben, RESF, ils ont réussi une chose, c’est qu’à être trop légalistes et à vouloir absolument être amis avec tout le monde, ils vont perdre les militants qui sont vraiment convaincus. Je leur souhaite bon vent et j’espère que le réveil ne sera pas trop dur le jour où seuls les militants de l’immigration choisie rempliront les jolis amphis de leurs jolies réunions, dans lesquelles toutes les décisions sont prises à l’avance.

1 Voir « Concert de soutien à un bon sans-papiers », Incendo, n° 2, mai 2008. [Ajout de Ni patrie ni frontières : Pour plus de clarté, et parce qu’elle pose des questions intéressantes, nous reproduisons ici une partie de ce texte, dont nous avons supprimé les tics orthographiques gaucho-élitistes, du type « les organisateurices » : « Le 21 mars, pleins de bonnes volontés, deux envoyés ciaux d’Incendo sont allés à Sarrians au concert de soutien à Youness, un sans-papiers menacé d’expulsion depuis dix mois. Eh bien ils ont été déçus… L’affiche à l’entrée aurait dû leur mettre la puce à l’oreille : « Ce soir soyons solidaires et exemplaires. » Cette mise en garde se référait au fait que les organisateurs ne désiraient pas que les gens fument ou consomment de l’alcool dans la salle des fêtes. Mais cet avertissement a pris plus de sens une fois rentrés dans la salle. Sur les murs encadrant une foule morne, pullulaient des affiches expliquant que Youness est un sans-papiers « exemplaire », qu’il a une promesse d’embauche et que lui et sa choubidoute ne désirent qu’une seule chose : être heureux ensemble pour toujours. Etre heureux, c’est tout le bien que je leur souhaite. Je comprends qu’il faille à des moments montrer ce que les gens attendent de toi pour avoir ce que tu veux. Il y a malheureusement plus de chance d’empêcher une expulsion en montrant l’image que la société attend de toi. Tout le monde le fait dans certaines situations que ce soit devant un proprio, un juge, un conseiller ANPE ou un prof (liste non exhaustive). Mais c’est peut-être pas la peine d’en faire des caisses. Dans cette salle, il n’y a que des gens qui veulent que Youness reste en France (hormis quelques flics qui ont bien dû passer voir ce qui se passait), faut-il encore afficher cette façade de « gentil sans papiers méritant » pour faire pleurer Margot ou Jamila ? Les personnes venues assister à ce concert se mettraient-elles à arrêter de soutenir Youness s’il renonçait à l’idée de créer une famille ? Que Youness privilégie cette défense devant la cour peut s’entendre. Mais que des associations de soutien ne donnent que ce type d’argument ne fait qu’accentuer l’écart entre les sans-papiers « intégrés » et les autres. Faire ça renforce l’idée que d’être sur le territoire français serait un droit qui se mériterait. Personne ne mérite plus d’être en France qu’un autre. »]

2 S’il est vrai que la machine à expulser se durcit sans cesse, qu’elle se renforce souvent de ses erreurs commises, cela n’empêche pas ces rouages de toujours comporter des failles, où il est possible de s’engouffrer afin de les enrayer. Bloquer un avion, un bateau, un train, etc., fera toujours parti des possibles.

3 Unis Contre l’Immigration Jetable.

4 Un jeune majeur peut être régularisé s’il est arrivé en France avant l’âge de 13 ans (avant l’âge de 10 ans pour les Algériens).

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Bref commentaire

Toute personne déçue d’une organisation ou d’un Réseau émet des critiques amères. C’est la règle du genre. Ce qu’il y a d’intéressant dans cette interview, ce sont plutôt les illusions qu’avait cette personne sur RESF (il semble qu’elle ait cru qu’il s’agissait d’un Réseau agissant en collaboration avec des sans-papiers organisés), que la description de l’activité d’un comité local, description qui est ici faite par un seul membre – donc très subjective et partiale.

Chaque comité RESF a une existence, des activités et des modes de fonctionnement spécifiques, il est donc difficile de généraliser. Par contre, ce que l’interview souligne bien ce sont les difficultés d’organisation insolubles du Réseau (la description de la réunion nationale à Lyon) et l’ambiguité (pour être gentil- de ses rela-tions avec les partis ou syndicats de gauche, ainsi que les équivoques de sa position sur les « sans-papiers » célibataires et sans enfants. RESF repose sur d’énormes et pesants compromis entre des militants encartés et non encartés qui n’ont pas du tout les mêmes idées et les mêmes pratiques.

C’est effectivement une structure qui convient peu, voire pas du tout, à quelqu’un qui n’est pas prêt à côtoyer des « soc dem », des syndicalistes enseignants bon teint, des parents d’élèves FCPE modérés, des républicains de la LDH, des cathos, des staliniens ou néostaliniens, etc., des partisans de la charité chrétienne ou du paternalisme, et qui cherche plutôt une organisation politique libertaire ou une coordination militante de sans-papiers. L’intérêt de RESF, pour le moment, est qu’il s’agit d’une structure relativement souple où il est possible d’être efficace en agissant, en même temps, mais rarement en accord total, avec des personnes ayant toutes sortes d’opinions, voire de positions sociales.

Ce type de structure n’a évidemment aucune chance de se transformer en une structure de lutte révolutionnaire. C’est donc à chacun de peser soigneusement si l’énergie qu’il ou elle y investit ne pourrait pas être investie ailleurs, avec de meilleurs résultats, par rapport au but final recherché

Y.C.