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Sur l’anarchisme, « les Juifs », le sionisme et l’anti-sémitisme (Rudolf de Jong)

vendredi 21 août 2009, par Yves

Rudolf De Jong

Quelques remarques générales

sur l’anarchisme, « les Juifs »,

le sionisme et l’anti-sémitisme,

avec quelques informations concrètes

sur les Pays-Bas

(Nous remercions l’auteur de nous avoir autorisés à reproduire cet article. NPNF)

1 Remarques générales

Il y aurait de bonnes raisons d’écrire ici le mot Juifs avec des guillemets – « Juifs » – parce qu’il y a eu et il y a, en particulier au sein du mouvement anarchiste et d’autres mouvements révolutionnaires, beaucoup de gens d’origine juive, sans qu’ils soient juifs au sens religieux du terme. Mais, bon, pour des raisons pratiques, je n’utiliserai pas de guillemets.

Alors, un Juif, c’est quoi ?

Selon moi, c’est un aspect de la personnalité d’un certain individu. Le contenu de cet aspect et l’importance qu’il revêt pour la personne en question ne dépend que d’elle. En d’autres termes ; chacun doit décider pour lui-même s’il est juif, et de quelle manière. Il est donc possible, en même temps, de se considérer Juif et d’être athée. J’espère pouvoir illustrer ceci par l’exemple de la personnalité de Gustav Landauer.

Beaucoup de militants anarchistes étaient juifs. Beaucoup avaient des racines allemandes, russes ou d’Europe de l’Est, et beaucoup immigrèrent en Amérique ou en Europe de l’Ouest. Leurs idées anarchistes ne furent pas influencées par la religion de leurs parents, ou alors de manière négative. Je ne vois guère de différence entre l’attitude de ces anarchistes juifs envers la religion et celle d’autres libertaires. Il y a certainement beaucoup à dire quant à leur importance pour le mouvement, je mentionnerai quelques personnes et quelques mouvements.

L’antisémitisme a été « justifié » par des raisons religieuses, des raisons socio-culturelles et économiques, des raisons racistes ou politiques. Nous trouvons surtout un mélange de ces arguments. L’antisémitisme s’oppose à toutes les formes de libéralisme, de socialisme et d’anarchisme, il s’oppose aux droits de l’homme les plus fondamentaux et il s’oppose au droit des personnes de décider pour elles-mêmes si elles veulent être juives et de quelle manière.

Néanmoins, le fait honteux demeure ; on trouve des remarques antisémites et de l’antisémitisme dans des écrits d’anarchistes. Proudhon, Bakounine et d’autres doivent être mentionnés ici. Nous devons analyser leur anti-sémitisme et la réaction des autres anarchistes. Et nous devons nous demander si leur antisémitisme était différent d’autres formes de préjugés (préjugés nationalistes par exemple) parmi les libertaires. Nous devons aussi nous demander s’ils différaient des autres révolutionnaires et socialistes dans leur attitude à l’égard des Juifs et dans leur anti-sémitisme.

L’antisémitisme en tant que mouvement social date de la fin du XIXe siècle (affaire Dreyfus, pogroms en Russie, mouvements sociaux-chrétiens, catholiques, en Autriche).

Il a été, avec peut-être quelques exceptions, rejeté par les anarchistes.

Le sionisme a été d’une manière décisive la réaction contre les mouvements sociaux antisémites. Un rapport anarchiste intéressant sur l’antisémitisme et le sionisme a été pour le congrès anarchiste international (interdit) de Paris en 1900. L’antisémitisme est resté rare dans les écrits anarchistes en tant que problème spécifique.

La réaction libertaire au nazisme et à la Shoah (l’Holocauste) n’a pas été particulièrement différente des réactions des autres personnes civilisées. Néanmoins, elle a fait voir à nombre de libertaires que leurs conceptions du progrès et de la révolution avaient été trop optimistes. Nombre d’entre eux abandonnèrent donc leurs espoirs révolutionnaires en faveur de buts libertaires plus modestes. J’ai trouvé peu de signes d’intérêt envers les kibboutzim dans les écrits anarchistes, à l’exception d’Augustin Souchy.

2. Les Pays-Bas

Les Pays-Bas ont une réputation de tolérance. Il s’y est néanmoins trouvé un antisémitisme socio-culturel et religieux de forme modérée. Sous ces formes modérées, il a souvent été socialement accepté, comme cela a été le cas pour d’autres préjugés religieux et racistes.

Il a été rare dans les cercles anarchistes et socialistes.

Dans le mouvement syndical, la Hollande, et en particulier Amsterdam, a connu un syndicat de travailleurs du diamant, l’ANDB. L’ANDB n’était évidemment pas religieux, mais la quasi-totalité des travailleurs du diamant provenaient de la communauté juive d’Amsterdam.

L’ANDB était un syndicat modèle, selon les idées social-démocrates : discipline, leadership fort, rejet de l’action directe, collaboration avec le parti, etc. Les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires étaient donc les ennemis déclarés de l’ANDB. Dans la biographie d’Henri Polak, le leader de l’ANDB, je n’ai trouvé qu’une seule fois une accusation antisémite dirigée contre Polak par un anarchiste ; cet anarchiste était lui-même juif.

L’antisémitisme culturel était rare dans les cercles libertaires. Cependant, dans les années 30 au moment où Hitler était déjà au pouvoir, il y eut une discussion acerbe dans la presse libertaire au sujet de remarques antisémites dans le Vrije Socialist et de son rédacteur en chef G. Rijnders.

Après la création de l’État d’Israël, il y a eu des discussions sur le sionisme, l’existence d’Israël, sa politique, etc. Ces discussions ne différaient pas beaucoup de celles qui avaient lieu entre d’autres gens. Le célèbre écrivain libertaire A.L Constandse fut impliqué dans ces débats.

3. Israël et les Palestiniens

Dans le mouvement anarchiste, les discussions et les positions quant au conflit entre Israël et le monde arabo-palestinien ont souvent été une question de « De quel côté es-tu ? » Les plus âgés des anarchistes ont en général été en faveur d’Israël, voire très heureux de son existence, et ils acceptaient sans beaucoup de critiques la position israélienne dans le conflit. Dans les années 60, le courant s’est renversé : les jeunes anarchistes et les activistes ont adopté sans réserves la position palestinienne et défendu les activités de l’OLP. Parfois cette position anti-israélienne a été mêlée d’antisémitisme. C’est surtout en France que l’on en a discuté.

Je crois qu’une approche anarchiste du conflit est possible. On doit abandonner l’approche nationaliste et cesser d’admirer les mouvements de libération nationale.

La conception anarchiste de la révolution sociale a été en partie formulée (et c’était une partie essentielle) dans les débats idéologiques de Proudhon et Bakounine contre l’idée de révolution nationale, défendue par des hommes tels que Garibaldi et Mazzini. Aujourd’hui, l’accent doit être mis sur les droits de l’homme des gens ordinaires et contre l’idée de l’identité nationale, l’État.

Dans la revue libertaire néerlandaise De AS, j’ai essayé de formuler une approche à la fois anarchiste et réaliste, sans me faire trop d’illusions. J’ai comparé Yasser Arafat au héros national hollandais Guillaume d’Orange et je les ai blâmés tous deux pour la même raison ; ils ont demandé partout aide et prestige, en oubliant de s’aider eux-mêmes.

Après tout : la paix véritable est une paix entre êtres humains, pas un état de non-guerre entre États.

Rudolf De Jong