Accueil > Ni patrie ni frontières > 8/9 - Anarchistes et marxistes face au sionisme et à la prétendue "question (...) > Rudolf De Jong : Le débat anarchiste sur l’antisémitisme

Rudolf De Jong : Le débat anarchiste sur l’antisémitisme

vendredi 21 août 2009, par Yves

(Cet article a été publié en italien dans l’ouvrage L’anarchico e l’ebreo, storia di un incontro en 2001 et en français dans Juifs et anarchistes aux Editions de l’Eclat en 2008. Nous remercions l’auteur et l’éditeur italien de nous avoir autorisés à le reproduire. Une version plus longue existe en néerlandais dans la revue De AS n° 138-139, été 2002. NPNF)

L’essayiste Max Nomad a écrit un ouvrage contre l’antisémitisme, The Jewish Conspiracy. Le vrai nom de Nomad était Max Nacht. Il était d’origine juive, né dans la Galicie autrichienne et – comme tant d’autres dans cette région – il avait été un anarchiste convaincu durant la Belle Époque de l’anarchie avant 1914. Après la Première Guerre mondiale il a vécu – comme tant d’autres – aux États-Unis, où il a pris ses distances avec le monde libertaire. Il était devenu un sceptique, comme il a dit lui-même, ou un cynique, comme disent les autres, et il avait pris le nom de Max Nomad (no mad, pas fou), peut-être pour indiquer qu’il avait perdu la foi en l’anarchisme et en toutes les idéologies.

Dans le livre de Nomad, on trouve le dialogue suivant :

– Les causes de tous nos malheurs, ce sont les Juifs !

– Mais non, les cyclistes !

– Pourquoi les cyclistes ?

– Pourquoi les Juifs ?

À mon avis, ici se termine tout débat sur l’antisémitisme, libertaire ou non libertaire. Néanmoins, il y a encore des choses à dire sur anarchisme et sionisme, et sur le conflit Israël-Palestine.

Commençons par quelques définitions.

Qu’est-ce que l’anarchisme ? Chaque libertaire a sa propre définition. Je vous donne la mienne : « le rêve d’une société sans domination et les tentatives de réaliser ce rêve sur tous les terrains de la vie humaine et de la société ». Ensuite, qu’est-ce qu’un Juif ? Les dictionnaires parlent toujours de croyant d’une religion monothéiste. Pour moi, un Juif est « chaque personne qui considère une partie de la culture ou de la tradition juive comme un aspect de son identité ».

J’ai utilisé les mots « partie » et « aspect ». Je veux dire par là que l’aspect juif de l’identité pourra être très important ou peu important selon les gens, avec beaucoup de nuances. Remarquez aussi que je n’ai pas parlé de la religion ; on peut faire entrer la religion dans « culture et tradition juive », mais cela n’est pas nécessaire ; dans la réalité de la vie, il y a des Juifs croyants et des Juifs libres penseurs. Ma définition ouvre aussi la possibilité pour des gens d’origine non juive de se considérer comme Juifs.

La définition que j’ai donné est subjective : « être Juif », et dans quel sens, ce doit être la décision consciente de l’individu lui-même.

L’anarchiste Gustav Landauer, Allemand et Juif d’origine, a illustré sa position et son identité de la manière suivante : Je suis Juif. Je suis Allemand. Je suis Allemand du Sud. Mais je ne suis pas un Juif allemand, ni un Allemand juif. Parce que, quand je dis « Juif allemand » ou « Allemand juif », je limite ma personnalité. Un « Juif allemand », c’est un Juif spécifique, et un Allemand juif, c’est un Allemand spécifique. En disant Juif et Allemand, on se ne limite pas, au contraire on ajoute quelque chose, on agrandit, on développe sa personnalité.

Passons à la définition de l’antisémitisme. Les dictionnaires disent : « hostilité systématique à l’égard des Juifs ». C’est vrai, mais ce n’est pas toute la vérité. Il faut ajouter plusieurs choses.

L’antisémitisme est déjà par définition anti-libertaire.

Primo, c’est l’antisémite qui décide qui est Juif. Déjà Karl Leuger, le notoire leader du parti social-chrétien antisémite d’Autriche à la fin du XIXe siècle, disait : « C’est moi qui décide qui est Juif. » Hitler – fort influencé par les idées de Leuger – a dit et a fait la même chose. Par conséquent, le Juif se fait dérober son identité, il se voit nier le droit de former sa propre personnalité. Il est Juif et seulement Juif. Il reste Juif et ne pourra pas échapper à ce destin.

Secundo, l’antisémitisme est irrationnel, utilisant un mélange d’arguments (religion, race, culture, socio-économique) contradictoires, et pleins d’abstractions et de généralisations, en niant l’individu vivant.

Donnons enfin la définition du sionisme : « l’idée et la pratique de créer une société juive au pays biblique, Palestine/Israël ».

Socialisme, anarchisme et antisémitisme.

Parlons maintenant de l’antisémitisme parmi les anarchistes et les socialistes. Il existe un livre de Edmund Silberner, Sozialisten zur Judenfrage (Les socialistes et la question juive, Berlin, 1962). C’est une lecture triste. Silberner a trouvé des remarques antisémites chez Fourier, Pierre Leroux, Proudhon, Bakounine, Marx, Engels, Benoît Malon, Augustin Hamon, Sydney et Beatrice Webb et d’autres. Chez Silberner, on trouve des socialistes de toutes les écoles, des réformistes et des révolutionnaires, des athées et des croyants, des socialistes d’origine juive et non juive.

En général, cet antisémitisme des socialistes est ignoré et même nié par leurs adhérents et admirateurs. Les anarchistes ne forment pas une exception. Ici, je m’intéresserai surtout à Proudhon et à Bakounine.

Comme chez tant d’antisémites, on trouve un mélange de qualifications irrationnelles sur des Juifs chez Proudhon et Bakounine : nation, religion, peuple, classe non productive, capitalistes etc.

Chez Proudhon, on trouve surtout des généralisations quand il parle des Juifs. Chez Bakounine, « être Juif » figure comme un argument dans la polémique contre des personnes. Et c’est lui qui décide que l’adversaire est Juif !

Les remarques les plus lamentables dans les écrits de nos deux pères de l’anarchisme ne furent pas publiées pendant leur vie. Les pires passages contre les Juifs se trouvent dans les Carnets de Proudhon et dans l’écrit contre Moses Hess de Bakounine, publié par Max Nettlau dans le tome V des Œuvres. De fait, Hess lui aussi, qui appelait Bakounine un « barbare russe », est à blâmer. C’est regrettable, mais ce n’est pas une excuse pour l’antisémitisme de Bakounine. Ce dernier a eu même l’idée d’écrire une étude sur « les juifs allemands ». Dans ses polémiques contre Marx, il utilise régulièrement l’expression « Allemand juif », dans un sens très négatif.

Nettlau, écrivant sur l’antisémitisme de Bakounine (introduction à l’édition allemande, Werke III), pensait que, si son héros avait vécu plus longtemps et avait vu le mouvement socialiste juif, il aurait peut-être écrit d’une autre manière sur les Juifs. Silberner n’est pas convaincu par cette remarque, et moi non plus.

On a dit aussi, en tâchant d’excuser Bakounine, qu’on doit tenir compte de l’époque et de l’histoire personnelle de Bakounine, fils de grand propriétaire ayant fait carrière dans l’armée russe. Mais on ne trouve pas d’antisémitisme chez Alexandre Herzen ni chez Pierre Lavrov, contemporains de Bakounine, révolutionnaires russes nés eux aussi dans l’aristocratie et la haute société. Au contraire : « Pourquoi parler des races juives ? » écrit Herzen dans une lettre à Bakounine, après la réception du manuscrit de l’écrit contre Moses Hess (on trouve la lettre dans leur correspondance).

Pierre Kropotkine, lui aussi aristocrate russe et officier de l’armée du tsar, était libre de préjugés anti-juifs et il a toujours fait acte de présence dans des manifestations contre les pogroms et l’antisémitisme.

Une observation : quand Bakounine parle de « Juif allemand », l’adjectif « allemand » est aussi péjoratif que le mot « Juif » !

Le XIXe siècle était plein d’idées préconçues et de généralisations sur les peuples et les races : « Les » Allemands sont autoritaires, mais aussi solides ; « les » Français sont superficiels, mais ils ont de l’esprit, etc. À de rares exceptions près, on trouve chez tous les gens de progrès au XIXe siècle une tendance à « l’orientalisme », c’est-à-dire à l’idée de la supériorité du monde européen face aux autres civilisations, avec des idées préconçues sur les peuples vivant en dehors de l’Europe et des États-Unis. Le progrès, c’était l’européanisation du monde. Parmi les rares exceptions figure Louise Michel ; en Nouvelle-Calédonie, elle était indignée du dédain que montraient ses camarades, les communards condamnés, pour la population indigène, les Kanaks, et leur civilisation.

Pour conclure cette partie : comme libertaires, il nous faut condamner Proudhon et Bakounine pour leur antisémitisme.

Les pogroms et la réaction des Juifs.

En Russie, l’attentat réussi contre l’empereur Alexandre II en 1881 ouvre une époque de répression contre les Juifs, avec des pogroms et des persécutions. La législation et des mesures spéciales frappent tellement les Juifs que leur existence socio-économique, déjà très difficile, devient presque impossible.

La culture des Juifs est directement menacée et leurs droits légaux de plus en plus restreints. On commence à utiliser le mot « Luftmenschen » (hommes de l’air) pour les Juifs en Russie.

En dehors de Russie, on voit naître des mouvements antisémites populaires en Autriche, en Allemagne et en France. Ces mouvements ont souvent un caractère social et se dirigent contre l’ordre établi. D’où viennent-ils ?

Du développement du capitalisme, menaçant certains catégories de la petite bourgeoisie et du prolétariat, et naturellement d’une source plus ancienne, les vieux préjugés contre les Juifs, nourris par les Églises.

Les pogroms et l’antisémitisme ont provoqué des réactions différentes parmi les Juifs :

1. L’émigration des Juifs d’Europe orientale vers des pays plus libres. Jusqu’en 1914, deux millions de Juifs sont arrivés aux États-Unis et 300 000 en Angleterre. D’autres ont cherché leur futur en Argentine et dans d’autres pays de l’Amérique latine. Avec cette immigration, un prolétariat juif est arrivé dans le monde occidental, un prolétariat très pauvre.

2. La poursuite de la vie traditionnelle, soit en Russie malgré la répression, soit dans de nouvelles circonstances en Amérique ou en Angleterre.

3. L’assimilation dans la société existante.

4. Le mouvement révolutionnaire et socialiste.

5. Le sionisme.

Le mouvement anarchiste yiddish .

Quelques mots d’abord sur le mouvement révolutionnaire juif – ou plutôt yiddish, et plutôt sur les mouvements. Des Juifs ont été actifs dans les mouvement marxistes, anarchistes et socialistes-révolutionnaires. Dans l’empire du tsar russe et dans l’empire d’Autriche-Hongrie, en Europe occidentale et en Angleterre, aux États-Unis et en Argentine.

Naturellement, l’idée fondamentale des mouvements révolutionnaires était que la libération des ouvriers était aussi la libération des Juifs et du genre humain tout entier. Non à l’assimilation dans l’ordre établi, l’ordre capitaliste. Le monde nouveau, encore à créer, sera la libération des Juifs.

L’organisation juive marxiste la plus connue est le Bund de Pologne et les marxistes d’origine juive les plus connus sont Rosa Luxemburg et Léon Trotsky. Parmi les anarchistes d’origine juive, Emma Goldman et Alexandre Berkman sont peut-être les plus fameux.

L’Angleterre, les États-Unis et l’Argentine ont connu des mouvements anarchistes yiddish de grande importance.

Le beau livre de William J. Fishman, East End Jewish Radicals 1875-1914, et les mémoires de Rudolf Rocker, The London Years et En la Borrasca, donnent des descriptions vivantes du mouvement yiddish dans l’East End de Londres avant la Première Guerre mondiale. Dans les mémoires d’Emma Goldman, Living my Life ou L’épopée d’une anarchiste, et dans les études de Paul Avrich sur l’anarchisme aux États-Unis – The Modern School Movement, Anarchist Portraits et Anarchist Voices – on trouve un nombre impressionnant de militants d’origine juive.

Rocker – Allemand et non juif – fut pendant vingt ans, avant 1914, l’âme du mouvement yiddish à Londres et le rédacteur de périodiques comme Arbeiterfreund et Germinal. Il était orateur, organisateur, inspirateur.

Le mouvement – et ceci est d’importance pour notre sujet – était un mouvement ouvert, solidaire avec des ouvriers non juifs et non libertaires (entre autres pendant la grande grève de 1912) ; tout le monde était bienvenu dans le club du mouvement (Lénine fut parmi les visiteurs).

En Amérique, les Juifs étaient une minorité parmi d’autres : « Il y a aussi eu des anarchistes juifs, unis par leur langue et par leurs traditions en sus de leurs convictions politiques », écrit Avrich dans Anarchist Portraits (p. 176).

De même, on trouve dans l’histoire de l’anarchisme aux États-Unis des anarchistes espagnols, des anarchistes italiens et des anarchistes allemands ; chaque culture avait ses propres périodiques, ses organisations, ses traditions, etc. On a connu plus de 20 périodiques en langue yiddish aux États-Unis. Leur porte-parole le plus important, Freie Arbeiter Stimme, a existé pendant près de cent ans.

Il n’y a pas eu de différences entre l’évolution du mouvement yiddish et celle des autres langues ou cultures. De plus en plus, les vieux militants se sont intégrés dans la société américaine et les nouvelles générations ont achevé leur américanisation. Les enfants ont gardé souvent une certaine sympathie pour les idées, mais ils ont quitté le mouvement et ils ne parlent plus les langues de leurs parents. C’est l’assimilation.

Assimilation et mouvement antisémite.

L’émancipation légale des Juifs est un produit de la Révolution française. Cela leur a ouvert en théorie la possibilité de s’assimiler et de s’intégrer. Mais dans la pratique sociale, ce n’est pas une loi. L’intégration n’est possible qu’à la condition d’être accepté par les autres membres de la société. Ainsi l’assimilation n’est pas qu’un choix libre du Juif, elle dépend des autres. Et parmi les autres on trouve des antisémites, niant, interdisant aux Juifs le droit de se développer, de former ou de changer leur propre identité.

Comme nous l’avons vu, c’est à la fin du XIXe siècle que s’établissent les mouvements antisémites en Europe, avec des périodiques, des organisations et des partis politiques. C’étaient des mouvements populaires avec des programmes sociaux, faisant appel à la population tout entière, c’est-à-dire aussi aux ouvriers et aux autres couches sociales pauvres.

Pour les socialistes parlementaires, les antisémites n’étaient pas seulement l’ennemi, c’était aussi la concurrence, la compétition.

Antisémitisme et mouvement

révolutionnaire.

Confrontées à un parti antisémite ayant un programme social et démocratique, comme par exemple en Autriche, les réactions des socialistes témoignent d’une certaine peur. Dans une lettre de Karl Kautsky à Friedrich Engels de 1884 (citée par Silberner, p. 231), nous lisons à propos de l’Autriche : « Nous nous donnons beaucoup de peine pour éviter que nos gens ne fraternisent avec les antisémites. »

Fraterniser, voilà l’antisémitisme dans les rangs des socialistes eux-mêmes. En effet il y avait à la Belle Époque une minorité, parmi les militants socialistes et anarchistes, qui avait une appréciation positive de l’antisémitisme et qui se déclarait même en faveur des pogroms en Russie. Chez les Narodniki russes, tant admirés par les libertaires en Europe, on trouvait malheureusement passablement d’antisémites. Dans le raisonnement de certains révolutionnaires, le pogrom de Kichinev (1903) de triste mémoire, lors duquel des Juifs et leurs maisons furent attaqués, fut considéré comme le début de l’expropriation. Malgré la présence de passablement de Juifs dans l’organisation, la Narodnaja Volja a lancé des appels aux pogroms !

Max Nettlau raconte (malheureusement, je n’ai pas retrouvé le texte) qu’en 1906, après le pogrom d’Odessa, il avait eu une conversation avec un révolutionnaire russe sur l’événement. Nettlau avait exprimé son étonnement du fait que les révolutionnaires à Odessa, lutteurs héroïques de la révolution de 1905, étaient incapables d’arrêter les antisémites. « Mais ce sont les mêmes personnes », fut la réponse du Russe. Ces cinq mots m’ont appris plus qu’une bibliothèque entière, tel est le commentaire de Nettlau.

« On commence par être antisémite, et on finit par devenir socialiste » fut le raisonnement et l’espoir de quelques militants. Parmi les libertaires accusés de ce raisonnement ou d’antisémitisme figurent Emile Janvion et Emile Pataud. Janvion a même parlé à un meeting d’antisémites. Fait curieux, ces militants ont toujours nié être antisémites. Dans les écrits d’Augustin Hamon, on trouve des remarques contre les Juifs, et Émile Pouget a utilisé dans ses articles des mots comme « youpin ».

Kropotkine, Rocker, Elisée Reclus, Sébastien Faure et la grande majorité des libertaires non juifs étaient toutefois des ennemis acharnés de l’antisémitisme. Bernard Lazare, lui-même libertaire d’origine juive, fut le premier défenseur de Dreyfus. Faure fut le grand organisateur de l’agitation en faveur de Dreyfus. Il fut suivi par Jean Grave et Pouget. Faure était déjà bien actif en faveur de Dreyfus quand des socialistes parlementaires comme Jules Guesde, Auguste Vaillant, voire Jean Jaurès, hésitaient encore.

Sionisme et anarchisme.

On le sait, le sionisme est né suite à l’affaire Dreyfus. On pourrait dire que le sionisme est le produit de l’antisémitisme. Les premiers sionistes, des hommes comme Theodor Herzl et Bernard Lazare, étaient des assimilationnistes convaincus. Mais « l’assimilation n’est pas possible, l’antisémitisme est trop fort », voilà la leçon tirée de l’affaire Dreyfus par les sionistes. La conclusion qu’ils en tirèrent fut de réclamer la libération nationale pour le peuple juif.

Libération nationale n’est pas libération sociale, au contraire. La lutte contre la conception de la libération nationale d’hommes comme Mazzini et Garibaldi est un aspect central dans l’anarchisme de Bakounine. Nous ne pourrons pas nous attendre à ce que les anarchistes apprécient l’apparition du sionisme, ni que la presse libertaire y prête beaucoup d’attention. Certainement pas avant la Première Guerre mondiale.

Néanmoins, j’ai trouvé au tournant du siècle deux textes intéressants sur le sionisme et l’antisémitisme : le rapport « Sionisme et antisémitisme » pour le congrès international anarchiste à Paris en 1900, écrit par le groupe ESRI (étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes) et l’important livre d’Elisée Reclus, L’Homme et la Terre.

Le congrès de 1900 fut interdit par les autorités, mais les rapports ont été publiés dans le journal Les Temps Nouveaux et en brochures [p. 120-130 dans cette compil’, NPNF].

Le rapport pose les questions : « Un socialiste, un anarchiste peuvent-ils logiquement être antisémites ? Doivent-ils même se mêler à un mouvement antisémite, avec l’espoir de détourner ce mouvement de son but primitif vers un résultat plus conforme à leur aspirations ? »

La réponse des auteurs du rapport est non. On ne peut marcher avec des antisémites. Pour des raisons tactiques, on accepte et on marche avec une moralité sociale inférieure, mais d’abord par principes : « Nous y perdrions surtout de la dignité. » Le rapport tâche d’expliquer l’antisémitisme dans le développement du capitalisme. La classe intermédiaire dont on a prédit « avec justesse » la disparition cherche un coupable pour ses problèmes économiques et sociaux et trouve le Juif. L’antisémitisme est fort dans les pays les plus réactionnaires, la Russie, l’Autriche-Hongrie.

En France c’est le produit de l’époque réactionnaire. On ne doit pas exagérer le danger de l’antisémitisme.

Le jugement du sionisme est négatif. C’est « sinon une lâcheté, au moins une faiblesse ». L’émigration des Juifs diminue le potentiel révolutionnaire ; un sionisme capitaliste en Palestine n’est pas souhaitable et une tentative de sionisme communiste serait un échec.

Dans L’Homme et la Terre, le grand œuvre d’Elisée Reclus, publié après sa mort en six volumes (1905-1908), l’auteur a consacré plusieurs passages aux Juifs. Dans le volume V, on trouve un photo du pogrom de Kichinev et une carte avec les lieux des pogroms en Russie. Reclus nie l’existence d’une race juive, un Juif allemand est trop différent d’un Juif portugais (malgré ça, il utilise le mot « race » dans quelques passages). Mais les Juifs « constituent à certains égards une nation, puisqu’ils ont conscience d’un passé collectif de joies et de souffrances, le dépôt de traditions identiques ainsi que la croyance plus ou moins illusoire à une même parenté » (tome VI, p. 373). De l’autre côté, Reclus accepte le dicton « C’est le ghetto qui a fait le Juif » et il ajoute : « En ouvrant les grilles du lieu maudit, on l’a plus qu’à demi déjudaïsé » (ibid., p. 378). Pour lui, la question juive est d’abord une question économique et il s’attend à une assimilation graduelle. Même en Russie les Juifs, « quoique franchement atrocement persécutés, se russifient pourtant » (tome V, p. 467).

Reclus est un des rares libertaires qui parle avec une certaine sympathie du sionisme : « Tandis que la masse des Israélites se borne à s’accommoder de son mieux aux circonstances, et compte sur la “patience et la longueur de temps”, grands réparateurs des injustices, certains descendants incontestables de banquiers, de rabbins juifs, cherchent bassement à se perdre parmi les chrétiens, à faire oublier leur origine ; mais d’autres, de plus noble métal, restent fiers de leur passé, revendiquent hautement leur nom, s’attachent à leurs légendes et, même lorsqu’ils ont cessé de croire, se réclament encore de la religion antique. Nombre de ces Juifs, trop étroitement patriotes pour se sentir solidaires avec d’autres que les gens de leur race, ont même songé à se créer une vraie patrie matérielle, avec lois spéciales et frontières. Or, quel pays peut convenir pour devenir la patrie des Juifs si ce n’est pas la Judée, la “Terre de promission (sic)” (…) ? » (tome VI, pp. 378-9).

Les colonies sionistes – à l’époque de Reclus toutes (sauf une) étaient établies sur le principe de la propriété individuelle – sont dans l’opinion de Reclus « une expérience économique et sociale du plus haut intérêt » (ibid., p. 380) parce que cette expérience pourra donner la preuve que l’accusation des antisémites est fausse, selon laquelle « les Juifs sont incapables de cultiver les champs comme les gens des autres peuples ».

J’ai porté tant d’attention au rapport de 1900 et à l’œuvre de Reclus parce que tous deux me semble représentatifs de la pensée de la majorité des anarchistes sur la question juive, sur l’antisémitisme et sur le sionisme. Surtout pour la période avant la Première Guerre mondiale, mais aussi pour beaucoup des militants dans la période après 1918.

En résumé :

1. Comme mouvement et dans ses idées, l’anarchisme a rejeté l’antisémitisme, mais les préjugés et surtout des remarques antisémites ne sont pas absents dans les publications anarchistes.

2. En général, les anarchistes ont sous-estimé le danger de l’antisémitisme dans la lutte pour la société libre. Il n’y a pas eu de propagande spéciale – avec des périodiques et des organisations – contre l’antisémitisme qui soit comparable à la propagande et à la lutte des libertaires contre des phénomènes comme le militarisme, l’alcoolisme, la religion, le colonialisme, etc.

3. Les anarchistes ont considéré l’antisémitisme comme un produit de l’obscurantisme (de l’Église) et du capitalisme.

4. Le sionisme fut considéré comme une lutte nationale, et l’anarchisme s’oppose à tout nationalisme.

5. On constate que les anarchistes ont peu porté attention à une lutte systématique contre les idées reçues et les préjugés. Fait exception la lutte contre les religions et les Églises.

6. L’antisémitisme social – c’est-à-dire prendre une certaine distance par rapport aux Juifs dans la vie sociale et la vie privée, voir dans l’antisémitisme une conviction comme une autre – a été négligé. Mais au fond, cet antisémitisme social était plutôt un préjugé de la bourgeoisie que de la classe ouvrière.
7.
Le nazisme.

Après la Première Guerre mondiale, le tsarisme et l’Autriche-Hongrie avaient disparu. L’Allemagne était devenue une république démocratique. L’antisémitisme était resté virulent dans les pays d’Europe orientale et centrale et fut considéré comme un phénomène de la droite politique.

La lutte contre l’antisémitisme était – comme avant 1914 – un aspect de la lutte générale pour une société libre. Dans la presse libertaire, on s’est intéressé aux victimes de l’antisémitisme, comme aux autres victimes de persécutions et des préjugés.

Rudolf Rocker mentionne l’antisémitisme en passant seulement dans son livre monumental Nationalisme et Culture, peut-être la contribution la plus importante à la pensée libertaire entre les deux guerres mondiales. Dans l’index de cet ouvrage, on ne trouve pas le mot sionisme.

Il va de soi que l’antisémitisme hitlérien et l’extermination des Juifs ont fait une impression profonde. Le nazisme a provoqué une nouvelle réflexion sur l’anarchisme. Le fondement de l’anarchisme traditionnel était l’idée du progrès, l’optimisme, la foi dans le futur, l’espoir : « Demain la révolution ». Cette espérance a disparu. Avec le nazisme et le totalitarisme, la civilisation occidentale était tombée dans la barbarie.

L’anarchisme des esprits les plus lucides devint plus modeste sous l’influence des horreurs du nazisme. Chez des hommes comme Rudolf Rocker, Max Nettlau et tant d’autres, on peut observer cette modestie déjà avant la Seconde Guerre mondiale. D’autres libertaires – à mon avis moins lucides – ont gardé des conceptions plus orthodoxes.

Israël et les Palestiniens

Comme tant des gens de gauche, beaucoup de libertaires, influencés par l’impuissance du mouvement ouvrier face au nazisme et au totalitarisme, se sont félicités de la proclamation de l’État d’Israël et sa capacité de survivre. La sympathie était humanitaire, plutôt que libertaire. On était heureux que des Juifs, toujours persécutés, aient enfin trouvé un pays où ils pouvaient vivre sans crainte de nouvelles persécutions. Les anarchistes plus orthodoxes étaient plus ou moins indifférents à Israël, en disant que c’était « un État comme les autres ». Parmi les admirateurs, Augustin Souchy y fit un séjour de quatre mois (1951-1952) et écrivit un livre sur El nuevo Israël, plein de sympathie pour les kibboutzim.

Comme nous le savons, après la guerre de 1967 et l’occupation de la Cisjordanie, Israël a été de plus en plus critiqué par les nouvelles générations de gauche. Dans le conflit israélo-palestinien, on a pris parti en faveur des Palestiniens sans faire la critique de l’OLP et d’Arafat et sans tentative d’apaisement. Au contraire, on pourrait parler d’une identification.

Dans des articles sur le conflit parus dans une partie de la presse libertaire et antiautoritaire, on peut observer la même position. Elle a suivi la mode de gauche sans tenter de chercher une position libertaire.

Il y a de nouveau dans certains milieux une tendance à un nouvel antisémitisme. Suivant la propagande de l’OLP, on écrit « les » Juifs, « les » sionistes, et on identifie complètement Israël, la politique d’Israël, les Juifs en dehors du pays et le sionisme. On a copié l’habitude de la presse dans les pays communistes totalitaires et de la propagande de l’OLP d’utiliser toujours les adjectifs « impérialiste », « fasciste » avec le mot sionisme.

Cela m’a étonné et j’ai tâché, dans un article de la revue anarchiste néerlandaise De AS, d’approcher le conflit d’un point de vue libertaire. Voici quelques-unes de mes réflexions.

Il va de soi qu’on doit rejeter la politique israélienne, l’occupation de la Cisjordanie et la colonisation avec le vol des terres et de l’eau, les violations des droits humains. Israël doit abandonner ses colonies en Cisjordanie.

Il y a un changement remarquable en Israël et dans le sionisme. L’idée fondamentale du sionisme fut : « Nous les Juifs, nous voulons devenir un peuple comme les autres peuples, avec un territoire, un État. » C’était, pour des hommes comme Herzl, la raison d’être du sionisme, et pendant des années après la proclamation du nouvel État on a gardé cette conception. Mais après la guerre de 1967 on dit de plus en plus en Israël : « Nous ne sommes pas un peuple comme les autres. Nous sommes un peuple exceptionnel. Nous sommes le peuple élu. » Un peuple exceptionnel ? C’est la négation du sionisme originel.

Si on juge le sionisme, on doit juger aussi le nationalisme palestinien. L’un et l’autre représentent le nationalisme et des mouvements de libération nationale Comme nous l’avons déjà vu, l’anarchisme est né en luttant contre le nationalisme et l’idée de libération nationale.

Pas seulement au temps de Proudhon et Bakounine : entre les deux guerres mondiales, les libertaires étaient solidaires avec la lutte anticolonialiste et contre l’impérialisme, mais contre le nationalisme.

Il y a une différence intéressante entre l’OLP et tous les autres mouvements de libération nationale. Seule l’OLP a voulu la destruction de l’ennemi comme État, comme entité nationale. Les autres ont lutté seulement pour la fin de la colonisation, pour la liberté nationale. Si par exemple l’Indonésie avait demandé dans la lutte anticolonialiste la liquidation des Pays-Bas, le conflit entre les deux pays ne serait pas encore terminé aujourd’hui !

La création de l’État d’Israël, les guerres et l’occupation ont créé des tragédies humaines pour les Palestiniens et beaucoup d’injustices. Mais il y a des injustices qu’on ne pourra pas redresser sans créer de nouvelles injustices. Par exemple, le retour des réfugiés au Liban à leurs anciens domiciles (ou mieux, aux domiciles de leurs parents et grands-parents) sur le territoire israélien.

Le problème des réfugiés au Liban est dramatique et plein d’injustice, mais ne diffère pas du destin tragique de dizaines de millions d’autres réfugiés, victimes des guerres et de la politique au XXe siècle.

Israël a demandé des frontières défendables, des frontières sûres. Mais la seule garantie pour une frontière en sûreté, c’est la paix, pas la paix de la conquête ou de la victoire, mais la paix profonde entre des peuples, qui veulent la paix et respectent les droits des autres.

J’ai trouvé certains parallèles entre le conflit au Moyen Orient et la guerre de quatre-vingts ans entre les Pays Bas et l’Espagne au XVIe siècle.

D’abord entre Guillaume le Taciturne (le prince d’Orange) et Yasser Arafat. Les deux ont toujours cherché de l’aide dans d’autres pays. Guillaume chez les princes protestants en Allemagne, en France et en Angleterre. Cette politique s’est toujours terminée sur un échec. Enfin ce fut la lutte des gueux et de la population des villes, avec le slogan « Aidez-vous vous-mêmes », qui a apporté la victoire aux rebelles.

Arafat, comme le Prince d’Orange, a cherché – et cherche encore – l’aide d’autres pays : Égypte, Syrie, Iran, Irak, Russie, États-Unis, etc. Mais c’est l’Intifada de la population elle-même (et en dehors du cadre de l’OLP) qui, enfin, a aidé les Palestiniens de Cisjordanie. Certes, je n’aime pas la violence, mais la violence d’une Intifada ne pourra jamais menacer l’existence d’Israël. Ainsi, malgré la violence et la douleur, j’ai salué l’Intifada. Et je trouve dommage qu’Arafat et l’OLP aient plus ou moins « volé » l’Intifada. Maintenant on est revenu à la politique de gagner quelque chose avec l’aide d’autres puissances régionales et mondiales.

On doit accepter la division. Après la guerre de quatre-vingts ans, les Pays-Bas étaient divisés : la république libre et protestante au nord, la continuation du régime espagnol et catholique au sud, une partie annexée par la France. Entre le nord et le sud, une partie que nous pouvons comparer avec la Cisjordanie, un territoire sous la souveraineté des autres provinces et gouverné comme un pays occupé parce que sa population était restée catholique.

Je pense que le sort des Palestiniens sera comparable. Un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza.

Les Palestiniens devenus Israéliens (maintenant encore citoyens de deuxième classe). Pour les Palestiniens dans les camps de réfugiés dans des pays en dehors de Palestine, leur intégration dans ces pays – comme nous le voyons déjà en Jordanie – me semble la seule solution possible.

Mes réflexions n’offrent pas une solution anarchiste au conflit. Mais elles sont peut-être utiles pour une approche libertaire. N’oublions pas que l’anarchisme est né dans une tradition. Cette tradition est bien formulée dans les titres de deux livres de Thomas Paine. Paine était citoyen de la Révolution française et citoyen de la Révolution américaine, mais dissident dans les deux révolutions. Les titres de ses livres sont Le droit des hommes et Le bon sens. Ajoutons encore un mot : la paix.

Rudolf De Jong