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Ce monde n’est pas le nôtre. Crise électorale ou crise sociale ?

jeudi 29 janvier 2004, par admin

Le « premier jet » de ce texte a été rédigé à la fin du mois d’avril 2002, lors des journées de manifestations qui ont suivi le premier tour des élections présidentielles. Il s’agissait alors de fournir une base d’échanges au sein d’un groupe de discussion et de formation récemment formé, brusquement élargi par l’arrivée de nouveaux membres rencontrés suite au tract « Ni facho, ni escroc ! » et à la tenue d’un meeting de rue sur cette base. Par la suite, il a semblé utile de compléter le texte, en fonction des développements ultérieurs de la situation, mais aussi et surtout comme analyses des possibilités offertes par la période actuelle en France et de leurs limites.

I - ILLUSIONS POLITIQUES ET REALITES SOCIALES

1. Un peu de mathématiques électorales

La présence de Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle a été vécue comme un séisme, voire comme un cataclysme. Pourtant, à y regarder de plus près, on remarque plusieurs points. Le score du Front National est resté dans la fourchette de ses scores habituels, oscillant entre 15 et 20 %. Il n’y a donc pas eu d’explosion de son audience électorale. Par contre, il y a un net recul de gauche et de la droite dite « républicaine ». Il faut noter également le score honorable de l’extrême gauche, près de 12 % divisés entre les trois candidats trotskistes. Surtout, on ne peut oublier qu’entre l’abstention (28 %), les bulletins blancs ou nuls (4 %) et les non-inscrits sur les listes (estimés à 10 %), ce sont plus de 40 % des électeurs potentiels qui ont refusé de se rendre aux urnes. Ce qui marque un désintérêt croissant pour le « jeu démocratique ». Autrement dit, c’est moins Le Pen qui a gagné que les autres qui ont perdu. C’est une victoire par défaut.

Le vote du second tour a confirmé la tendance générale. Bien sûr, Chirac a été élu avec un score digne de ceux d’un plébiscite de république bananière, mais cela ne révèle rien en soi. Le score de Le Pen a été confirmé, sans possibilité de s’élargir : son électorat a bien résisté à la pression morale. Bien des témoignages ont signalé l’émergence d’une certaine « fierté » des électeurs de Le Pen, alors que jusqu’ici il se singularisait par son caractère honteux, secret. Mais surtout, l’essentielle est que, malgré un battage sans précédent en faveur de la participation, l’abstention est restée très élevée.

Avec les élections législatives, la fragilité du système s’est manifestée de manière accrue. Victoire massive de la droite, mais surtout disproportions énormes entre le nombre de députés pour un nombre de voix identiques. L’abstention ne s’est jamais aussi bien portée : le système étant cloisonné de manière à protéger les partis en place contre leur challengers, il n’était même pas possible de voter « contre l’extrême droite ». A l’hystérie pro-vote s’est substitué un décrochement marqué vis-à-vis des élections. La victoire du « sauveur de la démocratie » n’a pas résolu la crise politique ; elle l’a plutôt entérinée.

2. Une situation européenne

Il ne s’agit pourtant pas d’un phénomène isolé. Dans d’autres pays d’Europe est apparue une droite dure « populiste ». Elle se manifeste sous des formes variées en Autriche, en Italie, au Danemark, aux Pays-Bas, où ces partis participent au Gouvernement avec la droite « classique ». Dans d’autres pays de l’Union européenne (Belgique) ou dans les pays « candidats », (Pologne, Slovaquie, Roumanie) et même en Suisse, cette tendance se confirme.

Cette apparition va de pair avec « l’effondrement » de la social-démocratie et des partis communistes là où ils existaient de manière forte (France, Italie, Espagne). En RFA, la social-démocratie a été mise à mal dans toutes les élections des Landern, et il n’est pas dit qu’elle ne perde pas le pouvoir aux prochaines léglislatives. La CSU Bavararoise, alliée à la droite conservatrice CDU, joue ce rôle de droite dure dans la coalition, ce qui limite l’émergence d’un nouveau parti sur sa droite - même si les Republikaner ont connu un éphémère succès voici quelques années. En Grande-Bretagne, une abstention massive (72% aux élections municipales !) et l’émergence nouvelle, mais limitée, du British National Party sont des signes de ce phénomène.

On en peut tirer aucun pronostic de cette convergence, mais elle marque une situation politique particulière dans la « construction européenne ». L’une des valeurs la mieux partagée par l’extrême droite est l’euroscepticisme. Cette composante est souvent négligée dans les analyses électorales. Il est plus simple d’attribuer aux électeurs « populistes » des inquiétudes partagées par l’Etat (immigration, délinquance) qu’une attitude contraire, anti-européenne. Sur ce terrain, il ne peut pas donner de « garanties » en se plaçant sur le terrain de l’extrême droite (inflation policière, racisme d’état).

De la même manière, si tous les partis ont manié à un moment ou à un autre la rhétorique « antimondialiste », seul le FN peut en tirer des bénéfices réels, à la fois parce qu’il n’est pas un parti de gouvernement - donc il n’apparaît pas comme impliqué dans la « mondialisation » - et parce qu’il peut proclamer son protectionnisme sans demi-mesures. C’est le problème que rencontrent les « populistes « de droite quand ils sont au gouvernement, parce que leur discours ne cadre plus avec les possibilités que leur offre la gestion du capital.

3. Pas de « retour du fascisme »

Face à une crainte qui prend des allures de psychose, il faut également insister sur ce qui différencie le Front National du fascisme ou du nazisme - même s’il existe des thèmes communs et une indéniable filiation historique. Il en va de même pour les autres partis d’extrême droite électorale dans l’Union européenne.

Le FN ne dispose pas de milices ou de groupes de combat armés, type SA ou SS, chargé de casser les grèves ou les meetings - son service d’ordre, le fameux DPS, ne dispose que de quelques centaines de membres et assure surtout la sécurité interne. Il ne possède pas non plus d’implantation ouvrière massive, même s’il dispose d’une implantation dans les « quartiers » via un réseau associatif important. Sa tentative de créer une filiale syndicale a échoué.
Il faut tout de même remarquer que, alors que les vieux partis ouvriers sont en net recul de ce point de vue, le FN a su se constituer une réelle base militante, que la scission avec le MNR n’a pas détruite (un tiers des 60 000 adhérents aurait suivi Mégret, dont une partie est revenue à la « vieille maison » assez rapidement). Même si la vie des sections semble avoir été morne depuis 1998, les frontistes ont maintenu une présence militante dans leurs bastions, ils ont su « occuper » les militants (au MNR aussi bien qu’au FN) : les batailles avec les gauchistes pour le contrôle des lieux de ventes de journaux (qui se sont soldés par un combat à la hache sur un marché parisien !). Cet aspect de la question a été totalement négligé par les médias, qui ne parviennent même plus à concevoir les partis politiques comme des organisations militantes…

Enfin, le programme économique du FN est entièrement libéral, à l’instar de celui du PS ou du RPR, alors que les programmes fascistes ou nazis prônaient une économie largement dirigée par l’état - de même que le Neal Deal ou la planification soviétique de l’époque. Plutôt qu’un simple remake du fascisme historique, il s’agit d’une formation originale, adaptée à une phase libérale du capitalisme et à une situation de faiblesse - mais pas de défaite - de la classe ouvrière. Il réussit à combiner dans son idéologie protectionnisme et libéralisme, et sa situation lui permet de ne pas avoir à confirmer dans les faits la viabilité de ses idées.

4. Un seul programme politique

Le jeu, voire la joute démocratique, s’est vidée de son contenu et de son intérêt politique depuis un certain nombre d’années déjà. Dans le passé, le débat démocratique était l’expression des différentes fractions de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie qui avaient des intérêts divergents. La situation a changé par la marginalisation de certaines classes (paysans, artisans, boutiquiers, propriétaires terriens) dont l’expression politique est amoindrie, même si elle n’est pas tout à fait absente, et surtout par la disparition de la classe ouvrière du champ de la politique électorale (alors que le vote PCF / SFIO était massivement ouvrier). Autrement dit, les partis ont de plus en plus de mal à représenter une classe, ce que confirme la dispersion des votes de chaque catégorie sociale dans l’ensemble des partis électoraux, sans différences très marquées.

D’une certaine manière, il y a unification du commandement capitaliste, qui prend en compte les intérêts généraux du système, même au détriment des intérêts particuliers des capitalistes. Ce qui signifie qu’il n’existe plus qu’un seule programme possible pour la bourgeoisie. On le remarque aisément dans le caractère interchangeable des programmes économiques des uns et ds autres. Il n’existe que des différences de second ordre. Balladur et Jospin ont la même politique de privatisations, la même attitude vis-à-vis des revendications salariales, etc. Quelque soit le parti, il n’y a aucun souffle, aucune perspective, aucune vision, même limitée, d’une autre société.

Cette convergence des programmes politiques - si on peut réellement les appeler comme ça - autour d’un credo libéral, correspond à une réalité pratique pour le capital. Que ce soit les critères de Maastricht (réduction de la dette publique), la lutte contre les paradis fiscaux (menée par l’état français), les plans d’austérité du FMI ou la révolte en Argentine (provoquée par l’endettement de l’état), la tendance globale des Etats, au niveau mondial, est la réduction du poids de la dette publique. Cette dette est le résultat de la phase précédente, keynésienne, du capital, dans laquelle elle était sanctifiée comme la seule créatrice de richesses. Aujourd’hui, son niveau est tel qu’il est une menace pour la stabilité globale du capital.

Même si s’esquisse la possibilité d’une nouvelle gauche du capital, directement mondialiste mais toujours keynésienne, le néolibéralisme est la forme idéologique de la liquidation de l’ancien état-providence, dont l’existence reposait sur la dette. A la limite, la chute de la vieille gauche liée à l’état-providence est un moment de ce changement - c’est l’ancienne extrême gauche qui est aujourd’hui porteuse des anciennes « valeurs de la gauche ».

5. une gauche sans ouvriers

Pour la gauche, il existe un facteur supplémentaire. C’est que même verbalement, le PS ou le PCF ne se préoccupent plus des intérêts immédiats du monde ouvrier. On a fait, de manière générale, comme si il n’existait plus, qu’il ne représenterait plus qu’un quantité négligeable. Les partis ont fait les yeux de Chimène aux classes moyennes, celles qui croient que « métallo » est une variante de techno. Or la classe ouvrière n’est pas morte. Le programme initial de Jospin était totalement moderniste, dans l’air du temps. Il suffit de voir les décisions prises à Barcelone sur l’allongement du nombre d’années de travail avant la retraite. Puis il s’est aperçu, mais trop tard, qu’il lui fallait gauchir son discours et s’adresser aux ouvriers, quitte à sonner particulièrement faux.

Quand au PCF, il est coincé dans son grand écart entre un soutien limité aux luttes et sa participation active au pouvoir. Les prolétaires ont fait une critique, critique négative sans plus, de cette forme d’encadrement de leur réalité, et la participation aux luttes a été noyée dans la participation au gouvernement. Ce qui fait que les prolétaires, non seulement ne se retrouvent pas dans les propositions à venir, mais ils ont également un regard négatif sur ce qui a été fait, que ce soient les privatisations, le chômage, la liquidation des acquis ou des salaires.

A cet égard, il est quand même symptomatique, que le seul qui ait parlé de « métalos, ouvriers », etc. soit Le Pen, et que Mauroy aie été obligé démettre en garde la direction du PS en affirmant que le mot travailleur n’était pas un gros mot. Les prolos se sont détournés se sont détournés d’eux, mais n’ont pas voté en masse pour le FN : 18 % des ouvriers, par contre, 23 % des employés l’ont fait - parmi ceux qui votent encore, puis deux ouvriers sur trois ont cessé de le faire.

II - LA CRISE POLITIQUE MASQUE LA CRISE SOCIALE

1. La frustration des 35 H

Lorsque les médias ont commencé à se pencher sur les raisons qui avait poussé l’électoraux traditionnel de gauche à s’abstenir ou à voter pour d’autres candidats, l’escroquerie des 35 H est souvent venu comme première explication.
Sans entrer dans les détails, elle s’est traduite à la fois par un blocage des salaires ; la densification du travail (puisque la réduction du temps de travail n’est pas réellement compensée par des embauches) ; le développement de la polyvalence et de la flexibilité du travail. Il est instructif à cet égard que la plupart des travailleurs interrogés par les médias sur le sens de leur « vote protestataire » ou de leur abstention aient placés les 35 H parmi les raisons. La frustration engendrées a été grande, à la hauteur de l’espoir engendré par cette mesure. Les syndicats, liés au gouvernement de gauche plurielle, ont géré l’affaire au cas par cas, organisant des grèves là où il était clair que la grogne montait, sans lancer de mot d’ordre de grève générale sur ce sujet qui concernait pourtant la quasi-totalité des salariés. L’échec de ce mouvement, la généralisation du flicage horaire, l’intensification du travail créent une situation de grogne généralisée qui, a défaut de pouvoir s’exprimer directement dans un mouvement social, s’est manifesté par une sanction électorale. La crise politique masque, tant bien que mal, la crise sociale.

2. Le poids du chômage

Alors que dans les années 1960, par exemple, l’ascenseur social fonctionnait, n’importe quel prolétaire avait le sentiment de pouvoir faire évoluer sa condition, ou à défaut, celle de ses enfants. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Tout le monde a le sentiment que sa situation peut se précariser, et que ses enfants éventuels n’auront pas une meilleure situation, même s’ils font des études.

On nous dit qu’avec Le Pen, ce serait pire. Mais pour des tas de gens, c’est déjà aujourd’hui le pire. Pour les réfugiés parqués au camp de Sangatte, pour les SDF, pour les chômeurs ou les bas salaires, les jeunes sans revenu qui ne peuvent pas toucher le RMI, sans oublier bien évidemment la situation des millions de femmes qui cumulent un double travail, au boulot et à maison, pour un salaire inférieur à celui des hommes.

La carte de l’abstention recouvre à peu près celle du chômage, et plus précisément, celle des régions brutalement atteintes par la restructuration capitaliste initiée dès 1973 en France, et poursuive avec l’assentiment de la gauche politique et syndicale à partir de 1981 : liquidation de l’industrie lourde, des mines, de la sidérurgie, des chantiers navals et de ce qu’on appelait les « forteresses ouvrières », comme Boulogne-Billancourt. On ne peut se contenter d’invoquer les effets de la « crise économique » : le chômage a été utilisé comme une arme pour briser la classe ouvrière en sapant ses bastions les plus combatifs.

3. Des luttes sans conquêtes

Après la grande grève de 1995, on assiste à un replis des luttes ouvrière, à une faiblesse réelle de la capacité contestatrice des prolétaires. Ce qui ne signifie pas que les luttes n’existent pas, mais qu’en dépit de leur violence parfois, elles ne font que répondre aux offensives du capital. Dans certains cas, la dernière offensive. Cellatex, Mossley et Moulinex en constituent des exemples. Pendant des années, les prolétaires ont tout accepté. Restructurations, licenciements, mobilité, etc. espérant sauver si ce n’est l’essentiel, en tout cas ce qui pouvait l’être. La réaction se fait lors de l’ultime plan, celui de la fermeture ou du dépôt de bilan (cf. Il va falloir attendre). Ca n’a rien à voir avec les grèves anciennes, comme la Rodhiaceta ou le « mai rampant » italien, pour la réduction du temps de travail et une large augmentation des salaires. Les luttes ont aujourd’hui pour objet de lutter contre ce que le capital nous enlève, pas pour ce qu’il ne pourra jamais nous donner.
A l’inverse de ces « dernières luttes » à la veille de la fermeture, on assiste tout de même, sans qu’on puisse tirer de conclusions trop hâtives, à l’émergence de grèves de travailleurs précaires (McDo, FNAC, Go Sport, Séphora, Eurodisneyland) qui dépassent l’échelle de l’entreprise et font tâche d’huile. On voit aussi apparaître des grèves ou des mouvements sociaux dans des secteurs jadis « préservés », comme l’informatique (Blanche porte), ou les cadres. Paradoxalement, l’obligation d’une signature syndicale sur les accords des 35H a permis aux syndicats - souvent les centrales les plus modérées - de prendre pied dans ces secteurs ou dans les PME. Dans le même mouvement, les jeunes cadres ont affirmé leur désir de temps libre, de ne plus se consacrer exclusivement à l’entreprise ; ce qui constitue une relative nouveauté.

4. Le retour des archaïsmes

D’autre part, on assiste au niveau mondial a une réapparition de tous les archaïsmes sociaux (ethnisme, nationalisme, colonialisme). On connaît, depuis près de 20 ans, la perméabilité de la « gauche » comme de la droite au discours de l’extrême droite. C’est ce qu’on a parfois appelé « lepénisation des esprits », ce qui ne fait d’ailleurs que rejeter sur Le Pen une responsabilité qui n’est pas la sienne.

Le discours identitaire et communautariste est omniprésent, avec la célébration constante et conjointe du patrimoine national (« lieu de mémoire »), des « communautés immigrées » et des « valeurs républicaines ». Tous les candidats ont adopté, à un moment ou à un autre, le drapeau de l’antimondialisation, sous des nuances variées, quitte à avoir comme le PS, un pied à Porto Allegre et l’autre à Barcelone. Il a fallu plusieurs années pour que, dans ce qui se proclame encore « extrême gauche », on découvre que « antimondialisation » était un mot piégé, un cadeau de l’extrême droite renfermant un discours identitaire et souverainiste, et qu’on tente timidement de le remplacer par « altermondialisation ». Il ne faut pas sous-estimer non plus, dans vote Le Pen, le poids de ce discours « antimondialiste », qui reflète la crainte des restructurations en cours, de la destruction de l’Etat-Providence et des transferts de souveraineté vers des instances continentales et mondiales. Le replis nationaliste est une réaction bornée, mais explicable, face au mouvement capitaliste en cours - en l’absence d’autre alternative.
Cette soi-disant « lepenisation des esprits » est surtout une réalité pratique. Dans un pays où la gauche plurielle gère sans états d’âme le camp de concentration de Sangatte, où les immigrés clandestins sont frappés, bâillonnés et expulsés vers des pays où ils risquent la mort, où l’armée assiste la police dans les contrôle d’identité au faciès - être jeune ou basané constituant un délit de sale gueule manifeste - cette même « gauche » n’est guère crédible dans le rôle des défenseurs de l’antiracisme et de l’antifacisme.

5. Le désespoir contre-révolutionnaire

Ce qui en sont temps avait permis à Trotsky d’affirmer dans Comment vaincre le fascisme ? que « quand le peuple ne trouvait pas de solution dans l’espoir révolutionnaire, alors il peut vouloir le chercher dans le désespoir contre-révolutionnaire ». Appliquée à la situation d’aujourd’hui, dans une situation où la domination du capital apparaît sans faille, cela signifie aussi que lorsque ce peuple à la sentiment d’être « abandonné » par les partis qui se réclament toujours de lui, partis qui ne proposent même plus la moindre réforme qui puisse faire sens, ces prolétaires se détournent d’eux et peuvent se réfugier dans l’abstention ou aller voir ailleurs.

La seule chose positive dans ce désastre est la réapparition du fait ouvrier. On a tout fait pour faire disparaître ce mouvement, tout fait pour organiser sa mort symbolique. Tout ce qui était ouvrier était dévalorisé, ringardisé, à mettre dans les musées. Là, il s’est rappelé à notre existence.
On peut donc dire que résultat des élections affirme sur le plan politique cette réalité sociale, et aucun tour de passe-passe n’y pourra rien. Cette réalité existait avant les élections, elle existera après. Elle ne pousse pas à un optimisme débridé, mais c’est de là qu’il faut partir. Nous avons encore un long chemin à parcourir.

IV - UN MOUVEMENT DEMOCRATIQUE ?

1. les manifestations de Mai

Les manifestations qui se sont déroulées suite à l’annonce des résultats électoraux se caractérisent par le schéma classique : manifestations spontanées (lycéens en tête, étudiants à la remorque), récupération par les organisations politiques « perdantes des élections », avec un traitement médiatique très positif, un encadrement politique et policier omniprésent… mais pas suffisamment efficace, puisque les manifestations politiques ont réellement démarrées quand les lycéens ont commencé à rentrer en cours. Surtout, en dehors d’un premier mai miraculeusement placé entre les deux tours, les prolétaires ne se sont pas manifestés… A noter que la majorité des lycéens ne vote pas (question d’âge) et que les étudiants sont une catégorie parmi lesquelles l’abstention est très importante.

Il est évident que si Le Pen avait eu le même score, c’est-à-dire avec la même capacité de nuisance, mais qu’il était arrivé en 3e position, il n’y aurait pas toutes les manifestations que nous avons aujourd’hui. La situation aurait somme toute été « normale ». Tout ce cirque est donc, largement, l’expression de la fraction « moderniste » des classes moyennes, qui n’est « plus présente » au 2e tour. Alors, n joue les grandes orgues : Démocratie et République en danger ; stigmatisation des individus qui votent « protestataire » ou s’abstiennent ; couplet sur la nécessité du front républicain ; « honte » pour la France ; et tartines sur les vertus intrinsèques de la démocratie…

On remarque en outre que la démocratie n’est pas jugée sur son fonctionnement mais sur ses résultats, que les citoyens font preuve de maturité, d’intelligence quand ils votent dans le sens attendu, mais qu’ils deviennent des imbéciles quand ils ne font pas ce que l’on attend d’eux. Mais cette crise n’est pas née avec les élections. Quand on parle de démocratie « de proximité », de démocratie « participative », c’est que la démocratie elle-même - dans toutes ses limites - a disparu. Quand le tissu associatif n’existe plus qu’à grands renforts de subventions - et leur cortège de compromissions municipales - et d’associations déclarées « représentatives » quand bien même elles ne représentent qu’elles-mêmes, c’est que l’Etat a fini de phagocyter la société. Sans parler de l’abstention aux élections professionnelles, supérieure encore à ce qu’elle est dans les élections « politiques ». Les apparences de la démocratie tombent l’une après l’autre.

3. Et maintenant ?

Il ne s’agit pas pour autant de s’illusionner sur la « démocratie ». La première chose qu’il faut avoir à l’esprit, c’est que jamais rien de grand n’a jamais été fait par le biais de la démocratie, donc par le vote. Tout ce que les prolétaires ont obtenu, ils le doivent à leur lutte, même si après, il y a une sanction législative, comme on l’a vu pour les 40 heures ou les congés payés en 1936. Par contre, tout ce qu’ils perdent, ce fut aussi par le biais de la démocratie ou au nom de la défense de l’état et de la démocratie. La liste est longue : Commune de 1871, Italie 1922, Allemagne 1919 , Espagne 1936-37, et pendant le Front Populaire, la police tue une dizaine de manifestants à Clichy.
Par rapport aux objectifs qui sont les nôtres, le bouleversement révolutionnaire du monde, il faudrait savoir expliquer, affirmer l’efficacité de la population qui fleurit aujourd’hui, qui veut que pour combattre un moment spécifique de la contre-révolution, il faille, même avec des pincettes, se rallier d’une manière ou d’une autre, à un autre moment de la contre-révolution, en nous impliquant dans un choix électoral dont nous rejetons le principe même.

Le prolétariat est aujourd’hui dans une situation difficile, on peut même dire assez largement qu’il est sans espoir et qu’il a perdu la confiance dans ses propres actes, la confiance dans le devenir de ses luttes, au point même que la possibilité du communisme, d’un autre monde possible, même disparu de l’imaginaire social. Quand on lutte, on ne lutte en fait que pour tenter d’améliorer le fonctionnement du capital ; capitalisme qui semble être un horizon indépassable.
Le problème est donc de savoir ce que nous pouvons mettre en place pour les mois qui viennent. Considérer que les élections passées, la crise est finie, serait raisonner exactement comme les électoralistes. Il est intéressant de constater la floraison de collectifs et de cercles de discussion nés des manifestations de Mai, quelques soient leurs illusions. Le fait que l’une des premières victimes de la répression policière contre des manifestants, lors du camp No Border à Strasbourg, soit le jeune animateur, prolétaire et précaire, de l’un de ces collectifs, n’est pas non plus sans intérêt. Et même le renforcement en cours de l’extrême gauche, assortie d’une vaste recomposition de son paysage, est un signe de crise, sans que l’on puisse pour l’instant déterminer le cours que prendra celle-ci. Il existe un désir de « politique », non au sens politicien, mais dans le sens d’une envie de reprendre le contrôle sur sa propre vie. Ce qui nous fait défaut, ce n’est pas une organisation, une quelconque avant-garde ou un parti, inadapté aux conditions actuelles de nos luttes, mais la capacité de susciter un projet de société dans lequel nous pourrions nous reconnaître, poser les bases d’un autre monde.

Car, nous vivons dans ce monde, mais ce monde n’est pas le nôtre.

Karl N. & Nico D.