Accueil du site > Vagabondages > Socialisme ou Barbarie : Une revue iconoclaste dans la France de (...)

Socialisme ou Barbarie : Une revue iconoclaste dans la France de l’après-guerre

publié par admin, le mercredi 28 janvier 2004

Enregistrer au format PDF

Philippe Gottraux

Une revue ico­no­claste dans la France de l’après-guerre*

Pour qui s’intér­esse de près à l’his­toire poli­ti­que et intel­lec­tuelle de l’après-guerre en France, la ren­contre avec la revue Socialisme ou Barbarie appa­raît aujourd’hui évid­ente 1. Pourtant, à l’époque de sa paru­tion, soit entre 1949 et 1965, la revue resta par­fai­te­ment confi­den­tielle et très lar­ge­ment méc­onnue. Aujourd’hui, il est dif­fi­cile d’igno­rer ses énoncés ico­no­clas­tes d’alors sur le caractère non socia­liste (voire tota­li­taire) de l’URSS, émis à partir d’un point de vue radi­cal et dans un contexte où l’immense majo­rité de l’intel­li­gent­sia de gauche suc­com­bait aux sirènes de la « Patrie du Socialisme » et confon­dait marxisme et sta­li­nisme (voir enca­dré, p. 44).

Une ori­gine toute mili­tante

On ne sau­rait se mépr­endre cepen­dant sur la nature de cette sin­gu­lière expéri­ence col­lec­tive : avant d’être une revue, Socialisme ou Barbarie se prés­ente d’abord comme un groupe poli­ti­que d’extrême-gauche inséré en tout pre­mier lieu dans le champ poli­ti­que radi­cal 2. En conséqu­ence, l’édition de la revue représ­ente aux yeux du groupe une méd­iation poli­ti­que, un moyen de dif­fu­sion d’idées, certes le plus impor­tant parmi les autres acti­vités mili­tan­tes et édi­tor­iales orientées vers la praxis 3. Cette iden­tité mili­tante d’extrême-gauche est réaffirmée à main­tes repri­ses dans la revue ou dans les comp­tes rendus des acti­vités du groupe.

Ainsi, dès le pre­mier numéro, les « socio-bar­ba­res 4 » met­tent les choses au point quant à la nature d’abord poli­ti­que qu’ils enten­dent donner à leur entre­prise et rap­pel­lent la pers­pec­tive visée : cons­truire une nou­velle orga­ni­sa­tion révo­luti­onn­aire. Ils cher­chent alors à se pré­munir de la cri­ti­que habi­tuel­le­ment adressée à qui se sépare du Parti (en l’occur­rence trots­kiste et de petite taille), celle de virer « à droite » et/ou de se replier sur la sphère privée : « Nous ne par­tons pas pour nous ral­lier à quel­que mou­ve­ment cen­triste du type RDR ou pour ren­trer chez nous, mais pour jeter les fon­de­ments d’une future orga­ni­sa­tion révo­luti­onn­aire prolé­tari­enne 5. » De sur­croît, les socio-bar­ba­res se dém­arquent ouver­te­ment et non sans ambi­tion d’une dém­arche exclu­si­ve­ment intel­lec­tuelle : " Nous pen­sons que nous représ­entons la conti­nua­tion vivante du marxisme dans le cadre de la société contem­po­raine. Dans ce sens nous n’avons nul­le­ment peur d’être confon­dus avec tous les éditeurs de revues « marxis­tes », « cla­ri­fi­ca­teurs », « hommes de bonne volonté », dis­cu­tailleurs et bavards de tout acabit. Si nous posons des pro­blèmes, c’est que nous pen­sons pou­voir les rés­oudre 6. « Cette prés­en­tation de soi offen­sive tra­duit autant la ten­ta­tive de se posi­tion­ner dans le champ poli­ti­que radi­cal qu’une aver­sion pour les dém­arches qui se conten­tent » de trai­ter les ques­tions théo­riques pour elles-mêmes 7 « .

Certes, ces pro­cla­ma­tions ne signi­fient pas encore que les pra­ti­ques effec­ti­ves sui­vent. Nous ne sau­rions pour­tant com­pren­dre ni les actes des mili­tants ni l’orien­ta­tion de Socialisme ou Barbarie (ses prises de posi­tions et ses mul­ti­ples polé­miques) sans se référer à cette matrice iden­ti­taire ori­gi­nelle qui va struc­tu­rer l’ensem­ble de ses com­por­te­ments. Tenir compte de cette iden­tité mili­tante auto pro­clamée, c’est accor­der de l’impor­tance aux sens que les acteurs don­nent à leurs actes et reconnaître qu’il contri­bue à faç­onner leurs pra­ti­ques. Mais nous ne pou­vons, dans un autre mou­ve­ment, en rester là, tant les représ­en­tations des acteurs ne suf­fi­sent pas à rendre compte de leurs actes. Ainsi, si le recul his­to­ri­que contri­bue à ne rete­nir de l’aven­ture de ce col­lec­tif que l’édition d’une revue, c’est que dans les faits, en dépit des pro­cla­ma­tions et ten­ta­ti­ves mili­tan­tes des acteurs, l’impact effec­tif du groupe passe pres­que exclu­si­ve­ment par ce vec­teur 8.

Quoi qu’il en soit, l’ins­crip­tion ini­tiale du groupe Socialisme ou Barbarie dans le champ poli­ti­que ne dis­pense pas d’ana­ly­ser la revue pour elle-même. Il n’est dès lors per­ti­nent de voir en quoi l’iden­tité mili­tante du groupe oriente la revue, dans ses visées, son contenu, sa forme, ainsi que dans son mode de pro­duc­tion. Cet arti­cle se pro­pose d’abord de mon­trer, par quel­ques tou­ches signi­fi­ca­ti­ves, com­ment l’autodé­fi­nition mili­tante se double d’une atti­tude polé­mique envers le champ intel­lec­tuel, contre­di­sant l’indiffér­ence ini­tia­le­ment pro­clamée à son encontre. Quelques indi­ca­tions sur le fonc­tion­ne­ment du groupe doi­vent ensuite indi­quer com­bien la revue est dép­end­ante de ses ori­gi­nes d’extrême-gauche et, enfin, en quoi cette matrice condi­tionne en partie le sabor­dage de cette riche expéri­ence.

Comme mili­tants dis­si­dents du trots­kisme, les socio-bar­ba­res s’adres­sent donc en pre­mier lieu au milieu révo­luti­onn­aire de l’époque, c’est-à-dire qu’ils enten­dent, selon leurs termes, se prés­enter » devant l’avant-garde des ouvriers manuels et intel­lec­tuels 9 « à l’aide de leur publi­ca­tion. À cette date, les enjeux spé­ci­fiques orga­ni­sant le champ intel­lec­tuel ne les pré­oc­cupent pas, du moins en tant que groupe. Et si Claude Lefort inter­vient dans la revue Les Temps Modernes, il le fait à titre per­son­nel, sous la pro­tec­tion de Maurice Merleau-Ponty, dans le cadre de son trajet d’intel­lec­tuel et non pas comme porte-parole iden­ti­fié de Socialisme ou Barbarie 10. Les inter­lo­cu­teurs réels ou recher­chés, les agents avec les­quels le groupe est en rela­tion, sont d’abord les rares autres orga­ni­sa­tions révo­luti­onn­aires, les mili­tants dits d’avant-garde. Socialisme ou Barbarie ne se soucie guère du champ des revues où inte­ra­gis­sent des titres comme Esprit, Critique, Preuves, Les Temps Modernes ou La Nouvelle Critique éditée par le PCF. De même, les réunions publi­ques mises sur pied pour déb­attre poli­ti­que­ment et dis­cu­ter des arti­cles parus ras­sem­blent essen­tiel­le­ment des mili­tants révo­luti­onn­aires d’autres grou­pes ana­lo­gues, comme les peti­tes orga­ni­sa­tions anti-sta­li­nien­nes » ultra-gau­ches « bor­di­guis­tes ou conseillis­tes 11, des liber­tai­res ou encore quel­ques rares trots­kis­tes, venus porter la contra­dic­tion, pra­ti­que fréqu­ente dans le milieu 12.

Socialisme ou Barbarie en bref

Avant d’exis­ter comme groupe dès 1948, Socialisme ou Barbarie appa­raît en 1946 comme ten­dance mino­ri­taire à l’intérieur du PCI trots­kiste, sec­tion franç­aise de la IVe Internationale. La diver­gence concerne l’inter­pré­tation de la nature de l’URSS et du sta­li­nisme. Contrairement à la posi­tion trots­kiste clas­si­que qui voit dans ladite » Patrie du socia­lisme " un État ouvrier, certes dégénéré mais devant être déf­endu en der­nière ins­tance car pro­gres­siste par rap­port au capi­ta­lisme, les per­son­nes regroupées autour de Cornelius Castoriadis et de Claude Lefort ana­ly­sent l’URSS comme une nou­velle forme de société d’exploi­ta­tion, un « capi­ta­lisme bureau­cra­ti­que », où une nou­velle classe (la bureau­cra­tie) non seu­le­ment dirige de manière tota­li­taire la société, mais aussi exploite le prolé­tariat. Cette lec­ture, qui se reven­di­que du marxisme révo­luti­onn­aire, heurte de plein fouet la doxa « com­mu­niste » domi­nant la pér­iode. Elle conduit sur­tout les mem­bres de Socialisme ou Barbarie à refu­ser l’atti­tude jugée com­plai­sante du trots­kisme envers l’URSS et, plus lar­ge­ment, envers le sta­li­nisme présent au sein des sociétés libé­rales par les Partis com­mu­nis­tes.

Dès 1949, le groupe Socialisme ou Barbarie fait connaître ses concep­tions au moyen d’une revue qui sor­tira 40 numéros avant de cesser de paraître en 1965. Pendant toute son exis­tence, le groupe pour­suit la cri­ti­que intran­si­geante de l’URSS, du sta­li­nisme et de ses ava­tars, à l’Est comme à l’Ouest.

Dans le même esprit, il met en lumière et stig­ma­tise les mécan­ismes de bureau­cra­ti­sa­tion du mou­ve­ment ouvrier, dans ses formes sta­li­nien­nes et socia­les-démoc­rates. Développant une concep­tion radi­ca­le­ment cri­ti­que de la divi­sion entre diri­geants et exé­cutants, ce cou­rant d’extrême-gauche conçoit le socia­lisme comme la ges­tion col­lec­tive de la société par le prolé­tariat orga­nisé en conseils. Il valo­rise les pro­ces­sus de lutte auto­nome de ce der­nier et mani­feste une forte méfi­ance face aux appa­reils syn­di­caux et poli­ti­ques.

Très for­te­ment mar­gi­na­lisée dans un contexte où règne à gauche l’hégé­monie du sta­li­nisme, l’ana­lyse de Socialisme ou Barbarie devient quel­que peu moins abs­traite quand sur­gis­sent les pre­mières gran­des rév­oltes prolé­tari­ennes contre le « socia­lisme réel », en Allemagne de l’Est en 1953, puis sur­tout, en Hongrie en 1956. Sans vrai­ment mettre fin à l’ostra­cisme vécu par ces mili­tants, les évé­nements en ques­tion confèrent néanmoins une plus large écoute à leurs ana­ly­ses dans les milieux poli­ti­que et intel­lec­tuel, et ren­for­cent aux yeux de leurs auteurs la convic­tion d’être dans le juste.

En 1958, dans la conjonc­ture de la nais­sance de la Ve République et de la lutte contre la guerre d’Algérie, le groupe passe la vitesse supéri­eure et se lance dans une expéri­ence mili­tante plus volon­ta­riste. Il crée une orga­ni­sa­tion révo­luti­onn­aire nommée « Pouvoir Ouvrier » et publie dès déc­embre 1958 un men­suel d’agi­ta­tion du même nom. Opposée à cette opti­que, car déf­endant une concep­tion plus souple et moins struc­turée de l’orga­ni­sa­tion, une partie des mem­bres de Socialisme ou Barbarie (dont Lefort) se séparent à l’automne 1958 et fon­dent le groupe Informations et liai­sons ouvrières (ILO).

Au plus fort de son implan­ta­tion, soit au prin­temps 1961, le groupe Pouvoir Ouvrier compte un peu moins d’une cen­taine de mem­bres sur toute la France, dont une impor­tante pro­por­tion d’étudiants. Il lutte prin­ci­pa­le­ment contre la guerre d’Algérie, tout en essayant sans succès de s’implan­ter en milieu ouvrier.

Dès la fin des années 50, Castoriadis entame une réflexion cri­ti­que sur la théorie révo­luti­onn­aire, avec l’idée que le capi­ta­lisme moderne en pleine trans­for­ma­tion exige une telle mise à jour. Cette option ren­contre de fortes oppo­si­tions inter­nes. Les dis­cus­sions animées vont fina­le­ment déb­oucher sur une seconde scis­sion en juillet 1963. Les camps se sont en effet durcis : sché­ma­tiq­uement, le cli­vage pola­rise dés­ormais les par­ti­sans d’un renou­veau révo­luti­onn­aire, autour de Castoriadis et de Daniel Mothé notam­ment, et les déf­enseurs de la conti­nuité, d’une concep­tion tra­di­tion­nelle ancrée dans le marxisme, autour de Jean-François Lyotard, Pierre Souyri et Alberto Véga. Les pre­miers pour­sui­vent sous le nom de Socialisme ou Barbarie, alors que les seconds conti­nuent l’expéri­ence Pouvoir Ouvrier.

Entre 1964 et 1965, les acti­vités de Socialisme ou Barbarie se limi­tent de plus en plus à la publi­ca­tion de la revue. Accessoirement, le groupe se montre plus ouvert au champ intel­lec­tuel, en orga­ni­sant par exem­ple des séances publi­ques où s’expri­ment Edgar Morin, Michel Crozier, Daniel Guérin ou Serge Mallet. La publi­ca­tion dans les der­niers numéros du texte de Castoriadis « Marxisme et théorie révo­luti­onn­aire » marque la rup­ture expli­cite avec le marxisme. La for­mule claque : « Partis du marxisme révo­luti­onn­aire, nous sommes arrivés au point où il fal­lait choi­sir entre rester marxis­tes et rester révo­luti­onn­aires » (n° 36, 1964, p. 8).

La revue cesse de paraître en juin 1965. Le groupe, quant à lui, se réunit de moins en moins et s’auto-dis­sout le 11 mai 1967. Pour s’expli­quer, il adresse un texte aux abonnés, pes­si­miste quant aux pos­si­bi­lités de pour­sui­vre, dans la pér­iode, un acti­visme poli­ti­que révo­luti­onn­aire.

Un champ intel­lec­tuel qui ne laisse pas indifférent

Cette foca­li­sa­tion ini­tiale sur le champ poli­ti­que radi­cal ne signi­fie pas, tou­te­fois, que Socialisme ou Barbarie reste insen­si­ble aux débats ayant cours dans la gauche intel­lec­tuelle, et notam­ment dans le champ des revues. Dans cette ordre d’idées, on ne peut oublier les vio­len­tes atta­ques de Castoriadis contre Sartre, dans son texte de 1953, « Sartre, le sta­li­nisme et les ouvriers 13 ». Cet arti­cle mor­dant, motivé par le rap­pro­che­ment du célèbre phi­lo­so­phe des posi­tions com­mu­nis­tes exprimé dans ses arti­cles « Les com­mu­nis­tes et la paix », inau­gure une atti­tude agres­sive toute par­ti­cu­lière envers Sartre et sa revue. Passionné à l’extrême, cet arti­cle trahit un intérêt nou­veau pour des ques­tions déb­attues hors du champ poli­ti­que radi­cal. C’est en effet la pre­mière fois que Socialisme ou Barbarie atta­que de front une som­mité intel­lec­tuelle, dont les prises de posi­tions pola­ri­sent la gauche intel­lec­tuelle.

Tout se passe comme si l’exclu­sion de Socialisme ou Barbarie de l’espace de dis­cus­sion de la gauche intel­lec­tuelle (sans comp­ter leur faible écho dans le champ poli­ti­que radi­cal) inci­tait Castoriadis à redou­bler ses cri­ti­ques et à emprun­ter un ton pam­phlét­aire 14. Les sar­triens ne dai­gnent pas rép­ondre, ce qui indi­que l’état du rap­port de forces entre les deux agents. La petite revue Socialisme ou Barbarie, peu connue à cette date en dehors du micro-milieu d’extrême-gauche, ne par­vient pas à faire parler d’elle dans le champ intel­lec­tuel, même lorsqu’elle tire à bou­lets rouges sur une de ses pres­ti­gieu­ses ins­ti­tu­tions, Les Temps Modernes. La dém­arche sociale-bar­bare se dis­tin­gue par son ori­gi­na­lité, puis­que peu de monde affronte sur des posi­tions radi­ca­les les « erre­ments » poli­ti­ques de Sartre. Si cette dém­ar­cation ne pro­duit sur le moment aucun effet visi­ble, elle aura cepen­dant des retombées différées. C’est bien plus tard, en effet, que l’hérésie héroïque por­tera ses fruits, parmi les­quels celui d’avoir eu raison avant les autres15. Malgré toutes les déné­gations du groupe quant à son intérêt pour le champ intel­lec­tuel et les débats qui le tra­ver­sent, ce conflit indi­rect avec Les Temps Modernes est signi­fi­ca­tif et inau­gure une pro­fonde ani­mo­sité des socio-bar­ba­res pour ce seg­ment du champ intel­lec­tuel. Preuves en sont les nom­breu­ses atta­ques qui vont paraître dans la revue, au fur et à mesure des actes et des prises de posi­tion des Temps Modernes (ou de leur entou­rage) sur les évé­nements poli­ti­ques. Socialisme ou Barbarie raille Sartre et son équipe, notam­ment après ladite dés­ta­li­ni­sation et les évé­nements de Pologne et de Hongrie, puis lors­que la Chine popu­laire rem­place l’URSS dans le pan­théon des « modèles du socia­lisme » aux yeux la gauche franç­aise (voir enca­dré), ou encore, plus tard, lors­que la prés­ence du couple Sartre-de Beauvoir aide à faire le plein d’un mee­ting en faveur du jour­nal Clarté de l’Union des étudiants com­mu­nis­tes (UEC) en butte aux pres­sions finan­cières du PCF pour cause de « dév­iati­onn­isme » poli­ti­que16.

Le maoïsme bro­cardé avant l’heure

Dans son arti­cle « La lutte des clas­ses en Chine Bureaucratique », Brune (Pierre Souyri) s’en prend à « Mme de Beauvoir et com­pa­gnie ». Cette der­nière, de retour de Chine, déc­ouvre de nom­breu­ses vertus à cette nou­velle terre pro­mise au point de publier un ouvrage à ce sujet, La Longue marche. Écha­ntillons socio-bar­ba­res : « À peine les pro­phètes des Temps Modernes avaient-ils achevé de dém­ontrer que toute cri­ti­que de l’URSS ne pou­vait rele­ver que d’un mora­lisme sté­rile qui n’aurait jamais de prise sur l’his­toire, que dans l’Est de l’Europe, les ouvriers entre­pre­naient de faire, par les armes, la cri­ti­que du sta­li­nisme et de l’URSS […] Du moins, la Chine leur offrait-elle une der­nière conso­la­tion […] Sartre, puis Simone de Beauvoir étaient allés suc­ces­si­ve­ment visi­ter la Chine. Ils ne ren­trèrent pas déçus. Ce n’est pas en vain qu’ils avaient affronté les fati­gues d’un si long voyage. Ils avaient bien vu, de leurs yeux vu, le Pays des Harmonies éco­no­miques et socia­les […] Mais l’Histoire est une déesse cruelle. Avant même que les der­nières pages de La Longue marche aient été imprimées, on appre­nait de la bouche même de Mao-Tsé-Toung que tout n’allait pas en Chine aussi bien que l’avait pensé S. de Beauvoir. Des contra­dic­tions étaient appa­rues au pays des Harmonies socia­les. Des grèves et des mani­fes­ta­tions avaient éclaté dans les ville ; des trou­bles avaient agité les cam­pa­gnes […] Il n’est plus néc­ess­aire dés­ormais de s’occu­per des fables que nous raconte S. de Beauvoir. La lutte de classe des ouvriers et des pay­sans chi­nois a surgi au grand jour et souf­fleté comme il conve­nait les impu­dents men­son­ges de cette dame » (Socialisme ou Barbarie, n° 24, mai-juin 1958, p. 35-37).

À une seule reprise, Les Temps Modernes se sen­tent obligés d’entrer dans la polé­mique, lorsqu’en 1957 Marcel Péju atta­que direc­te­ment Lefort et Castoriadis pour leur ana­lyse cri­ti­que du révisi­onn­isme polo­nais. Cet arti­cle de Péju ins­pire du reste lar­ge­ment le texte de Lefort, " La mét­hode des intel­lec­tuels dits « pro­gres­sis­tes » : éch­antillons 17 « .

Au-delà des conte­nus visés, les atta­ques conti­nues des socio-bar­ba­res contre le poids lourd sar­trien trou­vent une base dans la posi­tion par­ti­cu­liè­rement dominée - si ce n’est d’exclu­sion - de Socialisme ou Barbarie dans l’uni­vers intel­lec­tuel. Elles prou­vent du même coup que le groupe n’est pas tota­le­ment indifférent à sa mar­gi­na­li­sa­tion, quoi qu’il s’en déf­ende par ailleurs. Mais cette atti­tude offen­sive et sans com­pro­mis contri­bue simul­tanément à ren­for­cer cette mar­gi­na­li­sa­tion.

On pour­rait pour­sui­vre l’évo­cation des épi­sodes conflic­tuels de Socialisme ou Barbarie avec les agents du champ intel­lec­tuel, ou les indi­ces attes­tant d’une mar­gi­na­lité mal vécue. Pour ne pas lasser, signa­lons sim­ple­ment ici la viru­lence de la charge contre la jeune socio­lo­gie du tra­vail franç­aise représentée par Serge Mallet et Alain Touraine, ques­tion­nant à la fin des années 50 les trans­for­ma­tions de la classe ouvrière. Visiblement concur­rencés sur un ter­rain qui leur est cher, les socio-bar­ba­res sup­por­tent mal que des socio­lo­gues, de sur­croît engagés à gauche sur des posi­tions poli­ti­ques fort différ­entes des leurs, puis­sent se pré­valoir d’une légi­timité scien­ti­fi­que et être reconnus socia­le­ment. Les socio-bar­ba­res se rép­art­issent le tra­vail de déco­nstr­uction : Daniel Blanchard (sous le pseu­do­nyme de Canjuers) atta­que Mallet, por­teur de ces thèmes » de la façon la plus gau­chiste « 18, Castoriadis (signant excep­tion­nel­le­ment Jean Delvaux) se charge de » démolir « Touraine, » le plus représ­en­tatif « de » la der­nière fournée d’intel­lec­tuel qui se sont pen­chés sur le marxisme et le prolé­tariat « 19. Canjuers parle par exem­ple de » com­mando de socio­lo­gues « 20, stig­ma­tise tantôt les » rêveurs érudits « , tantôt les » judi­cieux réal­istes « 21, iro­nise sur les » infailli­bles ana­lys­tes « 22 ou se sent en droit de les conseiller dans leur quête de docu­men­ta­tion 23. Si les socio­lo­gues sont désignés par des for­mu­les alliant ironie et mépris, c’est pour leur oppo­ser la » réalité « que leur pos­ture scien­ti­fi­que les empêc­herait de voir : » Parachutés de leur ciel objec­tif dans la jungle infer­nale du concret, notre com­mando de socio­lo­gues se met en quête de l’Ouvrier Moderne et leur pre­mière cons­ta­ta­tion c’est que contrai­re­ment à ce qu’ils ont appris dans les meilleurs livres, il n’est plus reconnais­sa­ble par ses habits d’ouvrier, sa maison d’ouvrier, son parler d’ouvrier, sa consom­ma­tion d’ouvrier, etc. 24. « On le voit, et sans pou­voir pour­sui­vre ici, l’empor­te­ment est conséquent pour des per­son­nes se vou­lant extéri­eures aux dis­cus­sions mobi­li­sant les acteurs du champ intel­lec­tuel 25.

Dans l’ensem­ble le groupe Socialisme ou Barbarie main­tient son iden­tité poli­ti­que, quel­les que soient les atta­ques portées aux agents insérés dans le champ intel­lec­tuel et/ou uni­ver­si­taire. Cette orien­ta­tion ne l’empêche pas de dis­cu­ter de la poli­ti­que édi­tor­iale de sa revue, de sa forme, du public visé, ainsi que des moyens à mettre en œuvre afin de la faire connaître auprès d’un lec­to­rat moins typé.

L’intel­lec­tuel de gauche honni

Castoriadis s’en prend de la sorte aux » stan­dards de rigueur scien­ti­fi­que et littér­aire de Touraine. Ils sont caractér­is­tiques de l’atti­tude irres­pon­sa­ble de l’intel­lec­tuel de gauche français devant des ques­tions vita­les pour le mou­ve­ment ouvrier. Lorsque celui-ci passe sa thèse en Sorbonne, rien n’est à ses yeux suf­fi­sam­ment rigou­reux ; il mul­ti­plie les cita­tions, se contor­sionne pour épouser afin de la mieux com­pren­dre la pensée de l’auteur qu’il veut réfuter, se défend de géné­ra­liser et d’extra­po­ler ou ne se le permet qu’au prix d’infi­nies préc­autions et cir­conlo­cu­tions. À cet atti­rail extérieur se réduit, d’ailleurs, le plus sou­vent son rap­port avec la science. Mais ces belles manières de l’esprit, il s’en dépouille entiè­rement lorsqu’en dehors de l’Université, il traite des pro­blèmes qui intér­essent le mou­ve­ment ouvrier ; chez les parents pau­vres, tout est permis au Tout-Paris de la science. On peut raconter n’importe quoi, extra­po­ler et géné­ra­liser sans souci, déc­ouvrir des idées bana­les depuis long­temps, en réfuter d’autres qu’on invente soi-même en les attri­buant à des adver­sai­res ima­gi­nai­res - bref, pisser de la copie à droite et à gauche. Ce sera tou­jours assez bon pour des ouvriers. Le numéro en ques­tion d’Arguments four­mille d’exem­ple de ce com­por­te­ment « ( » Les clas­ses socia­les et M. Touraine « , art. cit. p. 36).

Éla­rgir le public de la revue

Les polé­miques contre les agents du champ intel­lec­tuel, tout comme l’ouver­ture d’un débat sur l’impact de la revue, prou­vent que les socio-bar­ba­res ne se conten­tent pas d’une exis­tence rou­ti­nière dans les cer­cles fort res­treints de l’extrême-gauche et qu’ils cher­chent à élargir leur audience. En 1956 a lieu une dis­cus­sion signi­fi­ca­tive sur » le pro­blème de la dif­fu­sion de la revue « 26. Benno Sarel (signant Hugo Bell dans la revue) voit dans l’exis­tence de nou­veaux moyens d’expres­sion (exis­tants ou envi­sagés) une raison suf­fi­sante pour modi­fier le caractère de la revue. Il sou­li­gne que le groupe dis­pose doré­navant de nou­vel­les méd­iations pour tou­cher les ouvriers, comme Tribune Ouvrière, ou le Bulletin employé 27, et pour­rait opter pour une revue ciblée en direc­tion des intel­lec­tuels de gauche, sans exclure qu’elle puisse encore intér­esser des ouvriers » avancés « ou des mili­tants poli­ti­ques che­vronnés. Dans cette opti­que, il pro­pose de chan­ger de nom, d’adop­ter un titre moins connoté et, enfin, d’ouvrir la revue à des col­la­bo­ra­teurs extérieurs, quitte à la déc­onn­ecter du groupe 28.

Cette pro­po­si­tion ne ren­contre pas l’enthou­siasme. Certes, tous sous­cri­vent à l’idée d’élargir la dif­fu­sion de la revue, de cher­cher de nou­veaux modes de publi­cité 29 et de pros­pec­ter dans le milieu intel­lec­tuel. Mais on évoque le contexte pour expli­quer la faible dif­fu­sion de la revue qu’un effort en direc­tion de ces milieux ne suffit pas à balayer. Pour Castoriadis, la » cons­pi­ra­tion du silence « 30 de la part des revues intel­lec­tuel­les de gauche déc­oule des ana­ly­ses poli­ti­ques déf­endues : » Les idées exprimées dans la Revue représ­entent une rup­ture vio­lente avec l’uni­vers idéo­lo­gique des intel­lec­tuels de gauche, et la façon dont elles sont exprimées, sans ména­gement ni conces­sions, ne faci­lite pas leur pénét­ration dans ce milieu. Il n’est pas ques­tion pour le groupe de modi­fier ces aspects du contenu de la Revue qui sont sa raison d’être. « Ce cons­tat ne confine pas au pes­si­misme et son auteur estime pos­si­ble et néc­ess­aire de tout mettre en œuvre pour limi­ter un tel ostra­cisme et pour intér­esser un public plus large, par le biais d’une poli­ti­que de » com­mer­cia­li­sa­tion « 31. Certains mani­fes­tent tou­te­fois une crainte de voir la revue et le groupe se dis­tan­cer du milieu mili­tant 32. Finalement, le groupe adopte un com­pro­mis qui exclut autant le glis­se­ment vers une revue intel­lec­tuelle marxiste, à caractère moins direc­te­ment poli­ti­que, que le statu quo de la confi­den­tia­lité dans laquelle l’ori­gine de la revue tend à l’enfer­mer.

La recher­che de visi­bi­lité du groupe dans le milieu intel­lec­tuel n’est donc pas tota­le­ment oubliée. Mais elle demeure tou­jours subor­donnée aux enjeux et aux référents pro­pres au champ poli­ti­que radi­cal. En ce sens, l’effort de dif­fu­sion reste une méd­iation poli­ti­que : Socialisme ou Barbarie ne se conçoit tou­jours pas comme un agent, parmi d’autres, du champ intel­lec­tuel.

Socialisme ou Barbarie et Arguments

Pour s’en convain­cre, il suffit de se pen­cher sur les rap­ports exis­tant entre le groupe Socialisme ou Barbarie et la revue Arguments qui naît en 1956 dans le sillage de la crise du sta­li­nisme (rap­port Khrouchtchev au XXe congrès du PCUS, écra­sement dans le sang de la révo­lution hon­groise, etc.). Ces deux publi­ca­tions sont par­fois jugées pro­ches 33, alors que les visées et les iden­tités mobi­li­sant leurs concep­teurs diffèrent pro­fondément. Ces différ­ences n’empêchent pas Arguments d’offrir l’hos­pi­ta­lité à Socialisme ou Barbarie 34. Cet épi­sode cons­ti­tue le pre­mier accès directe des socio-bar­ba­res au champ intel­lec­tuel.

Si la revue Arguments, animée notam­ment par Kostas Axelos, Jean Duvignaud, et Edgar Morin, se veut ques­tion­nante, ouverte, et en pre­mier lieu face au marxisme dog­ma­ti­que, elle n’entend pas, tou­te­fois, suivre une ligne pré­cise, encore moins par­ti­sane. Cette méfi­ance face à toute nou­velle ortho­doxie pro­vient sans doute d’une expéri­ence mal­heu­reuse en milieu sta­li­nien, la plu­part de ses ani­ma­teurs ayant été échaudés par leur séjour dans les PC. Une telle atti­tude permet au demeu­rant d’occu­per un créneau sin­gu­lier dans la gauche intel­lec­tuelle, dominée par des revues bâties autour d’une orien­ta­tion idéo­lo­gique expli­cite (le per­son­na­lisme pour Esprit, le marxisme exis­ten­tia­liste pour Les Temps Modernes).

On mesure alors tout ce qui sépare le groupe Socialisme ou Barbarie de la revue Arguments. L’ambi­tion mili­tante du pre­mier est rejetée par la seconde, dont les mem­bres, à peine sortis des PC, tien­nent à leur liberté et à un che­mi­ne­ment hors de toute fina­lité poli­ti­que directe. De sur­croît, le corpus idéo­lo­gique affirmé de Socialisme ou Barbarie contraste sin­gu­liè­rement avec la dém­arche volon­tai­re­ment dilet­tante d’Arguments en matière de recher­che pro­gram­ma­ti­que.

La quête » argu­men­tiste « hors des che­mins balisés de la gauche clas­si­que rend néanmoins pos­si­ble la prés­en­tation et la dis­cus­sion des thèses ico­no­clas­tes socia­les-bar­ba­res. Cette ren­contre est faci­litée du fait que Morin connaît per­son­nel­le­ment Lefort depuis une réunion du Comité d’action des intel­lec­tuels contre la pour­suite de la guerre d’Algérie, fondé en 1955 35. Mais si les » argu­men­tis­tes « ouvrent leurs colon­nes aux mili­tants socio-bar­ba­res, c’est aus­sitôt pour réfuter non seu­le­ment l’ana­lyse qu’ils mènent de la bureau­cra­tie, mais éga­lement, et peut-être sur­tout, pour trai­ter l’atti­tude sociale-bar­bare de mil­lé­nar­iste : » Mais n’y a-t-il d’autre cri­ti­que de l’oppor­tu­nisme des marxis­tes éco­no­mic­istes-dét­er­min­istes que le mil­lé­nar­isme de Socialisme ou Barbarie ? Socialisme ou Barbarie ne voit qu’une alter­na­tive : le vrai socia­lisme ou la bureau­cra­tie 36. « La tri­bune offerte à Socialisme ou Barbarie ne tra­duit donc aucu­ne­ment un rap­pro­che­ment effec­tif des orien­ta­tions des deux ins­tan­ces. Arguments, en confor­mité avec son créneau, ne peut faire sien un énoncé poli­ti­que aussi délimité que ne l’est le dis­cours socio-bar­bare sans nier son credo » ques­tion­nant « , encore moins ral­lier l’iden­tité mili­tante de Socialisme ou Barbarie. Pour l’anec­dote, c’est pro­ba­ble­ment une autodé­fi­nition de pen­seur cri­ti­que, qui porte Morin à employer, dans son texte, l’expres­sion » Sociologie ou Barbarie « en lieu et place de Socialisme ou Barbarie 37.

La différ­ence de projet est éga­lement res­sen­tie par l’autre bord : la dém­arche de recher­che n’est pas prisée par des per­son­nes pour qui la cons­truc­tion d’une orga­ni­sa­tion demeure encore une pers­pec­tive cen­trale. Certes, Yvon Bourdet, Gérard Genette, Claude Lefort et Daniel Mothé s’expri­ment dans Arguments. Mais cette par­ti­ci­pa­tion demeure limitée et n’indi­que en rien un par­tage d’une même orien­ta­tion, ni sur la nature du projet (une » simple « revue intel­lec­tuelle), ni sur le contenu (l’ouver­ture sur la révision perpétu­elle). Lefort refuse du reste la sol­li­ci­ta­tion de Morin de par­ti­ci­per au comité de réd­action 38. Cette cons­cience récip­roque de porter deux pro­jets différents n’empêche tou­te­fois pas les deux grou­pes de se rendre des ser­vi­ces, comme d’éch­anger des encarts publi­ci­tai­res ou même de prévoir le troc de leur fichier d’adres­ses 39. Plus tard, alors que la revue Arguments s’est sabordée (en 1962), le comité de réd­action socio-bar­bare envoie une lettre à ses anciens abonnés pour vanter les mérites de Socialisme ou Barbarie et inci­ter les anciens lec­teurs avides de » ques­tion­ne­ments « à rejoin­dre les abonnés de cette der­nière revue. Après avoir rap­pelé son ancrage depuis 1949 dans un marxisme non dog­ma­ti­que, les réd­acteurs de Socialisme ou Barbarie se sen­tent tenus d’annon­cer un grand toi­let­tage qui ne sau­rait dépl­aire aux anciens lec­teurs d’Arguments : » Nous sommes conduits par tout notre tra­vail pré­cédent à dres­ser un bilan théo­rique et pra­ti­que du marxisme et du mou­ve­ment ouvrier, et à conclure au besoin d’un renou­veau radi­cal […] Nous ne pen­sons pas qu’il doive affec­ter sim­ple­ment les idées mais tout autant tous les aspects du com­por­te­ment de ceux qui veu­lent un chan­ge­ment fon­da­men­tal de la société et de leur acti­vité col­lec­tive. Nous savons que votre abon­ne­ment à Arguments tém­oignait de pré­oc­cu­pations ana­lo­gues 40. « Cette for­mu­la­tion rela­ti­vise la dis­tance d’alors, dont je viens de parler, même si elle trouve son prin­cipe dans le caractère publi­ci­taire de la lettre en ques­tion, dont le but est d’ama­douer de poten­tiels futurs lec­teurs. Sur le fond, elle trahit pour­tant un moins grand souci de la part des socio-bar­ba­res de se dém­arquer d’une dém­arche intel­lec­tuelle sans fina­lité poli­ti­que expli­cite.

Les bases matéri­elles de Socialisme ou Barbarie

 » Si l’atti­tude des cama­ra­des de l’orga­ni­sa­tion à l’égard des ques­tions d’argent, qui sont la pre­mière et la plus impor­tante pierre de touche du sérieux d’un cama­rade comme d’une orga­ni­sa­tion, ne change pas, il faut aver­tir clai­re­ment tout le monde que très bientôt il n’y aura plus ni revue, ni bro­chu­res, ni jour­nal imprimé ni rien du tout […] Or il faut le dire très fort : il est par­fai­te­ment ridi­cule de prét­endre mourir pour la révo­lution et ne pas acquit­ter chaque mois une coti­sa­tion de quel­ques cen­tai­nes ou mil­liers de francs [anciens]. Il est par­fai­te­ment ridi­cule de se prés­enter par­ti­san de la ges­tion ouvrière et de se désint­éresser tota­le­ment des bases matéri­elles du fonc­tion­ne­ment de l’orga­ni­sa­tion 41. « 

Comme ces propos alar­mis­tes l’indi­quent, la nature ori­gi­nelle de Socialisme ou Barbarie se rép­er­cute très direc­te­ment sur la base matéri­elle de la revue. Perpétuellement confrontés à des pro­blèmes d’argent, le groupe et la revue ne par­vien­nent à sur­vi­vre qu’avec l’appui finan­cier de ses mem­bres, par le biais des coti­sa­tions notam­ment. Ainsi, non seu­le­ment le public visé comme le contenu de la revue sont dét­erminés en grande partie par l’iden­tité mili­tante du groupe, mais les condi­tions de survie de la publi­ca­tion diffèrent sin­gu­liè­rement de celles de revues intel­lec­tuel­les de gauche tra­di­tion­nel­les, style Esprit ou Les Temps Modernes, et même d’une publi­ca­tion moins établie, comme Arguments. Socialisme ou Barbarie est une revue mili­tante, à toutes les étapes de sa concep­tion et de sa pro­duc­tion. Elle ne dis­pose pas d’un appui édi­torial, à la différ­ence d’Arguments qui peut comp­ter sur le sou­tien logis­ti­que des Éditions de Minuit 42.

Arguments, en com­pa­rai­son et pour pren­dre une revue qui ne se situe pour­tant pas en posi­tion domi­nante dans le champ, dém­arre modes­te­ment avec un tirage de 1 000 exem­plai­res, mais par­vient à vendre jusqu’à 5 000 exem­plai­res pour cer­tains numéros. Lors de son sabor­dage, elle peut comp­ter sur 2 000 abonnés 46.

Diffusion de la revue

Relativement limitée, elle connaît un essor vers la fin des années 50 : les abon­ne­ments aug­men­tent de 157 en mai 1957 à 322 en mars 1961, en pas­sant par 220 en mai 1959, selon un » Rapport finan­cier « d’avril 1961. Mais la revue dif­fuse prio­ri­tai­re­ment en kios­que, acces­soi­re­ment en librai­rie et par dif­fu­sion mili­tante. La pro­gres­sion des ventes par mes­sa­ge­rie est conséqu­ente : lors de la pér­iode la plus noire, entre 1950-51, elles ne dép­assent pas 40 à 50 exem­plai­res, pour grim­per entre 150 et 180 en 1953-54 43. Par contre, après 1956, elles » s’envo­lent «  : entre 300 et près de 600 exem­plai­res, selon les numéros et les thèmes abordés 44. Le n° 25 de juillet-août 1958 sur » La crise franç­aise et le gaul­lisme « se dif­fuse le mieux, ceux consé­cut­ifs aux évé­nements hon­grois et polo­nais connais­sant aussi le » succès « . Un cour­rier résume la situa­tion pour le début des années 60 : » En gros, nous ven­dons (tout com­pris : abon­ne­ments, ventes au numéro et par les mes­sa­ge­ries) 1 000 exem­plai­res de chaque numéro 45 ". Le tirage de la revue est par contre très supérieur à sa dif­fu­sion (3 000 à 4 000 exem­plai­res sui­vant les numéros), occa­sion­nant un nombre conséquent d’inven­dus.

La contrainte col­lec­tive... En se dotant d’une iden­tité de révo­luti­onn­aire et en se situant de sur­croît dans une dém­arche qui place au cœur de son projet poli­ti­que la ges­tion col­lec­tive de la société par le prolé­tariat et les sujets sociaux dominés, le groupe Socialisme ou Barbarie, s’il entend se mon­trer cohérent, doit anti­ci­per sur la future société socia­liste et gérer son propre fonc­tion­ne­ment sur des bases les plus col­lec­ti­ves et démoc­ra­tiques pos­si­bles. Dans cet esprit, il se pré­oc­cupe cons­tam­ment de l’éla­bo­ration en commun de ses orien­ta­tions, que ce soit dans ses pra­ti­ques mili­tan­tes ou dans la pré­pa­ration de la revue. Un temps impor­tant est consa­cré lors des séances à la dis­cus­sion des textes des­tinés à la publi­ca­tion, sur la base de ver­sions pro­vi­soi­res ou à partir d’exposés oraux de leurs réd­acteurs. Parfois, un sujet jugé impor­tant est précédé d’un pre­mier éch­ange de vues avant la réd­action pro­pre­ment dite, afin d’orien­ter la per­sonne chargée de rédiger. L’affir­ma­tion par le groupe d’une posi­tion sur la ques­tion algéri­enne demeure un exem­ple signi­fi­ca­tif de cette éla­bo­ration col­lec­tive, par­fois labo­rieuse : en 1958, des rétic­ences s’expri­ment sur l’oppor­tu­nité, pour des révo­luti­onn­aires marxis­tes, de sou­te­nir une lutte de libé­ration natio­nale dont le caractère inter-clas­siste saute au yeux. Dès lors, la dis­cus­sion de l’édi­torial confié à Lefort 47 et d’un arti­cle de Jean-François Lyotard 48 permet sinon de lever toutes les diver­gen­ces exis­tan­tes, du moins de faire assu­mer par le plus de mili­tants pos­si­ble une atti­tude com­mune sur la ques­tion.

D’une cer­taine façon, l’acti­vité théo­rique du groupe, en tant que col­lec­ti­vité poli­ti­que, passe en grande partie par la réd­action et la dis­cus­sion de textes des­tinés à la dif­fu­sion extéri­eure dans la revue. L’ori­gine poli­ti­que du groupe Socialisme ou Barbarie l’incite ainsi à faire de sa revue sinon un organe pro­gram­ma­ti­que, du moins une publi­ca­tion dont les textes expri­ment face à l’extérieur une représ­en­tation uni­fiée du col­lec­tif. C’est dire si la publi­ca­tion de ces der­niers (du moins les plus impor­tants) impli­que au plus haut point l’orga­ni­sa­tion, faç­onne ou ren­force son image. Elle contri­bue à situer le col­lec­tif dans l’espace social, d’abord au sein du champ poli­ti­que radi­cal où règne la concur­rence entre grou­pes d’extrême-gauche, acces­soi­re­ment dans la gauche intel­lec­tuelle et l’espace des revues.

Se posi­tion­ner de manière offen­sive : voilà pro­ba­ble­ment la raison qui milite pour un règ­lement d’abord interne des contro­ver­ses, par un pro­ces­sus démoc­ra­tique de débat. En procédant de la sorte, le groupe fait tou­te­fois preuve d’une atti­tude fri­leuse face à l’éta­lage public de la différ­ence, de la contra­dic­tion ou du moins de l’expo­si­tion d’un pro­ces­sus de débat. Cela indi­que qu’il reste encore marqué par une culture orga­ni­sa­tion­nelle, non pas lénin­iste ou mono­li­thi­que, mais fai­sant de la cla­ri­fi­ca­tion et de l’affir­ma­tion d’un corpus délimité d’idées la condi­tion (la clé de voûte ?) de toute inter­ven­tion poli­ti­que. Par com­pa­rai­son, Arguments n’est pas soumis à une telle obli­ga­tion et peut publier des textes plus « per­son­na­lisés », forts divers, pour ne pas dire contra­dic­toi­res. Dans Socialisme ou Barbarie, les textes qui ne reflètent pas les options décidées col­lec­ti­ve­ment, ou ceux dont la dis­cus­sion n’est pas achevée, sont repérés comme tels. Ils sont pour­tant rares, tant la dis­cus­sion préa­lable des arti­cles évite d’en arri­ver à cette extrémité. Les impro­ba­bles situa­tions de ce genre signa­lent au public une scis­sion d’une partie des mem­bres 49, ou mani­fes­tent une diver­gence non résolue, suf­fi­sam­ment forte au sein du groupe pour qu’elle resur­gisse par la suite. La dis­cus­sion interne d’un texte théo­rique de Castoriadis, « Le mou­ve­ment révo­luti­onn­aire sous le capi­ta­lisme moderne », est par exem­ple si âpre que sa publi­ca­tion finale dans la revue, long­temps freinée, n’est rendue pos­si­ble qu’avec la men­tion sui­vante : « Le texte ci-des­sous, dont les idées ne sont pas néc­ess­ai­rement par­tagées par l’ensem­ble du groupe Socialisme ou Barbarie, ouvre une dis­cus­sion sur les pro­blèmes de la poli­ti­que révo­luti­onn­aire dans la pér­iode actuelle qui sera pour­sui­vie dans les numéros à venir 50. »

Tous dans le groupe ne par­ta­gent pas néc­ess­ai­rement cette concep­tion somme tout très orga­ni­sa­tion­nelle de la revue. Avec un point de vue rétr­osp­ectif, donc intéressé, Lefort exprime par exem­ple ses doutes sur la nature de la revue : " Ce qui comp­tait essen­tiel­le­ment pour moi, c’était de publier un organe de réflexion, de dis­cus­sions, d’infor­ma­tions. Il me semble que le sous-titre adopté, « Organe de cri­ti­que et d’orien­ta­tion révo­luti­onn­aire », reflète mon point de vue. Mais je n’étais pas obnu­bilé par le projet de cons­truc­tion d’une orga­ni­sa­tion et j’étais réticent à l’égard de ce qui pou­vait appa­raître comme un nou­veau Manifeste, une concep­tion pro­gram­ma­ti­que. Qu’on ne croit pas pour autant que j’étais contre la for­ma­tion d’une nou­velle orga­ni­sa­tion. Je n’osais pas me for­mu­ler à moi-même mes doutes sur sa légi­timité et il m’était encore plus inter­dit de les expri­mer devant les autres : à l’époque, c’eût été me désigner comme un intel­lec­tuel petit-bour­geois, étr­anger à l’action révo­luti­onn­aire 51. « Si une telle dis­tance s’énonce dif­fi­ci­le­ment du vivant du groupe, reconnais­sons quand même que très tôt, les socio-bar­ba­res entre­voient le pro­blème : » Le groupe peut former le point de départ aussi bien pour la for­ma­tion d’une orga­ni­sa­tion prolé­tari­enne révo­luti­onn­aire, que d’un amas d’indi­vi­dus ser­vant de Comité de réd­action à une revue plus ou moins acadé­mique 52. « En raison de la prégn­ance d’un habi­tus mili­tant, la ten­sion latente entre ceux qui dans le groupe pen­chent pour une revue à caractère pro­gram­ma­ti­que, et ceux qui l’espèrent plus ouverte, sans néc­ess­ai­rement se l’avouer, demeure très lar­ge­ment refoulée. À cet égard, le départ de Lefort et de ses par­ti­sans, en 1958, est jus­ti­fié par un dés­accord sur la nature de l’orga­ni­sa­tion révo­luti­onn­aire, de ses tâches et de son fonc­tion­ne­ment, et non pas direc­te­ment par le refus du dog­ma­tisme sup­posé de la revue.

... et ses apports

Il ne fau­drait pas croire, cepen­dant, que le par­tage d’une iden­tité mili­tante ne se rép­er­cute que de manière contrai­gnante sur la pro­duc­tion intel­lec­tuelle du groupe. Certes, les réd­acteurs peu­vent par­fois se sentir limités par les options et le fonc­tion­ne­ment col­lec­tifs. Reconnaissons tou­te­fois que ce mode de faire favo­rise éga­lement la pro­duc­tion d’idées, enri­chit dans la confron­ta­tion les pensées indi­vi­duel­les et fait du groupe un intel­lec­tuel col­lec­tif. Par ailleurs, il nour­rit per­son­nel­le­ment les indi­vi­dus pre­nant part à l’expéri­ence col­lec­tive. C’est notam­ment frap­pant pour ceux dont les capi­taux sco­lai­res et cultu­rels sont limités, en raison de leur posi­tion et de leur tra­jec­toire dans l’espace social. Quand lors d’un entre­tien, Daniel Mothé, aujourd’hui socio­lo­gue du tra­vail au CNRS, signale spon­tanément que » pour moi, ça a été mon uni­ver­sité, Socialisme ou Barbarie 53 « , il reconnaît intui­ti­ve­ment la place qu’a pu joué le mode de faire du groupe dans sa for­ma­tion d’intel­lec­tuel auto­di­dacte. Tout se passe comme si la pra­ti­que col­lec­tive de dis­cus­sion, d’éla­bo­ration et de confron­ta­tion d’idées contri­buait à com­bler par­tiel­le­ment, pour des agents peu dotés en capi­taux, un retard dans l’accès à une culture dont ils ont été par ailleurs privés. Dans le cas précis, cette uni­ver­sité impro­visée donne rapi­de­ment des fruits : Mothé, alors ouvrier-frai­seur, signe le pre­mier de ses arti­cles à peine deux ans après son entrée dans Socialisme ou Barbarie, encou­ragé à faire part de ses expéri­ences d’usine par ses cama­ra­des, et tout par­ti­cu­liè­rement par Castoriadis. Pour des mili­tants ouvriers, la par­ti­ci­pa­tion à un groupe à forte pro­por­tion d’intel­lec­tuels peut les inci­ter à pren­dre la plume. Dans le cas qui m’occupe, cette inci­ta­tion se trouve ren­forcée par l’idéo­logie même de Socialisme ou Barbarie, qui vise à dép­asser la divi­sion entre diri­geants et exé­cutants, et notam­ment à remet­tre en cause la divi­sion du tra­vail et la hiér­archie sociale bâtie sur l’oppo­si­tion entre intel­lec­tuels et ouvriers. Malgré les efforts entre­pris pour diver­si­fier la palette des auteurs écrivant des arti­cles et les quel­ques rés­ultats obte­nus en ce sens, la pro­duc­tion de la revue reste majo­ri­tai­re­ment l’affaire des per­son­nes dotées en capi­taux cultu­rels et sco­lai­res supérieurs à la moyenne 54.

L’apport des dis­cus­sions col­lec­ti­ves n’est évid­emment pas à sens unique. Des intel­lec­tuels (plus rigou­reu­se­ment des per­son­nes dotés en capi­taux sco­lai­res et cultu­rels) peu­vent aussi y trou­ver leur compte, non seu­le­ment dans la dyna­mi­que d’éch­ange entre » pairs « , mais aussi dans les expéri­ences et les savoirs pra­ti­ques amenés au sein du col­lec­tif par des mili­tants insérés dans les luttes quo­ti­dien­nes, tels Daniel Mothé implanté aux usines Renault ou Henri Simon, actif dans une com­pa­gnie d’assu­ran­ces. À suivre plu­sieurs tém­oig­nages d’anciens socio-bar­ba­res, Castoriadis avait une grande capa­cité à intégrer dans ses rai­son­ne­ments théo­riques généraux les données et les ana­ly­ses four­nies par des per­son­nes ins­cri­tes dans des luttes concrètes, à les digérer dans son propre rai­son­ne­ment, en quel­que sorte. Avec le recul, il évoque du reste l’enri­chis­se­ment pro­ve­nant du dép­as­sement du tra­vail soli­taire que représ­ente la dis­cus­sion en commun des arti­cles : » J’y ai tou­jours beau­coup appris, et tous les cama­ra­des de Socialisme ou Barbarie - ceux dont on trou­vera les noms dans les som­mai­res de la revue comme ceux qui n’y figu­rent pas - ont contri­bué, d’une manière ou d’une autre, à ce que ces textes soient moins mau­vais qu’ils ne l’auraient autre­ment été 55. « Comment ne pas voir non plus que les étudiants fréqu­entant un tel groupe acquièrent dans le débat col­lec­tif un savoir-faire sus­cep­ti­ble d’être reconverti dans d’autres espa­ces sociaux, dans le monde des études en scien­ces humai­nes tout par­ti­cu­liè­rement. Quand Alain Guillerm, aujourd’hui socio­lo­gue au CNRS, énonce sans détour que » les réunions de Socialisme ou Barbarie avaient un autre niveau que les cours en Sorbonne 56 « , il confirme du même coup que l’appar­te­nance à un groupe poli­ti­que orienté prin­ci­pa­le­ment vers l’éla­bo­ration de textes, d’ana­ly­ses et de prises de posi­tion, rét­ribue au pas­sage ses mem­bres sin­gu­liers che­mi­nant parallè­lement dans le champ intel­lec­tuel.

Quand l’ori­gine condi­tionne la fin

Il res­te­rait à voir si ce mode d’éla­bo­ration de la théorie et des arti­cles porte en lui-même le germe de la crise finale du groupe. On pour­rait en effet sup­po­ser que cette sou­mis­sion de fait à des critères poli­ti­ques, de sur­croît auto­ges­tion­nai­res, est à l’ori­gine d’un manque de » sou­plesse « de la revue face à de poten­tiel­les diver­gen­ces. Comme revue d’orga­ni­sa­tion 57, Socialisme ou Barbarie reste évid­emment dép­end­ante des débats et des crises qui la tra­ver­sent : les diver­gen­ces impor­tan­tes condui­sent à la scis­sion, ou à des départs dis­crets 58, plus qu’à des contro­ver­ses redon­dan­tes et visi­bles dans la publi­ca­tion. Il n’est dès lors pas vrai­ment sur­pre­nant que lors­que Castoriadis cher­che à conduire le groupe vers la rup­ture avec le marxisme, les rés­ist­ances qu’il ren­contre se rép­er­cutent sur le deve­nir même de la revue. L’orien­ta­tion pro­posée par Castoriadis, qui dans un autre cadre aurait pu faire l’objet d’une dis­cus­sion ouverte, autour de textes et de contre textes, sur le mode du forum ou de la polé­mique, reste dans le cas de Socialisme ou Barbarie confinée aux déc­hi­rements inter­nes 59.

Toujours est-il qu’après deux scis­sions, Socialisme ou Barbarie perd en diver­sité. Plus précisément, Castoriadis se retrouve en posi­tion de mono­pole comme pro­duc­teur d’orien­ta­tion, d’idées fortes et de textes mas­sifs. S’il a tou­jours été le pilier cen­tral de la revue, il ne ren­contre dés­ormais plus des contra­dic­teurs de l’enver­gure de Lefort, Souyri, Lyotard ou, dans un style plus mili­tant, Véga. Cette nou­velle situa­tion est ambi­va­lente. D’un côté, Castoriadis, en recher­che d’une théorie révo­luti­onn­aire iné­dite, est moins freiné par le poids du groupe et par ses exi­gen­ces de ges­tion col­lec­tive : il peut plus aisément s’expri­mer comme il l’entend 60. De l’autre, l’ani­ma­tion de la revue lui incombe dés­ormais de plus en plus, sans comp­ter que les contrain­tes matéri­elles liées à son édition mili­tante aug­men­tent dans un groupe affai­bli par les départs. Une revue dont l’ambi­tion avouée est de par­ti­ci­per à la recons­truc­tion du projet révo­luti­onn­aire prolé­tarien reste tri­bu­taire de l’habi­tus mili­tant par­tagé par ses mem­bres pour tra­ver­ser les moments dif­fi­ci­les, qu’ils soient idéo­lo­giques ou matériels. À n’en pas douter, la rup­ture pro­gres­sive avec le référent marxiste (et avec la pers­pec­tive de cons­truire l’orga­ni­sa­tion) fra­gi­lise son assise et cons­ti­tue fina­le­ment une des rai­sons de sa dis­pa­ri­tion. Logiquement, la cer­ti­tude d’ori­gine qui anime les socio-bar­ba­res d’avoir raison, qua­si­ment seuls contre tous à gauche, vole en éclat lors des scis­sions évoquées, et fait place à un vide béant que le volon­ta­risme de quel­ques-uns ne suffit dés­ormais plus à com­bler.

Après la crise de 1963, le pos­si­ble de Socialisme ou Barbarie est dès lors déchiré par une contra­dic­tion : d’un côté les plus auda­cieux peu­vent voir dans la pér­iode qui s’ouvre l’occa­sion de recons­truire une théorie révo­luti­onn­aire iné­dite, hors des » car­cans " hérités du marxisme. Ce sera l’option prise par Castoriadis, dans un tra­vail de plus en plus soli­taire publié par épi­sodes dans les der­niers numéros de la revue, « Marxisme et théorie révo­luti­onn­aire » ", et repro­duit en 1975 comme pre­mière partie de L’ins­ti­tu­tion ima­gi­naire de la société. De l’autre, l’énergie d’antan dis­po­ni­ble pour affron­ter l’adver­sité s’épuise au fur et à mesure que l’on se dis­tan­cie des fina­lités pra­ti­ques d’inter­ven­tion. Dans ces condi­tions (et sans même pou­voir détailler ici les tra­jec­toi­res spé­ci­fiques des indi­vi­dus, ni la conjonc­ture socio-poli­ti­que nou­velle de la société de consom­ma­tion et du gaul­lisme moder­ni­sa­teur des années 60, conjonc­ture res­sen­tie par beau­coup comme pro­pice à la dépo­li­ti­sation), la dis­po­ni­bi­lité à la mar­gi­na­lité poli­ti­que dimi­nue d’autant plus que d’autres pos­si­bles s’entrou­vrent. Ce n’est en ce sens pas un hasard si au moment où Socialisme ou Barbarie péric­lite, Castoriadis se dit absorbé par la psy­cha­na­lyse, que Mothé prête sa plume à Esprit, ou que d’autres socio-bar­ba­res, moins connus, se lan­cent dans des études uni­ver­si­tai­res tar­di­ves, etc. Bref, même pour ses mem­bres les plus actifs, Socialisme ou Barbarie perd pro­gres­si­ve­ment son rôle d’ins­tance essen­tielle de cons­truc­tion d’iden­tité : celle-ci se faç­onne dés­ormais de plus en plus ailleurs, dans d’autres seg­ments de l’espace social.

En défi­ni­tive, le groupe refuse durant toute son his­toire de pro­duire une « simple » revue déc­onnectée des pers­pec­ti­ves mili­tan­tes, comme l’atteste l’édition et la dif­fu­sion en parallèle du men­suel Pouvoir Ouvrier. Néanmoins, s’il finit par être reconnu tar­di­ve­ment, c’est à sa seule revue qu’il le doit, revue qui, au sur­plus, suc­combe dans le sillage d’une crise d’orien­ta­tion typi­que en milieu d’extrême-gauche. La plu­part des obser­va­teurs ne retien­nent de cette riche aven­ture qu’une « banale » revue, certes décrétée lucide avant l’heure sur la ques­tion du sta­li­nisme. Cette lec­ture sél­ec­tive est peut-être logi­que, vu la dis­crétion du tra­vail mili­tant socio-bar­bare et la confi­den­tia­lité des quel­ques numéros de Pouvoir Ouvrier qui sub­sis­tent çà et là. Mais elle est aussi le fruit d’une atti­tude rép­andue : la recons­truc­tion et la sim­pli­fi­ca­tion d’un passé autre­ment plus com­plexe. Que cette pos­ture ne soit pas sans effets relève de l’évid­ence : elle conduit faci­le­ment à oublier que ce qui a rendu la revue Socialisme ou Barbarie pos­si­ble, vivante et ico­no­claste, c’est précisément cet ancrage reven­di­qué dans l’iden­tité révo­luti­onn­aire.

Philippe Gottraux

NOTES

* La Revue des revues, n° 23, 1997 [Revue inter­na­tio­nale d’his­toire et de biblio­gra­phie]

Au point de figu­rer dans le récent Dictionnaire des intel­lec­tuels français édité par Jacques Julliard et Michel Winock (Paris, le Seuil, 1996). En dém­ar­cation d’avec un champ poli­ti­que « poli­ti­cien », j’entends par champ poli­ti­que radi­cal le réseau cons­ti­tué par les grou­pes, orga­ni­sa­tions, partis (ou frac­tions de partis) par­ta­geant des référents anti­ca­pi­ta­lis­tes et révo­luti­onn­aires, se reven­di­quant du prolé­tariat et/ou des sujets sociaux dominés et cher­chant, enfin, dans une praxis (où se ren­contrent réflexion et action) à trans­for­mer le monde qui les entoure. Quant aux pro­fits recher­chés, ils sont sym­bo­li­ques (pres­tige déc­oulant du contrôle de la légi­timité poli­tico-théo­rique notam­ment) et matériels, (capa­cités orga­ni­sa­tion­nel­les, influence dans les mou­ve­ments, les syn­di­cats ou les asso­cia­tions, recru­te­ment mili­tant, etc.). Par contraste, si les agents du champ intel­lec­tuel peu­vent pro­duire des énoncés poli­ti­ques, leur fina­lité n’est pas direc­te­ment l’orga­ni­sa­tion et l’inter­ven­tion pra­ti­que. Le groupe publie notam­ment des tracts, des bro­chu­res et le men­suel d’agi­ta­tion Pouvoir Ouvrier, à partir de déc­embre 1958. Les prin­ci­paux intéressés assu­ment cet inti­tulé et l’uti­li­sent par­fois. J’uti­lise le sub­stan­tif (les socio-bar­ba­res) et l’adjec­tif (théorie sociale-bar­bare, etc.). « Lettre ouverte aux mili­tants du PCI et de la IVe inter­na­tio­nale », Socialisme ou Barbarie, n° 1, mars-avril 1949, p. 101. « Présentation », Socialisme ou Barbarie, n° 1, mars-avril 1949, p. 3. Ibid., p. 6. La visi­bi­lité de la seule revue déc­oule aussi du fait que la modeste reconnais­sance pos­thume dont le groupe peut se pré­valoir pro­vient essen­tiel­le­ment de la tra­jec­toire dans le champ intel­lec­tuel de Cornelius Castoriadis et de Claude Lefort. À ce sujet, voir Ph. Gottraux, Le groupe « Socialisme ou Barbarie ». Un enga­ge­ment poli­ti­que et intel­lec­tuel dans la France de l’après-guerre, Lausanne, Éditions Payot, Lausanne (livre paru en octo­bre 1997). « Présentation », art. cit., p. 2. Lefort signe du reste d’un pseu­do­nyme (Montal) dans Socialisme ou Barbarie, comme c’est la cou­tume dans le milieu d’extrême-gauche. Sa col­la­bo­ra­tion à la revue sar­trienne ces­sera en 1953, après son éviction suite à une âpre polé­mique avec Sartre sur le texte de ce der­nier, « Les com­mu­nis­tes et la paix », que Lefort juge com­plai­sant face au sta­li­nisme et au PCF, dans un texte inti­tulé « Le marxisme et Sartre » (cf. Le groupe « Socialisme ou Barbarie », op. cit., ainsi que l’ouvrage d’Anna Boschetti, Sartre et Les Temps Modernes, Paris, Éd. de Minuit, 1985). La rubri­que « La vie de notre groupe » parue dans les pre­miers numéros de la revue donne des indi­ca­tions sur la fréqu­en­tation et le type de débat de ces réunions. Selon un tém­oig­nage de Jean-Marie Vincent, à cette date mili­tant du PCI lam­ber­tiste. Socialisme ou Barbarie, n° 12, août-sep­tem­bre 1953, p. 63-88. S’en pre­nant notam­ment à l’attrait de Sartre pour l’effi­ca­cité sup­posée du PCF, Castoriadis iro­nise : « Et le jour de l’effi­ca­cité suprême, lors­que du balcon du Figaro rouge Sartre aura le pri­vilège d’applau­dir le maréchal Poppof et Maurice Thorez des­cen­dant les Champs-Élysées, la praxis aura décidé pour lui que le sta­li­nisme est vrai, et pour les ouvriers qu’il n’est qu’une nou­velle forme de l’exploi­ta­tion » (ibid., p. 79). C’est sur ce mode qu’est sou­vent présentée l’expéri­ence sociale-bar­bare par les ana­lys­tes. Ainsi, Tony Judt dans son ouvrage Le Marxisme et la gauche franç­aise (1830-1981), Paris, Hachette, 1987, men­tionne, en par­lant du rap­port com­plai­sant de la gauche franç­aise au sta­li­nisme dans les années 50, « l’excep­tion hono­ra­ble de Castoriadis et de son groupe » (p. 217). Paul Tikal, « Du bon usage des Sartre », Socialisme ou Barbarie, n° 39, 1965, p. 83-85. Socialisme ou Barbarie, n° 23, jan­vier-février 1958, p. 126-153. « Sociologie-fic­tion pour gauche-fic­tion », Socialisme ou Barbarie, n° 27, avril-mai 1959, p. 14. « Les clas­ses socia­les et M. Touraine », Socialisme ou Barbarie, n° 27, avril-mai 1959, p. 33. Je sou­li­gne. Art. cit., p. 15. Ibid., p. 19. Ibid., p. 24. 23. « Que Mallet prenne seu­le­ment la peine de se docu­men­ter ailleurs que chez les sta­li­niens » (Ibid., p. 26). Ibid., p. 15. Pour plus de détails sur cette contro­verse, voir Le Groupe « Socialisme ou Barbarie », op. cit. Procès-verbal de la séance du 29 mars 1956. Deux publi­ca­tions d’entre­prise animées notam­ment par des mem­bres du groupe, Daniel Mothé et Henri Simon. Il s’agit pour lui de « trou­ver un nom qui ne choque pas (Cahiers marxis­tes, etc.). Il n’est pas néc­ess­aire que la Revue se prés­ente comme l’organe du groupe (réaction néga­tive du public devant l’arti­cle du pre­mier numéro atta­quant Pierre Frank). On envi­sage de publier des bro­chu­res dans les­quel­les le Groupe s’expri­mera en son nom ; il n’est donc plus néc­ess­aire que le Groupe s’exprime dans la Revue. Dans ces condi­tions, je pour­rai col­la­bo­rer sous mon nom. Montal [Lefort] aussi. Il fau­drait trou­ver des col­la­bo­ra­teurs hors du groupe. Il faut une revue plus diverse, avec une partie littér­aire, un aspect de dis­cus­sion, mais ne pas renon­cer à l’aspect ouvrier (2/3 des arti­cles) » (Procès-verbal de la séance du 23 mai 1956). C’est l’époque où la revue com­mence à insérer des publi­cités payan­tes dans France-Observateur, L’Express, Les Temps Modernes, etc. Procès-verbal de la séance du 29 mars 1956. Dont : envois gra­tuits dans des biblio­thèques publi­ques ciblées, publi­cités dans d’autres publi­ca­tions, ser­vice de presse aux « revues des revues », adop­tion du « format normal des revues littér­aires et de caractère général, sur 144 pages », suivi plus précis des ventes par les mes­sa­ge­ries, etc. (Résolution pro­posée par Castoriadis sur la revue, lors de la séance du 10 mai 1956). Ainsi André Garros, mili­tant « non intel­lec­tuel » : « Tout en uti­li­sant les moyens pro­posés, il ne faut pas renon­cer aux mét­hodes clas­si­ques (vente dans les réunions, etc.). On pense un peu trop, à son avis, à sus­ci­ter l’intérêt des intel­lec­tuels » (Procès-verbal de la séance du 29 mars 1956). Rémy Rieffel les classe par exem­ple dans la même caté­gorie des revues mar­gi­na­les (La Tribu des clercs. Les intel­lec­tuels sous la Ve République 1958-1990, Paris, Calmann-Lévy, 1993, p. 301-307). Dans « Notes sur Socialisme ou Barbarie » (Arguments, n° 4, juin-sep­tem­bre 1957, p. 8-13), Gérard Genette, éphémère membre du groupe socio-bar­bare, expose le point de vue de son orga­ni­sa­tion, qu’Edgar Morin cri­ti­que (" Solécisme ou bar­ba­risme « , p. 13-19). Claude Lefort, enfin, répond à ce der­nier ( » Sur l’arti­cle de Morin « , p. 19-21). Selon R. Rieffel, » L’empreinte de la guerre d’Algérie sur quel­ques figu­res intel­lec­tuel­les « de gauche » ", in J.-P. Rioux et J.-F. Sirinelli, La Guerre d’Algérie et les intel­lec­tuels français, Bruxelles, éd. Complexe, 1991, p. 206. E. Morin, « Solécisme ou Barbarisme », art. cit., p. 18. Art. cit., p. 17. Que ce soit un habile jeu de mot, pra­ti­que au demeu­rant cou­rante de la part de cet auteur, ou un magni­fi­que lapsus, importe peu. À moins, bien sûr, que ce ne soit une coquille due à un pro­blème tech­ni­que d’impri­me­rie… Entretien avec Claude Lefort du 18 mai 1989. Lors d’une assem­blée géné­rale de « Socialisme ou Barbarie », Bourdet annonce que « Morin (de la revue Arguments) est d’accord pour livrer secrè­tement son fichier de 450 adres­ses contre le nôtre » (Procès-verbal de la séance du 23 jan­vier 1958). Je ne sais pas si cela abou­tit. Je n’ai par contre trouvé aucune trace d’un « projet de fusion » entre Arguments et Socialisme ou Barbarie, qui, selon Rieffel (La Tribu des clercs, op. cit., p. 297) aurait vu le jour en 1957. Lettre du 20 jan­vier 1964, signée Cardan (Castoriadis), Garros et Mothé. « Appel urgent de la Commission finan­cière à toutes les cel­lu­les et les cama­ra­des de l’orga­ni­sa­tion », inci­tant à payer les arriérés de coti­sa­tions et à faire ren­trer l’argent des ventes de la revue, de Pouvoir Ouvrier et des bro­chu­res de pro­pa­gande (Bulletin Intérieur spécial, n° 24 bis, juin 1961). Impression, struc­ture de dif­fu­sion, etc. mais pas de salai­res. Voir l’entre­tien avec Edgar Morin, in M. Padova, « Testimonianze su Arguments (R. Barthes, F. Châtelet, J. Duvignaud, F. Fejtö, F. Fougeyrollas, R. Karavas, D. Mascolo, E. Morin) », Studi Francesi, jan­vier-avril 1981, p. 46-72. Selon le Procès-verbal de la séance du 2 déc­embre 1954. « Résultats glo­baux des ventes » (papiers per­son­nels de Georges Petit). Lettre de Véga à Néron, 9 juillet 1960. Selon un sou­ve­nir de Morin in « Testimonianze su Arguments », art. cit., p. 69-70. « Prolétariat français et natio­na­lisme algérien », Socialisme ou Barbarie, n° 24, mai-juin 1958, p. 1-16. Rédigé par Lefort, l’arti­cle, non signé, fait office de prise de posi­tion col­lec­tive du groupe. François Laborde (son pseu­do­nyme), « Mise à nu des contra­dic­tions algéri­ennes », Socialisme ou Barbarie, n° 24, p. 17-34. Une laco­ni­que note pré­cède le texte de Lefort « Organisation et parti » autour duquel se sont agrégés les dis­si­dents de 1958 : " Le texte ci-des­sous exprime les vues d’un cer­tain nombre de col­la­bo­ra­teurs de la revue sur le pro­blème de l’orga­ni­sa­tion révo­luti­onn­aire. Ces cama­ra­des ont jugé les diver­gen­ces sur cette ques­tion assez pro­fon­des pour se séparer de « Socialisme ou Barbarie ». Nous publie­rons dans le pro­chain numéro un texte expri­mant les posi­tions de la majo­rité des col­la­bo­ra­teurs de la revue sur ce sujet « (Socialisme ou Barbarie, n° 26, nov.-déc. 1958, p. 120). Socialisme ou Barbarie, n° 31, déc. 1960-févr. 1961, p. 51. La pre­mière ver­sion cir­cule dans le groupe dès octo­bre 1959. La dis­cus­sion annoncée ne trans­pa­raît pas dans la revue.  » Entretien avec Claude Lefort « , L’Anti-Mythe, n° 14, novem­bre 1975. Dans l’entre­tien qu’il m’a accordé le 18 mai 1989, il signale éga­lement que ses publi­ca­tions dans les revues intel­lec­tuel­les Les Temps Modernes, ou les Cahiers inter­na­tio­naux de socio­lo­gie, sont plus libres et plus amples, et per­met­tent de contour­ner la contrainte » pro­gram­ma­ti­que « qui caracté­rise Socialisme ou Barbarie.  » Le parti révo­luti­onn­aire. Résolution « , Socialisme ou Barbarie, n° 2, mai-juin 1949, p. 99, dans la rubri­que » La vie de notre groupe « . Entretien du 21 février 1989. Encore ne faut-il pas établir un lien méca­nique entre dota­tion en capi­taux et par­ti­ci­pa­tion active à la revue. Mothé ou Alberto Véga, sans titres, publient régul­ièrement. Castoriadis, s’il a une for­ma­tion uni­ver­si­taire, inter­rompt avec la guerre ses études au niveau de la licence, et n’est pas agrégé, comme le sont Lefort, Lyotard ou Yvon Bourdet. Cela ne l’empêche pas d’être le prin­ci­pal réd­acteur de Socialisme ou Barbarie, de se situer conti­nuel­le­ment au centre de l’inno­va­tion théo­rique du groupe.  » Avertissement " à La Société bureau­cra­ti­que, t. 1, Paris, 10-18, 1973. Lors d’un entre­tien, le 12 juin 1989. Le lien est sans doute plus souple que celui unis­sant, par exem­ple, les trots­kis­tes et leur revue théo­rique Quatrième Internationale. Le plus illus­tre, peut-être : Guy Debord, qui tout en ani­mant le groupe et la revue Internationale situa­tion­niste, fréqu­ente régul­ièrement « Socialisme ou Barbarie » entre l’automne 1960 et le prin­temps 1961. À cet égard, il est signi­fi­ca­tif que les cri­ti­ques for­mulées en 1963 par Jean-François Lyotard, déf­endant le marxisme ne sont pas publiées dans la revue, alors qu’elles cons­ti­tuent une contre ana­lyse des thèses de Castoriadis et de ses par­ti­sans, pas plus que ne le sera un texte d’Alberto Véga, à la base d’une contre orien­ta­tion poli­ti­que. Certes, entre l’éla­bo­ration de ces contre textes et l’occa­sion de les publier dans la revue, la scis­sion (et son cortège de ten­sions) a lieu. Questionné sur les procé­dures démoc­ra­tiques en vigueur dans le groupe, Castoriadis pré­cise : « Je crois que c’est différent selon les pér­iodes. C’est-à-dire que pour moi, les dis­cus­sions dans le groupe ont été d’un apport très posi­tif sur­tout, alors là c’est vrai­ment très orgueilleux ce que je vais dire, sur­tout dans la mesure où c’était pas des intel­lec­tuels qui dis­cu­taient, ou quand c’était des femmes qui par­laient, ou quand c’était Mothé ou Gaspard, ou Simon d’ailleurs, j’étais tout oreille et j’ai appris énormément de choses. Et ça jusqu’en 1958, à peu près, 1959. Ensuite, il y a quatre ans de ma vie qui sont passés en pure perte, parce que ce n’était pas les procé­dures démoc­ra­tiques, c’était la bagarre avec Véga, Souyri et Lyotard vou­lant déf­endre le marxisme sans le déf­endre tout en le déf­endant […] On était obligé d’être là et de dis­cu­ter de choses qui étaient visi­ble­ment fabri­quées de toutes pièces sim­ple­ment pour contrer cette remise en cause » (Entretien du 10 mars 1989).

Sites référencés

Nouveautés sur le Web

Diffusion

 

  • Suivre la vie du site RSS 2.0
  • Informations

    mondialisme.org | publié sous licence Creative Commons by-nc-nd 2.0 fr | généré dynamiquement par SPIP & Blog'n Glop