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Socialisme ou Barbarie : Une revue iconoclaste dans la France de l’après-guerre

mercredi 28 janvier 2004, par admin

Philippe Gottraux

Une revue iconoclaste dans la France de l’après-guerre*

Pour qui s’intéresse de près à l’histoire politique et intellectuelle de l’après-guerre en France, la rencontre avec la revue Socialisme ou Barbarie apparaît aujourd’hui évidente 1. Pourtant, à l’époque de sa parution, soit entre 1949 et 1965, la revue resta parfaitement confidentielle et très largement méconnue. Aujourd’hui, il est difficile d’ignorer ses énoncés iconoclastes d’alors sur le caractère non socialiste (voire totalitaire) de l’URSS, émis à partir d’un point de vue radical et dans un contexte où l’immense majorité de l’intelligentsia de gauche succombait aux sirènes de la " Patrie du Socialisme " et confondait marxisme et stalinisme (voir encadré, p. 44).

Une origine toute militante

On ne saurait se méprendre cependant sur la nature de cette singulière expérience collective : avant d’être une revue, Socialisme ou Barbarie se présente d’abord comme un groupe politique d’extrême-gauche inséré en tout premier lieu dans le champ politique radical 2. En conséquence, l’édition de la revue représente aux yeux du groupe une médiation politique, un moyen de diffusion d’idées, certes le plus important parmi les autres activités militantes et éditoriales orientées vers la praxis 3. Cette identité militante d’extrême-gauche est réaffirmée à maintes reprises dans la revue ou dans les comptes rendus des activités du groupe.

Ainsi, dès le premier numéro, les " socio-barbares 4 " mettent les choses au point quant à la nature d’abord politique qu’ils entendent donner à leur entreprise et rappellent la perspective visée : construire une nouvelle organisation révolutionnaire. Ils cherchent alors à se prémunir de la critique habituellement adressée à qui se sépare du Parti (en l’occurrence trotskiste et de petite taille), celle de virer " à droite " et/ou de se replier sur la sphère privée : " Nous ne partons pas pour nous rallier à quelque mouvement centriste du type RDR ou pour rentrer chez nous, mais pour jeter les fondements d’une future organisation révolutionnaire prolétarienne 5. " De surcroît, les socio-barbares se démarquent ouvertement et non sans ambition d’une démarche exclusivement intellectuelle : " Nous pensons que nous représentons la continuation vivante du marxisme dans le cadre de la société contemporaine. Dans ce sens nous n’avons nullement peur d’être confondus avec tous les éditeurs de revues "marxistes", "clarificateurs", "hommes de bonne volonté", discutailleurs et bavards de tout acabit. Si nous posons des problèmes, c’est que nous pensons pouvoir les résoudre 6. " Cette présentation de soi offensive traduit autant la tentative de se positionner dans le champ politique radical qu’une aversion pour les démarches qui se contentent " de traiter les questions théoriques pour elles-mêmes 7 ".

Certes, ces proclamations ne signifient pas encore que les pratiques effectives suivent. Nous ne saurions pourtant comprendre ni les actes des militants ni l’orientation de Socialisme ou Barbarie (ses prises de positions et ses multiples polémiques) sans se référer à cette matrice identitaire originelle qui va structurer l’ensemble de ses comportements. Tenir compte de cette identité militante auto proclamée, c’est accorder de l’importance aux sens que les acteurs donnent à leurs actes et reconnaître qu’il contribue à façonner leurs pratiques. Mais nous ne pouvons, dans un autre mouvement, en rester là, tant les représentations des acteurs ne suffisent pas à rendre compte de leurs actes. Ainsi, si le recul historique contribue à ne retenir de l’aventure de ce collectif que l’édition d’une revue, c’est que dans les faits, en dépit des proclamations et tentatives militantes des acteurs, l’impact effectif du groupe passe presque exclusivement par ce vecteur 8.

Quoi qu’il en soit, l’inscription initiale du groupe Socialisme ou Barbarie dans le champ politique ne dispense pas d’analyser la revue pour elle-même. Il n’est dès lors pertinent de voir en quoi l’identité militante du groupe oriente la revue, dans ses visées, son contenu, sa forme, ainsi que dans son mode de production. Cet article se propose d’abord de montrer, par quelques touches significatives, comment l’autodéfinition militante se double d’une attitude polémique envers le champ intellectuel, contredisant l’indifférence initialement proclamée à son encontre. Quelques indications sur le fonctionnement du groupe doivent ensuite indiquer combien la revue est dépendante de ses origines d’extrême-gauche et, enfin, en quoi cette matrice conditionne en partie le sabordage de cette riche expérience.

Comme militants dissidents du trotskisme, les socio-barbares s’adressent donc en premier lieu au milieu révolutionnaire de l’époque, c’est-à-dire qu’ils entendent, selon leurs termes, se présenter " devant l’avant-garde des ouvriers manuels et intellectuels 9 " à l’aide de leur publication. À cette date, les enjeux spécifiques organisant le champ intellectuel ne les préoccupent pas, du moins en tant que groupe. Et si Claude Lefort intervient dans la revue Les Temps Modernes, il le fait à titre personnel, sous la protection de Maurice Merleau-Ponty, dans le cadre de son trajet d’intellectuel et non pas comme porte-parole identifié de Socialisme ou Barbarie 10. Les interlocuteurs réels ou recherchés, les agents avec lesquels le groupe est en relation, sont d’abord les rares autres organisations révolutionnaires, les militants dits d’avant-garde. Socialisme ou Barbarie ne se soucie guère du champ des revues où interagissent des titres comme Esprit, Critique, Preuves, Les Temps Modernes ou La Nouvelle Critique éditée par le PCF. De même, les réunions publiques mises sur pied pour débattre politiquement et discuter des articles parus rassemblent essentiellement des militants révolutionnaires d’autres groupes analogues, comme les petites organisations anti-staliniennes " ultra-gauches " bordiguistes ou conseillistes 11, des libertaires ou encore quelques rares trotskistes, venus porter la contradiction, pratique fréquente dans le milieu 12.

Socialisme ou Barbarie en bref

Avant d’exister comme groupe dès 1948, Socialisme ou Barbarie apparaît en 1946 comme tendance minoritaire à l’intérieur du PCI trotskiste, section française de la IVe Internationale. La divergence concerne l’interprétation de la nature de l’URSS et du stalinisme. Contrairement à la position trotskiste classique qui voit dans ladite " Patrie du socialisme " un État ouvrier, certes dégénéré mais devant être défendu en dernière instance car progressiste par rapport au capitalisme, les personnes regroupées autour de Cornelius Castoriadis et de Claude Lefort analysent l’URSS comme une nouvelle forme de société d’exploitation, un "capitalisme bureaucratique ", où une nouvelle classe (la bureaucratie) non seulement dirige de manière totalitaire la société, mais aussi exploite le prolétariat. Cette lecture, qui se revendique du marxisme révolutionnaire, heurte de plein fouet la doxa " communiste " dominant la période. Elle conduit surtout les membres de Socialisme ou Barbarie à refuser l’attitude jugée complaisante du trotskisme envers l’URSS et, plus largement, envers le stalinisme présent au sein des sociétés libérales par les Partis communistes.

Dès 1949, le groupe Socialisme ou Barbarie fait connaître ses conceptions au moyen d’une revue qui sortira 40 numéros avant de cesser de paraître en 1965. Pendant toute son existence, le groupe poursuit la critique intransigeante de l’URSS, du stalinisme et de ses avatars, à l’Est comme à l’Ouest.

Dans le même esprit, il met en lumière et stigmatise les mécanismes de bureaucratisation du mouvement ouvrier, dans ses formes staliniennes et sociales-démocrates. Développant une conception radicalement critique de la division entre dirigeants et exécutants, ce courant d’extrême-gauche conçoit le socialisme comme la gestion collective de la société par le prolétariat organisé en conseils. Il valorise les processus de lutte autonome de ce dernier et manifeste une forte méfiance face aux appareils syndicaux et politiques.

Très fortement marginalisée dans un contexte où règne à gauche l’hégémonie du stalinisme, l’analyse de Socialisme ou Barbarie devient quelque peu moins abstraite quand surgissent les premières grandes révoltes prolétariennes contre le " socialisme réel ", en Allemagne de l’Est en 1953, puis surtout, en Hongrie en 1956. Sans vraiment mettre fin à l’ostracisme vécu par ces militants, les événements en question confèrent néanmoins une plus large écoute à leurs analyses dans les milieux politique et intellectuel, et renforcent aux yeux de leurs auteurs la conviction d’être dans le juste.

En 1958, dans la conjoncture de la naissance de la Ve République et de la lutte contre la guerre d’Algérie, le groupe passe la vitesse supérieure et se lance dans une expérience militante plus volontariste. Il crée une organisation révolutionnaire nommée " Pouvoir Ouvrier " et publie dès décembre 1958 un mensuel d’agitation du même nom. Opposée à cette optique, car défendant une conception plus souple et moins structurée de l’organisation, une partie des membres de Socialisme ou Barbarie (dont Lefort) se séparent à l’automne 1958 et fondent le groupe Informations et liaisons ouvrières (ILO).

Au plus fort de son implantation, soit au printemps 1961, le groupe Pouvoir Ouvrier compte un peu moins d’une centaine de membres sur toute la France, dont une importante proportion d’étudiants. Il lutte principalement contre la guerre d’Algérie, tout en essayant sans succès de s’implanter en milieu ouvrier.

Dès la fin des années 50, Castoriadis entame une réflexion critique sur la théorie révolutionnaire, avec l’idée que le capitalisme moderne en pleine transformation exige une telle mise à jour. Cette option rencontre de fortes oppositions internes. Les discussions animées vont finalement déboucher sur une seconde scission en juillet 1963. Les camps se sont en effet durcis : schématiquement, le clivage polarise désormais les partisans d’un renouveau révolutionnaire, autour de Castoriadis et de Daniel Mothé notamment, et les défenseurs de la continuité, d’une conception traditionnelle ancrée dans le marxisme, autour de Jean-François Lyotard, Pierre Souyri et Alberto Véga. Les premiers poursuivent sous le nom de Socialisme ou Barbarie, alors que les seconds continuent l’expérience Pouvoir Ouvrier.

Entre 1964 et 1965, les activités de Socialisme ou Barbarie se limitent de plus en plus à la publication de la revue. Accessoirement, le groupe se montre plus ouvert au champ intellectuel, en organisant par exemple des séances publiques où s’expriment Edgar Morin, Michel Crozier, Daniel Guérin ou Serge Mallet. La publication dans les derniers numéros du texte de Castoriadis " Marxisme et théorie révolutionnaire " marque la rupture explicite avec le marxisme. La formule claque : " Partis du marxisme révolutionnaire, nous sommes arrivés au point où il fallait choisir entre rester marxistes et rester révolutionnaires " (n° 36, 1964, p. 8).

La revue cesse de paraître en juin 1965. Le groupe, quant à lui, se réunit de moins en moins et s’auto-dissout le 11 mai 1967. Pour s’expliquer, il adresse un texte aux abonnés, pessimiste quant aux possibilités de poursuivre, dans la période, un activisme politique révolutionnaire.

Un champ intellectuel qui ne laisse pas indifférent

Cette focalisation initiale sur le champ politique radical ne signifie pas, toutefois, que Socialisme ou Barbarie reste insensible aux débats ayant cours dans la gauche intellectuelle, et notamment dans le champ des revues. Dans cette ordre d’idées, on ne peut oublier les violentes attaques de Castoriadis contre Sartre, dans son texte de 1953, " Sartre, le stalinisme et les ouvriers 13 ". Cet article mordant, motivé par le rapprochement du célèbre philosophe des positions communistes exprimé dans ses articles " Les communistes et la paix ", inaugure une attitude agressive toute particulière envers Sartre et sa revue. Passionné à l’extrême, cet article trahit un intérêt nouveau pour des questions débattues hors du champ politique radical. C’est en effet la première fois que Socialisme ou Barbarie attaque de front une sommité intellectuelle, dont les prises de positions polarisent la gauche intellectuelle.

Tout se passe comme si l’exclusion de Socialisme ou Barbarie de l’espace de discussion de la gauche intellectuelle (sans compter leur faible écho dans le champ politique radical) incitait Castoriadis à redoubler ses critiques et à emprunter un ton pamphlétaire 14. Les sartriens ne daignent pas répondre, ce qui indique l’état du rapport de forces entre les deux agents. La petite revue Socialisme ou Barbarie, peu connue à cette date en dehors du micro-milieu d’extrême-gauche, ne parvient pas à faire parler d’elle dans le champ intellectuel, même lorsqu’elle tire à boulets rouges sur une de ses prestigieuses institutions, Les Temps Modernes. La démarche sociale-barbare se distingue par son originalité, puisque peu de monde affronte sur des positions radicales les " errements " politiques de Sartre. Si cette démarcation ne produit sur le moment aucun effet visible, elle aura cependant des retombées différées. C’est bien plus tard, en effet, que l’hérésie héroïque portera ses fruits, parmi lesquels celui d’avoir eu raison avant les autres15.
Malgré toutes les dénégations du groupe quant à son intérêt pour le champ intellectuel et les débats qui le traversent, ce conflit indirect avec Les Temps Modernes est significatif et inaugure une profonde animosité des socio-barbares pour ce segment du champ intellectuel. Preuves en sont les nombreuses attaques qui vont paraître dans la revue, au fur et à mesure des actes et des prises de position des Temps Modernes (ou de leur entourage) sur les événements politiques. Socialisme ou Barbarie raille Sartre et son équipe, notamment après ladite déstalinisation et les événements de Pologne et de Hongrie, puis lorsque la Chine populaire remplace l’URSS dans le panthéon des " modèles du socialisme " aux yeux la gauche française (voir encadré), ou encore, plus tard, lorsque la présence du couple Sartre-de Beauvoir aide à faire le plein d’un meeting en faveur du journal Clarté de l’Union des étudiants communistes (UEC) en butte aux pressions financières du PCF pour cause de " déviationnisme " politique16.

Le maoïsme brocardé avant l’heure

Dans son article " La lutte des classes en Chine Bureaucratique ", Brune (Pierre Souyri) s’en prend à " Mme de Beauvoir et compagnie ". Cette dernière, de retour de Chine, découvre de nombreuses vertus à cette nouvelle terre promise au point de publier un ouvrage à ce sujet, La Longue marche. Échantillons socio-barbares : " À peine les prophètes des Temps Modernes avaient-ils achevé de démontrer que toute critique de l’URSS ne pouvait relever que d’un moralisme stérile qui n’aurait jamais de prise sur l’histoire, que dans l’Est de l’Europe, les ouvriers entreprenaient de faire, par les armes, la critique du stalinisme et de l’URSS […] Du moins, la Chine leur offrait-elle une dernière consolation […] Sartre, puis Simone de Beauvoir étaient allés successivement visiter la Chine. Ils ne rentrèrent pas déçus. Ce n’est pas en vain qu’ils avaient affronté les fatigues d’un si long voyage. Ils avaient bien vu, de leurs yeux vu, le Pays des Harmonies économiques et sociales […] Mais l’Histoire est une déesse cruelle. Avant même que les dernières pages de La Longue marche aient été imprimées, on apprenait de la bouche même de Mao-Tsé-Toung que tout n’allait pas en Chine aussi bien que l’avait pensé S. de Beauvoir. Des contradictions étaient apparues au pays des Harmonies sociales. Des grèves et des manifestations avaient éclaté dans les ville ; des troubles avaient agité les campagnes […] Il n’est plus nécessaire désormais de s’occuper des fables que nous raconte S. de Beauvoir. La lutte de classe des ouvriers et des paysans chinois a surgi au grand jour et souffleté comme il convenait les impudents mensonges de cette dame " (Socialisme ou Barbarie, n° 24, mai-juin 1958, p. 35-37).

À une seule reprise, Les Temps Modernes se sentent obligés d’entrer dans la polémique, lorsqu’en 1957 Marcel Péju attaque directement Lefort et Castoriadis pour leur analyse critique du révisionnisme polonais. Cet article de Péju inspire du reste largement le texte de Lefort, " La méthode des intellectuels dits "progressistes" : échantillons 17 ".

Au-delà des contenus visés, les attaques continues des socio-barbares contre le poids lourd sartrien trouvent une base dans la position particulièrement dominée - si ce n’est d’exclusion - de Socialisme ou Barbarie dans l’univers intellectuel. Elles prouvent du même coup que le groupe n’est pas totalement indifférent à sa marginalisation, quoi qu’il s’en défende par ailleurs. Mais cette attitude offensive et sans compromis contribue simultanément à renforcer cette marginalisation.

On pourrait poursuivre l’évocation des épisodes conflictuels de Socialisme ou Barbarie avec les agents du champ intellectuel, ou les indices attestant d’une marginalité mal vécue. Pour ne pas lasser, signalons simplement ici la virulence de la charge contre la jeune sociologie du travail française représentée par Serge Mallet et Alain Touraine, questionnant à la fin des années 50 les transformations de la classe ouvrière. Visiblement concurrencés sur un terrain qui leur est cher, les socio-barbares supportent mal que des sociologues, de surcroît engagés à gauche sur des positions politiques fort différentes des leurs, puissent se prévaloir d’une légitimité scientifique et être reconnus socialement. Les socio-barbares se répartissent le travail de déconstruction : Daniel Blanchard (sous le pseudonyme de Canjuers) attaque Mallet, porteur de ces thèmes " de la façon la plus gauchiste " 18, Castoriadis (signant exceptionnellement Jean Delvaux) se charge de " démolir " Touraine, " le plus représentatif " de " la dernière fournée d’intellectuel qui se sont penchés sur le marxisme et le prolétariat " 19. Canjuers parle par exemple de " commando de sociologues " 20, stigmatise tantôt les " rêveurs érudits ", tantôt les " judicieux réalistes " 21, ironise sur les " infaillibles analystes " 22 ou se sent en droit de les conseiller dans leur quête de documentation 23. Si les sociologues sont désignés par des formules alliant ironie et mépris, c’est pour leur opposer la " réalité " que leur posture scientifique les empêcherait de voir : " Parachutés de leur ciel objectif dans la jungle infernale du concret, notre commando de sociologues se met en quête de l’Ouvrier Moderne et leur première constatation c’est que contrairement à ce qu’ils ont appris dans les meilleurs livres, il n’est plus reconnaissable par ses habits d’ouvrier, sa maison d’ouvrier, son parler d’ouvrier, sa consommation d’ouvrier, etc. 24. " On le voit, et sans pouvoir poursuivre ici, l’emportement est conséquent pour des personnes se voulant extérieures aux discussions mobilisant les acteurs du champ intellectuel 25.

Dans l’ensemble le groupe Socialisme ou Barbarie maintient son identité politique, quelles que soient les attaques portées aux agents insérés dans le champ intellectuel et/ou universitaire. Cette orientation ne l’empêche pas de discuter de la politique éditoriale de sa revue, de sa forme, du public visé, ainsi que des moyens à mettre en œuvre afin de la faire connaître auprès d’un lectorat moins typé.

L’intellectuel de gauche honni

Castoriadis s’en prend de la sorte aux " standards de rigueur scientifique et littéraire de Touraine. Ils sont caractéristiques de l’attitude irresponsable de l’intellectuel de gauche français devant des questions vitales pour le mouvement ouvrier. Lorsque celui-ci passe sa thèse en Sorbonne, rien n’est à ses yeux suffisamment rigoureux ; il multiplie les citations, se contorsionne pour épouser afin de la mieux comprendre la pensée de l’auteur qu’il veut réfuter, se défend de généraliser et d’extrapoler ou ne se le permet qu’au prix d’infinies précautions et circonlocutions. À cet attirail extérieur se réduit, d’ailleurs, le plus souvent son rapport avec la science. Mais ces belles manières de l’esprit, il s’en dépouille entièrement lorsqu’en dehors de l’Université, il traite des problèmes qui intéressent le mouvement ouvrier ; chez les parents pauvres, tout est permis au Tout-Paris de la science. On peut raconter n’importe quoi, extrapoler et généraliser sans souci, découvrir des idées banales depuis longtemps, en réfuter d’autres qu’on invente soi-même en les attribuant à des adversaires imaginaires - bref, pisser de la copie à droite et à gauche. Ce sera toujours assez bon pour des ouvriers. Le numéro en question d’Arguments fourmille d’exemple de ce comportement " (" Les classes sociales et M. Touraine ", art. cit. p. 36).

Élargir le public de la revue

Les polémiques contre les agents du champ intellectuel, tout comme l’ouverture d’un débat sur l’impact de la revue, prouvent que les socio-barbares ne se contentent pas d’une existence routinière dans les cercles fort restreints de l’extrême-gauche et qu’ils cherchent à élargir leur audience. En 1956 a lieu une discussion significative sur " le problème de la diffusion de la revue " 26. Benno Sarel (signant Hugo Bell dans la revue) voit dans l’existence de nouveaux moyens d’expression (existants ou envisagés) une raison suffisante pour modifier le caractère de la revue. Il souligne que le groupe dispose dorénavant de nouvelles médiations pour toucher les ouvriers, comme Tribune Ouvrière, ou le Bulletin employé 27, et pourrait opter pour une revue ciblée en direction des intellectuels de gauche, sans exclure qu’elle puisse encore intéresser des ouvriers " avancés " ou des militants politiques chevronnés. Dans cette optique, il propose de changer de nom, d’adopter un titre moins connoté et, enfin, d’ouvrir la revue à des collaborateurs extérieurs, quitte à la déconnecter du groupe 28.

Cette proposition ne rencontre pas l’enthousiasme. Certes, tous souscrivent à l’idée d’élargir la diffusion de la revue, de chercher de nouveaux modes de publicité 29 et de prospecter dans le milieu intellectuel. Mais on évoque le contexte pour expliquer la faible diffusion de la revue qu’un effort en direction de ces milieux ne suffit pas à balayer. Pour Castoriadis, la " conspiration du silence " 30 de la part des revues intellectuelles de gauche découle des analyses politiques défendues : " Les idées exprimées dans la Revue représentent une rupture violente avec l’univers idéologique des intellectuels de gauche, et la façon dont elles sont exprimées, sans ménagement ni concessions, ne facilite pas leur pénétration dans ce milieu. Il n’est pas question pour le groupe de modifier ces aspects du contenu de la Revue qui sont sa raison d’être. " Ce constat ne confine pas au pessimisme et son auteur estime possible et nécessaire de tout mettre en œuvre pour limiter un tel ostracisme et pour intéresser un public plus large, par le biais d’une politique de " commercialisation " 31. Certains manifestent toutefois une crainte de voir la revue et le groupe se distancer du milieu militant 32. Finalement, le groupe adopte un compromis qui exclut autant le glissement vers une revue intellectuelle marxiste, à caractère moins directement politique, que le statu quo de la confidentialité dans laquelle l’origine de la revue tend à l’enfermer.

La recherche de visibilité du groupe dans le milieu intellectuel n’est donc pas totalement oubliée. Mais elle demeure toujours subordonnée aux enjeux et aux référents propres au champ politique radical. En ce sens, l’effort de diffusion reste une médiation politique : Socialisme ou Barbarie ne se conçoit toujours pas comme un agent, parmi d’autres, du champ intellectuel.

Socialisme ou Barbarie et Arguments

Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur les rapports existant entre le groupe Socialisme ou Barbarie et la revue Arguments qui naît en 1956 dans le sillage de la crise du stalinisme (rapport Khrouchtchev au XXe congrès du PCUS, écrasement dans le sang de la révolution hongroise, etc.). Ces deux publications sont parfois jugées proches 33, alors que les visées et les identités mobilisant leurs concepteurs diffèrent profondément. Ces différences n’empêchent pas Arguments d’offrir l’hospitalité à Socialisme ou Barbarie 34. Cet épisode constitue le premier accès directe des socio-barbares au champ intellectuel.

Si la revue Arguments, animée notamment par Kostas Axelos, Jean Duvignaud, et Edgar Morin, se veut questionnante, ouverte, et en premier lieu face au marxisme dogmatique, elle n’entend pas, toutefois, suivre une ligne précise, encore moins partisane. Cette méfiance face à toute nouvelle orthodoxie provient sans doute d’une expérience malheureuse en milieu stalinien, la plupart de ses animateurs ayant été échaudés par leur séjour dans les PC. Une telle attitude permet au demeurant d’occuper un créneau singulier dans la gauche intellectuelle, dominée par des revues bâties autour d’une orientation idéologique explicite (le personnalisme pour Esprit, le marxisme existentialiste pour Les Temps Modernes).

On mesure alors tout ce qui sépare le groupe Socialisme ou Barbarie de la revue Arguments. L’ambition militante du premier est rejetée par la seconde, dont les membres, à peine sortis des PC, tiennent à leur liberté et à un cheminement hors de toute finalité politique directe. De surcroît, le corpus idéologique affirmé de Socialisme ou Barbarie contraste singulièrement avec la démarche volontairement dilettante d’Arguments en matière de recherche programmatique.

La quête " argumentiste " hors des chemins balisés de la gauche classique rend néanmoins possible la présentation et la discussion des thèses iconoclastes sociales-barbares. Cette rencontre est facilitée du fait que Morin connaît personnellement Lefort depuis une réunion du Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre d’Algérie, fondé en 1955 35. Mais si les " argumentistes " ouvrent leurs colonnes aux militants socio-barbares, c’est aussitôt pour réfuter non seulement l’analyse qu’ils mènent de la bureaucratie, mais également, et peut-être surtout, pour traiter l’attitude sociale-barbare de millénariste : " Mais n’y a-t-il d’autre critique de l’opportunisme des marxistes économicistes-déterministes que le millénarisme de Socialisme ou Barbarie ? Socialisme ou Barbarie ne voit qu’une alternative : le vrai socialisme ou la bureaucratie 36. " La tribune offerte à Socialisme ou Barbarie ne traduit donc aucunement un rapprochement effectif des orientations des deux instances. Arguments, en conformité avec son créneau, ne peut faire sien un énoncé politique aussi délimité que ne l’est le discours socio-barbare sans nier son credo " questionnant ", encore moins rallier l’identité militante de Socialisme ou Barbarie. Pour l’anecdote, c’est probablement une autodéfinition de penseur critique, qui porte Morin à employer, dans son texte, l’expression " Sociologie ou Barbarie " en lieu et place de Socialisme ou Barbarie 37.

La différence de projet est également ressentie par l’autre bord : la démarche de recherche n’est pas prisée par des personnes pour qui la construction d’une organisation demeure encore une perspective centrale. Certes, Yvon Bourdet, Gérard Genette, Claude Lefort et Daniel Mothé s’expriment dans Arguments. Mais cette participation demeure limitée et n’indique en rien un partage d’une même orientation, ni sur la nature du projet (une " simple " revue intellectuelle), ni sur le contenu (l’ouverture sur la révision perpétuelle). Lefort refuse du reste la sollicitation de Morin de participer au comité de rédaction 38. Cette conscience réciproque de porter deux projets différents n’empêche toutefois pas les deux groupes de se rendre des services, comme d’échanger des encarts publicitaires ou même de prévoir le troc de leur fichier d’adresses 39.
Plus tard, alors que la revue Arguments s’est sabordée (en 1962), le comité de rédaction socio-barbare envoie une lettre à ses anciens abonnés pour vanter les mérites de Socialisme ou Barbarie et inciter les anciens lecteurs avides de " questionnements " à rejoindre les abonnés de cette dernière revue. Après avoir rappelé son ancrage depuis 1949 dans un marxisme non dogmatique, les rédacteurs de Socialisme ou Barbarie se sentent tenus d’annoncer un grand toilettage qui ne saurait déplaire aux anciens lecteurs d’Arguments : " Nous sommes conduits par tout notre travail précédent à dresser un bilan théorique et pratique du marxisme et du mouvement ouvrier, et à conclure au besoin d’un renouveau radical […] Nous ne pensons pas qu’il doive affecter simplement les idées mais tout autant tous les aspects du comportement de ceux qui veulent un changement fondamental de la société et de leur activité collective. Nous savons que votre abonnement à Arguments témoignait de préoccupations analogues 40. " Cette formulation relativise la distance d’alors, dont je viens de parler, même si elle trouve son principe dans le caractère publicitaire de la lettre en question, dont le but est d’amadouer de potentiels futurs lecteurs. Sur le fond, elle trahit pourtant un moins grand souci de la part des socio-barbares de se démarquer d’une démarche intellectuelle sans finalité politique explicite.

Les bases matérielles de Socialisme ou Barbarie

" Si l’attitude des camarades de l’organisation à l’égard des questions d’argent, qui sont la première et la plus importante pierre de touche du sérieux d’un camarade comme d’une organisation, ne change pas, il faut avertir clairement tout le monde que très bientôt il n’y aura plus ni revue, ni brochures, ni journal imprimé ni rien du tout […] Or il faut le dire très fort : il est parfaitement ridicule de prétendre mourir pour la révolution et ne pas acquitter chaque mois une cotisation de quelques centaines ou milliers de francs [anciens]. Il est parfaitement ridicule de se présenter partisan de la gestion ouvrière et de se désintéresser totalement des bases matérielles du fonctionnement de l’organisation 41. "

Comme ces propos alarmistes l’indiquent, la nature originelle de Socialisme ou Barbarie se répercute très directement sur la base matérielle de la revue. Perpétuellement confrontés à des problèmes d’argent, le groupe et la revue ne parviennent à survivre qu’avec l’appui financier de ses membres, par le biais des cotisations notamment. Ainsi, non seulement le public visé comme le contenu de la revue sont déterminés en grande partie par l’identité militante du groupe, mais les conditions de survie de la publication diffèrent singulièrement de celles de revues intellectuelles de gauche traditionnelles, style Esprit ou Les Temps Modernes, et même d’une publication moins établie, comme Arguments. Socialisme ou Barbarie est une revue militante, à toutes les étapes de sa conception et de sa production. Elle ne dispose pas d’un appui éditorial, à la différence d’Arguments qui peut compter sur le soutien logistique des Éditions de Minuit 42.

Arguments, en comparaison et pour prendre une revue qui ne se situe pourtant pas en position dominante dans le champ, démarre modestement avec un tirage de 1 000 exemplaires, mais parvient à vendre jusqu’à 5 000 exemplaires pour certains numéros. Lors de son sabordage, elle peut compter sur 2 000 abonnés 46.

Diffusion de la revue

Relativement limitée, elle connaît un essor vers la fin des années 50 : les abonnements augmentent de 157 en mai 1957 à 322 en mars 1961, en passant par 220 en mai 1959, selon un " Rapport financier " d’avril 1961. Mais la revue diffuse prioritairement en kiosque, accessoirement en librairie et par diffusion militante. La progression des ventes par messagerie est conséquente : lors de la période la plus noire, entre 1950-51, elles ne dépassent pas 40 à 50 exemplaires, pour grimper entre 150 et 180 en 1953-54 43. Par contre, après 1956, elles " s’envolent " : entre 300 et près de 600 exemplaires, selon les numéros et les thèmes abordés 44. Le n° 25 de juillet-août 1958 sur " La crise française et le gaullisme " se diffuse le mieux, ceux consécutifs aux événements hongrois et polonais connaissant aussi le " succès ". Un courrier résume la situation pour le début des années 60 : " En gros, nous vendons (tout compris : abonnements, ventes au numéro et par les messageries) 1 000 exemplaires de chaque numéro 45 ". Le tirage de la revue est par contre très supérieur à sa diffusion (3 000 à 4 000 exemplaires suivant les numéros), occasionnant un nombre conséquent d’invendus.

La contrainte collective...
En se dotant d’une identité de révolutionnaire et en se situant de surcroît dans une démarche qui place au cœur de son projet politique la gestion collective de la société par le prolétariat et les sujets sociaux dominés, le groupe Socialisme ou Barbarie, s’il entend se montrer cohérent, doit anticiper sur la future société socialiste et gérer son propre fonctionnement sur des bases les plus collectives et démocratiques possibles. Dans cet esprit, il se préoccupe constamment de l’élaboration en commun de ses orientations, que ce soit dans ses pratiques militantes ou dans la préparation de la revue. Un temps important est consacré lors des séances à la discussion des textes destinés à la publication, sur la base de versions provisoires ou à partir d’exposés oraux de leurs rédacteurs. Parfois, un sujet jugé important est précédé d’un premier échange de vues avant la rédaction proprement dite, afin d’orienter la personne chargée de rédiger.
L’affirmation par le groupe d’une position sur la question algérienne demeure un exemple significatif de cette élaboration collective, parfois laborieuse : en 1958, des réticences s’expriment sur l’opportunité, pour des révolutionnaires marxistes, de soutenir une lutte de libération nationale dont le caractère inter-classiste saute au yeux. Dès lors, la discussion de l’éditorial confié à Lefort 47 et d’un article de Jean-François Lyotard 48 permet sinon de lever toutes les divergences existantes, du moins de faire assumer par le plus de militants possible une attitude commune sur la question.

D’une certaine façon, l’activité théorique du groupe, en tant que collectivité politique, passe en grande partie par la rédaction et la discussion de textes destinés à la diffusion extérieure dans la revue. L’origine politique du groupe Socialisme ou Barbarie l’incite ainsi à faire de sa revue sinon un organe programmatique, du moins une publication dont les textes expriment face à l’extérieur une représentation unifiée du collectif. C’est dire si la publication de ces derniers (du moins les plus importants) implique au plus haut point l’organisation, façonne ou renforce son image. Elle contribue à situer le collectif dans l’espace social, d’abord au sein du champ politique radical où règne la concurrence entre groupes d’extrême-gauche, accessoirement dans la gauche intellectuelle et l’espace des revues.

Se positionner de manière offensive : voilà probablement la raison qui milite pour un règlement d’abord interne des controverses, par un processus démocratique de débat. En procédant de la sorte, le groupe fait toutefois preuve d’une attitude frileuse face à l’étalage public de la différence, de la contradiction ou du moins de l’exposition d’un processus de débat. Cela indique qu’il reste encore marqué par une culture organisationnelle, non pas léniniste ou monolithique, mais faisant de la clarification et de l’affirmation d’un corpus délimité d’idées la condition (la clé de voûte ?) de toute intervention politique.
Par comparaison, Arguments n’est pas soumis à une telle obligation et peut publier des textes plus "personnalisés", forts divers, pour ne pas dire contradictoires. Dans Socialisme ou Barbarie, les textes qui ne reflètent pas les options décidées collectivement, ou ceux dont la discussion n’est pas achevée, sont repérés comme tels. Ils sont pourtant rares, tant la discussion préalable des articles évite d’en arriver à cette extrémité. Les improbables situations de ce genre signalent au public une scission d’une partie des membres 49, ou manifestent une divergence non résolue, suffisamment forte au sein du groupe pour qu’elle resurgisse par la suite. La discussion interne d’un texte théorique de Castoriadis, " Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne ", est par exemple si âpre que sa publication finale dans la revue, longtemps freinée, n’est rendue possible qu’avec la mention suivante : " Le texte ci-dessous, dont les idées ne sont pas nécessairement partagées par l’ensemble du groupe Socialisme ou Barbarie, ouvre une discussion sur les problèmes de la politique révolutionnaire dans la période actuelle qui sera poursuivie dans les numéros à venir 50. "

Tous dans le groupe ne partagent pas nécessairement cette conception somme tout très organisationnelle de la revue. Avec un point de vue rétrospectif, donc intéressé, Lefort exprime par exemple ses doutes sur la nature de la revue : " Ce qui comptait essentiellement pour moi, c’était de publier un organe de réflexion, de discussions, d’informations. Il me semble que le sous-titre adopté, "Organe de critique et d’orientation révolutionnaire", reflète mon point de vue. Mais je n’étais pas obnubilé par le projet de construction d’une organisation et j’étais réticent à l’égard de ce qui pouvait apparaître comme un nouveau Manifeste, une conception programmatique. Qu’on ne croit pas pour autant que j’étais contre la formation d’une nouvelle organisation. Je n’osais pas me formuler à moi-même mes doutes sur sa légitimité et il m’était encore plus interdit de les exprimer devant les autres : à l’époque, c’eût été me désigner comme un intellectuel petit-bourgeois, étranger à l’action révolutionnaire 51. " Si une telle distance s’énonce difficilement du vivant du groupe, reconnaissons quand même que très tôt, les socio-barbares entrevoient le problème : " Le groupe peut former le point de départ aussi bien pour la formation d’une organisation prolétarienne révolutionnaire, que d’un amas d’individus servant de Comité de rédaction à une revue plus ou moins académique 52. " En raison de la prégnance d’un habitus militant, la tension latente entre ceux qui dans le groupe penchent pour une revue à caractère programmatique, et ceux qui l’espèrent plus ouverte, sans nécessairement se l’avouer, demeure très largement refoulée. À cet égard, le départ de Lefort et de ses partisans, en 1958, est justifié par un désaccord sur la nature de l’organisation révolutionnaire, de ses tâches et de son fonctionnement, et non pas directement par le refus du dogmatisme supposé de la revue.

... et ses apports

Il ne faudrait pas croire, cependant, que le partage d’une identité militante ne se répercute que de manière contraignante sur la production intellectuelle du groupe. Certes, les rédacteurs peuvent parfois se sentir limités par les options et le fonctionnement collectifs. Reconnaissons toutefois que ce mode de faire favorise également la production d’idées, enrichit dans la confrontation les pensées individuelles et fait du groupe un intellectuel collectif. Par ailleurs, il nourrit personnellement les individus prenant part à l’expérience collective. C’est notamment frappant pour ceux dont les capitaux scolaires et culturels sont limités, en raison de leur position et de leur trajectoire dans l’espace social. Quand lors d’un entretien, Daniel Mothé, aujourd’hui sociologue du travail au CNRS, signale spontanément que " pour moi, ça a été mon université, Socialisme ou Barbarie 53 ", il reconnaît intuitivement la place qu’a pu joué le mode de faire du groupe dans sa formation d’intellectuel autodidacte. Tout se passe comme si la pratique collective de discussion, d’élaboration et de confrontation d’idées contribuait à combler partiellement, pour des agents peu dotés en capitaux, un retard dans l’accès à une culture dont ils ont été par ailleurs privés. Dans le cas précis, cette université improvisée donne rapidement des fruits : Mothé, alors ouvrier-fraiseur, signe le premier de ses articles à peine deux ans après son entrée dans Socialisme ou Barbarie, encouragé à faire part de ses expériences d’usine par ses camarades, et tout particulièrement par Castoriadis. Pour des militants ouvriers, la participation à un groupe à forte proportion d’intellectuels peut les inciter à prendre la plume. Dans le cas qui m’occupe, cette incitation se trouve renforcée par l’idéologie même de Socialisme ou Barbarie, qui vise à dépasser la division entre dirigeants et exécutants, et notamment à remettre en cause la division du travail et la hiérarchie sociale bâtie sur l’opposition entre intellectuels et ouvriers. Malgré les efforts entrepris pour diversifier la palette des auteurs écrivant des articles et les quelques résultats obtenus en ce sens, la production de la revue reste majoritairement l’affaire des personnes dotées en capitaux culturels et scolaires supérieurs à la moyenne 54.

L’apport des discussions collectives n’est évidemment pas à sens unique. Des intellectuels (plus rigoureusement des personnes dotés en capitaux scolaires et culturels) peuvent aussi y trouver leur compte, non seulement dans la dynamique d’échange entre " pairs ", mais aussi dans les expériences et les savoirs pratiques amenés au sein du collectif par des militants insérés dans les luttes quotidiennes, tels Daniel Mothé implanté aux usines Renault ou Henri Simon, actif dans une compagnie d’assurances. À suivre plusieurs témoignages d’anciens socio-barbares, Castoriadis avait une grande capacité à intégrer dans ses raisonnements théoriques généraux les données et les analyses fournies par des personnes inscrites dans des luttes concrètes, à les digérer dans son propre raisonnement, en quelque sorte. Avec le recul, il évoque du reste l’enrichissement provenant du dépassement du travail solitaire que représente la discussion en commun des articles : " J’y ai toujours beaucoup appris, et tous les camarades de Socialisme ou Barbarie - ceux dont on trouvera les noms dans les sommaires de la revue comme ceux qui n’y figurent pas - ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à ce que ces textes soient moins mauvais qu’ils ne l’auraient autrement été 55. " Comment ne pas voir non plus que les étudiants fréquentant un tel groupe acquièrent dans le débat collectif un savoir-faire susceptible d’être reconverti dans d’autres espaces sociaux, dans le monde des études en sciences humaines tout particulièrement. Quand Alain Guillerm, aujourd’hui sociologue au CNRS, énonce sans détour que " les réunions de Socialisme ou Barbarie avaient un autre niveau que les cours en Sorbonne 56 ", il confirme du même coup que l’appartenance à un groupe politique orienté principalement vers l’élaboration de textes, d’analyses et de prises de position, rétribue au passage ses membres singuliers cheminant parallèlement dans le champ intellectuel.

Quand l’origine conditionne la fin

Il resterait à voir si ce mode d’élaboration de la théorie et des articles porte en lui-même le germe de la crise finale du groupe. On pourrait en effet supposer que cette soumission de fait à des critères politiques, de surcroît autogestionnaires, est à l’origine d’un manque de " souplesse " de la revue face à de potentielles divergences. Comme revue d’organisation 57, Socialisme ou Barbarie reste évidemment dépendante des débats et des crises qui la traversent : les divergences importantes conduisent à la scission, ou à des départs discrets 58, plus qu’à des controverses redondantes et visibles dans la publication. Il n’est dès lors pas vraiment surprenant que lorsque Castoriadis cherche à conduire le groupe vers la rupture avec le marxisme, les résistances qu’il rencontre se répercutent sur le devenir même de la revue. L’orientation proposée par Castoriadis, qui dans un autre cadre aurait pu faire l’objet d’une discussion ouverte, autour de textes et de contre textes, sur le mode du forum ou de la polémique, reste dans le cas de Socialisme ou Barbarie confinée aux déchirements internes 59.

Toujours est-il qu’après deux scissions, Socialisme ou Barbarie perd en diversité. Plus précisément, Castoriadis se retrouve en position de monopole comme producteur d’orientation, d’idées fortes et de textes massifs. S’il a toujours été le pilier central de la revue, il ne rencontre désormais plus des contradicteurs de l’envergure de Lefort, Souyri, Lyotard ou, dans un style plus militant, Véga. Cette nouvelle situation est ambivalente. D’un côté, Castoriadis, en recherche d’une théorie révolutionnaire inédite, est moins freiné par le poids du groupe et par ses exigences de gestion collective : il peut plus aisément s’exprimer comme il l’entend 60. De l’autre, l’animation de la revue lui incombe désormais de plus en plus, sans compter que les contraintes matérielles liées à son édition militante augmentent dans un groupe affaibli par les départs.
Une revue dont l’ambition avouée est de participer à la reconstruction du projet révolutionnaire prolétarien reste tributaire de l’habitus militant partagé par ses membres pour traverser les moments difficiles, qu’ils soient idéologiques ou matériels. À n’en pas douter, la rupture progressive avec le référent marxiste (et avec la perspective de construire l’organisation) fragilise son assise et constitue finalement une des raisons de sa disparition. Logiquement, la certitude d’origine qui anime les socio-barbares d’avoir raison, quasiment seuls contre tous à gauche, vole en éclat lors des scissions évoquées, et fait place à un vide béant que le volontarisme de quelques-uns ne suffit désormais plus à combler.

Après la crise de 1963, le possible de Socialisme ou Barbarie est dès lors déchiré par une contradiction : d’un côté les plus audacieux peuvent voir dans la période qui s’ouvre l’occasion de reconstruire une théorie révolutionnaire inédite, hors des " carcans " hérités du marxisme. Ce sera l’option prise par Castoriadis, dans un travail de plus en plus solitaire publié par épisodes dans les derniers numéros de la revue, "Marxisme et théorie révolutionnaire" ", et reproduit en 1975 comme première partie de L’institution imaginaire de la société. De l’autre, l’énergie d’antan disponible pour affronter l’adversité s’épuise au fur et à mesure que l’on se distancie des finalités pratiques d’intervention. Dans ces conditions (et sans même pouvoir détailler ici les trajectoires spécifiques des individus, ni la conjoncture socio-politique nouvelle de la société de consommation et du gaullisme modernisateur des années 60, conjoncture ressentie par beaucoup comme propice à la dépolitisation), la disponibilité à la marginalité politique diminue d’autant plus que d’autres possibles s’entrouvrent. Ce n’est en ce sens pas un hasard si au moment où Socialisme ou Barbarie périclite, Castoriadis se dit absorbé par la psychanalyse, que Mothé prête sa plume à Esprit, ou que d’autres socio-barbares, moins connus, se lancent dans des études universitaires tardives, etc. Bref, même pour ses membres les plus actifs, Socialisme ou Barbarie perd progressivement son rôle d’instance essentielle de construction d’identité : celle-ci se façonne désormais de plus en plus ailleurs, dans d’autres segments de l’espace social.

En définitive, le groupe refuse durant toute son histoire de produire une " simple " revue déconnectée des perspectives militantes, comme l’atteste l’édition et la diffusion en parallèle du mensuel Pouvoir Ouvrier. Néanmoins, s’il finit par être reconnu tardivement, c’est à sa seule revue qu’il le doit, revue qui, au surplus, succombe dans le sillage d’une crise d’orientation typique en milieu d’extrême-gauche.
La plupart des observateurs ne retiennent de cette riche aventure qu’une " banale " revue, certes décrétée lucide avant l’heure sur la question du stalinisme. Cette lecture sélective est peut-être logique, vu la discrétion du travail militant socio-barbare et la confidentialité des quelques numéros de Pouvoir Ouvrier qui subsistent çà et là. Mais elle est aussi le fruit d’une attitude répandue : la reconstruction et la simplification d’un passé autrement plus complexe. Que cette posture ne soit pas sans effets relève de l’évidence : elle conduit facilement à oublier que ce qui a rendu la revue Socialisme ou Barbarie possible, vivante et iconoclaste, c’est précisément cet ancrage revendiqué dans l’identité révolutionnaire.

Philippe Gottraux

NOTES

* La Revue des revues, n° 23, 1997 [Revue internationale d’histoire et de bibliographie]

Au point de figurer dans le récent Dictionnaire des intellectuels français édité par Jacques Julliard et Michel Winock (Paris, le Seuil, 1996).
En démarcation d’avec un champ politique " politicien ", j’entends par champ politique radical le réseau constitué par les groupes, organisations, partis (ou fractions de partis) partageant des référents anticapitalistes et révolutionnaires, se revendiquant du prolétariat et/ou des sujets sociaux dominés et cherchant, enfin, dans une praxis (où se rencontrent réflexion et action) à transformer le monde qui les entoure. Quant aux profits recherchés, ils sont symboliques (prestige découlant du contrôle de la
légitimité politico-théorique notamment) et matériels, (capacités organisationnelles, influence dans les mouvements, les syndicats ou les associations, recrutement militant, etc.). Par contraste, si les agents du champ intellectuel peuvent produire des énoncés politiques, leur finalité n’est pas directement l’organisation et l’intervention pratique.
Le groupe publie notamment des tracts, des brochures et le mensuel d’agitation Pouvoir Ouvrier, à partir de décembre 1958.
Les principaux intéressés assument cet intitulé et l’utilisent parfois. J’utilise le substantif (les socio-barbares) et l’adjectif (théorie sociale-barbare, etc.).
" Lettre ouverte aux militants du PCI et de la IVe internationale ", Socialisme ou Barbarie, n° 1, mars-avril 1949, p. 101.
" Présentation ", Socialisme ou Barbarie, n° 1, mars-avril 1949, p. 3.
Ibid., p. 6.
La visibilité de la seule revue découle aussi du fait que la modeste reconnaissance posthume dont le groupe peut se prévaloir provient essentiellement de la trajectoire dans le champ intellectuel de Cornelius Castoriadis et de Claude Lefort. À ce sujet, voir Ph. Gottraux, Le groupe " Socialisme ou Barbarie ". Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Lausanne, Éditions Payot, Lausanne (livre paru en octobre 1997).
" Présentation ", art. cit., p. 2.
Lefort signe du reste d’un pseudonyme (Montal) dans Socialisme ou Barbarie, comme c’est la coutume dans le milieu d’extrême-gauche. Sa collaboration à la revue sartrienne cessera en 1953, après son éviction suite à une âpre polémique avec Sartre sur le texte de ce dernier, " Les communistes et la paix ", que Lefort juge complaisant face au stalinisme et au PCF, dans un texte intitulé " Le marxisme et Sartre " (cf. Le groupe " Socialisme ou Barbarie ", op. cit., ainsi que l’ouvrage d’Anna Boschetti, Sartre et Les Temps Modernes, Paris, Éd. de Minuit, 1985).
La rubrique " La vie de notre groupe " parue dans les premiers numéros de la revue donne des indications sur la fréquentation et le type de débat de ces réunions.
Selon un témoignage de Jean-Marie Vincent, à cette date militant du PCI lambertiste.
Socialisme ou Barbarie, n° 12, août-septembre 1953, p. 63-88.
S’en prenant notamment à l’attrait de Sartre pour l’efficacité supposée du PCF, Castoriadis ironise : " Et le jour de l’efficacité suprême, lorsque du balcon du Figaro rouge Sartre aura le privilège d’applaudir le maréchal Poppof et Maurice Thorez descendant les Champs-Élysées, la praxis aura décidé pour lui que le stalinisme est vrai, et pour les ouvriers qu’il n’est qu’une nouvelle forme de l’exploitation " (ibid., p. 79).
C’est sur ce mode qu’est souvent présentée l’expérience sociale-barbare par les analystes. Ainsi, Tony Judt dans son ouvrage Le Marxisme et la gauche française (1830-1981), Paris, Hachette, 1987, mentionne, en parlant du rapport complaisant de la gauche française au stalinisme dans les années 50, " l’exception honorable de Castoriadis et de son groupe " (p. 217).
Paul Tikal, " Du bon usage des Sartre ", Socialisme ou Barbarie, n° 39, 1965, p. 83-85.
Socialisme ou Barbarie, n° 23, janvier-février 1958, p. 126-153.
" Sociologie-fiction pour gauche-fiction ", Socialisme ou Barbarie, n° 27, avril-mai 1959, p. 14.
" Les classes sociales et M. Touraine ", Socialisme ou Barbarie, n° 27, avril-mai 1959, p. 33. Je souligne.
Art. cit., p. 15.
Ibid., p. 19.
Ibid., p. 24.
23. " Que Mallet prenne seulement la peine de se documenter ailleurs que chez les staliniens " (Ibid., p. 26).
Ibid., p. 15.
Pour plus de détails sur cette controverse, voir Le Groupe " Socialisme ou Barbarie ", op. cit.
Procès-verbal de la séance du 29 mars 1956.
Deux publications d’entreprise animées notamment par des membres du groupe, Daniel Mothé et Henri Simon.
Il s’agit pour lui de " trouver un nom qui ne choque pas (Cahiers marxistes, etc.). Il n’est pas nécessaire que la Revue se présente comme l’organe du groupe (réaction négative du public devant l’article du premier numéro attaquant Pierre Frank). On envisage de publier des brochures dans lesquelles le Groupe s’exprimera en son nom ; il n’est donc plus nécessaire que le Groupe s’exprime dans la Revue. Dans ces conditions, je pourrai collaborer sous mon nom. Montal [Lefort] aussi. Il faudrait trouver des collaborateurs hors du groupe. Il faut une revue plus diverse, avec une partie littéraire, un aspect de discussion, mais ne pas renoncer à l’aspect ouvrier (2/3 des articles) " (Procès-verbal de la séance du 23 mai 1956).
C’est l’époque où la revue commence à insérer des publicités payantes dans France-Observateur, L’Express, Les Temps Modernes, etc.
Procès-verbal de la séance du 29 mars 1956.
Dont : envois gratuits dans des bibliothèques publiques ciblées, publicités dans d’autres publications, service de presse aux " revues des revues ", adoption du " format normal des revues littéraires et de caractère général, sur 144 pages ", suivi plus précis des ventes par les messageries, etc. (Résolution proposée par Castoriadis sur la revue, lors de la séance du 10 mai 1956).
Ainsi André Garros, militant " non intellectuel " : " Tout en utilisant les moyens proposés, il ne faut pas renoncer aux méthodes classiques (vente dans les réunions, etc.). On pense un peu trop, à son avis, à susciter l’intérêt des intellectuels " (Procès-verbal de la séance du 29 mars 1956).
Rémy Rieffel les classe par exemple dans la même catégorie des revues marginales (La Tribu des clercs. Les intellectuels sous la Ve République 1958-1990, Paris, Calmann-Lévy, 1993, p. 301-307).
Dans " Notes sur Socialisme ou Barbarie " (Arguments, n° 4, juin-septembre 1957, p. 8-13), Gérard Genette, éphémère membre du groupe socio-barbare, expose le point de vue de son organisation, qu’Edgar Morin critique (" Solécisme ou barbarisme ", p. 13-19). Claude Lefort, enfin, répond à ce dernier (" Sur l’article de Morin ", p. 19-21).
Selon R. Rieffel, " L’empreinte de la guerre d’Algérie sur quelques figures intellectuelles "de gauche" ", in J.-P. Rioux et J.-F. Sirinelli, La Guerre d’Algérie et les intellectuels français, Bruxelles, éd. Complexe, 1991, p. 206.
E. Morin, " Solécisme ou Barbarisme ", art. cit., p. 18.
Art. cit., p. 17. Que ce soit un habile jeu de mot, pratique au demeurant courante de la part de cet auteur, ou un magnifique lapsus, importe peu. À moins, bien sûr, que ce ne soit une coquille due à un problème technique d’imprimerie…
Entretien avec Claude Lefort du 18 mai 1989.
Lors d’une assemblée générale de "Socialisme ou Barbarie", Bourdet annonce que " Morin (de la revue Arguments) est d’accord pour livrer secrètement son fichier de 450 adresses contre le nôtre " (Procès-verbal de la séance du 23 janvier 1958). Je ne sais pas si cela aboutit. Je n’ai par contre trouvé aucune trace d’un " projet de fusion " entre Arguments et Socialisme ou Barbarie, qui, selon Rieffel (La Tribu des clercs, op. cit., p. 297) aurait vu le jour en 1957.
Lettre du 20 janvier 1964, signée Cardan (Castoriadis), Garros et Mothé.
" Appel urgent de la Commission financière à toutes les cellules et les camarades de l’organisation ", incitant à payer les arriérés de cotisations et à faire rentrer l’argent des ventes de la revue, de Pouvoir Ouvrier et des brochures de propagande (Bulletin Intérieur spécial, n° 24 bis, juin 1961).
Impression, structure de diffusion, etc. mais pas de salaires. Voir l’entretien avec Edgar Morin, in M. Padova, " Testimonianze su Arguments (R. Barthes, F. Châtelet, J. Duvignaud, F. Fejtö, F. Fougeyrollas, R. Karavas, D. Mascolo, E. Morin) ", Studi Francesi, janvier-avril 1981, p. 46-72.
Selon le Procès-verbal de la séance du 2 décembre 1954.
" Résultats globaux des ventes " (papiers personnels de Georges Petit).
Lettre de Véga à Néron, 9 juillet 1960.
Selon un souvenir de Morin in " Testimonianze su Arguments ", art. cit., p. 69-70.
" Prolétariat français et nationalisme algérien ", Socialisme ou Barbarie, n° 24, mai-juin 1958, p. 1-16. Rédigé par Lefort, l’article, non signé, fait office de prise de position collective du groupe.
François Laborde (son pseudonyme), " Mise à nu des contradictions algériennes ", Socialisme ou Barbarie, n° 24, p. 17-34.
Une laconique note précède le texte de Lefort " Organisation et parti " autour duquel se sont agrégés les dissidents de 1958 : " Le texte ci-dessous exprime les vues d’un certain nombre de collaborateurs de la revue sur le problème de l’organisation révolutionnaire. Ces camarades ont jugé les divergences sur cette question assez profondes pour se séparer de "Socialisme ou Barbarie". Nous publierons dans le prochain numéro un texte exprimant les positions de la majorité des collaborateurs de la revue sur ce sujet " (Socialisme ou Barbarie, n° 26, nov.-déc. 1958, p. 120).
Socialisme ou Barbarie, n° 31, déc. 1960-févr. 1961, p. 51. La première version circule dans le groupe dès octobre 1959. La discussion annoncée ne transparaît pas dans la revue.
" Entretien avec Claude Lefort ", L’Anti-Mythe, n° 14, novembre 1975. Dans l’entretien qu’il m’a accordé le 18 mai 1989, il signale également que ses publications dans les revues intellectuelles Les Temps Modernes, ou les Cahiers internationaux de sociologie, sont plus libres et plus amples, et permettent de contourner la contrainte " programmatique " qui caractérise Socialisme ou Barbarie.
" Le parti révolutionnaire. Résolution ", Socialisme ou Barbarie, n° 2, mai-juin 1949, p. 99, dans la rubrique " La vie de notre groupe ".
Entretien du 21 février 1989.
Encore ne faut-il pas établir un lien mécanique entre dotation en capitaux et participation active à la revue. Mothé ou Alberto Véga, sans titres, publient régulièrement. Castoriadis, s’il a une formation universitaire, interrompt avec la guerre ses études au niveau de la licence, et n’est pas agrégé, comme le sont Lefort, Lyotard ou Yvon Bourdet. Cela ne l’empêche pas d’être le principal rédacteur de Socialisme ou Barbarie, de se situer continuellement au centre de l’innovation théorique du groupe.
" Avertissement " à La Société bureaucratique, t. 1, Paris, 10-18, 1973.
Lors d’un entretien, le 12 juin 1989.
Le lien est sans doute plus souple que celui unissant, par exemple, les trotskistes et leur revue théorique Quatrième Internationale.
Le plus illustre, peut-être : Guy Debord, qui tout en animant le groupe et la revue Internationale situationniste, fréquente régulièrement "Socialisme ou Barbarie" entre l’automne 1960 et le printemps 1961.
À cet égard, il est significatif que les critiques formulées en 1963 par Jean-François Lyotard, défendant le marxisme ne sont pas publiées dans la revue, alors qu’elles constituent une contre analyse des thèses de Castoriadis et de ses partisans, pas plus que ne le sera un texte d’Alberto Véga, à la base d’une contre orientation politique. Certes, entre l’élaboration de ces contre textes et l’occasion de les publier dans la revue, la scission (et son cortège de tensions) a lieu.
Questionné sur les procédures démocratiques en vigueur dans le groupe, Castoriadis
précise : " Je crois que c’est différent selon les périodes. C’est-à-dire que pour moi, les discussions dans le groupe ont été d’un apport très positif surtout, alors là c’est vraiment très orgueilleux ce que je vais dire, surtout dans la mesure où c’était pas des intellectuels qui discutaient, ou quand c’était des femmes qui parlaient, ou quand c’était Mothé ou Gaspard, ou Simon d’ailleurs, j’étais tout oreille et j’ai appris énormément de choses. Et ça jusqu’en 1958, à peu près, 1959. Ensuite, il y a quatre ans de ma vie qui sont passés en pure perte, parce que ce n’était pas les procédures démocratiques, c’était la bagarre avec Véga, Souyri et Lyotard voulant défendre le marxisme sans le défendre tout en le défendant […] On était obligé d’être là et de discuter de choses qui étaient visiblement fabriquées de toutes pièces simplement pour contrer cette remise en cause " (Entretien du 10 mars 1989).