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Entretien avec Chris Crass

samedi 24 janvier 2004, par Yves

Yves Coleman : Tout d’abord merci d’avoir pris la peine de répondre à mes questions. Peux-tu me dire brièvement quel est ton itinéraire politique et personnel ?

Chris Crass : J’ai commencé à militer au lycée lorsque j’avais 15 ans. Mon meilleur copain, Mike Rejniak, m’a fait découvrir la politique et le punk rock. Nous avions un groupe au bahut qui s’appelait l’United Anarchist Front (UAF, Front uni des anarchistes). Nous distribuions des tracts, éditions un journal et organisions des actions de protestation contre les multinationales et contre la guerre. La guerre du Golfe en 1991 et le tabassage de Rodney King par les flics de Los Angeles nous ont beaucoup influencés. J’ai participé au mouvement étudiant dans le comté d’Orange. Nous étions un groupe multiracial dirigé par des Latino-américain(e)s et nous luttions contre les droits d’inscription trop élevés, pour que soit créé un département d’études sur les chicanos (les Mexicains-Américains) et pour les droits des immigrés. Au sein de l’UAF nous avons organisé un atelier de discussion sur le sexisme dans notre groupe et créé une section du mouvement Food Not Bombs. J’ai ensuite déménagé à San Francisco où j’ai continué à militer avec Food Not Bombs.

J’ai étudié la science politique, l’histoire des femmes et les questions ethniques. Je me suis consacré à Food Not Bombs pendant huit ans. J’ai participé à pas mal de projets dans la communauté anarchiste de la baie de San Francisco. Des soirées anars dans des cafés, des rassemblements anarchistes dans les manifs et du travail avec d’autres groupes autour de la désobéissance civile.

En 1999, j’ai commencé à coopérer avec un groupe d’étude antiraciste rassemblant des militants blancs pour la justice sociale. Sharon Martinas des CWS (Challenging White Supremacy Workshops) l’avait mis sur pied et m’a invité à y participer. Après les grandes manifs de Seattle, Sharon et moi avons décidé de créer des ateliers antiracistes pour étudier pourquoi le mouvement pour la justice internationale, le mouvement pour une autre mondialisation sont composés majoritairement de Blancs. A Seattle, j’ai vraiment été impressionné par la qualité et le niveau des interventions politiques et j’ai réfléchi à l’importance d’avoir un mouvement efficace qui soit fondé sur la participation de tous. Au sein de Food Not Bombs, nous avions souvent discuté de nos besoins d’acquérir une formation politique ainsi que certaines compétences mais nous n’avions jamais le temps.

Beaucoup de groupes se trouvent face au même dilemme. Beaucoup de gens, lorsqu’ils commencent à militer, ont le même problème, mais personne n’a ni le temps ni la capacité de leur apprendre comment construire un engagement durable pour le changement social. Je pense à des groupes qui font partie du mouvement pour la justice sociale, comme Food Not Bombs ou Earth First et les groupes étudiants.

Dans le cadre de CWS, nous avons créé un projet, l’ARGJ : Anti-Racism for Global Justice (Anti-racisme pour une justice mondiale). Nous organisons des ateliers de discussion dans tout le pays avec des groupes d’étudiants, des groupes communautaires locaux, avec la Ruckus Society et dans le cadre de congrès. Cette année, j’ai travaillé avec STARC lors d’un stage d’été pour les militants étudiants. Pendant huit semaines, les participants ont milité dans des groupes communautaires locaux, ont participé à des ateliers contre l’oppression et ont appris certaines techniques et compétences élémentaires pour organiser les autres, afin de construire le mouvement étudiant. Dans le cadre d’ARGJ nous nous intéressons surtout à la formation politique, à l’apprentissage des capacités de direction, au travail de réseaux, et c’est grosso modo l’essentiel de mon activité actuellement.

Je participe aussi à Colours of Resistance (Couleurs de résistance), un réseau d’organisateurs antiraciste dirigé par des femmes au Canada et aux Etats-Unis qui cherche à approfondir la politique antiraciste dans le mouvement pour une justice mondiale et à soutenir la direction des éléments radicaux de couleur et des femmes dans ce mouvement. Je travaille aussi avec un groupe antiraciste et antiguerre (Heads Up ! Relevons la tête !) et je participe à deux groupes de discussion composés d’hommes qui étudient les privilèges masculins et le patriarcat.

Y.C. Pourquoi ton texte fait-il systématiquement référence au terme de « race » ? Depuis les années 50, grâce notamment au travail d’un groupe de scientifiques issus des sciences humaines et des sciences dures, l’UNESCO a établi que ce concept n’a aucune validité scientifique. Pourquoi l’extrême gauche américaine continue-t-elle à raisonner en ces termes ?

C.C. Lorsque je parle de race, je ne lui donne aucun caractère scientifique, il s’agit pour moi d’une catégorie socialement construite qui a un impact très réel sur la façon dont la société est structurée et la manière dont le pouvoir fonctionne aux Etats-Unis. J’ai discuté avec des militants blancs antiracistes européens et des organisateurs de couleur en Europe et ils m’ont dit que le problème est aussi crucial là-bas. L’histoire de la colonisation européenne est indissociable de l’histoire de la suprématie blanche, du patriarcat et de l’exploitation économique. La forteresse Europe, avec ses attaques actuelles contre les immigrés et les réfugiés de couleur, est un bon exemple de la suprématie blanche. Les rationalisations biologiques du concept de race sont bien sûr totalement erronées.

Mais les rapports de pouvoir que les pseudo-théories biologiques ont essayé de justifier dans le passé continuent à se perpétuer, que la suprématie blanche ait ou non une base scientifique. Howard Zinn explique très bien l’importance de la question de la race aux Etats-Unis dans son livre L’histoire du peuple américain.
L’oppression des peuples de couleur est inséparable des privilèges matériels et sociaux des peuples blancs. Aux Etats-Unis les Blancs qui font partie de la classe des opprimés bénéficient également de privilèges qui sont refusés aux Américains de couleur. Je peux marcher tranquillement dans la rue sans craindre constamment d’être arrêté par la police. En général, les Blancs gagnent davantage d’argent que les gens de couleur qui font le même boulot qu’eux.

En tant que Blanc, j’ai été éduqué dans l’idée que mon expérience avait une valeur universelle. En tant que militant, si je ne remets pas en cause cette conception je serai conduit à avoir des attitudes racistes. Blanc vivant dans une société qui défend la suprématie blanche, je bénéficie du racisme et le perpétue. En tant qu’antiraciste j’ai le choix : je peux lutter contre le racisme dans la société où je vis, tout en continuant personnellement à bénéficier du racisme et à le perpétuer.

C’est pourquoi il s’agit à la fois d’un processus de transformation individuelle et d’une transformation sociale. Ne jamais parler de race, être color blind (ne pas voir les différences de couleur), c’est nier la réalité. Les gens de couleur ne peuvent se permettre ce luxe lorsqu’ils sont harcelés par la police à cause de la couleur de leur peau. Si je nie la réalité, cela nuit à mon activité militante et sape mon travail pour la libération sociale. Bien sûr, je souhaite que l’on n’utilise plus des catégories comme celles de Blanc, Noir, etc., mais ce n’est pas un choix que je peux faire tout seul, cela fait partie de la lutte pour un monde nouveau et proclamer : « Je ne vois aucune différence entre les gens » ne sert à rien. C’est un peu comme si un riche capitaliste claironnait partout qu’il ne croit pas en l’existence des classes sociales. Eh bien, tant mieux pour lui, mais qu’en est-il des ouvriers ou des pauvres ? Ont-ils le choix, eux, de ne plus subir les effets de la domination de classe ?

Y.C. Quelle différence établis-tu entre un organisateur et un militant ?

C.C. : Je me considère à la fois comme un militant et un organisateur. Le militant se concentre sur un objectif particulier ; il cherche à éduquer et organiser les gens autour d’un problème spécifique. Un organisateur, lui, aide les autres à développer leur analyse du monde, leur vision d’un monde meilleur, les talents et la stratégie nécessaires pour lutter contre l’injustice et la libération de l’humanité. Un organisateur réfléchit à la façon de construire un mouvement et d’impliquer les gens pour qu’ils réalisent des changements sociaux dans toute une série de domaines.

Y.C. : Un organisateur est donc un petit dirigeant, ce que les léninistes appellent un « cadre » de l’organisation ?

C.C. : En tant qu’anarchiste, je pense qu’il est fondamental de soutenir et développer une direction. Oui, un organisateur est une sorte de petit dirigeant, à la différence que son objectif est d’aider à créer d’autres dirigeants. Ella Baker, une organisatrice du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis a beaucoup à apprendre aux anti-autoritaires sur la façon de construire des organisations et de construire un pouvoir du peuple afin que les individus puissent réellement se prononcer sur la façon dont la société fonctionne.

Ella Baker pense que le principal rôle d’un organisateur est d’aider les autres à trouver leur pouvoir en tant que dirigeants. En tant qu’organisateur, je veux que le maximum de personnes s’expriment sur la façon dont le mouvement fonctionne, afin de poser des jalons en direction d’une société démocratique fondée sur la participation de tous. De plus, cette direction doit être exercée par les communautés opprimées, les femmes, les gens de couleur, les homosexuels et les lesbiennes, la classe ouvrière. Etant un Blanc, un petit-bourgeois et un homme, je consacre la plus grande partie de mon temps à lutter contre le racisme parmi les Blancs, le sexisme chez les hommes, et je me préoccupe des conséquences de ma position sociale sur mon activité militante.

Les femmes, les gens de couleur, les homosexuel(le)s ont joué un rôle historique important dans les mouvements de gauche. La suprématie blanche, le patriarcat et le capitalisme font croire aux militants blancs, aux hommes, aux petits-bourgeois et aux hétérosexuels qu’ils sont des dirigeants naturels, ce qui fait que les communautés opprimées se retrouvent marginalisées. Mon travail d’organisateur consiste aussi à amener des gens aux manif, à faire du phone-banking et à tenir des réunions.

Y.C. : Qu’est-ce le phone-banking ?

C.C. : Cela consiste à appeler beaucoup de gens au téléphone pour les inviter à participer à une réunion, une manifestation, etc., et/ou les aider à se porter volontaire pour une action. Tu as une liste de 200 personnes que tu veux contacter pour la prochaine manif contre la guerre. Tu divises cette liste entre plusieurs copains, de telle sorte que chacun donnera seulement 20 ou 30 coups de fil. On t’envoie beaucoup d’e-mails mais c’est aussi sympa de recevoir un coup de téléphone de quelqu’un qui t’invite à une manif ou te rappelle qu’une réunion importante se tient le lendemain.

Y.C. : Pourquoi les dirigeants blancs se sentent-ils menacés par les dirigeants des autres communautés ?

C.C. : Les Blancs ont toujours sapé la direction des peuples de couleur et ce de différentes façons. Souvent, les militants blancs ignorent le travail d’organisation mené dans les communautés de couleur ou ne reconnaissent pas sa valeur. En général, les militants blancs minimisent le pouvoir de la suprématie blanche. Je travaille avec un groupe qui s’appelle Challenging White Supremacacy Workshops (Ateliers pour lutter contre la suprématie blanche) et nous définissons la suprématie blanche comme « un système d’exploitation et d’oppression des continents, des nations et des peuples de couleur par les peuples blancs et les nations du continent européen, système historique qui se perpétue à travers de multiples institutions ; son objectif est de maintenir et de défendre un système de richesses, de pouvoir et de privilèges ». Nous ne croyons absolument pas en la notion de race définie comme une catégorie biologique, mais nous la relions à la façon dont le pouvoir opère dans la société. Si moi, un militant blanc, je minimise la suprématie blanche, alors je minimise aussi mon analyse du pouvoir et j’aurai du mal à comprendre les luttes dans les communautés de couleur. De même, si je minimise le développement historique et institutionnel du patriarcat, j’aurai du mal à comprendre mes propres privilèges en tant qu’homme et l’importance de soutenir la direction des femmes.

Y.C. Pourquoi les militants blancs ont-ils une si mauvaise réputation, notamment en ce qui concerne leur incapacité à mener des tâches pratiques ?

C.C. Aux Etats-Unis, les Blancs, particulièrement les anarchistes et les anti-autoritaires, ont la réputation de ne pas être fiables. Au cours de l’histoire des Etats-Unis, les militants blancs ont très souvent abandonné des luttes dirigées par des gens de couleur. Dans le mouvement ouvrier, par exemple, des syndicats dirigés par des Blancs ont souvent signé des contrats ou des accords qui excluaient des travailleurs de couleur. Aujourd’hui encore, il arrive souvent que des militants blancs s’engagent dans une activité pendant un an ou deux, puis arrêtent complètement de militer. Les anarchistes blancs ont cette réputation parce qu’ils entreprennent souvent des actions sans considérer l’impact qu’elles auront sur d’autres gens. Ainsi, par exemple, lorsqu’on jette des pavés dans une vitrine pendant une manif. Si des immigrés sans papiers participent à la manif, ils risquent d’être expulsés si la police les arrête. Etre responsable, attentif aux autres, c’est tout simplement faire ce que vous avez promis de faire. C’est important de respecter ces principes si l’on veut construire un mouvement et les militants blancs ont la réputation de ne pas être sérieux.

Y.C. : Dans ton texte tu emploies à plusieurs reprises le terme de responsabilité (accountability) ? Peux-tu le définir ?

C.C. : Quand je parle de la responsabilité, je pense à deux niveaux différents.
Le premier, signifie tout simplement faire ce que l’on s’est engagé à faire et accepter d’être critiqué et de rendre des comptes si l’on ne tient pas sa parole. Lorsqu’on s’engage à effectuer une tâche en vue d’une réunion ou que l’on déclare qu’on sera présent à telle heure, par exemple. Cela ne veut pas dire que l’on doit être parfait ou que l’on ne peut jamais être en retard, mais que l’on doit s’efforcer d’être responsable les uns envers les autres et mettre en application ce que l’on a collectivement accepté de faire.

A un second niveau, la responsabilité, pour moi en tant que Blanc antiraciste ou en tant qu’homme ou petit-bourgeois luttant pour l’abolition du capitalisme, c’est de m’inspirer de la direction des fractions radicales des opprimés pour m’aider à déterminer et évaluer les actions que j’entreprends.
En dernière analyse, je dois être responsable des actions que j’entreprends et de la politique que je défends. Penser à la façon dont les autres sont touchés par mes actions et comment mes actions contribuent à la construction du mouvement ou lui nuisent. Pour me développer en tant que dirigeant je dois reconnaître que mon combat fait partie d’une lutte multidimensionnelle pour la libération menée par des mouvements dirigés par des ouvriers et des pauvres, des queers (1), des femmes, des gens de couleur et des peuples indigènes.

Y.C. : Certaines organisations antiguerre s’intéressent-elles à la classe ouvrière américaine ?

CC. : La propagande anti-guerre dans la classe ouvrière se mène de plusieurs façons. Certains syndicalistes ont réussi à faire participer leurs organisations à des coalitions contre la guerre, en menant un travail d’éducation dans leurs syndicats et en essayant d’amener des adhérents aux manifs anti-guerre. Sabina Virgo, présidente d’un syndicat de travailleurs de la santé qui compte deux mille membres en Californie a été très active sur ce terrain. Elle a écrit des articles pour les membres de son syndicat afin de leur faire comprendre le lien entre les préparatifs actuels de guerre et les coupes dans le budget des services sociaux qui ont un impact direct, et désastreux, sur leurs conditions de travail. Elle a aussi pris la parole dans de nombreux meetings et manifs contre la guerre. De plus, de nombreuses personnes militent dans les communautés immigrées : en défendant les droits civiques, en dénonçant les attaques contre les immigrés, elles s’efforcent de lier ces questions à la guerre menée contre les travailleurs, à l’extérieur du pays comme ici. Dans les communautés de couleur, de façon plus générale, les organisations de travailleurs qui s’intéressent aux droits sociaux, au logement, à la qualité de l’éducation essayent de lier ces luttes pour la justice économique au combat contre l’impérialisme et la guerre. Ceux qui lisent l’anglais pourront trouver de nombreuses informations et analyses à ce sujet sur le site Internet war-times.org.

NOTES DU TRADUCTEUR

Pour Chris Crass un radical désigne « une personne qui lutte contre les racines mêmes de l’oppression et pour un changement complet du système social ». J’ai traduit tantôt par « révolutionnaire », tantôt par « d’extrême gauche », etc., mais évidemment on peut aussi traduire par « gauchiste », « contestataire », voire de gauche, selon le contexte et selon ses positions politiques.

(1) Selon Chris Crass, « le mot queer, aux Etats-Unis, désigne les homosexuels, les lesbiennes, les bisexuels, tous les gens qui sont nés biologiquement avec un sexe d’homme et se considèrent comme des femmes et vice versa, tous ceux qui considèrent qu’ils appartiennent à plusieurs genres, qu’ils sont tantôt des hommes, tantôt des femmes, ceux qui ne se considèrent pas comme des hétérosexuels et ont une sexualité et un genre complexes et qui restent à conceptualiser. Queer est un terme utilisé par la gauche américaine pour désigner plusieurs identités, et ce concept s’oppose à l’hétérosexisme et au système binaire des genres. »