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Chris Crass : Discussion avec des militants américains antiguerre (1)

samedi 24 janvier 2004, par Yves

Celui qui prétend ne pas voir la couleur de la peau ou le genre de quelqu’un
… ne voit pas non plus la réalité.

Le rapport ci-dessous a été rédigé par un militant anarchiste actif notamment dans le mouvement anti-guerre aux Etats-Unis. Son vocabulaire, ses préoccupations paraîtront certainement très « exotiques » aux militants français, voire scandaleuses pour des républicains intégristes ou des universalistes abstraits qui prétendent ne tenir aucun compte des différences de couleur ou de sexe entre les individus, lorsqu’ils débattent avec eux ou lorsqu’ils réfléchissent sur la société capitaliste et les moyens de la transformer radicalement - d’où l’intérêt de cet article original ici, banal de l’autre côté de l’Atlantique. S’il traite surtout de l’intervention en milieu étudiant ou du travail dans les communities (quartiers ou communautés ethniques, selon le cas), et pratiquement pas de la classe ouvrière, il pose néanmoins des questions ayant une portée universelle.
Le rapport de Chris Crass est suivi d’un entretien avec l’auteur pour éclaircir certains points obscurs ou contestables. Il aurait fallu lui poser bien d’autres questions, mais, faute de place et de temps, nous avons dû nous limiter. En tout cas, ce que les deux textes montrent bien, c’est à quel point les différences culturelles entre la France et les Etats-Unis conditionnent le vocabulaire mais surtout l’activité des militants. Au-delà des dangers d’un discours que l’on qualifierait aussitôt en France de « mouvementiste », d’ « identitaire » ou de « communautariste », n’y a-t-il pas quelque chose à apprendre du cas américain ?
L’interview, menée à distance, laisse beaucoup de problèmes en suspens, notamment le rôle indépendant de la classe ouvrière dans le « mouvement altermondialiste » et la façon de dépasser, sans les nier, les différences entre les genres et les origines ethniques.
Répéter quelques vérités élémentaires sur le rôle du prolétariat est toujours utile, voire indispensable face à des courants qui, sous prétexte de lutter contre la prétendue « ringardise » du marxisme, ressortent de vieilles idées réformardes. Dans un article sur le nationalisme (qui, je l’espère, paraîtra dans le prochain numéro de Ni patrie ni frontières) et à partir d’un point de vue qui n’a rien à voir avec le marxisme ni même avec des positions révolutionnaires classiques, Murray Bookchin fait une constatation intéressante : à ses yeux, la fragmentation des luttes identitaires et communautaires aux États-Unis (Noirs, femmes, homosexuels, queers, avec ses dizaines de sous-catégories possibles : Noirs homosexuels, queers latinos, lesbiennes anarchistes, hommes blancs antisexistes, etc., mélangez les cartes, y a de quoi vous divertir pendant des heures) lui donne l’impression d’assister à la naissance d’une myriade de micro-nationalismes, tous plus sectaires et exclusifs les uns que les autres. Un film comme Columbus Ohio des frères Zingleton, et qui se passe sur le campus d’une université, le montre jusqu’à la caricature. Mais, d’un autre côté, force est de constater que les nouvelles générations qui se sont politisées après les défaites des années 70, la disparition de l’URSS et des démocraties populaires, et l’effondrement des partis communistes européens, n’ont pas repris à leurs comptes les vieux acquis du mouvement ouvrier.
On peut traiter leurs conceptions d’ « anarchistes », de « spontanéistes », de « crypto-réformistes », etc., mais cette avalanche d’invectives ne nous fournit pas le moyen de nous adresser aux jeunes qui se politisent sur des bases très différentes de celles des années 60 et 70 et sont animés par une saine révolte contre une partie des aspects du système capitaliste. Dans ce sens, mieux connaître leur univers idéologique ne peut que nous permettre d’en discerner les ambiguïtés et d’ouvrir des pistes de réflexion et de débat. (Yves Coleman)

« Nous n’avons pas beaucoup de temps, mais il faut que nous ralentissions le rythme. » J’ai entendu cette phrase pour la première fois dans un meeting contre la guerre, peu après le début des bombardements sur l’Afghanistan.

L’organisatrice afro-américaine qui l’avait prononcée pensait que nous devions marquer une pause pour réfléchir sur nos actions à venir et donner la priorité à ce qui, sur le plan stratégique, nous permettrait d’utiliser au mieux notre temps et nos ressources limités. Nous devions, selon elle, faire preuve de patience au milieu du chaos et ne pas hésiter à prendre le temps de réfléchir avant d’agir.

Le besoin de répondre aux attaques racistes du gouvernement Bush, aux bombardements américains et au démantèlement des libertés civiques dans ce pays est très réel. Cependant, on peut mener une activité frénétique sans rien réaliser du tout et être très occupé sans pour autant mener une action efficace. J’ai l’habitude de ces situations de crise, où les camarades sont exaltés, épuisés et où le turn-over est très important, où l’on se sert peu de l’expérience du passé et où l’on ne planifie guère l’avenir, où les cimes de nos succès sont plus rares que les gouffres de nos frustrations. Une action réfléchie permet de planifier, de fixer des objectifs, d’apprendre à des individus à en organiser d’autres et à évaluer correctement une situation pour mieux préparer des actions futures.

Cet article fait partie d’un projet plus large, mené en commun avec Elizabeth « Betita » Martinez de l’Institute for MultiRacial Justice (Institut pour une justice multiraciale). Nous voulions parler à des militants et des organisateurs actifs dans différents coins du pays afin de connaître leurs principales difficultés et leurs axes de travail dans le mouvement anti-guerre qui se développe actuellement aux États-Unis.

Nous souhaitions connaître leur opinion sur la façon de construire un puissant mouvement contre la guerre qui puisse affecter toute la société américaine.
Nous désirions aussi savoir comment renforcer le mouvement antiraciste au sein du mouvement anti-guerre. Elisabeth Martinez s’est entretenue principalement avec des organisateurs de couleur, tandis que moi j’ai surtout parlé avec des organisateurs blancs. Nous sommes tous deux guidés par une conviction (l’espoir d’un changement social à long terme est lié à la croissance de mouvements radicaux multiraciaux) et une constatation communes : il reste encore une longue route à parcourir pour atteindre cet objectif.
Sharon Martinas du Challenging White Supremacy Collective (Collectif contre la suprématie blanche) de San Francisco décèle trois axes d’intervention pour les militantEs blancs anti-guerre :

1. Une formation politique interne portant sur l’antiracisme et l’anti-impérialisme. Les mouvements anti-guerre sont depuis longtemps dominés par les Blancs et marginalisent les individus de couleur. Si l’on veut éviter de répéter les erreurs du passé, il est indispensable d’étudier notre histoire et d’examiner comment les privilèges des Blancs ont miné et minent les mouvements pour un changement social. Il nous faut bien connaître le fonctionnement de l’impérialisme américain et son impact négatif sur les communautés et les peuples de couleur, à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

2. Apprendre à écouter les autres et à parler avec respect à nos interlocuteurs, en particulier les Blancs favorables à la guerre. Cela suppose de développer notre confiance en nous-mêmes et notre capacité à discuter avec autrui, d’apprendre à mener des discussions et à écouter ce que les gens ont à nous dire. Les militants doivent faire preuve de modestie révolutionnaire et ne pas agir comme s’ils détenaient la « ligne juste ».

3. Développer des relations et des alliances avec les organisations implantées localement dans les communautés de couleur et ayant des références politiques proches des nôtres. Leur demander : « De quoi avez-vous besoin en ce moment ? » Il faut dénoncer l’impact local et international de la politique américaine et construire des relations qui renforceront notre projet à long terme. Une grande partie de ce travail consiste à effectuer des tâches concrètes et aider les militants blancs à comprendre la signification du mouvement pour une justice raciale.
La plupart des obstacles, des défis, des perspectives et des exemples que les organisateurs ont évoqués s’intègrent dans les trois catégories définies par Sharon Martinas.

Sur la formation politique

Pour la majorité des présents, la formation et l’éducation politiques, internes et externes, jouent, un rôle essentiel dans le succès d’un travail militant. Pour Dara Silverman, organisatrice à Boston de United for a Fair Economy (Mouvement une économie équitable) et du Jewish Call to Justice (Comité des Juifs pour la justice), la formation politique permet d’éveiller le sens critique et d’attirer l’attention sur le rôle d’Israël au Moyen-Orient et le combat du peuple palestinien pour sa libération. La lutte contre l’apartheid israélien a été au centre des discussions lors de la Conférence mondiale contre le racisme organisée par les Nations unies à Durban, en août 2001. La croissance du mouvement international de solidarité avec les Palestiniens oblige les progressistes américains à prendre position contre l’occupation israélienne. Mais de nombreux militants affirment que la complexité de la situation politique et de l’histoire du Moyen-Orient, et spécialement de la Palestine et d’Israël, entrave considérablement le développement du mouvement anti-guerre.

Selon Dara Silverman, certaines personnes se réfugient derrière le caractère confus et complexe des problèmes pour ne pas prendre position. Pourtant, avec le recul, on peut repérer de nombreuses injustices flagrantes dans l’Histoire, injustices qui au moment où elles furent commises étaient considérées, elles aussi, comme le fruit de problèmes très compliqués et embrouillés. Par exemple, aujourd’hui tout le monde condamne les camps d’internement où le gouvernement Roosevelt/Eisenhower enferma les Américains d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale.

Cependant, en ce moment même, alors que les autorités interrogent des milliers de musulmans, d’Arabes, Asiatiques et d’Africains du Nord et qu’elles maintiennent en détention plus de 1000 d’entre eux, l’opposition à ces mesures est très faible. De même, on a l’impression que tout le monde était opposé à la guerre du Vietnam, à l’apartheid en Afrique du Sud, à l’Holocauste en Europe, lorsque ces événements ont eu lieu, ce qui n’est malheureusement pas du tout le cas. Ceux qui s’opposèrent à ces crimes furent marginalisés, attaqués, et on les accusa de « ne rien comprendre du tout » à ces problèmes. L’occupation israélienne cessera forcément un jour, déclare Dara Silverman qui espère que les militants reconnaîtront la nécessité d’accorder la priorité à la lutte des Palestiniens dans le cadre du mouvement anti-guerre. Parmi les Blancs progressistes, les Juifs radicaux ont été à l’avant-garde du travail de solidarité avec la Palestine et continuent à jouer un rôle décisif en ces temps de guerre.
Laura Close, dirigeante nationale de l’organisation STARC (Students Transforming And Resisting Corporations Alliance, Alliance étudiante pour transformer les grandes entreprises et résister à leur pouvoir) travaille et discute avec des étudiants qui se mobilisent contre la guerre un peu partout dans le pays. De ses conversations avec des étudiants blancs et de couleur, Close conclue qu’il faut distinguer deux axes importants dans la formation politique du mouvement étudiant, mouvement composé essentiellement de Blancs : l’analyse du racisme et l’acquisition d’un savoir-faire organisationnel.

Dans son essai « Whiteness, Organizing, Allies and Accountability » (Blanchitude, organisation, alliances et responsabilité »), Close écrit : « La blanchitude provoque des ravages dans tous les milieux. Elle est présentée aux Etats-Unis comme un modèle d’humanité : les Blancs sont synonymes de meilleur/juste/normal tandis que les individus de couleur incarneraient le deuxième choix/erroné/étranger. Cela rend des Blancs comme moi très imbus d’eux-mêmes et inconscients de certaines réalités. Nous avons tendance à penser que la façon dont nous organisons des manifestations, dont nous construisons l’opposition à la guerre est meilleure/juste/normale alors qu’en fait nous marginalisons et ignorons toutes sortes de gens. »

L’universalisation de l’expérience blanche est compliquée encore par un processus que Laura Close voit se répéter chez les militants étudiants blancs, en particulier les hommes. Non seulement ils ignorent ce qu’est le travail d’organisation et la façon de construire un mouvement d’opposition à la guerre, mais en plus ils ont une attitude arrogante, de Monsieur Je-sais-tout, qui prétend décider seul de ce qui est révolutionnaire et ne l’est pas. De nombreux étudiants blancs, notamment des femmes, manquent de confiance en leurs capacités d’organisation. Ces deux processus freinent considérablement la construction d’un mouvement anti-guerre sur les campus. Selon Laura Close, il faut absolument mettre en place une formation politique solide qui développe les capacités d’analyse, les talents et la confiance en soi des militantEs tout en remettant en cause les privilèges des Blancs.

« Les jeunes organisateurs et organisatrices, écrit-elle, ignorent souvent ce que signifie l’organisation. J’ai toujours réussi à mener à bien des projets (tenir une réunion, lancer une manifestation, etc.) mais ce n’est que récemment que j’ai vraiment compris ce que signifie le verbe organiser. (…) Il ne s’agit pas véritablement d’une théorie mais d’un ensemble d’aptitudes qui sont grosso modo les suivantes (avec beaucoup de variations, bien sûr !). Organiser, c’est changer les relations de pouvoir dans notre société : construire des réseaux, des institutions, des organisations avec lesquels les pouvoirs établis (le gouvernement) seront forcés de compter lorsqu’ils voudront mener une politique nocive, comme de s’attaquer aux prestations sociales ou lancer une guerre. Une action (manif, délégation, phone banking, accrochage de banderoles, exposé politique dans une fac, envoi de cartes postales de solidarité ou de protestation) est bien organisée lorsqu’elle est menée en continuité avec l’étape antérieure et aboutit à son objectif. Dans la période actuelle, nous ne construisons pas un mouvement coordonné, qui interagit, et a une progression cumulative ; nous menons des initiatives dispersées. Nous dépensons beaucoup d’énergie, c’est sûr, mais nous ne construisons rien de solide parce que nous manquons de savoir-faire. Mais nous pouvons résoudre ce problème. » En tant qu’organisatrice pour STARC, Laura Close parcourt le pays pour rencontrer des groupes d’étudiants afin de développer leurs capacités d’analyse, leur confiance en eux-mêmes et leurs talents.

Rahula Janowski souligne, elle aussi, l’importance de développer les analyses antiracistes et de combattre les privilèges des Blancs. Militante anarchiste, Rahula nous a raconté ce qui s’est récemment passé lors d’une réunion libertaire contre la guerre, réunion à laquelle assistaient surtout des Blancs. Une partie de la discussion a été consacrée à la façon dont les anarchistes doivent considérer les attaques contre les libertés civiques. Selon certains, puisque les anarchistes pensent que l’Etat est une institution illégitime, il serait contraire aux principes libertaires d’exiger quoi que ce soit de l’Etat. « Certains des participants, dit-elle, se servaient d’une valeur politique à laquelle ils tiennent énormément - l’illégitimité de l’Etat - pour éviter de participer à un travail de solidarité antiraciste indispensable : s’opposer aux atteintes à leurs libertés que subissent les gens de couleur, en particulier les Arabes, les personnes originaires du Proche et du Moyen-Orient ainsi que les musulmans, suite aux attentats du 11 septembre. Si l’extrême gauche et les anarchistes blancs étaient visés, je soupçonne fort qu’ils ne seraient pas opposés à riposter. »

Mais il faut tenir compte d’un autre problème. On ne décide pas toujours de son axe d’intervention. Lorsque les agents du FBI ont commencé à arrêter des Asiatiques et des Nord-Africains, les ressortissants de ces communautés n’ont pas choisi de s’intéresser aux libertés civiques, cette question les a frappés de plein fouet. Cela ne doit pas nous empêcher de défendre une analyse et une stratégie révolutionnaires sur ces questions. Cependant, nous devons examiner de façon critique comment certains décernent à des luttes un label révolutionnaire ou réformiste, et pourquoi ils peuvent se permettre le luxe de tourner le dos aux luttes pour les réformes. Les positions politiques « pures et dures » sont souvent défendues par des militants qui jouissent de privilèges liés à leur appartenance ethnique, à leur classe ou à leur genre. Janowski souligne l’importance d’avoir de telles discussions pour soulever ces questions et les creuser, surtout dans une période difficile comme la nôtre.

Les groupes multiraciaux impulsent de nombreuses manifestations et actions politiques visant à construire une opposition dans des communautés différentes. Chantel Ghafari, militant iranien et membre de Power (People Opposing War, Empire and Rulers, Collectif contre la guerre, l’Empire et les dirigeants politiques) nous a décrit une action récente qui s’est déroulée à l’université d’Irvine, en Californie du Sud. La coalition qui a organisé cette manifestation comprend des associations d’étudiants musulmans, afghans et iraniens, Academia in Action (Universitaires en lutte) et Act For Global Justice (Agissons pour la justice mondiale). Ils ont installé un camp pour les droits des réfugiés. Ce camp se composait de 25 tentes fabriquées avec des bâches de caoutchouc et de plastique, matériaux utilisés généralement dans ce type d’abris. Une vingtaine de personnes y ont dormi pendant trois nuits. Chaque soir, la coalition organisait un événement différent pour attirer l’attention des étudiants. Le fait de discuter du problème des réfugiés a provoqué d’autres discussions sur le Moyen-Orient et la politique étrangère américaine. La Rawa (Revolutionary Association of the Women of Afghanistan, Association révolutionnaire des femmes afghanes) organisait ce jour-là une exposition de photos consacrée aux camps de réfugiés. La prochaine action de la coalition sera de poser de fausses mines anti-personnel autour de l’université pour informer les étudiants de la situation en Afghanistan. Des actions créatives de ce type-là vont être organisées aux quatre coins du pays.

Construire une opposition dans les communautés blanches et au-delà

Les militants blancs ont la responsabilité de s’adresser aux autres Blancs et de leur parler du racisme. Comme c’est souvent le cas en matière d’organisation politique, il est plus facile d’en parler que de le faire. Laura McNeill qui travaille avec JustAct : Youth Action for Global Justice (Agissons : Comité des jeunes pour la justice mondiale) a passé beaucoup de temps à discuter avec des Blancs de son entourage.

« En dehors de mes actions pour la justice sociale avec d’autres militants, je pense qu’il est important d’ouvrir un espace de dialogue avec les membres de ma communauté qui ne partagent pas mes idées révolutionnaires. Je vis dans une ville près de Norfolk, en Virginie, où de nombreuses personnes apprécient l’armée et ce qu’elle a fait pour eux, soit en leur fournissant un salaire leur permettant de se nourrir, soit en leur offrant une chance d’accéder à l’Université. Beaucoup de ces gens m’ont soutenu au cours de ma vie (et continuent à m’aider), contribuant à faire de moi ce que je suis aujourd’hui, aussi je suis partagée lorsque j’expose mes conceptions antimilitaristes à ces personnes qui me sont très proches. Ma position est difficile car je veux lutter contre la guerre raciste que le gouvernement Bush nous prépare. Néanmoins, je pars d’une intuition élémentaire : presque tous les êtres humains veulent faire ce qui est « juste », et n’apprécient guère que l’on haïsse d’autres personnes ou qu’on leur fasse du mal. Et je crois que, si on leur donne l’occasion de développer une prise de conscience, ils aimeraient aussi comprendre des injustices systématiques comme le racisme, l’impérialisme américain et la domination mondiale du monde par les multinationales américaines. Ils souhaiteraient redécouvrir leur propre voix, poser des questions et combattre ces injustices. »

Dans ce but, Laura McNeill commence par dialoguer avec les personnes de son entourage et écouter ce qu’elles ont à dire. Elle leur passe ensuite des articles provenant de journaux alternatifs. Et lorsqu’elle pense que le moment est venu, elle décrit comment elle est devenue une militante et expose ses motivations personnelles. Elle évoque ses points communs avec ses interlocuteurs mais aussi les contradictions dans leurs arguments. Elle explique aussi les différences qui existent entre une famille de New York et une famille afghane, afin de remettre en cause les stéréotypes qui circulent sur le Proche et le Moyen-Orient.
En agissant ainsi, McNeill a pris conscience que, lorsque les gens lui répondent avec colère, c’est parce qu’elle exprime une position différente et les met au défi de penser au-delà de leurs certitudes confortables. « J’ai tendance à penser instinctivement qu’ils sont en colère à cause de moi, alors que c’est le système d’oppression dans lequel nous vivons qui les rend confus, irritables et dresse une barrière entre nous. »

Laura souligne aussi la nécessité d’inclure nos interlocuteurs dans la discussion. « J’ai découvert que les gens sont poussés à agir lorsqu’ils sentent qu’ils font eux-mêmes partie de la solution. Pour en arriver à cette prise de conscience, il faut qu’ils aient l’occasion de s’exprimer, de formuler leurs frustrations et de poser des questions. Je dois les écouter, partager avec eux ce que je sais et ce que j’ai vécu, et leur donner la possibilité de s’ouvrir à moi. »

Max Elbaum, militant depuis la guerre du Vietnam et auteur notamment d’un livre sur les mouvements contestataires des années 60 et 70 (Revolution in the Air, à paraître aux éditions Verso) tient à souligner que nous travaillons sur le long terme. Les coalitions anti-guerre sont importantes parce qu’elles ont des effets relativement rapides et que l’existence d’un courant antimilitariste important dans la société est essentielle. Cependant, il faut aussi organiser chaque secteur de la population et s’implanter chez des gens qui ne sont pas prêts au départ à manifester dans la rue. A la fin des années 60, les militants qui participaient à des organisations et des projets multiraciaux faisaient de la propagande dans des lieux où cohabitaient des opprimés, de différentes origines : travailleurs des hôpitaux, bénéficiaires de l’aide sociale, ouvriers d’usine, habitants de quartiers pauvres ayant de petits revenus. L’objectif était de lier l’opposition à la guerre aux questions nationales ou locales qui les touchaient directement. Le fait qu’ils militaient dans des organisations de base et sur le long terme avait aussi un autre avantage : ils pouvaient lutter plus efficacement contre les attitudes racistes chez les Blancs et souligner comment les privilèges accordés aux Blancs renforcent le pouvoir de ceux qui exploitent les ouvriers et les pauvres de toutes les origines ethniques et nationales. Beaucoup d’organisateurs, qui participaient à des luttes locales dans des quartiers populaires depuis des années, ont pu ainsi remettre en cause le schéma destructeur partagé par de si nombreuses personnes dans ce pays : celles-ci se considèrent seulement comme blanches, voient les gens de couleur uniquement comme des étrangers, incarnation de l’Autre, refusent de traverser la « frontière de la couleur », et s’interdisent de nouer la moindre relation humaine avec les membres d’une autre classe ou d’un autre genre.

Pour construire un mouvement anti-guerre efficace aujourd’hui, Elbaum pense qu’il faut absolument mener un travail patient en direction des organisations qui regroupent des gens peu politisés. « Nous ne pouvons pas nous attendre à ce qu’ils adhèrent directement à des coalitions ou des groupes anti-guerre. Nous devons aller dans les églises, les syndicats, les associations et les clubs locaux. De tels groupes évolueront peut-être plus lentement que nous le souhaitons vers des positions anti-guerre. Mais lorsqu’ils décideront de nous soutenir, ils exerceront une grande influence car ils disposent d’une structure aguerrie et de membres prêts à agir. Par exemple, il vaut peut-être mieux, au départ, inviter seulement un membre d’un de ces groupes à une conférence ou une action, puis demander à cette personne d’amener quelques-uns de ses camarades à la prochaine activité. Peut-être accepteront-ils d’organiser une réunion spéciale pour leur groupe. Au cours de ce processus, il est important de soutenir la direction des organisations auxquels appartiennent ces gens et de leur offrir notre soutien. »
Tout en partageant les leçons qu’il tire de son activité passée, Elbaum souligne aussi la nécessité pour les militants plus âgés de respecter et d’apprendre de l’expérience des générations plus jeunes. Comme dans le passé, il est capital de saisir le lien intime entre la guerre américaine et le racisme aux Etats-Unis et le rôle des privilèges accordés aux Blancs lorsque nous essayons de nous adresser à l’ensemble de la population et à l’intérieur du mouvement anti-guerre lui-même. Mais les formes et les méthodes concrètes pour remettre en cause la domination du racisme changent avec le temps. Les jeunes militants sont les mieux placés pour choisir les éléments les plus valables des expériences passées et inventer les stratégies les plus vivantes et efficaces aujourd’hui. Pour construire un mouvement multiracial et antiraciste, il faut non seulement mener une action aux côtés des organisations multiraciales, mais aussi un travail de solidarité avec des groupes majoritairement blancs.