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Loren Goldner : Joe Hill, les IWW et la création d’une contre-culture ouvrière

lundi 13 octobre 2008, par Yves

À propos d’un livre de Franklin Rosemont : Joe Hill. The IWW and the Making of a Revolutionary Working Class Counterculture, Chicago, Charles H.Kerr, 2003.

En ces jours de guerre sans fin au Moyen-Orient, où Kerry affronte Bush et où la politique visible aux Etats-Unis se réduit apparemment au combat d’une droite contre une extrême droite, ce livre nous donne une grande envie de descendre dans la rue et d’organiser la lutte. Et je me sens bien démuni pour le critiquer d’une façon quelque peu sévère.

Cet ouvrage est avant tout important pour toute une nouvelle génération de militants qui tentent de se situer au milieu des décombres laissés par la « gauche » bureaucratique d’Etat du XXe siècle (les sociaux-démocrates, staliniens, tiers-mondistes ou trotskystes) et les dernières idéologies qui emploient la langue de bois. Il est fort réjouissant et réconfortant de trouver un livre qui place Joe Hill et les IWW (Industrial Workers of the World) au même niveau qu’Apollinaire, Artaud, Frantz von Baader, Jérôme Bosch, William Blake, Lester Browie, Byron, Dürer, Victor Hugo, Philip Lamantin, Man Ray, Théolonious Monk, Gérard de Nerval, Charlie Parker, Erik Satie, Shelley, Vico et Hélène Wronski (1). Cet ouvrage nous offre ainsi un bref répit pour reprendre haleine (et Rosemont réussit à le faire sans effort, comme s’il s’agissait pour lui d’une évidence). Ce travail représente une véritable œuvre d’amour : l’auteur a rassemblé les bribes de la vie itinérante de Joe Hill, il a su les relier entre elles ainsi qu’aux IWW et à l’ensemble de la culture politique radicale du XXe siècle (le livre est aussi abondamment illustré). Pour son inspiration initiale, Rosemont eut la chance de découvrir les IWW en 1959 et de pouvoir alors rencontrer bon nombre de vieux militants qui se rencontraient encore dans les bureaux des Wobblies (2) à Chicago ou à Seattle, quelques-uns d’entre eux ayant connu personnellement Joe Hill.

Avant d’aller plus avant dans ma critique, il me semble nécessaire d’évoquer le travail de Rosemont. Il commence par passer en revue toute la littérature de référence en nous avertissant qu’une histoire approfondie et totale des IWW reste à écrire. L’auteur souligne qu’une telle tâche est rendue beaucoup plus difficile par la scandaleuse destruction par le gouvernement américain, en 1917, de toutes les archives des IWW. Il évoque la force des relations entre l’œuvre de Marx et les IWW, puisque ceux-ci encourageaient les ouvriers à étudier eux-mêmes collectivement Le Capital, pratique courante dans la vie de l’organisation. Contrairement à bien des militants « révolutionnaires » qui leur succédèrent, les Wobblies « lisaient et étudiaient réellement Marx ». Leur histoire et sa dimension sont étroitement mêlées à celle de Charles H. Kerr (3). Alors que les avant-gardes gauchistes qui apparurent plus tard produisirent des œuvres pour les travailleurs (parfois de bonne qualité), les publications des IWW étaient essentiellement « de et par » les travailleurs autant que « pour » eux. La plupart des Wobblies, selon Rosemont, rejetaient le « label syndical » et étaient considérés comme trop marxistes par la plupart des syndicalistes, et trop anarchistes pour d’autres courants du marxisme. Les IWW étaient « réellement informels, très ouverts, constamment rajeunis par de nouvelles énergies de la base ». Par la place éminente qu’ils accordaient toujours à la spontanéité, à la poésie et à l’humour, les IWW furent uniques dans l’histoire du mouvement ouvrier. Ils en savaient « trop sur le travail pour être ouvriéristes ».

Rosemont évoque aussi l’espace social qui s’organisa autour des salles de rencontre des IWW présentes dans tous les Etats-Unis. L’auteur n’a retrouvé que peu de matériaux biographiques sur Hill, bien que ce dernier ait été le hobo (4) le plus connu de l’histoire américaine. Loin d’être un faux modeste, Hill, d’après ses propres paroles, n’avait « pas grand-chose à dire sur sa propre personne ». Rosemont a raison de considérer que le portrait tracé par Wallace Stegner (5) en 1948 et qui dépeignait Hill comme un criminel de droit commun est particulièrement scandaleux. Stegner a fabriqué une brève biographie à partir d’une brassée de faits avérés, de quelques fortes probabilités et d’une montagne de réflexions universitaires vaseuses et de suppositions plausibles sur la vie de Hill.

« Dans sa propre vie, écrit Rosemont, Hill était surtout connu pour sa poésie et ses chansons. » Il a contribué à de nombreux textes des IWW qui figurent dans leur petit livre rouge de chansons. Alors que la presse des IWW publiait fréquemment des poèmes écrits par ses membres, les véritables « poètes Wobbly » n’ont jamais reçu la moindre reconnaissance pour leur talent littéaire. Les Wobblies chantaient aux meetings, pendant les grèves et dans leurs salles de réunions. Hill, comme tant d’autres Wobblies partit pour le Mexique lorsque éclata la révolution (6). Il participa à la grève de Fraser River au Canada en 1912 (7). Puis en janvier 1914, de passage à Salt Lake City, il fut accusé du meurtre d’un épicier local. Victime d’un coup monté, il fut exécuté en décembre 1915, en dépit d’une campagne internationale en sa faveur. Des dizaines de milliers de personnes suivirent ses funérailles à Chicago ; c’était la plus grande manifestation depuis les funérailles des martyrs de Haymarket en 1887(8). Poète, compositeur, chanteur, peintre et caricaturiste, Hill disposait d’une palette de talents artistiques. Une fois de plus, le rôle de la poésie et de la chanson dans la vie quotidienne et les luttes des IWW anticipait sur les activités joyeuses des grévistes en mai 1968 en France et était aux antipodes de l’atmosphère pesante des manifestations politiques de la gauche organisée depuis la Première Guerre mondiale : on ne le soulignera jamais assez.

Rosemont traite aussi séparément des mythes posthumes – positifs ou négatifs – qui ont obscurci la réalité historique. Hill ne fut ni un super militant sacrifiant toute sa vie, ni un petit voyou itinérant : comme l’auteur le souligne, le rôle d’organisateur du modeste Hill fut nourri par le culte aliéné du « leader » dans une organisation qui s’enorgueillissait d’un slogan anti-démagogique : « Nous sommes tous des dirigeants. » Sur la question raciale, Rosemont se montre nuancé ; c’est un des problèmes à propos desquels les IWW allaient radicalement à contre-courant de la culture réactionnaire dominante de leur époque. « Même Joe Hill, écrit Rosemont, n’était pas absolument sans reproches de ce point de vue. » La chanson de Joe Hill, Scissor Bill, attaque l’ouvrier blanc pour sa haine raciale ; elle attribue à Scissor Bill une série d’épithètes racistes qui « néanmoins, dans n’importe quel rassemblement mixte de Noirs et Blancs, pouvaient seulement provoquer chanteurs et auditeurs ».

Personne ne conteste que les IWW atteignirent les sommets de leur influence dans la décennie avant la Première Guerre mondiale durant la période dite de Jim Crow (9), sous la présidence Woodrow Wilson (10), un « progressiste » apôtre convaincu de la suprématie blanche. Ils allèrent beaucoup plus loin en attaquant le problème blanc américain que n’importe quelle organisation ouvrière auparavant – ou depuis lors. Lucy Parson (11) dédia leur convention fondatrice aux ancêtres noirs et indiens, à une époque où l’AFL (American Federation of Labor) (12) soutenait ouvertement la législation anti-Asiatiques et où les statuts de la plupart des syndicats affiliés à cette confédération syndicale avaient une clause excluant explicitement les non-Blancs. Les IWW accueillaient les travailleurs de toute couleur et de toutes nationalités dans leurs rangs. Covington Hall, poète, organisateur et agitateur qui participa aux batailles des IWW dans l’industrie du bois en Alabama faisait lutter ensemble Blancs et Noirs en plein cœur du Sud ségrégationniste. Les IWW étaient aussi implantés parmi les dockers noirs de Philadelphie, Baltimore et d’ailleurs.

Rosemont (qui est aussi l’auteur d’une très bonne brochure « Karl Marx et les Iroquois » (13) que l’on trouve sur le Net) montre comment les IWW, dans leurs relations avec les Indiens américains et leurs attitudes envers eux, étaient plus en concordance avec la sensibilité d’un Marx dans ses Notes ethnologiques (14) – alors inconnues et encore peu lues aujourd’hui – que ne le furent jamais les sociaux-démocrates, les staliniens ou les trotskystes. (Rosemont admet qu’on ignore tout des positions de Joe Hill sur ce sujet.) Pourtant on sait que Hill, en pleine période d’hystérie anti-Asiatiques et de dénonciation du « péril jaune », préparait avec talent des plats chinois. Rosemont cite les témoignages directs de ceux qui participèrent à des camps de hobos, notamment des Wobblies « particulièrement égalitaires et anti-racistes ».

De la même façon, les Wobblies étaient bien en avance sur leur temps quant à la question féminine. On trouvait bien des femmes au premier plan dans leurs rangs, même si quelquefois ils eurent tendance à décrire les « filles rebelles » comme étant là pour soutenir le moral des « garçons rebelles ». Ils dénonçaient ouvertement la prostitution comme le produit de la misère de la classe ouvrière. Ils combattaient la religion, « ce paradis dans le ciel », tout en ayant hérité un peu du millénarisme des sectes protestantes de la période précédente. Rosemont analyse, de façon particulièrement pertinente, la manière dont les capitalistes utilisèrent les hommes de main et les gangsters contre les locaux des IWW. Ces pratiques patronales favorisèrent le développement du gangstérisme aux Etats-Unis. En effet, une fois que les élites locales eurent autorisé les gangsters à se déchaîner contre les organisateurs des IWW, ils ne surent pas trop comment s’en débarrasser, leur tâche terminée, et comment les empêcher de continuer à prendre leur prébende et piller de façon permanente.

Rosemont décrit de façon intéressante les relations entre les IWW et le Parti communiste américain (le « Parti Comique » comme les Wobblies l’appelaient). Même si les IWW glorifiaient la révolution russe en 1921, ils avaient déjà des préventions contre l’étatisme grandissant en Russie. Comme l’écrit l’auteur : « Pour les IWW, le Parti communiste était devenu une des pires choses ayant fait irruption dans le mouvement ouvrier américain. Les Wobblies connaissaient la différence entre les élites clandestines du Parti et la masse des adhérents. L’expérience amère des Wobblies avec les dirigeants du parti, cette prétendue avant-garde, les conduisit à conclure que le Parti communiste n’était absolument pas une véritable organisation ouvrière mais un parti politique représentant une classe moyenne désespérément autoritaire, néo-byzantine dans ses structures hiérarchiques et bureaucratiques, et totalement dominée par une élite intellectuelle bourgeoise parasitaire. »

Dans son livre, Rosemont raconte aussi comment les Wobblies, au sein de l’AFL, puis du CIO, défendirent leurs idées et leurs pratiques syndicalistes révolutionnaires. Il décrit également les innombrables actes de violence perpétrés par les staliniens contre les éléments les plus radicaux du mouvement ouvrier aux Etats-Unis, crimes qui, comme le souligne Rosemont, ne « sont presque jamais mentionnés dans les livres sur le radicalisme américain ».

Les Wobblies eurent une conscience précise de ce qu’on appelle aujourd’hui l’écologie, comme en témoignent les lettres de Hill. Rosemont retrace ensuite l’influence ultérieure des IWW, de la Beat Generation (surtout à travers Gary Snyder) (15) à la littérature populaire. Et il mentionne de nouveau l’importance de la poésie : « Pour moi et aussi beaucoup de mes amis, la poésie revêtait une importance vitale lors de notre entrée sous les bannières des IWW. L’histoire du syndicat et l’accent constant mis sur la poésie et la chanson nous ont immédiatement impressionnés comme une des qualités décisives qui en font un cas unique dans le mouvement ouvrier et les organisations de gauche. Et nous avions raison. Que les IWW aient inspiré plus de poésie, et de meilleure qualité, que tous les autres syndicats ne les distingue pas seulement de toutes les autres organisations mais nous en dit beaucoup aussi sur le monde qu’ils essayaient de construire. » Cette dimension poétique propulse l’influence des IWW dans l’avant-garde moderniste comme cela apparaît dans les livres de Big Bill Haywood(16) à Greenwich Village (17) ou les artistes du Village qui travaillèrent en 1913 sur le Paterson Pageant(18) lors de la célèbre grève du New Jersey. Rosemont saisit aussi une autre dimension glorieuse des IWW dans un chapitre sur l’art perdu des harangues dans les lieux publics, élément central de leurs campagnes et que Vachel Lindsay (19) décrivait comme un « grand vaudeville ».

À propos de ce livre, je voudrais maintenant exposer quelques réserves, qui sont très secondaires par rapport à toutes ses qualités.

Tout d’abord j’avoue avoir été légèrement irrité par la façon spécieuse dont l’auteur tient absolument à relier Joe Hill à des thèmes plus généraux – souvent à juste titre d’ailleurs, aussi paradoxale que ma remarque puisse paraître. En voici quatre exemples, pris parmi de nombreux autres :

* Joe Hill vécut au Mexique pendant quelque temps lors de la Révolution mexicaine. Rosemont écrit onze pages très intéressantes sur les IWW et la Révolution mexicaine et tout à coup il se demande : « Et quel rôle Joe Hill joua-t-il [ dans cette révolution] ? Là, comme dans presque toute la biographie de Joe Hill, l’absence de détails précis est patente et frustrante. »

* Joe Hill se rendit à Hawai en 1911. Au milieu d’une discussion fort intéressante sur l’activité des IWW dans cette île, Rosemont écrit tout à coup : « Quoique aucun document ne révèle ce que fit Joe Hill à Hawaï, il est virtuellement certain qu’il rendit visite à d’autres représentants des IWW. Vu ce que nous savons de son activité ailleurs, il me paraît vraisemblable de penser qu’il apporta son concours à l’agitation syndicale dans l’île. Et il n’est pas impossible que cette aide fut beaucoup plus importante que ce que quiconque peut avoir espéré. Après 1911, de toute façon, les Wobblies déployèrent une forte agitation à Hawai. »

* Rosemont écrit neuf pages excellentes sur les IWW et les Indiens américains et une fois de plus il s’interroge : « Et Joe Hill ? Ici, c’est le noir total. Nous ne connaissons pas plus ses opinions sur la “question indienne” que sur la neuvième symphonie de Beethoven ou Don Quichotte ou la pensée de Li Po (20) : c’est-à-dire rien du tout. »

* Sur les talents de Joe Hill en matière de cuisine asiatique : « Dans un tel climat de haine, proclamer sa passion pour la cuisine chinoise et son habileté à utiliser les baguettes peut être qualifié comme un acte de dissidence et de défi. Je n’essaie pas de donner une autre dimension à de tels détails. Je tente de comprendre de simples gestes de Hill. Peuvent-ils être considérés comme des actes courageux, politiquement révolutionnaires, ou pas ? Nous informent-ils sur ses pensées réelles ? En même temps, on ne peut ignorer de telles manifestations de non-conformisme, personnelles et non politiques. Elles occupent certainement une place dans le schéma plus large de l’ensemble. »

Sans aucun doute. Et je pourrais continuer ainsi les citations. Un ami indulgent m’a suggéré que, vu le petit nombre de faits connus sur la vie de Joe Hill, Rosemont a dû travailler comme un archéologue qui reconstitue toute une période historique en s’appuyant seulement sur quelques morceaux de poterie. Et, dans bien des endroits du livre, cette méthode fonctionne efficacement.

Malheureusement, Rosemont ne pose jamais la question fondamentale sur les IWW. Qu’est-ce qui clocha chez eux ?

Pour répondre à cette question, il aurait pu utiliser de nombreux auteurs qu’il cite et qui ont écrit des analyses valables sur des épisodes radicaux oubliés ou peu connus : notamment, C.L.R. James (dans Notes sur la dialectique ou dans Facing Reality) ou Peter Linebaugh (21) et Marcus Rediker (22), tous deux coauteurs de The Many-Headed Hydra. Mais Rosemont n’apporte aucune explication concernant la défaite des IWW.

Certes, dans notre période morose, il peut sembler judicieux de ne pas s’appesantir sur des défaites. Depuis l’effondrement du prétendu « bloc soviétique » (les vrais soviets n’existaient plus en 1921), toutes les solutions alternatives au « socialisme » bureaucratique d’Etat qui ont été vaincues au début du XXe siècle suscitent un nouvel engouement : de l’anarchisme au syndicalisme révolutionnaire, en passant par des penseurs comme Rosa Luxembourg ou Bordiga, mais aucun courant n’a suscité autant d’intérêt que les IWW (et pas seulement aux Etats-Unis).

Par conséquent, si nous devons projeter aujourd’hui ce que furent les IWW de 1905 à 1924, je trouve impératif et urgent de comprendre pourquoi ce syndicat a connu une telle éclipse. Qu’est-il arrivé à ce groupe extraordinaire ? Pourquoi devons-nous regarder 90-100 ans en arrière, si nous voulons comprendre ce qui leur est arrivé ?

Le livre de Rosemont ressemble à un météore brillant qui atterrirait dans un paysage triste et déprimant, comme un astéroïde oublié. Nous pensons, pour notre part, que tout s’inscrit dans un processus historique, et nous devons malheureusement constater que, aussi étrange que cela paraisse, ce livre-choc, riche en descriptions factuelles et en reconstructions passionnées de la vie de Hill, des IWW et de bien d’autres personnages, ce livre, donc, ne contient pratiquement pas d’analyse historique tout au long de ses 640 pages.

Il nous suffit de poser quelques questions pour constater que Rosemont n’y apporte aucune réponse :

– Les trotskystes déraillent-ils lorsqu’ils affirment que les IWW furent éclipsés par le Parti communiste américain parce que les Wobblies n’avaient aucune perspective politique cohérente alors que le Parti communiste de Lénine et Trotsky – à ses débuts – en avait une ?

– Pourquoi cela se produisit-il ?

– Pourquoi dans les années 30, le Parti communiste américain fut-il un mouvement de masse et non les IWW ?

Rosemont présente des brassées de faits précis et nous offre de passionnants aperçus sur le développement d’une contre-culture ouvrière révolutionnaire. Il peut sembler abusif de demander à un tel travail d’évoquer aussi l’économie, les changements technologiques et la vaste mutation de l’Etat capitaliste de 1890 à 1945 ; ou bien le triomphe, à partir des années 30, des idées de Mark Hanna (23), Owen Young (24) et Gerard Swope (25) parmi les grands capitalistes ; ou encore l’impact de la culture de masse (radio, cinéma et plus tard télévision) et de l’éducation de masse sur le chant populaire et la poésie qui ont pu jouer un rôle dans la fin des IWW. Bien des points que je viens de soulever ne sont même pas mentionnés dans le livre.

Rosemont attaque Dibovsky (26) et d’autres universitaires parce qu’ils prétendent que les IWW étaient déjà sur le déclin en 1919 ; il leur oppose que ce processus commença en 1924 mais il ne consacre pas une seule ligne pour tenter de l’expliquer.

La crise de 1920 (associée au « péril rouge ») a balayé les syndicats dans tous les Etats-Unis. Quel impact cette vague réactionnaire a-t-elle eu sur les Wobblies ? Rosemont ne le mentionne aucunement.

Il souligne avec brio l’importance du chant et de la poésie pour le mouvement des IWW, mais qui peut dire qu’un recueil de chansons et de poésie puisse aujourd’hui jouer un rôle et être le point de départ d’un mouvement ? La plupart des gauchistes ne sont même pas capables de chanter un couplet de L’Internationale.

Rosemont parle de Joe Hill comme s’il était encore vivant et connu de la classe ouvrière, mais je pense que pas un seul des étudiants d’origine ouvrière que j’ai rencontrés à New York alors que j’enseignais dans un cours pour adultes n’avait entendu parler des IWW, et encore moins de Joe Hill.

Rosemont écrit dans le cadre de ce qui est considéré aujourd’hui comme une sous-culture et il l’élève au niveau d’une culture de classe.

Naturellement, étant donné la dimension de ce qu’il réussit à faire, l’auteur n’était pas obligé de répondre à bien des questions sur ce qui arriva après la fin des IWW. (Il semble pourtant concéder à regret dans quelques endroits de son livre ne pas avoir mené cette tâche à bien.)

On peut présumer que Rosemont n’a pas écrit par simple nostalgie d’un passé révolu, mais pour inspirer le présent et le futur. Et d’ailleurs, j’étais tellement enthousiasmé en terminant son livre que, j’aurais voulu, comme je l’ai déjà dit, me précipiter dans la rue et me mêler à la foule des travailleurs pour que cette vision devienne une réalité de notre temps ; mais je me suis heurté à un mur ou suis tombé dans le vide.

C’est pourquoi je me suis permis de poser un certain nombre de questions sur les limites de ce voyage mystérieux et magique dans le temps. Des dizaines de milliers de gens sublimes se sont-ils mystérieusement regroupés entre 1905 et 1924 ? Se sont-ils dispersés ou furent-ils dispersés tout aussi mystérieusement ?

Ceux qui restèrent en dehors des IWW furent beaucoup plus nombreux que ceux qui rejoignirent les IWW : qui étaient-ils, et pourquoi ne le firent-ils pas ?

Si l’on veut rendre la poésie des IWW potentiellement contemporaine., il me semble qu’il nous faut absolument répondre à toutes ces questions afin de saisir la spécificité des IWW, de leurs forces et de leurs faiblesses au regard des forces qui les reléguèrent dans l’oubli.

Notes

1. Parmi les auteurs et artistes cités, certains sont connus et il est aisé de les retrouver si l’on veut en connaître davantage (Apollinaire, Artaud, Bosch, Blake, Byron, Dürer, Victor Hugo, Man Ray, Gérard de Nerval, Charlie Parker, Erik Satie, Shelley). Nous ne donnons ci-après que quelques références sur les moins connus :

Franz X. von Baader (1765- 1841) : théosophe allemand inclassable qui développa des théories sur la corporalité et l’antagonisme. Baader a aussi inventé le mot « prolétariat » pour désigner les « classes dangereuses ».

Lester Bowie : trompettiste de jazz de l’avant-garde de Chicago des années 1970.

Philip Lamantia : poète américain, adoubé par André Breton comme le « Rimbaud de la deuxième moitié du XXe siècle », personnage de la poésie beat des années 1950.

Thelonius Monk : pianiste et compositeur de jazz des années 1950.

Hoene-Wronski : messianiste et ésotériste romantique polonais qui habitait Paris dans les années 1830 et 1840, considéré par beaucoup comme le modèle du personnage du roman de Balzac A la recherche de l’absolu.

Giambattista Vico : juriste italien « préromantique » du XVIIIe siècle, précurseur de Michelet, Marx et Joyce, connu pour son affirmation que l’Histoire est un « factum » c’est-à-dire est faite par les hommes.

2. Wobbly (pluriel Wobblies) : nom donné à ceux qui se rattachaient aux IWW (Industrial Workers of the World). Il y a peu d’ouvrages exhaustifs et complets en français sur les IWW. Mentionnons Les IWW, le syndicalisme révolutionnaire aux Etats-Unis de Larry Portis, aux éditions Spartacus, et les pages qui leur sont consacrées dans Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Howard Zinn, éd. Agone.

3. Charles H. Kerr, maison d’édition du mouvement ouvrier établie à Chicago à la fin du XIXe siècle qui publia la première édition aux Etats-Unis du Capital de Marx en anglais ; après un long déclin, elle a été reprise en main par Rosemont et quelques camarades.

4. Hobo : nom donné aux travailleurs migrants aux Etats-Unis qui allaient de chantier en chantier, au début du XXe siècle. Ces travailleurs non qualifiés se déplaçaient d’un bout à l’autre du pays par tous les moyens, notamment en « empruntant » les trains de marchandises (souvent au prix de leur vie ; 50 000 hobos moururent dans des accidents ferroviaires entre 1900 et 1905) tout en développant, entre eux, une grande solidarité. Voir l’ouvrage de Nels Anderson , Le Hobo, sociologie du sans-abri, Nathan (essais et recherches), 1993, traduction de l’original anglais paru en 1923.

5. Wallace Stegner : romancier américain médiocre, auteur d’une étude très malveillante sur Hill en 1948.

6. Révolution mexicaine : la dictature de Porfirio Diaz et la « modernisation » du pays (accompagnée d’une large pénétration économique des Etats-Unis) se firent aux dépens des paysans dont les structures communautaires furent détruites au profit des grands propriétaires fonciers ; en 1912, 80 % des paysans étaient des « sans-terres », les peones, véritables esclaves des haciendas (cf. les romans de B. Traven disponibles en poche). La révolution se déroula dans une période de grande confusion de 1910 à 1914 ; elle vit les chefs rebelles Villa et Zapata s’affronter et se termina par le rétablissement de la légalité bourgeoise avec l’intervention déterminante des Etats-Unis.

7. Fraser River Strike : d’après le nom du fleuve Fraser de Colombie-Britannique (Canada) près de la côte Pacifique et le long duquel était construite la ligne de chemin de fer transcanadienne pour la Canadian Northern Railroad Company avec l’aide de sous-traitants qui exploitaient les migrants dans des conditions terribles proches de l’esclavage. En 1912, les IWW organisèrent ces travailleurs (plus de 8 000 adhérents) et la grève éclata sur les chantiers de Fraser River en mars 1912. Le mouvement s’étendit sur plus de 800 km tout au long de la ligne, jusqu’aux Etats-Unis avec d’innombrables piquets pour prévenir l’embauche de jaunes. Elle se termina par la répression violente habituelle contre toute grève dans cette période héroïque du mouvement ouvrier américain.

8. Dans le cadre d’actions diverses pour la journée de 8 heures, début mai 1886, des grèves se développèrent notamment à Chicago. La police intervint en tirant sur les grévistes – tuant et blessant plusieurs travailleurs. Ce qui déclencha des actions plus déterminantes. Lors d’un rassemblement à Haymarket Square à Chicago, une bombe fut lancée contre les flics qui venaient disperser la manifestation : la police ouvrit le feu de nouveau, tuant et blessant plusieurs manifestants. Il s’ensuivit une vague d’arrestations notamment dans les milieux anarchistes. Sept d’entre eux furent condamnés à mort dont 4 furent pendus sans qu’aucune preuve ait pu être retenue contre eux. Ensuite une vague réactionnaire hystérique se développa dans tout le pays. Ces événements tragiques devinrent le symbole des luttes dans la célébration mondiale du Premier mai.

9. Jim Crow : terme méprisant pour désigner les Noirs américains d’après le nom d’une chanson fondée sur un fait réel. Jim Crow South désigne tout le Sud américain ex-esclavagiste, raciste et ségrégationniste.

10. Woodrow Wilson (1856-1924) : président des Etats-Unis de 1913 à 1921 qui poussa et présida à l’entrée des Etats-Unis dans la Première Guerre mondiale. Idéaliste, il tenta de lancer une collaboration mondiale pour la paix avec la Société des Nations, mais fut désavoué dans ces efforts par ses propres partisans.

11. Lucy Parsons (1853-1942) : militante exceptionnelle du mouvement ouvrier américain à partir des années 1870, métisse de parents noir et indien, veuve d’Albert Parsons, un des « martyrs de Haymarket », participa au congrès fondateur des IWW en 1905.

12. AFL-CIO : « grande » fédération syndicale américaine résultant de la fusion en 1956 de l’American Federation of Labor (AFL) et du Congress of Industrial Organisations (CIO). Le refus de l’AFL d’admettre les travailleurs non qualifiés fut une des causes de la formation des IWW. Quant au CIO il avait été fondé en 1933 pour regrouper les travailleurs de tout ordre, spécialement ceux non admis dans l’AFL.

13. On peut trouver « Karl Marx et les Iroquois » de F. Rosemont sur le site Internet <www.geocities.com/cordobabakaf/marx...>

14. Marx avait écrit différents textes sur l’ethnologie qu’il projetait de publier avant sa mort. On peut trouver ces textes en anglais dans l’ouvrage The Ethnological Notebooks of Karl Marx, Assan 1972.

15. Beat Generation : mouvement littéraire et mode de vie influents des années 1950-60 aux Etats-Unis dont les principaux animateurs furent Kerouac, Ginsberg et Burroughs. À propos de Gary Snyder, Kerouac et Ginsberg disaient qu’il était « le type le plus fou et le plus intelligent que nous ayons jamais rencontré ».

16. Big Bill Haywood : militant mineur de fond qui quitta l’AFL pour devenir l’un des fondateurs des IWW en 1905.

17. Greenwich Village, ou le Village : ce quartier de New York, situé à l’ouest de Manhattan, refuge des artistes et écrivains, passe souvent pour le ghetto des intellectuels.

18. Paterson Pageant : spectacle organisé à New York en 1913, lors de la grande grève de Paterson (New Jersey). Destiné à faire connaître cette lutte, il marqua une collaboration exemplaire entre l’avant-garde new-yorkaise (l’idée en fut lancée par John Reed) et les militants des IWW qui organisaient la grève.

19. Vachel Lindsay (1879-1931) : poète américain en rupture avec l’académisme et la mièvrerie.

20. Li Po : poète chinois (700-762) dont les thèmes poétiques tournent autour de l’amitié, de la nature, du vin et des femmes.

21. Peter Linebaugh : historien américain contemporain influencé par E.P. Thomson et par l’ouvriérisme italien, auteur de l’excellent The London Hanged (1992) et avec Marcus Rediker de The Many-Headed Hydra (2000).

22. Marcus Rediker : historien américain contemporain, auteur d’une étude sur les pirates du XVIIIe siècle Between the devil and the deep-blue sea (1987).

23. Mark Hanna : sénateur de l’Etat d’Ohio. A partir des années 1880, ce capitaliste éclairé revendiqua la création de syndicats industriels, cinquante ans avant la formation du CIO. Il voulait ainsi empêcher une véritable radicalisation du mouvement ouvrier aux Etats-Unis ; pionnier du corporatisme.

24. Owen Young : PDG de General Electric dans les années 20, autre pionnier du corporatisme, favorable à la création d’un syndicat indépendant dans sa propre entreprise. Architecte du Plan Young (1929) qui fournit des crédits pour la stabilisation de l’Allemagne.

25. Il invita l’AFL à organiser un syndicat chez General Electric pour empêcher que « d’autres gens moins aimables ne le fassent » ; à l’époque du New Deal, partisan d’une concertation économique entre le patronat et les syndicats dans le style du fascisme mussolinien.

26. Marvin Dubovsky : historien américain auteur d’une histoire médiocre des IWW We shall be all (1973).

(2003)

(Traduit par Echanges et mouvements)

Ce texte fait partie d’un des deux recueils de Loren Goldner publiés aux Editions Ni patrie ni frontières, Demain la révolution, dont le premier tome paraîtra le 20 octobre 2008. Prix : 12 € chaque volume, ou 18 € les 2 volumes si vous souscrivez avant le 15 décembre.

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