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Terrorisme : définitions et débat

dimanche 12 octobre 2008, par Yves

Les textes ci-dessous sont extraits du numéro 11-12 de la revue "Ni patrie ni frontières" publié en 2005. Ils introduisent une compilation de textes classiques de Marx, Engels, Lénine et Trotsky sur le terrorisme individuel ; des textes classiques anarchistes sur la violence, le terrorisme et l’illégalisme ; des articles de différents courants actuels autour de la Résistance irakienne, à propos des attentats de Madrid et de Londres, etc. Nous ne reproduisons ici qu’une partie des textes qui tournent autour plus particulièrement de la définition du terrorisme et de la position que doivent adopter les révolutionnaires qui se réclament du combat de la CLASSE OUVRIERE. Les majuscules ne sont pas de trop à "classe ouvrière" tant aujourd’hui une grande partie de la gauche et de l’extrême gauche a oublié pour quelle classe elle se battait...

Ni patrie ni frontières

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Questions et définitions

Jamais le terrorisme n’aura autant fait parler de lui, jamais il ne sera devenu un sujet de société aussi universel, et jamais il n’aura cristallisé autant d’ardeurs à ses dépens, celles d’une meute multiforme allant des gouvernements aux populations, tous prêts à crier haro et à décréter l’union sacrée à la moindre rumeur d’activités suspectes. Or, il faut dire que jamais, également, il n’aura été aussi difficile de définir le terrorisme, tant il est vrai que les Etats, les sociétés et les institutions capitalistes, mais aussi certaines organisations politiques, ont à cœur de profiter du consensus d’hostilité autour de ce mot pour en développer l’usage contre leurs ennemis politiques ou, plus essentiellement, contre toute forme de contestation radicale de la société. On va le voir, en effet, les définitions du terrorisme ont tendance à se révéler très différentes suivant la source à laquelle on les emprunte.

Défini par le dictionnaire Hachette comme un « système de violences systématiques auquel certains mouvements politiques extrémistes ont recours pour créer un climat d’insécurité favorisant leurs desseins », la notion de terrorisme serait en réalité apparue en France au XVIIIe siècle, sous la Terreur « révolutionnaire », avant de désigner les actions violentes commises contre les populations civiles. Plus largement, l’encyclopédie Wikipédia prend à cœur d’introduire le « terrorisme d’Etat », grand oublié du dictionnaire, comme l’un des deux principaux types de terrorisme.

Or, le terrorisme tend aujourd’hui à désigner un champ de pratiques de plus en plus larges, mais de plus en plus éloignées de l’Etat, au point de bientôt recouvrir les différents modes d’action traditionnels des mouvements sociaux et révolutionnaires, tels que l’illégalisme, l’action directe, ou encore, n’ayons peur de rien, la grève et la manifestation. La propagande d’aujourd’hui est aussi une guerre de mots, faite de campagnes de communication autour de différents termes pour en organiser la récupération, le détournement et l’instrumentalisation.

Plus large, la définition de la Convention sur le financement du terrorisme propose de considérer comme terroriste : « tout [...] acte destiné à causer la mort ou des dommages corporels graves à toute personne civile, ou à toute autre personne qui ne participe pas directement aux hostilités dans une situation de conflit armé, lorsque, par sa nature ou son contexte, cet acte est destiné à intimider une population ou à contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque ».

Toutefois, on peut noter, avec John Brown, que cette formule « juxtapose deux conceptions différentes, voire contradictoires, de ce phénomène. La première, qui insiste sur les dommages causés à la population civile, se situe dans la ligne des principes du tribunal de Nuremberg ; la seconde, qui met l’accent sur la subversion de l’ordre politique, trouvera son expression dans le Terrorism Act du Royaume-Uni et inspirera la proposition de la Commission européenne ».

Peut-être s’agit-il aussi de rejoindre la définition du FBI, qui insiste sur sa finalité politique et son aspect illégal : « Le terrorisme consiste en une utilisation illicite de la force et la violence contre des personnes ou des biens dans le but d’intimider ou de contraindre un gouvernement, la population civile ou une partie de celle-ci, dans la poursuite d’objectifs politiques ou sociaux. » Cette définition, des plus large, pourrait dès lors fort bien s’appliquer à une grève ou à une action militante un peu radicale. On en comprend aisément les implications : l’incrimination du terrorisme à l’échelle européenne pourrait en effet, selon John Brown, déboucher sur le fait que des individus ou des groupes aspirant à une transformation radicale de la société pourraient être arrêtés, non seulement pour les actes qu’ils auraient commis, mais pour ceux que, en vertu de leur idéologie, ou surtout de la façon dont celle-ci est perçue, ils pourraient commettre.

L’usage du terme « terrorisme » est d’ailleurs à ce point devenu un enjeu de pouvoir que certaines organisations, profitant du flou qui l’entoure, l’utilisent dans le but de disqualifier ceux qui les gênent ; un ami syndicaliste me disait encore récemment que le mot « terroriste » était le terme préféré de la CFDT dans sa boîte pour définir son inacceptable activité de défense des salariés contre l’arbitraire patronal. En Irak, en outre, les actes violents commis contre les troupes d’occupation, c’est-à-dire en priorité des non-civils, sont également définis par les autorités américaines comme des actes terroristes.

Il est vrai que les attentats islamistes de ces dernières années sont le plus beau prétexte fourni aux Etats, anciens ou nouveaux, pour organiser et faire accepter la criminalisation des mouvements sociaux. Dans la Constitution européenne, par exemple, les mots et expressions « terrorisme / menace terroriste / attaque terroriste / prévention du terrorisme » reviennent dix fois dans le texte et dans six articles différents : I-43, III-160, III-271, III-276, III-309, III-329. Ainsi, l’anti-terrorisme devient un outil de pacification sociale et un mode de gouvernement.

Pour autant, il me semble que la nécessité de débattre du terrorisme ne vient pas de son instrumentalisation en soi par des organisations aussi disparates que contre-révolutionnaires, mais de la grande difficulté à en faire un concept, c’est-à-dire à lui attribuer une définition très précise énumérant rigoureusement le type d’actions auquel il renvoie. D’après le site de l’Association Internet pour la promotion des droits de l’homme, il n’existe ainsi pas moins, dans les seuls pays anglo-saxons, de 212 définitions du terrorisme, dont 72 utilisées officiellement. Par exemple, doit-on définir un acte terroriste par sa nature ou bien par le public visé ?

On ferait bien alors de se pencher sur la notion de « civils », qui renvoie en définitive au vaste ensemble des individus qui ne sont ni militaires ni ecclésiastiques, ce qui fait qu’un grand nombre d’actions anti-patronales pourraient être qualifiées de terroristes. A l’inverse, la notion de « civils innocents » serait bien plus restrictive pour des militants d’extrême gauche que pour l’Etat français. Autrement, peut-on se focaliser sur les mobiles des auteurs des actes ? Il faudrait alors, à en croire Daniel Colson, exclure les attentats anarchistes de « propagande par le fait », car ceux-ci se démarqueraient du terrorisme de sept façons dont :

Si les anarchistes ne répugnent pas à faire trembler les dirigeants, la bombe serait pour eux un moyen de contagion et non une fin en soi.

A une organisation clandestine sous la forme d’un mini-appareil d’Etat, les anarchistes opposeraient des actes strictement individuels.

A une action planifiée dans le temps s’opposerait un passage à l’acte spontané.

Les propagandistes par le fait ne cherchaient pas à se soustraire aux conséquences de leurs actes ; ils les revendiquaient en général hautement et ne craignaient pas d’exposer leurs vies .

Mais cette appréciation a ses limites partisanes. Et, on le voit, beaucoup de définitions renvoient à la subjectivité des lecteurs, autant que des acteurs, et les spécialistes eux-mêmes n’arrivent pas à établir une définition rigoureuse, ainsi de Gérard Chaliand, qui se prend à définir le terrorisme par lui-même, comme… « l’action de petits groupes utilisant le terrorisme comme seul moyen de lutte » .

Il faut toutefois rendre à ce dernier le bénéfice de l’Histoire du terrorisme, ouvrage qu’il a dirigé chez Bayard en 2004. Expliquant que, depuis les premières sociétés, terreur et gouvernement sont indissociables, qualifiant le terrorisme d’Etat de « terrorisme d’en haut », Chaliand développe l’idée que le terrorisme (« d’en bas »), tel qu’il est compris par la plupart des gens, est « la forme la plus violente de la guerre psychologique » et qu’il vise à « créer du pouvoir en espérant atteindre par le bas ce dont l’Etat dispose par le haut ». Il est relativement récent que l’on considère comme « immoral » le fait de s’attaquer aux populations civiles. Ariel Merari, directeur du Groupe de recherche sur la violence politique à l’université de Tel Aviv, soucieux de trouver une définition du terrorisme politique « acceptable par le plus grand nombre », souligne la difficulté de la tâche. En effet, ce terme a une « connotation émotionnelle négative » et il sert à discréditer une forme d’activité politique plutôt qu’à la décrire, à marquer sa « désapprobation (…) sans se préoccuper de définir avec précision ce qui constitue un comportement terroriste ». Merari cherche donc à définir le terrorisme plus comme un « mode de lutte » que comme une « aberration sociale et politique », à l’aborder « d’un point de vue technique plus que moral », tentative d’autant plus louable que l’auteur, israélien, a dû faire preuve d’un effort d’objectivité et de distanciation nettement au-dessus de la moyenne vu la façon dont le Hamas s’attaque de façon indiscriminée à la population de son pays.

Ariel Merari est en désaccord avec la condamnation de l’immoralité du terrorisme selon le philosophe Michael Walzer car, pour Merari, les « normes morales et les normes de la guerre en particulier (…) sont variables selon les sociétés et sans cesse modifiées ». Il met à jour la manipulation : le code moral universel que présente Walzer est en fait le code chrétien occidental. L’ utilisation des otages civils par les Irakiens en 1990 était par exemple considérée comme un « acte légitime et moralement justifié dans le monde arabe » du moins pour la majorité des populations. Le terrorisme viole systématiquement toutes les lois de la guerre, c’est donc certainement une forme illégale de la guerre mais pas une forme de guerre plus immorale que les autres. A propos de la morale, « ensemble des principes de jugement et de conduite qui s’imposent à la conduite individuelle ou collective comme fondés sur les impératifs du bien », il ne faut pas oublier sa profonde relativité : il ne s’agit pas de dénier aux valeurs des terroristes le statut de morale.

Ariel Merari, qui entreprend de forger un concept rigoureux, tient à différencier trois formes de violence :

- celle exercée par un Etat contre ses propres ressortissants,

- celle exercée par un Etat contre d’autres Etats,

- celle exercée par des groupes insurgés contre des gouvernements.

Le terrorisme serait une méthode « essentiellement basée sur l’impact psychologique », une stratégie « de lutte prolongée » mais qui n’est pas « basée sur la rencontre physique ». Il reposerait sur la « propagande par l’action » et chercherait à intimider, en usant de la provocation et en ayant parfois recours à la « stratégie du chaos », au service d’une « stratégie d’usure ». Il existerait par ailleurs, selon lui, des liens entre terrorisme et guérilla, car les mouvements terroristes qui prennent de l’ampleur souhaitent souvent se transformer en mouvements de guérilla.

Pour autant, il me semble qu’on ne peut pas se contenter, pour préciser les limites d’un phénomène, de lui attribuer un sens à l’aide de sa seule étymologie ou de ses définitions « scientifiques » : il faut se poser la question de son interprétation par le plus grand nombre, que celui-ci soit influencé par l’idéologie dominante ou non. De fait, à considérer cette démarche, il me paraît plus pertinent de renoncer à produire une énième tentative de synthèse et de considérer la multiplicité des interprétations, d’inscrire le terrorisme dans le cadre plus large de la violence politique pour proposer aux militants d’extrême gauche de réfléchir sur les moyens qu’ils utilisent.

En effet, il semble que le mouvement révolutionnaire, dont les rangs sont larges et variés, ait besoin de justifier son rapport à la violence, de dissiper les ambiguïtés, d’abord par souci de médiatisation et de diffusion de ses idées, mais aussi dans le cadre d’une saine volonté de remise en question ou de justification de soi et de quête de sa propre cohérence, tant il est vrai que la question du terrorisme et de l’emploi de la lutte armée, de la violence, de l’illégalité, a toujours donné lieu, au sein du « milieu », à d’âpres polémiques au nom de l’efficacité ou, plus rarement, de la morale. A propos des prisonniers d’Action directe emprisonnés, notamment, on a vu, en France, beaucoup de militants refuser de porter un jugement ou même de s’interroger sur le passé de ceux qu’ils entendaient défendre : dans un article intitulé « Quand Joëlle sort, une certaine CNT éternue », un militant de la CNT n’a pas peur de dire que l’on ne peut pas porter de jugement sur le passé.

En réalité, il apparaît que le terrorisme bénéficie toujours de sa réputation de « guerre des pauvres et des opprimés », et il semble que, pour initier un débat efficace, il faille intégrer notre questionnement à une réflexion beaucoup plus générale sur l’articulation entre fins et moyens. Selon Gérard Chaliand, du point de vue des guérilleros vainqueurs « la fin justifie les moyens » et « c’est la cause du mouvement terroriste plutôt que son mode d’action qui est susceptible d’être considérée comme morale ». Mais quels sont les objectifs des révolutionnaires ? Qu’est-ce qu’une action « efficace » ? Juge-t-on l’efficacité sur le court ou sur le long terme ? L’éthique ou la morale renvoient-elles à des considérations abstraites, à des dogmes étrangers aux réalités et aux nécessités de la lutte, à une soumission aux idéologies dominantes, ou font-elles aussi partie d’une démarche émancipatrice et pratique, permettant de faire le lien entre fins et moyens ?

Moi qui, depuis quelque temps déjà, étudie le fonctionnement des organisations révolutionnaires, j’ai toujours pensé que le moyen était la préfiguration de la fin, reprenant le jugement de la Fédération jurassienne : « Comment voudrait-on qu’une société égalitaire et libre sortit d’une autorisation autoritaire ? C’est impossible » . Je ne crois pas qu’une organisation politique, ou même qu’une lutte, soit simplement un moyen d’arriver à nos fins : l’organisation est aussi le laboratoire de notre idéal, celui dans lequel nous nous repensons comme victimes des idéologies et des cultures et nous nous reconstruisons en tant qu’individus nouveaux, initiant des interactions et des comportements nouveaux, expérimentant la société future. Etendue au-dehors de l’organisation politique elle-même, la question prend bien sûr une toute autre ampleur, mais les auteurs et acteurs marxistes et libertaires dont nous reproduisons les textes, quel que soit leur contexte, celui de la Russie du début du siècle ou de la France en fin de millénaire, se posent bien la question de la pertinence de l’usage du terrorisme ou de certaines formes d’action radicales, en relation notamment avec la nature du socialisme… ou de l’anarchie.

Karim Landais

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Débat sur les terrorismes

Les attentats du 11 mars 2004 à Madrid, trois ans après ceux du 11 septembre 2001 à New York, ont vu de nouveau certains militants d’extrême gauche hésiter à condamner clairement le terrorisme ou « botter en touche » (« le plus gros terroriste c’est Bush » !) suivant leur tactique dilatoire habituelle.

Les courts extraits de Marx, Engels Lénine et les deux articles de Trotsky permettent de situer rapidement les positions des « pères fondateurs » vis-à-vis du « terrorisme individuel », pratiqué par les socialistes révolutionnaires ou les populistes russes, mais aussi vis-à-vis de l’usage de la violence et de la « terreur rouge » et du terrorisme révolutionnaire (Marx).

Le texte d’Alexandre Berkman essaie, sous la forme d’un dialogue avec le lecteur, d’éclaircir les rapports entre violence et anarchisme.

Les articles de L’Encyclopédie anarchiste présentent quelques points de vue libertaires sur des questions liées, à tort ou à raison, à celles du terrorisme : action directe, violence, « illégalisme », sabotage, action directe, vol (que certains appelaient à l’époque la « reprise » individuelle), clandestinité, etc.

Essayons d’être clairs : d’une part, l’usage de la violence et le mépris des lois ne mènent pas automatiquement au terrorisme ; et d’autre part il existe plusieurs sortes de terrorisme et plusieurs définitions du terrorisme. Quoi qu’il en soit, on ne peut nier qu’il existe certaines passerelles possibles entre extrême gauche extraparlementaire et terrorisme d’extrême gauche, entre terrorisme d’extrême gauche et terrorisme nationaliste, et entre terrorisme nationaliste et terrorisme islamiste. Ces passerelles potentielles (boîte aux lettres, camps d’entraînement, fournisseurs d’armes, fabricants de faux papiers, pays complaisants voire financiers occultes, etc.) ne sont pas seulement le fruit de l’imagination des services de renseignements (1).

Les articles de Combat communiste illustrent les positions d’un groupe qui essayait, durant les années 70 et 80, de se différencier à la fois de l’opportunisme trotskiste, du nationalisme tiers-mondiste et du militarisme de groupes comme la RAF ou les Brigades rouges, sans jamais oublier une solidarité élémentaire face à la répression sanglante des Etats.

Un article de la revue Primo Maggio sur le Collectif de La Barona dresse un portrait vivant de ce qui se passait dans un quartier populaire de Milan, et notamment de certaines activités militantes en marge de la loi, dont quelques-unes seront ensuite assimilées au « terrorisme ».

Nous présentons ensuite différents textes plus récents écrits en mars-avril 2004 à propos des limites des articles de Combat communiste, et des problèmes politiques qu’ils posent, notamment celui d’une réflexion morale face au terrorisme. Gerry Byrne, militante trotskyste de l’AWL, porte un regard critique sur les réactions de l’extrême gauche britannique face aux attentats du 11 mars 2004 et nous donne quelques pistes sur ce que pourrait être une éthique révolutionnaire.

Les textes du sous-commandant Marcos et de Mansoor Hekmat (dirigeant du Parti communiste-ouvrier d’Iran) soulignent, à partir de points de départ totalement différents (les actions terroristes de l’ETA basque d’un côté, le terrorisme islamiste de l’autre), pourquoi le terrorisme conduit à une impasse et quelles autres voies des révolutionnaires peuvent emprunter. L’intérêt de ces points de vue est qu’ils proviennent de militants que l’on ne peut disqualifier en les traitant de « pacifistes bêlants » ou d’ « intellos » enfermés dans leur tour d’ivoire…

Les textes du Comité de soutien aux réfugiés politiques italiens et de la revue Temps critiques reviennent sur la situation italienne dans les années 70 et la signification à la fois de la répression étatique et des révoltes sociales ou individuelles à l’époque et aujourd’hui.

(Y.C)

(1). Tout comme, dans le camp légaliste et parlementaire de l’extrême gauche et même chez certains anarchistes, les liens sociaux et familiaux (quand ce n’est pas maçonniques…) favorisent certains rapprochements ou coups de main (hébergement en cas de persécutions policières, coups de pouce pour trouver un emploi, prêts de locaux, etc.) avec certains républicains, partisans de la laïcité, syndicalistes de FO, militants du PS, etc., — sans que l’on puisse pour autant ranger tous ces courants sous la même étiquette

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Marxisme et terrorisme

« Une évolution historique, disait Marx, ne peut rester ″pacifique″ qu’aussi longtemps qu’elle ne rencontre pas des obstacles violents de la part de la classe sociale détentrice du pouvoir » . Dans ce texte, écrit en réaction à la promulgation, en Allemagne, en 1878, d’une loi prenant prétexte des attentats contre Guillaume II pour s’attaquer à la social-démocratie, Karl Marx définit la voie légale, soit parlementaire, comme le vecteur principal d’émancipation de la classe ouvrière, la violence étant cantonnée à un rôle d’autodéfense.

Selon Georges Labica, le marxisme – limité par lui aux écrits de Marx, Engels, Lénine – ne se serait en réalité penché sur la question particulière du terrorisme, c’est-à-dire sur l’aspect révolutionnaire d’une lutte ouvertement violente contre une forme d’oppression sociale, qu’en regard d’expériences historiques déterminées.

Chez Marx et Engels, notamment, on aurait affaire à trois occurrences principales :

1/ La révolution française,

2/ Les révolutions de 1848,

3/ La Commune .

Pour autant, si le terrorisme ne fait pas l’objet d’une conceptualisation, Marx semble s’abstenir de tout jugement moral à son sujet, écrivant en 1849, pour développer sa « Victoire de la contre-révolution à Vienne », présentée ci-dessous : « quand ce sera notre tour, nous n’embellirons pas le terrorisme » . Terrorisme individuel ou terrorisme d’Etat, tout serait donc lié, comme l’écrit Lénine dans « Les socialistes-révolutionnaires et l’usage du terrorisme », à une question d’opportunité, mais aussi d’efficacité, comme il peut le dire dans « Ce qu’il y a de commun entre l’économisme et le terrorisme ». En 1921 encore, alors que le bolchévisme est sans conteste vainqueur et que les principes du communisme de guerre ne semblent plus se justifier, Lénine n’hésite pas à écrire : « C’est une très grande erreur de penser que la NEP a mis fin à la terreur. Nous allons encore recourir à la terreur et à la terreur économique » .

C’est à Trotsky, enfin, que revient le mérite du développement : après avoir, dans « Grèves et attentats dans la Russie de 1905 », exposé le terrorisme individuel comme la traduction d’un affaiblissement du mouvement des masses, il affirme, dans Leur morale et la nôtre, que « ce qui décide à nos yeux ce n’est pas le mobile subjectif, c’est l’utilité objective » et tente enfin de penser le moyen en relation aux fins. Dans « Pourquoi les marxistes s’opposent au terrorisme individuel », il développe encore un argumentaire complet et relativement convaincant. Son texte, « La faillite du terrorisme individuel », va toutefois plus loin : après avoir fait un brillant bilan de la « terreur systématique » impulsée en Russie depuis la Narodnaïa Volia, Trotsky soulève deux dimensions intéressantes, même s’il les lie indissolublement au contexte, en évoquant le mode d’organisation terroriste, son caractère bureaucratique, et surtout en soulignant l’incompatibilité entre action terroriste et action de masse, du fait du caractère même de la psychologie terroriste

Karim Landais

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Comparer les effets incomparables des terrorismes « noir » et « rouge » occulte des questions importantes

L’article de Paolo Bertella Farnetti et Primo Moroni présente trois avantages principaux :

-  ses auteurs connaissent bien la ville, la situation politique et le quartier en question (le premier est devenu un universitaire, le second a animé jusqu’à sa mort la légendaire librairie La Calusca de Milan et était un personnage important de la scène culturelle alternative) ;
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-  leur texte donne une idée vivante d’une forme de militantisme de quartier rarement abordée, dans une période évidemment exceptionnelle (le Mai rampant italien qui a duré une bonne dizaine d’années) mais très fructueuse parmi la jeunesse ouvrière ;
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- il illustre concrètement les problèmes posés par les rapports entre des jeunes d’un quartier et des groupes organisés qui veulent les encarter et les encadrer ; l’écart qui existe entre les préoccupations et la culture des uns et des autres ; la porosité entre les militants d’un comité local et les groupes terroristes disposant d’une infrastructure pour protéger les « clandestins » et qui n’hésitent pas à monter des provocations dans le quartier en question pour provoquer la répression et ainsi recruter.

Il est bien sûr impossible de savoir jusqu’à quel point l’histoire est embellie ou transformée pour des raisons de sécurité par les deux auteurs.

Mais ce texte présente aussi un autre intérêt dans le cadre de ce numéro de Ni patrie ni frontières : les informations qu’il donne remettent en cause (même si ce n’est pas du tout son objectif) la théorie simpliste de la « légitime défense », employée régulièrement pour expliquer l’ampleur du terrorisme d’extrême gauche en Italie.

C’est ainsi qu’aujourd’hui Fred Vargas défend Cesare Battisti et les militants italiens réfugiés en France dans un dialogue sur Internet avec les lecteurs du Nouvel Observateur en arguant que l’extrême gauche ne serait responsable « que » de 25 % des meurtres alors que l’extrême droite, les services secrets et les hauts fonctionnaires italiens seraient responsables, eux, des 75 % restants. Un tel système de défense fondé sur une logique comptable est particulièrement maladroit. Mais on ne peut guère demander plus à une démocrate républicaine qui fait appel aux « valeurs de la France »… Renverser le capitalisme n’est sans doute ni son problème ni sa priorité.

Si on ne peut que saluer sa ténacité à défendre le droit d’asile des réfugiés politiques italiens et à dénoncer toutes les exactions de l’Etat italien et des néofascistes des années 60 et 70, il est impossible pour autant de fermer les yeux sur les stratégies militaro-gauchistes. On ne peut affirmer sérieusement, comme l’écrit Fred Vargas que les militants se seraient « armés contre les attentats à la bombe des services secrets du gouvernement italien de l’époque », alors que des dizaines de milliers d’autres militants n’ont pas pris les armes et n’ont été ni emprisonnés ni assassinés, bien qu’ils aient refusé de s’engager dans la lutte armée.

De même, Miguel Chueca écrit dans un article (1) paru dans Le Monde du 12/13 décembre 2004 consacré au massacre de la Piazza Fontana (16 morts, une centaine de blessés le 12 décembre 1969, suite à un attentat de l’extrême droite fasciste à Milan) et critiquant justement la politique du « deux poids, deux mesures » pratiquée par la justice italienne : « Il est clair, pourtant, que la violence de ces groupes [d’extrême gauche] n’aurait pas connu le niveau atteint à partir du milieu des années 1970 si, avant, les artificiers de l’autre terrorisme n’avaient ouvert toute grande la boîte de Pandore et plongé l’Italie dans ce que Francesco Cossiga n’hésita pas à qualifier de “guerre de basse intensité ”. Les chiffres le montrent : dans cette guerre, le terrorisme noir, adepte des attentats de masse, a frappé plus fort que le rouge qui ne visa jamais que des individus. » (C’est moi qui souligne.)

Est-ce si « clair » que cela que le « terrorisme rouge » aurait été moins important si le « terrorisme noir » n’avait ouvert le premier les hostilités ?

L’auteur avance une hypothèse bien imprudente et qu’il n’a aucun moyen d’étayer, mais surtout il s’engage sur un terrain glissant. L’excuse du type « C’est pas moi qui ai commencé, monsieur » s’utilise dans les classes et les cours de récréation, mais n’a guère de validité sur le terrain politique. C’est faire l’économie d’une réflexion sur les analyses politiques des groupes comme les Brigades rouges, Prima Linea et bien d’autres qui ne se cantonnaient pas à l’autodéfense armée des manifestations ou aux attaques « militaires » contre les fascistes.

Et surtout opposer le « terrorisme de masse » fasciste au terrorisme d’extrême gauche « qui ne vise que des individus » est une façon bien maladroite d’éviter le débat sur ce qui donne le droit à des militants d’exercer un droit de vie et de mort (2) sur d’autres personnes, fussent-elles des exploiteurs ou des tortionnaires, en se réfugiant dans des arguments comptables : — « Mais, monsieur, j’en ai tué moins que les fachos » — qui n’ont aucune valeur éthique, du moins pour des révolutionnaires qui souhaitent contribuer à construire un autre monde.

Il est dommage que Miguel Chueca n’ait pas saisi l’occasion d’une tribune libre dans la presse bourgeoise pour s’exprimer sur ce point capital. A force d’avoir peur de « crier avec les loups » on finit par s’empêcher de dire l’essentiel.

Yves Coleman

1. Une version complète et donc mieux argumentée de cet article est parue dans le numéro 2 de la revue La question sociale.

2. Rappelons par exemple qu’il était assez courant de « jambiser » (de tirer à coups de mitraillette ou de pistolet dans les jambes des petits chefs haïs par les ouvriers) à la sortie des usines. On voit mal ce qu’une telle politique avait de « défensif » : par contre, on perçoit bien le mépris de la vie humaine qui se cachait derrière ce type d’opérations.

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Contre les terroristes ! Solidarité internationale de la classe ouvrière !

Alliance for Workers Liberty (avril 2004)

Les attentats qui ont tué plus de 200 personnes dans trois gares de Madrid à l’heure de pointe, le matin du 11 mars, constituent une atrocité innommable.

Quels qu’en soient les auteurs, ce sont tout autant les ennemis de la classe ouvrière et de la démocratie que les fascistes italiens qui ont tué 85 personnes en posant une bombe dans la gare de Bologne en 1980, ou les terroristes américains d’extrême droite qui ont tué 168 personnes en faisant sauter un immeuble à Oklahoma en 1995.

Il serait tout à fait stupide que les révolutionnaires essaient d’expliquer que les actes et les objectifs des poseurs de bombes ont quoi que ce soit de commun avec notre objectif de libérer l’humanité, et qu’ils participent au combat des peuples du tiers monde contre l’impérialisme. Ces gens-là se considèrent comme des soldats de Dieu et ils ont déclaré la guerre à tout ce que les révolutionnaires, ou même les libéraux, valorisent dans le monde moderne, et qu’ils considèrent comme un tremplin pour un monde meilleur.

Dans les déclarations de ceux qui ont massacré des citoyens innocents à Madrid, « 1492 » — date à laquelle le dernier État islamique en Espagne a été conquis par des chrétiens — joue un rôle aussi important dans leur décision de frapper l’Espagne que le fait que le gouvernement de ce pays ait soutenu la guerre de Bush en Irak.

Les poseurs de bombes sont assez futés, apparemment, pour calculer les effets de leurs attentats sur les élections espagnoles, mais leur intelligence est mise au service de l’obscurantisme le plus sombre du XXIe siècle.

Une déclaration attribuée à al-Quaida affirme : « Il s’agit d’une riposte à votre collaboration avec les criminels comme Bush et ses alliés (…). Vous aimez la vie et nous aimons la mort (…). Si vous n’arrêtez pas vos injustices, davantage de sang coulera. »

Les poseurs de bombes de Madrid veulent que les troupes américaines et britanniques partent d’Irak, mais dans quel but ? Pour pouvoir perpétrer d’autres attentats comme ceux commis contre la fête religieuse chiite à Kerbala et à Badgad le 2 mars dernier, attentats qui ont fait autant de victimes qu’à Madrid ? Pour restaurer la suprématie religieuse des sunnites en Irak ? Pour transformer l’Irak, ou les territoires qu’ils réussiront à contrôler, en une base géante pour leur guerre contre la société moderne ?

Les principales cibles d’al-Quaida et de leurs semblables ne sont pas, en fait, les gouvernements américains ou espagnols, mais des gens du peuple — y compris des musulmans— à Madrid, comme à New York ou Istanboul, et surtout les citoyens ordinaires des pays musulmans, qu’ils soient religieux, agnostiques ou athées, qui rejettent le fanatisme dément, hostile à la vie, le culte de la mort prôné par al-Quaida.

Près de 100 000 personnes sont mortes durant la guerre civile en Algérie durant les années 90, tuées par les fondamentalistes islamiques ou par la dictature militaire. Des dizaines de milliers de gens ont été tués par les islamistes en Afghanistan ; des dizaines de milliers d’Iraniens ont été tués par des intégristes d’une autre tendance durant les vingt-cinq dernières années.

Le terrorisme fondamentaliste à l’origine des attentats de Madrid n’est pas un châtiment infligé pour les guerres de Bush en Afghanistan et en Irak. Il existait bien avant ces deux guerres. La seule différence est que l’on parlait beaucoup moins de ses victimes.

Contre le terrorisme intégriste, nous devons être solidaires avec les peuples des pays majoritairement musulmans, ainsi qu’avec les citoyens ordinaires attaqués en Espagne ou aux États-Unis.

Nous combattons les racistes, les fanatiques et les chauvins qui chercheront à manipuler la colère des gens contre les attentats de Madrid en la dirigeant vers les musulmans, les immigrés, les réfugiés et contre les libertés civiques.

Si l’on cherche à trouver un semblant de rationalité à la stratégie d’al-Quaida, on peut avancer que son objectif est de stimuler la « guerre à la terreur » menée par les États-Unis, cette puissance arrogante, impérialiste et militariste, dans l’espoir que le chaos qui en résultera fera tomber les gouvernements dans les pays majoritairement musulmans et permettra aux fondamentalistes (ou aux plus extrémistes d’entre eux) de prendre le pouvoir.

Puisque nous sommes solidaires des victimes de la terreur dans le monde entier, nous devons rejeter les deux pôles de cette logique létale.

Le fondamentalisme chrétien américain, même s’il est aujourd’hui un peu plus discret qu’auparavant, n’est pas moins réactionnaire, obscurantiste et hostile à la vie que son équivalent fondamentaliste musulman. Les fondamentalistes chrétiens forment l’un des piliers de la politique américaine menée par Bush.

En 2001, lorsque les États-Unis et le Royaume uni ont commencé à bombarder l’Afghanistan, nous avons écrit : « L’alliance américano-britannique ne réussira pas ni à vaincre ni à couper les racines du fondamentalisme terroriste (…). Il est tout à fait possible que l’attaque américano-britannique liquidera Ben Laden ou certains de ses complices, mais cette intervention mobilisera de nouvelles recrues pour leur politique et pour d’autres terroristes fondamentalistes.

« Au mieux l’alliance américano-britannique fera reculer l’une des fractions terroristes-fondamentalistes. Mais elle ne coupera pas les racines du fondamentalisme, elle ne liquidera pas ou ne diminuera pas la terreur fondamentaliste contre les peuples des pays d’où viennent les terroristes. »

Et c’est ce qui s’est passé. La dernière guerre contre l’Irak a débouché non pas sur une défaite mais sur une expansion du fondamentalisme terroriste.

Les révolutionnaires doivent soutenir les forces démocratiques, laïques et socialistes du monde entier à la fois contre le militarisme des États-Unis et de leurs alliés, et contre le fondamentalisme terroriste.

Nous devons soutenir des groupes comme les nouveaux syndicats indépendants et les organisations de chômeurs en Irak.

Nous devons soutenir les refuzniks israéliens et le combat des Palestiniens pour une solution démocratique en Israël-Palestine — le retrait d’Israël des Territoires occupés, et l’autodétermination des Palestiniens dans le cadre d’un État indépendant, à côté d’Israël.

Bush et Blair ne vaincront pas le fondamentalisme terroriste. Seuls une renaissance du mouvement ouvrier international et un changement radical de ce mouvement, seules la solidarité de la classe ouvrière internationale et l’instauration une démocratie conséquente pourront finalement y parvenir.

A propos des différents types de terrorisme

Dans la terminologie marxiste classique, le « terrorisme » désignait un phénomène très différent du terrorisme qui a organisé les attentats de Madrid, Kerbala ou Bagdad.

Dans la Russie tsariste, les « terroristes », par exemple, étaient des révolutionnaires qui décidaient de tuer le tsar ou des hauts responsables du gouvernement afin d’affaiblir un régime tyrannique et d’encourager le peuple à se révolter. Les marxistes leur témoignaient de la sympathie tout en critiquant l’inefficacité de leur tactique.

Les attentats contre des civils dans des cafés européens en Algérie, pendant la guerre d’Indépendance (1954-1962) appartenaient également à une autre catégorie de terrorisme que celui d’al-Quaida. Leur objectif était de forcer la France à partir et de permettre à l’Algérie d’obtenir son indépendance. Soutenir la cause que servaient ces attentats, et expliquer que la victoire de cette cause mettrait fin aux attentats avait un sens.

De même, les attentats de groupes comme l’IRA provisoire visaient généralement des cibles économiques, militaires, policières ou paramilitaires. Parfois ils ont abouti à des meurtres inexcusables de civils, parfois ils ont viré à des règlements de comptes communautaires contre les unionistes protestants.

Tous ces attentats, même ceux que nous avons fermement condamnés, constituaient des armes tactiques au service d’une cause politique définie avec laquelle nous pouvions au moins sympathiser.

Si les poseurs de bombes de Madrid réussissent indirectement à faire partir les troupes espagnoles d’Irak — comme cela est possible, puisque les attentats ont aidé à faire basculer les électeurs en faveur du Parti socialiste, qui s’est opposé à la présence de troupes espagnoles en Irak —, seront-ils satisfaits et cesseront-ils leurs attentats ? Non. Cela les encouragera.

L’injustice supposée qu’ils veulent éliminer ou combattre en faisant couler de plus en plus de sang n’est pas telle ou telle action des États-Unis ou de l’Espagne, mais l’existence même d’une société laïque, moderne et non islamique.

Les meurtres indiscriminés de civils visant à punir et détruire ne constituent pas une mauvaise tactique, ce sont des atrocités.

Le « prix à payer » ?

Le mouvement antiguerre (Stop the War Coalition) a publié un communiqué sur les attentats de Madrid dans lequel il est dit : « Bush, Blair et Aznar étaient les trois principaux dirigeants qui ont mené l’Occident à la guerre. Maintenant ils doivent rendre des comptes pour les conséquences de cette guerre. Le résultat des élections en Espagne, qui a vu la défaite du parti d’Aznar, ne peut être interprété que comme un vote contre la guerre. Le gouvernement espagnol a soutenu avec enthousiasme les bombardements illégaux et l’invasion de l’Irak il y a un an : il vient d’en payer le prix politique. Les terribles attentats de Madrid sont considérés par de nombreux Espagnols comme le résultat de la politique belliciste de leur gouvernement. Ils ont refusé que ce même gouvernement utilise cette tragédie pour justifier sa politique. La guerre a augmenté la menace du terrorisme, elle ne l’a pas diminuée. »

Tout en déclarant que les attentats sont « terribles » et représentent une « tragédie », cette déclaration ne condamne pas les poseurs de bombes. Si vous la relisez attentivement, vous verrez qu’elle ne dit pas explicitement que les attentats étaient une manière brutale mais salutaire d’obliger l’Espagne à « rendre des comptes » pour la guerre en Irak ou de lui en faire « payer le prix », mais cette déclaration peut être interprétée dans ce sens.

La logique de ce texte est tout simplement l’inverse de celle des fauteurs de guerre américains qui prétendaient que l’Afghanistan et l’Irak devaient être bombardés afin que leurs dirigeants « paient le prix ».

Il fallait s’opposer à la guerre américano-britannique contre l’Irak. Il faut s’opposer à l’occupation actuelle. Mais il est inutile d’avancer l’argument spécieux que le terrorisme fondamentaliste ne serait que la conséquence automatique de la guerre et de l’occupation.

Cet argument reprend ce que le SWP (principale organisation d’extrême gauche — trotskyste — britannique, NdT) avançait déjà dans sa brochure sur la guerre en Afghanistan, quand il refusait de s’expliquer clairement sur al-Quaida en employant des formules complaisantes du type : « la barbarie nourrit la barbarie », « la barbarie ne peut que provoquer davantage de contre-barbarie » ou les « terroristes ont été créés par l’Occident ». Plus crûment, cela sous-entendait « Mais ce sont des gens du tiers monde, que pouvons-nous en attendre ? »

Un raisonnement sous-jacent aussi arrogant et européo-centriste a permis au SWP de pousser un soupir convenu devant la « tragédie » du 11 septembre 2001, tout en continuant à prétendre que le fondamentalisme islamique était « anti-impérialiste ».

Cette attitude aboutit à écarter complètement et à trahir les révolutionnaires et les démocrates des pays plus pauvres, qui combattent la barbarie du FMI et du capitalisme mondial, mais aussi « la contre-barbarie » fondamentaliste.

Remplir un vide

Comment sommes-nous arrivés à une situation dans laquelle les habitants de Madrid, Kerbala, New York, Bali, Istanbul, Quetta ou Londres savent qu’à n’importe quel moment un passant ou un automobiliste présent dans l’une de ces villes peut faire sauter tous ceux qui l’entourent, y compris des enfants, parce qu’il a la rage contre le monde entier ?

Lénine, le dirigeant bolchevik de la révolution russe de 1917, n’avait aucune complaisance pour le capitalisme de son époque. Il a connu la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle huit millions et demi de soldats, ainsi qu’entre 5 et 13 millions de civils, ont été tués, aboutissant à un massacre qui dépassait toutes les guerres précédentes.

Cependant, à la fin de la Première Guerre mondiale, Lénine estimait encore que certaines conquêtes de la civilisation se perpétuaient même sous le capitalisme.

Dans L’Etat et la révolution (écrit en 1917), il expliquait que dans une société socialiste développée, il n’y aurait aucunement besoin d’une armée ou d’une police spécialisée pour traiter les agressions, les mauvais traitements et les violences individuels. « Le peuple en armes lui-même s’en chargera, de la même façon que n’importe quelle personne civilisée, dans le monde actuel, s’interpose dans une bagarre ou empêche une femme d’être agressée. »

Il lui semblait évident que « n’importe quelle personne civilisée » aiderait ses congénères à garantir la sécurité des rues et des endroits publics.

Malgré tous les progrès de la technologie qui sont intervenus depuis, notre société a considérablement régressé. Tout d’abord nous avons connu les horreurs de la crise de 1929, du nazisme et du stalinisme. Aujourd’hui la déclaration attribuée à al-Quaida sur les attentats de Madrid — « nous aimons la mort » —exprime, de façon extrême, la démoralisation et l’atomisation des individus qui se développe sans cesse.

Comme l’écrit Marx dans le Manifeste du Parti communiste, il ne subsiste plus « d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du« paiement au comptant » ». Ou plutôt, il ne reste plus que des gens qui veulent contrôler des rapports fondés sur l’argent en imposant par la force la crainte d’un ordre basé sur la crainte de Dieu et provenant d’un passé imaginaire.

La catastrophe du stalinisme et les défaites endurées par la plupart des luttes ouvrières depuis vingt ans ont encore affaibli les espoirs d’une amélioration suscitée par le combat collectif et créé un vide rempli par des rapports fondés sur l’argent et l’obscurantisme.

Le fondamentalisme islamique est avant tout un courant politique, pas une croyance religieuse. Il s’est développé après les échecs du nationalisme laïc dans le monde musulman, ou plutôt suite au chaos provoqué par ses demi-succès. Il est grosso modo l’équivalent, au sein du monde musulman, de ce qu’était le fascisme en Europe.

Dans Le Capital, Marx a écrit que, dans les régions où le travail des esclaves ou des serfs était intégré au marché capitaliste mondial, « les horreurs civilisées de la surexploitation se greffaient sur les horreurs barbares de l’esclavage, du servage, etc. » et que les pays capitalistes moins développés souffraient « non seulement du développement de la production capitaliste mais aussi de l’incomplétude de ce développement ».

Ce qui s’est produit avec le fondamentalisme islamique représente, sur le plan politique, un peu le même type d’amalgame de maux d’origine diverse : une culture fondée sur les antiques « crimes d’honneur », la guerre sainte de l’islam et les croisades de la chrétienté a fusionné avec les techniques modernes des bombardements intensifs.

Lorsqu’en 1917 Lénine évoquait les « personnes civilisées » qu’il avait connues lors de son exil dans diverses villes d’Europe occidentale, il pensait au résultat des luttes du mouvement ouvrier pendant des dizaines d’années. Ces luttes avaient créé un sentiment de dignité, de respect de soi-même, et de responsabilité sociale collective chez les classes ouvrières qui s’étaient formées dans des conditions d’extrême dégradation humaine, et elles avaient aussi imposé un certain degré de civilisation aux classes moyennes et aux classes dirigeantes.

C’est ce que nous devons reconstruire aujourd’hui.

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Gerry Byrne

Madrid, 11 mars 2004, et « moralisme » : leur morale et la nôtre

(Cette contribution individuelle d’une militante de l’Alliance for Workers Liberty a été publiée sur le site de ce groupe trotskyste britannique en mai 2004. NDLR.)

Face aux attentats de Madrid, ma réaction immédiate ne diffère pas, je suppose, de celle de millions de gens, quelles que soient leurs convictions politiques. Ce sont les doutes qui nous divisent. Je ne sais pas bien comment exprimer mon malaise par rapport à certains des doutes exprimés dans la gauche radicale, tels que :

— « Nous ne pouvons pas prendre position tant que nous ne savons pas qui est responsable de ces attentats. »

Réponse : Ce sont des êtres humains. Ces attentats sont un crime et doivent être condamnés.

Ou encore :

« Comment cela va-t-il influencer les perspectives du mouvement antiguerre ? »

Réponse : Cela dépendra de la façon dont ce mouvement réagira : avec décence et humanité ou en tournant autour du pot.

Qu’est-il arrivé à notre humanité ? Quand la gauche révolutionnaire a-t-elle perdu sa morale ?

Il ne s’agit pas pour moi ici de régler des comptes avec telle ou telle tendance politique particulière. J’ai été émue par la décence de certains de mes adversaires politiques et parfois choquée par la froideur de certains militants de mon propre camp. Je veux parler ici des idées de base, jamais remises en cause, qui font partie de l’air que nous respirons, de la culture politique que partage la gauche radicale.

Un exemple très simple suffira pour illustrer mon propos. Combien de fois ai-je entendu des camarades déclarer : « Celui-là, le soir du Grand Soir, on le collera au mur et on le fusillera. » En général, ce n’est pas dit sérieusement, mais ce genre de brutalité désinvolte ne serait pas considérée comme drôle, si on parlait d’un viol ou d’une réflexion raciste (ce qui est un progrès, puisque autrefois ces sujets prêtaient à rire). Bien sûr, je sais que nous devrons affronter de dures nécessités en luttant pour la libération de l’humanité, par contre je n’admets pas la délectation avec laquelle ces nécessités sont acceptées par certains d’entre nous. Comme si le principal objectif du socialisme était de déclencher une orgie de revanches.

Le simple fait de parler de morale semble suspect dans l’extrême gauche. Il est devenu politiquement inadéquat de lier morale et discours politique. L’accusation de « moralisme » permet d’étouffer une discussion politique. On considère l’évocation de l’éthique soit comme une preuve de naïveté, soit comme une manipulation politique, aussi l’élimine-t-on du débat. Aujourd’hui l’extrême gauche ne sent pas le besoin de répondre à des questions morales. Ces questions n’auraient aucune légitimité — les militants se comportent comme si elles n’avaient jamais été posées dans le passé.

Cela n’a pas toujours été le cas. Les œuvres de Marx et Engels, et celles des premiers socialistes, regorgent d’indignation morale et d’appels aux sentiments. Pour eux, à l’évidence, le socialisme était, entre autres, une affaire morale. J’ai failli écrire une « croisade » morale, parce que, pour beaucoup d’entre eux, le socialisme était lié au sentiment religieux, et cela constitue peut-être l’un des problèmes des socialistes actuels. Mais, même dans le cas de Marx, qui était fier de son athéisme, ses œuvres abondent de réflexions morales.

Que s’est-il donc passé et pourquoi la situation a-t-elle changé ?

La première cause de cette situation est le stalinisme. Et ensuite le relativisme post-moderne. Bien sûr, avant l’avènement de Staline, il existait déjà des positions morales douteuses dans le mouvement ouvrier. Mais c’est le stalinisme qui a provoqué cette secousse sismique dans la mentalité socialiste, qui a radicalement inversé le sens des valeurs, en abaissant les valeurs les plus élevées, et en transformant la dimension morale en un champ de mines où personne n’ose plus s’aventurer.

Le stalinisme a agi comme une tumeur sur le cerveau du socialisme, mettant fin progressivement aux fonctions les plus élaborées : la mémoire, le jugement, l’empathie. Je n’utilise pas cette métaphore par hasard. Une de mes amies est morte d’une tumeur au cerveau et elle m’a confié que le pire, ce qui la rendait malade, c’était la pensée que ce corps étranger était en train de changer sa personnalité, d’avaler et d’usurper son identité la plus profonde. Le stalinisme a englouti et rejeté l’identité du socialisme, en attaquant ses principaux fondements. Ses victimes humaines gisent dans des tombes (souvent anonymes) depuis plus de cinquante ans, mais son poison intellectuel imprègne encore nos discussions.

Le stalinisme a ébranlé les deux piliers essentiels de la morale socialiste : la vérité et l’empathie humaine, et les a transformées en des zones interdites d’accès. Le postmodernisme s’est engouffré dans ce vide, et, en insistant sur la relativité de toutes les valeurs humaines (en prônant un relativisme absolu ?), a empêché que l’on puisse trouver le moindre remède.

Quel est donc ce poison qui nous envahit ?

La valeur relative de la vie humaine

« On ne compte pas les morts, lorsque Dieu est de notre côté », chantait Bob Dylan. Mais, c’est maintenant la gauche radicale, plutôt que les dirigeants impérialistes, qui considère que l’appartenance politique d’un cadavre est plus importante que notre commune appartenance à l’humanité. Cette attitude aurait sans doute surpris nos ancêtres socialistes. Ils fulminaient contre le peu de valeur accordée à la vie des pauvres, de la classe ouvrière, et particulièrement à la vie des enfants. Ils considéraient, sans la moindre réticence, que le concept de la vie humaine était une valeur absolue, tout simplement parce que le système capitaliste ne la reconnaissait pas dans la pratique. Ils remettaient en cause l’affirmation que toutes les vies humaines avaient la même valeur dans cette société, mais ils ne doutaient pas de la valeur de la vie elle-même.

Quand je parle de la valeur relative de la vie humaine, je fais allusion à l’incapacité de condamner les attentats-suicides ou le terrorisme — lorsqu’ils sont perpétrés par « notre camp ». Nous nous sentons obligés de placer des guillemets ironiques autour du mot terrorisme, comme si, en exprimant ainsi notre scepticisme, nous pouvions vider un acte terroriste de son sens, ou faire comme s’il ne s’était jamais produit.

Le terrorisme est bien un phénomène bien réel. Ce mot a un sens très largement accepté (même si l’on peut, bien sûr, discuter pour savoir si tel ou tel acte entre dans cette catégorie). Le terrorisme est le fait de prendre pour cible, de façon délibérée et indéterminée, des populations civiles afin de susciter un état de peur généralisé, dans l’espoir d’obtenir un changement politique. Même si cet objectif politique est une cause que nous soutenons, les socialistes ne devraient jamais soutenir le terrorisme, parce qu’il porte atteinte à un principe fondamental de la morale révolutionnaire. Nous ne pouvons nous contenter de dire que nous sommes en désaccord avec le terrorisme d’un point de vue uniquement tactique, parce qu’il est inefficace ou contre-productif. Nous devons nous opposer au terrorisme pour des raisons de principe.

Mais commençons d’abord par évoquer deux affirmations qui servent à faire diversion dans le débat sur le terrorisme. « Bush est le véritable terroriste », par exemple. Lorsque des gouvernements prennent délibérément et régulièrement pour cibles des populations civiles pour créer la panique et la démoralisation, que ce soit à Dresde ou à Bagdad, il s’agit d’un crime de guerre. Nous pouvons, dans notre matériel de propagande, affirmer que ce crime de guerre est l’équivalent moral du terrorisme, dans son sens le plus courant. Pour être absolument clair, je crois que le terrorisme, les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité sont tous injustifiables du point de vue de la morale socialiste. Mais lorsque l’on dit que Bush est un « véritable » terroriste, on sous-entend, par contraste, que les attentats terroristes ne seraient pas de « vrais » actes terroristes, et qu’ils ne mériteraient donc pas d’être condamnés.

Et qu’en est-il de la prétendue « guerre au terrorisme » ? A mon avis, il est juste de mettre cette expression entre guillemets. Le concept même de « guerre au terrorisme » est incohérent du point de vue de la logique, politiquement malhonnête et utilisé pour dissimuler des attaques contre les libertés mêmes que cette guerre est censée défendre. Il est absurde de faire la guerre à une façon de faire la guerre.

C’est aussi absurde que de mener une guerre contre l’usage des armes chimiques. On peut certes interdire cet usage, mais le terrorisme n’a que faire des lois. Que peut diable signifier « gagner la guerre au terrorisme » ? Que plus aucun groupe d’hommes ne sera jamais capable de terroriser une population civile ? La seule façon de parvenir à un tel objectif serait d’éliminer toutes les libertés, de liquider la société civile. Par conséquent dire que les socialistes doivent s’opposer, par principe, au terrorisme n’implique aucun soutien à « nos » gouvernements dans leur prétendue « guerre au terrorisme ».

Nous devrions refonder la morale socialiste et renouer avec ses deux piliers : la vérité et le respect de la vie, de la liberté et de la dignité humaines. Pourquoi ?

— Parce que le socialisme est fondé sur la solidarité humaine, sur l’affirmation que c’est ce que nous avons en commun, notre humanité (et non nos différences historiques accidentelles — origines ethniques, nationales, genre, etc.), qui détermine la façon dont nous devrions être traités.

— Parce que notre projet politique est de créer une société fondée sur ces valeurs, plutôt que sur les valeurs anti-humaines de la société de classe.

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer », écrit Marx dans ses Thèses sur Feuerbach. Cette affirmation n’a aucun sens en dehors d’une préoccupation morale. Changer le monde est quelque chose que nous devrions faire. Le travail monumental de description et d’analyse mené par Marx dans Le Capital et dans bien d’autres ouvrages n’a pas de sens si l’on en soustrait la conclusion que le système qu’il décrit est mauvais, que nous sentons qu’il faudrait le changer.

Un socialisme dénué de valeurs morales n’est pas une version allégée du socialisme, mais sa négation même. Et tous nos efforts politiques, s’ils ne sont pas fondés en dernière instance sur la morale socialiste, sont au mieux masturbatoires, au pire psychotiques.

Gerry Byrne

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Commentaire de Jacques Wajnsztejn sur l’article de Gerry Byrne

Dire comme Gerry Byrne, que le stalinisme et le relativisme post-moderne convergent vers le cynisme politique et l’absence de sens éthique demanderait au moins quelques éclaircissements.

Leur point commun est certes une critique de l’universalisme des Lumières, mais je ne vois guère d’autres points communs. Je ne vois pas non plus de continuité entre les deux phénomènes même si l’un semble relayer l’autre. Mais surtout, la différence apparaît dans le fait que là où le stalinisme, mais avant lui le léninisme et le fonctionnement général de la sociale-démocratie, conduisent à un cynisme politique adossé à un moralisme prolétarien (ce qui est tout autre chose qu’une éthique), le relativisme post-moderne, qui par certains côtés continue la « froideur bourgeoise » dénoncée par Adorno, est néanmoins capable de réintroduire des valeurs morales.

Il le fait, mais en dehors de la perspective humaniste traditionnelle, assimilée à l’universalisme abstrait que proposent à la fois la bourgeoisie et le prolétariat. Le mouvement « antispéciste » et sa morale de l’intérêt et de l’empathie ; le mouvement « féministe radical » et son radicalisme puritain me semblent deux bons exemples de cette tendance (1).

Ce qui me semble plutôt à l’origine du cynisme politique, c’est la lutte des classes considérée comme la guerre entre deux camps (et c’est dans cette mesure que la ligne classe contre classe du stalinisme représente un « modèle ») dont la fin ne peut être que la victoire totale de l’un sur l’autre (ce que la dictature du prolétariat doit assurer). La perspective n’est donc pas du tout celle d’un communisme comme étant justement la négation de toutes les classes dans une révolution à titre humain, perspective qui ne sera dégagée que par quelques individus perdus au sein de la période contre-révolutionnaire, tel André Prudhommeaux, ou alors développée à partir de la fin des années 60-début 70, c’est-à-dire quand la crise de la théorie du prolétariat éclate et que la théorie communiste s’autonomise du programme prolétarien.

Très souvent, la violence politique comme accoucheuse de l’histoire a été aussi une voie pour poser la révolution comme politique, comme forçant les rapports sociaux objectifs par une subjectivité révolutionnaire exacerbée. C’est le cas du Comité de salut public et de la Terreur dans la révolution française, de la révolution russe, mais surtout celui de la révolution khmère rouge. Dans la même perspective, il y a tout le discours sur la nécessité d’un homme nouveau. Tout apparaît alors possible puisqu’on n’est plus déterminé par rien dans le système, par une quelconque objectivité et que c’est la subjectivité révolutionnaire qui pose la révolution. C’est la position que défendait, par exemple, quelqu’un d’aussi intéressant qu’Ulrike Meinhof au sein de la RAF et que défend encore, seul, Loïc Debray au sein de Temps critiques.

Tout ce qui est dit sur les ambiguïtés de l’extrême gauche autour de l’Irak (on pourrait dire la même chose par rapport à Israël) n’est pas faux, mais justement la faiblesse de cette position, c’est qu’elle n’est que morale. J’affirmerai donc la même position mais sur une base politique en essayant d’expliquer pourquoi l’extrême gauche pense cela. Ce n’est pas parce qu’elle n’a plus d’éthique mais parce qu’elle n’a plus de principes : la défaite du prolétariat et des mouvements des années 60-70 la fait se réfugier dans un nouveau combat anti-impérialiste qui est capable d’accepter toutes les compromissions de la même façon qu’elles avaient déjà été acceptées à l’époque du FLN, du FNL, de l’ETA et de l’IRA (mais alors pour certains il y avait encore l’illusion, mais maintenant ?) sous prétexte que l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

On retrouve ici l’idée de la lutte entre deux camps. Mais ce n’est pas vrai que l’extrême gauche n’a plus de souci éthique quand elle dégouline de bons sentiments sur la question des sans logement, des sans papiers, des immigrés et plus généralement des pauvres. Il y a 30 ans tout cela aurait été qualifié de « lumpen prolétariat » et basta !

Ayant perdu sa boussole théorique et les principes qui vont avec, l’extrême gauche pose sa morale n’importe où, attirée qu’elle est par les mauvaises odeurs, celles de l’injustice, des inégalités, de la publicité par exemple. Elle se ressource dans un bain de jouvence judéo-chrétien très en phase avec l’islamisation des banlieues. L’esprit religieux triomphe (judéo-chrétien d’un côté, musulman de l’autre et tout peut co-exister face à la religion de la marchandise). L’idée qu’on ne puisse lutter contre cette dernière par le premier ne semble pas faire évidence. En conséquence, les cris de révolte contre ce qui est déclaré intolérable sonnent faux.

Il n’y a pas à opposer des valeurs humaines à des non-valeurs inhumaines. Dire cela est encore de l’ordre de l’indignation morale et c’est s’interdire de comprendre des phénomènes comme Auschwitz. Là encore, je renvoie à ce qu’Adorno a écrit là-dessus. Les valeurs sont justement ce qui est proprement humain et c’est en leur nom que se commettent les pires crimes.

Si comme le dit Byrne, la solidarité humaine (2) est importante, c’est parce que nous sommes dans une phase historique où il est possible que cela fasse sens parce qu’il n’y a justement plus deux camps ennemis et non pas parce que cela serait inscrit au frontispice de l’idéal socialiste. C’est ce que reconnaissent, par exemple, sans se repentir, la plupart des anciens participants à la lutte armée dans l’Italie des années 70.

Jacques Wajnsztejn

Sur cette question, on peut se reporter à : J. Wajnsztejn : Capitalisme et nouvelles morales de l’intérêt et du goût. L’Harmattan

Sans parler du fait qu’il existe des formes de solidarité qui s’opposent à la solidarité humaine, par exemple les solidarités particularistes, communautaristes et autres. Ce sont elles qui amènent à justifier l’injustifiable comme le montrent aussi bien les solidarités pro-palestiniennes que pro-israéliennes.

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Attentats et « accidents de travail » - Une « théorie » confuse et dangereuse

En lisant les textes de Combat communiste sur le terrorisme reproduits dans ce numéro de Ni patrie ni frontières, une première constatation (mineure) saute aux yeux : la « théorie » de l’ « accident de travail » défendue ici a un grave inconvénient. Si l’on suit ce raisonnement, on comprend mal pourquoi les révolutionnaires auraient le moindre droit de dénoncer les « bavures » policières, les meurtres des Escadrons de la mort et les assassinats déguisés commis par exemple dans les prisons des régimes « démocratiques ». Si l’on considère que les représentants de la bourgeoisie n’ont que ce qu’ils méritent (et le terme de « représentants » peut être sacrément extensible), pourquoi en serait-il différemment pour les « représentants » du prolétariat ou des exploités ?

Mais le problème posé par cet article est beaucoup plus grave : sur le fond, ce texte illustre plusieurs des tares classiques des « analyses » que l’on trouve dans la presse d’extrême gauche :

a) le refus de s’interroger sur les conséquences des assassinats politiques sur l’idéologie et les pratiques des organisations terroristes elles-mêmes.

A l’époque, Combat communiste ignorait bien sûr les liens entre certains États (Libye, Syrie, Allemagne de l’Est) et les groupes terroristes, mais nous aurions pu prévoir que la logique suicidaire et substitutiste de ces groupes allait les amener à coopérer, voire à se vendre comme mercenaires à d’autres États. De même la « dérive » des organisations de guérilla latino-américaines aujourd’hui reconverties dans le trafic de drogue et le rackett était en partie prévisible : refusant de s’appuyer sur l’auto-organisation des ouvriers et des paysans, ces groupes, puisqu’ils ne réussissaient pas à prendre le pouvoir et à établir leur dictature sur le peuple (cf. l’Algérie, le Vietnam ou Cuba), n’avaient d’autre solution pour continuer leur « combat » que de se transformer en groupes mafieux.

l’idée que l’adversaire capitaliste (ou impérialiste) est responsable de la barbarie des méthodes de ses opposants.

On en a eu un exemple récemment lorsque, après l’attentat du 11 mars 2004 à Madrid, les indépendantistes basques mais aussi des militants de la gauche espagnole sont descendus dans la rue pour accuser le Parti populaire d’Aznar d’être « responsable » de l’attentat et ont chassé le Parti populaire du pouvoir. On comprend la colère des Espagnols, colère causée à la fois par la barbarie de l’attentat, par l’impossibilité (probable) de retrouver et punir les commanditaires de ce meurtre de masse et par la manipulation politique mise en place par le gouvernement Aznar, mais on ne peut oublier l’essentiel : c’est al-Quaida qui a déposé les bombes et non des hommes de main du Parti populaire, aussi criminelle que soit la politique de ce parti héritier du franquisme. On a d’ailleurs eu droit au même genre de raisonnement lors de l’attentat du 11 septembre, Bush étant présenté comme un plus gros terroriste que Ben Laden. Ce type de raisonnement aboutit de fait à blanchir Ben Laden et ses imitateurs sous prétexte que son organisation aurait tué moins de gens que ne l’ont fait les sanctions économiques en Irak, les bombardements ou les interventions américaines au Japon (Hiroshima), au Vietnam, au Panama, au Kosovo ou en Afghanistan. Malheureusement cette logique de comptable n’a rien à voir avec des principes socialistes.

b) L’idée implicite qu’il existe un « bon » terrorisme (ETA en Espagne, le Hamas en Israël, le FLN en Algérie, l’IRA en Irlande, etc.) et un « mauvais » terrorisme (celui de l’OAS en France, des fascistes en Italie pendant les « années de plomb » ou d’al-Quaida aujourd’hui).
c)
L’extrême gauche est incapable de voir qu’il existe un lien entre les moyens que l’on emploie pour parvenir à un but (la Révolution sociale) et ce but lui-même. Si tous les moyens sont employés pour aboutir à une juste cause, c’est généralement le but lui-même qui se transforme, comme en témoignent toutes les expériences passées, qu’il s’agisse des sociaux-démocrates qui à force d’investir l’État ont fini par renoncer aux réformes, ou des partis staliniens qui ont prétendu instaurer le socialisme en monopolisant l’exercice du pouvoir.

l’idée qu’un petit groupe d’individus, animé par une idéologie « révolutionnaire » a le droit de vie et de mort sur les « ennemis de classe », ces ennemis allant d’ailleurs du tsar de Russie ou de l’amiral Carrero Blanco au petit chef que l’on « jambise » (comme en Italie durant les années 70) ou au flic ou au soldat de base que l’on abat.

Même si les classes dominantes n’ont jamais eu de scrupules à faire tirer sur des grévistes ou des manifestants désarmés, on ne peut en tirer argument pour se faire justice soi-même, car alors les petits groupes qui se livrent à ce type de justice « populaire » (et même si leurs sentences sont approuvées par la majorité de la population), ne font que renforcer la passivité des exploités qui font aveuglément confiance en leurs « justiciers » pour abattre le système.

En dehors de l’absence totale de réflexion éthique que suppose ce type d’attitudes, on retrouve aussi, en filigrane, la vieille théorie des deux camps qui a causé tellement de dommages dans le mouvement ouvrier. Puisque l’URSS est opposée aux États-Unis, elle joue donc un rôle positif à l’échelle internationale et il faut la défendre contre l’impérialisme américain (attitude qui a abouti à un soutien critique à l’impérialisme soviétique pendant 70 ans et qui a amené certains à souhaiter la victoire de Saddam face aux armées américano-britanniques).

Face au terrorisme, qu’il soit nationaliste dans les pays du tiers monde ou « gauchiste » dans les métropoles impérialistes, on ne peut avoir la moindre indulgence politique. Non par souci légaliste, mais parce que nous n’avons pas du tout les mêmes objectifs politiques que ces militants. Cela n’empêche pas de dénoncer la façon inhumaine dont les prisonniers politiques sont traités dans les geôles de la démocratie (la mort lente à laquelle sont condamnés les prisonniers d’Action directe par exemple) et l’exploitation politique de leurs actes (renforcement de l’arsenal législatif répressif, quadrillage de l’espace public, fichage des citoyens, etc.) du terrorisme par les classes dominantes. Cela n’empêche pas de réclamer leur libération.

Mais on ne peut prétendre lutter pour une société radicalement différente (le communisme) si l’on se réjouit chaque fois qu’un soldat américain tombe en Irak ou si l’on « réserve sa compassion » (comme le dit l’article de Combat communiste reproduit ci-dessus) lorsqu’un groupe d’extrême gauche s’arroge le droit de liquider un politicien bourgeois comme Aldo Moro. Comprendre les raisons des militants ouvriers qui s’engageaient dans l’action armée en Italie et être solidaires d’eux face à la répression de l’État était parfaitement justifié. Mais il était illusoire de croire que ces militants partageaient la même conception du socialisme que nous. Ce qui nous séparait des Brigades rouges ce n’étaient pas seulement des « mauvaises » méthodes, c’était une autre conception de l’objectif final.

(mars-avril 2004)

Yves Coleman

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Lettre de Nicole T.

Le raisonnement que tu fais me semble tout à fait opportun par rapport au terrorisme dans lequel ont été impliqués des militants anticapitalistes. Par rapport au terrorisme type Al-Qaïda, les choses me semblent un peu différentes. Je ne suis pas sûre que l’on puisse aussi facilement dire à propos de ce type de terrorisme-là que « ce type de raisonnement aboutit de fait à blanchir Ben Laden et ses imitateurs », car il n’y a jamais eu d’osmose entre un milieu militant anticapitaliste et cette mouvance terroriste. Au fond, dans ce terrorisme-là (celui qui véritablement mérite son nom), nous sommes tous condamnés à être spectateurs (et parfois victimes), car il s’agit d’affrontements de puissances (étatiques ou pas) qui nous sont totalement extérieurs.

Invoquer le fait que « son organisation a tué moins de gens que ne l’ont fait les sanctions économiques en Irak , les bombardements ou les interventions américaines au Japon (Hiroshima), au Vietnam, au Panama, au Kosovo ou en Afghanistan » n’est pas forcément une façon de justifier Ben Laden, c’est aussi une façon de rappeler que, toutes démocratiques qu’elles soient, les puissances impérialistes n’hésitent pas elles non plus à commettre des meurtres de masse de façon indifférenciée, même s’il s’agit dans leur cas de « dégâts collatéraux » et non de l’élément central de leurs stratégies. C’est ce que n’a cessé de rappeler la gauche américaine au moment du 11 septembre, et en effet, face à l’exploitation patriotique du sentiment d’horreur faite à l’époque par tous les grands médias, qui revenait à créer l’émotion nécessaire pour soutenir Bush dans son entreprise, il n’y avait qu’une chose à faire : marteler que le premier responsable de ce développement du terrorisme, ce sont les pratiques impérialistes des États-Unis, et qu’une intervention militaire, loin de l’assécher, ne pourrait que l’alimenter.

Concernant le terrorisme d’extrême gauche, je suis tout à fait d’accord sur le fond avec ta critique. Mais il manque à mes yeux une dimension dans ton raisonnement : il y avait dans le choix des terroristes d’extrême gauche une idée assez naïve de l’affrontement avec l’appareil d’État, outil du capital. Dans leur idée qu’ils pouvaient le mettre en crise en s’attaquant physiquement à certains de ses représentants, il n’y avait pas seulement les germes de graves dérives politiques potentielles, mais aussi une grande méconnaissance des mécanismes qui font la solidité du système démocratique en Occident. Et cela n’a pas eu de conséquences qu’en termes de répression : l’action terroriste a contribué, là où elle a été diffuse, à discréditer toute forme d’action directe collective pendant des décennies, ce qui n’a pas aidé à faire évoluer le rapport de forces entre capital et travail en faveur du second...

J’ai toujours eu personnellement du mal à dire qu’il faut savoir, quasiment par principe, se solidariser avec eux face à la répression de l’État. Non seulement parce que je n’ai jamais eu de sympathie pour cette façon stupide de jouer les Zorro avec l’appareil d’Etat, comme si l’affrontement de classe pouvait se résumer en affrontement militaire, mais aussi, et surtout, parce que cette obligation de solidarité, c’est précisément ce que beaucoup d’anciens « terroristes » d’extrême gauche ont utilisé pour mouiller un maximum de gens dans leur entreprise (je pense surtout au cas italien, où des milliers de militants ont eu à répondre à des délits de solidarité qui souvent consistaient à avoir ouvert sa porte un soir à un ancien copain, sans demander d’explications). Une autocritique sérieuse et sans détours, faite du point de vue de l’émancipation des prolétaires et non de la paix sociale, reste à faire. C’est peut-être la condition nécessaire pour que la solidarité s’élargisse au-delà du petit cercle de ceux qui se sont un jour identifiés à cette forme aberrante de combat politique.

(mars-avril 2004)

Nicole T.

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Lettre de Jacques Wajnsztejn

Pour des développements plus approfondis je te renvoie à mon livre Individu, révolte et terrorisme et aux 100 pages du chapitre 1 de la première partie de notre dernier livre : Violence et globalisation. Elles ont l’avantage de ne pas exprimer une seule position, de courir sur plusieurs années et de faire un peu le tour de la question à partir de positions françaises, allemandes et italiennes.

A part cela je te propose un passage d’une participation à une discussion avec des membres du Cercle de Paris. (…)

Pour ce qui est du texte de Combat communiste, il souffre premièrement de confondre la situation italienne, celle d’une lutte armée minoritaire mais importante numériquement et d’une manière générale, d’une violence diffuse à laquelle participèrent un nombre important d’ouvriers avec la situation en Allemagne et en France. Et deuxièmement, comme tu le dis très bien, de renvoyer dos à dos les deux camps, ce qui revient à ne pas se poser la question de la violence révolutionnaire ou même simplement du niveau de violence adéquat à toute lutte. Violence qui peut d’ailleurs être symbolique ou physique, ou les deux.

Pour moi aujourd’hui, cette violence ne peut être qu’à valeur symbolique (même si elle prend des formes concrètes, parfois illégales ou violentes) car la violence physique, en termes de rapports de force ne peut plus être maîtrisée par les révolutionnaires, comme nous essayons de le montrer dans l’introduction sur la guerre à Violence et globalisation.

Par rapport au marxisme traditionnel et même par rapport aux positions ultra-gauches, il faut donc voir que :

le retournement de la guerre impérialiste en guerre civile n’est plus possible

et que le blocage des usines est aujourd’hui complètement dérisoire quant à la maîtrise de la production et ne prend, ces derniers temps, que des formes désespérées de sabotage ou de menaces contre l’environnement.

Le nerf de la guerre n’est plus le secteur de la production, éclaté en réseaux et qui a vu fondre comme peau de chagrin les grosses unités industrielles qui s’étaient trouvées à la pointe du dernier assaut prolétarien des années 60/70 ; mais celui de la reproduction (cf. la question des transports, par exemple, et la limitation du droit de grève dans ce secteur qui est en place avec le service minimum, sauf en France où c’est encore à l’état de projet) qui, jusqu’à maintenant ne pose les questions qu’en termes de défense du service public et des statuts.

Ce n’est pas un point négatif en soi, dans la mesure où il peut être amené à concevoir la reproduction des rapports sociaux en dehors de l’État qui faillit à sa tâche, mais pour le moment nous en sommes loin puisqu’il reste essentiellement réactif et obsédé par la reconstruction d’un État-providence. Il ne cherche donc jamais à radicaliser des projets de réforme de l’État qui affaiblirait ce dernier, comme par exemple dans le cadre de la régionalisation, sous le prétexte que cela ne peut que conduire au renforcement du patronat.

C’était aussi un peu le sens du « Tous ensemble » de 1995, mais dans cet événement comme dans les grèves du printemps 2003 où en Italie avec les « girotondi », on ne dépasse pas vraiment l’expression d’un mouvement sans qu’il passe véritablement au stade de la lutte. Ou plus exactement le mouvement se présente comme lutte dans sa simple démonstration. C’est une démonstration de force sans puissance. On a la même chose avec les diverses tendances du mouvement anti-mondialisation. A part les autonomes à Gênes et Bové-Riesel contre les OGM, personne ne fait le lien entre démonstration de force et action directe, ce qui fait que Bové et Riesel se retrouvent criminalisés.

On se retrouve donc dans une situation où les actes illégalistes les plus simples : boycotter le bac ou marcher de façon décidée sur les sièges du Medef avec le risque de l’affrontement, sont refusés non seulement parce qu’ils faussent la règle du jeu de la démocratie, acceptée en principe quelle que soient ses formes (voir le déferlement de haine, en Italie, contre Battisti, dans un pays qui ne respecte aucun des droits les plus élémentaires de la défense), mais aussi parce que le mouvement, en privilégiant l’expression de son existence à son approfondissement, reste un mouvement sans densité véritable qui ne peut même plus poser cette question du niveau de violence adéquat. Par exemple, l’année dernière, je me suis prononcé, au niveau théorique, contre un boycott du bac (cela ne m’a pas empêché de voter le boycott en AG !) qui ne remettrait pas en cause le bac lui-même, la question plus générale de l’évaluation et finalement celle de l’époque. Sans cet aspect, l’appel au boycott est resté velléitaire et typiquement gauchiste parce que disproportionné par rapport à la conscientisation. Les individus ne scient jamais la branche sur laquelle ils sont assis, il faut d’abord qu’ils descendent de l’arbre ! Et à plus forte raison quand le temps des affrontements de classes est terminé.

Pourtant, dans le cadre particulier de la France (le pays de la politique, disait Marx, en y voyant plutôt une connotation positive), je suis persuadé qu’il n’aurait pas fallu grand-chose pour faire basculer le mouvement de 2003 vers une plus grande radicalité. Mais en l’état actuel des choses on ne peut que se poser la question d’un mouvement capable d’exprimer tout à coup le refus d’une réforme fondamentale et qui accepte d’être dégonflé sans se battre dans tous les sens du terme. Là encore, le non-approfondissement de ce qui était réellement en jeu, la crise du travail, ne permettait pas de faire le lien avec les chômeurs et autres intermittents et de poser la question d’un rapport de force non seulement avec l’État, mais contre l’État.

Pour en revenir à la question de la lutte armée « historique », ton analyse fait comme si les groupes de lutte armée, non nationalistes, avaient fait un choix clair de la violence politique. Or si on regarde les deux cas de la Fraction Armée Rouge et des Brigades rouges et aussi des groupes italiens de violence diffuse, il n’en est rien. A l’origine, ils évoluent légalement, en dehors de la clandestinité et c’est le niveau de violence de l’État, sa capacité à les criminaliser qui va entraîner une option de plus en plus armée. Le cas des groupes diffus est particulièrement intéressant. A l’origine, ils s’organisent sur les quartiers pour des problèmes spécifiques (logement, nourriture, activités associatives ou antifascistes), puis ils passent aux auto-réductions et à une certaine illégalité, puis à des actions de récupérations, puis à des manifestations dans lesquelles il y a affrontement avec la police (on peut se reporter à l’histoire exemplaire du comité de la Barona à Rome, traduite par Guy Fargette dans le n°4, je crois, des Mauvais jours finiront ou à un article paru dans la revue Exils au moment du soutien à P. Persichetti).

Ensuite, souvent le mouvement est complètement criminalisé, coupé de son milieu d’origine, les militants n’apparaissent plus que comme des révolutionnaires professionnels, au mieux, ou des terroristes au pire.

Devant la difficulté de survie et les moyens logistiques nécessaires, il ne leur reste plus qu’à rejoindre les deux groupes qui peuvent leur assurer ce soutien (les Brigades rouges et Prima Linea). Tout le discours visant à séparer les deux formes de lutte s’effondre devant le nouveau rapport de force favorable à l’État.

Autre exemple : au départ les luttes des ouvriers se situaient dans les entreprises et les avant-gardes comme les Brigades rouges étaient les supplétifs extérieurs chargés de faire des coups de force ou donner des coups de main.

Une division finalement assez traditionnelle et peu intéressante du travail, qu’on retrouvait aussi en France, à un niveau plus restreint avec la Gauche prolétarienne.

Mais à partir de 1974, l’arrêt des embauches dans les grandes usines du Nord et le tarissement des flux immigrés sensibles à la révolte contre l’usine va isoler les radicaux encore au travail. Les médiations politiques et sociales permettant de dépasser ce blocage n’apparaissant pas, la situation devenait impossible pour les insurgés de l’intérieur et ils commencèrent à quitter l’usine, à chercher à élargir la conflictualité ou ils furent tout simplement licenciés. Nombreux gagnèrent les Brigades rouges et Prima Linea. Là encore on ne peut pas dire qu’il s’agissait d’un « choix libre ». D’ailleurs qu’est-ce que cela voudrait dire ?

C’est bien beau de parler d’auto-organisation et d’opposer cela aux pratiques de groupes d’avant-garde, mais il s’agit surtout de savoir dans quelle perspective on s’organise et non pas de donner une leçon d’auto-organisation à la Échanges, comme si c’était la forme qui déterminait les contenus.

Il ne s’agit pas bien sûr d’opposer aux bavures de l’État nos propres bavures, mais il faut aussi éviter de poser les choses de façon figée. Il faut discuter de cela non dans l’abstrait mais dans la lutte et par exemple il ne s’agit absolument pas de dire que l’État était terroriste ou qu’il produisait et contrôlait les terroristes en Italie (position de Debord et Sanguinetti), mais de reconnaître que sa stratégie de la tension posait un niveau de violence absolument pas comparable à celui qu’on a connu en France à cette époque. La question des moyens ne peut donc pas être abstraite et encore moins être d’ordre éthique. S’il est évident que la torture discrédite immédiatement celui qui s’y livre, il n’en est pas de même de la possibilité de se retrouver avec une mort d’homme sur le dos. A l’inverse de la pratique suicidaire de la Fraction Armée Rouge à partir d’un certain moment, mais de façon complémentaire, le « plutôt rouges que morts » des jeunes pacifistes allemands exprime l’incapacité que nous avons eue à renverser les montagnes et explique en partie notre défaite.

Pour terminer, je dirais aussi que c’est la question de la révolution qui est posée, ce que tu refuses de voir quand tu situes le débat au niveau de la lutte armée. C’est d’ailleurs une des caractéristiques de Ni patrie ni frontières, que d’essayer d’éclairer le nouveau dans le cadre conceptuel de l’ancien. Ainsi quand, sur le voile islamique, tu nous dis quelque part que ce problème nous éloigne du problème fondamental des classes... alors que c’est au contraire parce qu’il n’y a plus d’antagonisme de classe que se pose le problème du voile. Dans les deux cas, il s’agit bien de la tension individu/communauté, mais dans un registre et un contexte différent.

Poser la question de l’Histoire, de la révolution, des classes et du prolétariat et de l’évolution de leurs rapports est une prémisse indispensable à toute discussion sur la violence. A Temps Critiques, cela nous amène pour le moment à poser la révolution à l’intérieur du cadre de l’alternative et non dans le cadre d’une opposition entre des alternatives forcément réformistes et une révolution pure, style grand soir. c’est un peu court pour le moment mais nous en sommes là.

(mars-avril 2004)

Jacques Wajnsztejn

ANNEXE : QUELQUES REMARQUES PAR RAPPORT A NOTRE DISCUSSION

R. a affirmé que finalement ce qui manquait en 1918-23 comme en 1968-74, c’était la volonté révolutionnaire des prolétaires. Le rapprochement que j’ai fait entre les deux périodes d’assaut révolutionnaire n’était effectivement pas le fait du hasard mais de certaines similitudes de situation au-delà des différences. Mais si, dans aucun de ces deux cas, la conscience révolutionnaire n’a été insuffisante alors que ces assauts étaient encore en prise avec toute l’histoire du mouvement prolétarien, comment pourra-t-il y avoir une conscience supérieure, maintenant que ce fil historique est sans conteste rompu ? J’espère que R. ne sous-entend pas qu’il manquait une direction révolutionnaire !

Même le cas d’une grande crise économique, du type de celle que connaît l’Argentine, ne provoque pas cette conscientisation et on se retrouve seulement avec une situation où les piqueteros sont aussi isolés que les prolétaires allemands les plus combatifs, mais exclus des entreprises, dans les années 20. Et malgré l’agitation du Cercle social, peu regardant sur ses sources, la situation n’est pas plus favorable en Irak.

Il me semble que R. a implicitement soutenu une vision assez démocratique du processus révolutionnaire (en dehors de toute perspective électoraliste bien sûr), qui ne pourrait prendre son essor que s’il devenait majoritaire. Mais nulle part cela ne s’est passé ainsi, ni dans la révolution française, ni dans la révolution russe. Seule la Catalogne libertaire a paru parfois s’approcher d’une telle réalité. Il est vrai que chacune de ces révolutions a dû ensuite pratiquer la terreur pour résoudre ses problèmes et compenser son manque de « légitimité » au niveau de l’ensemble du rapport social. Mais est-ce inévitable et est-ce que cela doit amener à fuir l’obstacle ?

A ce propos, il serait très utile de revenir sur l’Italie des années 60-70 et le rôle/statut de la violence au sein du mouvement. Il faut voir que ce débat n’a absolument pas été mené en dehors de l’Italie, que ce soit au sein de l’ultra-gauche ou au sein du milieu libertaire. Il ne l’a été que par rapport à la Gauche prolétarienne, la Fraction Armée Rouge et Action directe. J’avais essayé de lancer quelques pistes dans la seconde partie de mon livre Individu, révolte et terrorisme et ce fut en partie à partir de cela et d’un livre de L. Debray et A. Steiner sur la Fraction Armée Rouge que la revue Temps Critiques qui allait suivre consacra quelques articles à cette question. Mais cela tourna à des échanges franco-allemands et notre aile italienne ne reprit pas le flambeau. On en est toujours là quand on voit la situation d’omerta sur l’époque qui existe en Italie sur la question et qu’en France, parmi les exilés, il n’y a guère que le seul Scalzone (et avant son emprisonnement, Persichetti), pour demander un bilan auquel ils ont essayé de contribuer par la publication de La révolution et l’État.

Pour R., le niveau de violence serait inversement proportionnel à l’intensité de la lutte des classes. Cet argument a pour lui le fait que la lutte armée n’a vraiment pris son essor qu’après la défaite à la Fiat, mais il n’est recevable que si on se situe dans la même perspective que dans les années 20, c’est-à-dire celle de l’affirmation de la classe ouvrière et du travail productif contre la bourgeoisie. Du fait de la déroute militaire, de la crise économique et de l’intensité des luttes de classes, tous éléments faisant des prolétaires les plus combatifs et conscients des individus extérieurs à leurs propres mots d’ordre, le hiatus était énorme et particulièrement pour des gens comme Max Holtz. Mais si la perspective n’est plus la même et que les mouvements de la fin des années 60-début des années 70 sont interprétés (comme nous le faisons à Temps Critiques), comme étant doubles, avec un aspect d’assaut prolétarien (pour nous le dernier) et un aspect révolutionnaire « à titre humain », alors il faut reconnaître que l’intensité de la lutte de classe au sens classique du terme peut très bien varier dans un autre sens que l’intensité d’une lutte plus générale : si la prolétarisation continue en dehors de la classe ouvrière (ce que signifie l’arrêt de l’embauche de jeunes dans les grandes concentrations usinière du nord de l’Italie à partir du milieu des années 70), on assiste alors à un même dédoublement de la violence entre groupes armés de type Brigades rouges qui constituent et continuent la tradition résistante de classe (Francescini en est un bon exemple) et l’action subversive, souvent violente et en tout cas illégaliste plus diffuse menée par des individus comme Battisti. L’unité représentée dans le même individu à l’époque de Holtz n’est plus possible et se dédouble. Sur ce point, je suis en parfait accord avec Scalzone, sur le fait de tenir pour secondaires les différences entre des groupes comme les Brigades rouges quasi staliniens au départ et les groupes de violence plus diffus et plus libertaires.

Ce qui a manqué, il me semble, ce sont des médiations (politiques ? je ne sais pas, en tout cas pas politiques au sens traditionnel du terme, puisqu’on a pu voir en Catalogne en 1936 à quoi menaient la médiation étatique et la participation anar au gouvernement). Des médiations en tous cas, qui auraient objectivé un mouvement qui dans sa fuite en avant devient pure subjectivité (ce sera le final de Bologne en 1977 et son envers, l’enlèvement de Moro par les Brigades rouges). Cette pure subjectivité le rend volatil et il perd son autonomie au moment où il la proclame quand la machine de guerre capitaliste impose le signe fin. La même vision immédiatiste qui l’emporte au sein des nouvelles classes dangereuses et de la nouvelle couche des intermittents du travail et de la révolution va conduire à l’écroulement, au premier vent violent contraire. C’est comme cela qu’on peut comprendre la vague de repentis qui va submerger tout le reste. (…)

(mars-avril 2004)

Jacques Wajnsztejn

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LETTRE DE MICHEL

Une première idée : je crois faux de penser que le mot terrorisme recouvre un seul concept, ou alors tellement général qu’il recouvre la violence politique en général, à l’exception de la violence de masse et la violence d’État.

Pour moi c’est la violence d’État qui a semé la pire des violences (et pour longtemps dans les têtes) pendant plusieurs siècles et dont les conséquences ne sont pas encore digérées, aux quatre coins du monde. Et sous des couverts démocratiques cette violence continue, que nous le voulions ou pas.

Les descendants d’esclaves ne sont pas encore majoritairement intégrés dans les sociétés occidentales. Beaucoup de sociétés qui ont été colonisées ne se sont pas encore remises de ce choc.

Un exemple, un an après la conquête de Madagascar par les armées de Gallieni, les populations de la côte Ouest se sont révoltées, la guérilla a duré quelques années, mais lors d’une bataille décisive un colonel de l’armée démocratique de la Troisième République a fait passer par les armes tous les chefs et petits chefs qu’il a pu attraper. Ce genre de guerre s’est répété partout et pendant toute la colonisation.

L’Algérie a connu, du massacre des femmes et des enfants de la « smala d’Abdel Kader » (sans soldats à ce moment) aux massacres de Sétif, plusieurs dizaines de milliers de civils tués, jusqu’aux « événements d’Algérie » avec torture institutionnalisée, destruction des villages et regroupement des populations, puis le transfert des ouvriers venus se faire exploiter pour reconstruire la France ; en 150 ans les Algériens ont tout connu de la part de la mère patrie mais aussi l’autoproclamée patrie des droits de l’homme.

On peut imaginer que des déclassés actuels n’ont pas de mal à justifier leur absence de perspectives et leur haine, dans un monde qui ne leur laisse toujours pas de place.

Ailleurs, sans aller jusqu’aux croisades, mais simplement pendant les deux ou trois siècles de conquêtes coloniales et impérialistes, les mondes arabes ou musulmans ont été détruits dans leurs organisations traditionnelles et aucune organisation sociale stable ne s’est installée à ce jour dans ces régions. Régions où les impérialismes manipulent toujours les pouvoirs locaux et les élites. A force de manipuler, des monstres politiques sont nés.

Tout ce qui concerne le « tiers monde » justifierait des analyses plus affinées.

Tu sembles mettre dans le même sac la « révolution iranienne », les « GIA » et autres al-Qaida, les Brigades rouges ou la bande à Baader, les guérillas de gauche mafieuses ou enfin les guérillas des décolonisations, tous ces mouvements sont anti-ouvriers mais cela ne suffit pas à les caractériser.

Le premier cas, les guérillas musulmanes intégristes, est relativement sans ambiguïté : il s’agit de groupes ayant des pratiques dignes du fascisme, s’appuyant essentiellement sur la terreur et ayant un programme plus que réactionnaire dans tous les domaines ; les pauvres Iraniens ne s’en sont pas encore sortis et la « révolution khomeinyste » s’est assise sur une défaite des ouvriers iraniens et de la jeunesse qui avaient viré le shah et luttaient pour leurs revendications souvent dans des organisations autonomes. Si ces organisations ouvrières sont mortes depuis, il est probable que ce sont elles qui reprendront le flambeau.

Les terroristes modèle Colombie, mélange entre autoritarisme et mafia, n’ont rien à voir avec la classe ouvrière et si dans les années 70 nous ne voulions pas hurler avec les loups je crois qu’aujourd’hui il n’y a aucun doute : les révolutionnaires n’ont rien à voir avec ces groupes.

Quant aux Brigades rouges, je crois que tout ce qu’elles avaient d’ouvrier c’est, au fond, une sorte de stalinisme mais ce que nous aurions dû dire, c’est que notre critique n’avait rien à voir avec les hurlements des démocrates, il me semble que c’était possible.

Ce qui a rendu ce choix politique difficile, c’est que le terrorisme des années 70 soit venu progressivement après l’échec des révoltes française et italienne et tout le mouvement de 1968. Nous espérions un redémarrage de la lutte de classe et c’est je crois dans ce cadre que nous refusions de hurler avec les loups bourgeois et démocratiques. Il est peut-être incorrect de juger un texte pas vraiment fondamental 25 ans après.

Quant au terrorisme qui a répondu à la colonisation, l’ensemble de l’extrême gauche n’a pas su dénoncer la politique impériale des grandes puissances sans soutenir les bourgeoisies naissantes, c’est une erreur que nous payons encore peut-être puisque les soutiens aux luttes d’émancipations nationales se sont le plus souvent transformés en soutien aux bourgeoisies naissantes plutôt que de critiquer leur politique.

Il me semble en conclusion que la violence spectacle des attentats « modèle Al-Qaida » peut continuer longtemps si les énervés genre Bush, Blair, Sharon ou autres continuent à utiliser les actions des intégristes musulmans pour maintenir et justifier leur pouvoir sur le monde. Tout se passe comme si les intégristes des deux camps, certes s’affrontent, mais aussi se justifient idéologiquement.

Les impérialistes ont toujours eu besoin d’une idéologie pour regrouper leurs ouailles. Je ne veux surtout pas leur servir de porte-parole. En d’autres termes je suis à la fois contre tous les impérialismes et contre toutes les idéologies réactionnaires religieuses ou pas.

Si nous avons quelque chose à dire ou à faire ce n’est pas de se mettre sur leur terrain.

Restons sur le nôtre, la lutte de classe, et la critique de la soi-disant démocratie et ses contradictions et toutes les idéologies qui peuvent servir de marchepied pour le pouvoir.

A propos de la morale ou de l’éthique, sur quelle base devrions nous la construire, chrétienne, musulmane, laïque... communiste (existe-t-elle) ?

Michel

(mars-avril 2004)


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