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Loren Goldner : Sur "Revolution in the Air" de Max Elbaum

jeudi 9 octobre 2008, par Yves

Je n’ai pas vu

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À propos de Revolution in the Air de Max Elbaum

« Le sommeil de la raison dialectique engendrera des monstres. »

Dans son livre Revolution in the air, Elbaum réussit involontairement à démontrer l’existence d’un progrès dans l’histoire humaine. Ce progrès est en effet constitué, du moins pour nous, par le déclin et la disparition des groupes marxistes-léninistes et de leurs absurdes idéologies « tiers-mondo-stalino-maoïstes ». Elbaum, quant à lui, les présente comme un « Nouveau Mouvement Communiste », l’une des « meilleures et plus éclatantes » créations de l’Amérique des années 1960.

« Celui qui contrôle le passé, contrôle le futur », écrivait Orwell. Si on lit à un certain niveau le livre d’Elbaum (la façon dont il décrit un univers mental qui, à bien des égards, dépasse Orwell), ce livre vise – à travers une autocritique étendue – à sauver pour le futur 1 % d’une « politique progressiste » confuse, tout en se délestant de 99 % de ce que véhiculait le « marxisme tiers-mondiste » des années 1970. Pour autant que le Parti démocrate et les syndicats soient concernés, l’auteur souhaite préparer les « forces progressistes » à ravaler la façade du système capitaliste lorsque la présente phase néolibérale aura jeté ses derniers feux.

J’ai moi aussi vécu les années 1960, notamment à Berkeley. Je militais dans un milieu socialiste révolutionnaire anti-stalinien (les Independent Socialist Clubs). Ce milieu, à la fin des années 1970, avait engendré huit différents rejetons, que l’auteur classe dans la catégorie « marxisme eurocentriste ». Nous pensions que tous les Etats du monde, de l’Union soviétique à la Chine, en passant par Cuba, le Nord-Vietnam, la Corée du Nord et l’Albanie étaient des sociétés de classe qui devaient être renversées par une révolution ouvrière. Nous défendions la même position sur les mouvements de libération nationale et les Etats qu’ils engendraient comme l’Algérie et ce qui était encore les colonies portugaises (Angola, Mozambique, Guinée Bissau). Nous avions totalement raison et les marxistes tiers-mondistes comme Elbaum totalement tort.

C’est maintenant clair pour tous ceux qui ont des yeux pour voir. Nous nous fondions sur des réalités, qui, pour Elbaum et ses amis, n’existaient pas et n’existent pas davantage aujourd’hui ; nous débattions pour savoir si la révolution russe était morte en 1921 (Kronstadt) ou en 1927 (défaite de l’Opposition de gauche). Quant au milieu d’Elbaum, il situait la mort de la révolution russe entre 1953 (la mort de Staline) et 1956 (le rapport Khroutchtchev au XXe congrès du parti). « Eurocentristes », nous dénoncions la politique désastreuse et perfide de Staline de 1927 en Chine (dont Mao tse-toung, en son temps, avait fait une critique de droite), la désastreuse politique stalinienne de la « troisième période » et ses résultats particulièrement catastrophiques en Allemagne mais aussi dans tout le monde colonial (par exemple lors des « Communes » qui eurent lieu au Vietnam et en Chine). Nous critiquions la même désastreuse politique qui avait conduit au pacte Laval-Staline en 1935, à la mise au pas de la grève générale de mai-juin 1936 et surtout à l’écrasement des anarchistes et des trotskystes et, avec eux, de la Révolution espagnole tout entière, à Barcelone en mai 1937. (Tout cela conduisit aussi à ce que, au nom de l’antifascisme, les partis communistes du Vietnam et d’Algérie abandonnent toute agitation anti-coloniale.) Nous dénoncions les Procès de Moscou (à l’issue desquels 105 des 110 membres du Comité central du Parti bolchevik de 1917 avaient été assassinés) et le pacte Hitler-Staline, au nom duquel Staline remit à la Gestapo les factions dissidentes du Parti communiste allemand réfugiées en URSS.

Nous avions aussi appris alors que Ho chi minh (qui fut un des héros d’Elbaum) avait organisé le massacre de milliers de trotskystes vietnamiens en 1945, camarades qui préconisaient (avec une réelle base ouvrière) la résistance armée contre le retour des troupes anglaises et françaises après la Seconde Guerre mondiale. (Ho accueillit chaleureusement ce retour sous les auspices des accords de Yalta par lesquels Staline avait consenti au maintien de la domination française en Indochine.) Staline avait fait la même chose en Grèce où, de nouveau, les trotskystes furent massacrés (alors qu’ils poussaient à la révolution) et en Europe occidentale où les mouvements français et italiens de résistance furent désarmés et renvoyés à la maison par leurs partis communistes respectifs.

Nous étudiâmes le soulèvement de Berlin-Est en 1953 et la révolution hongroise (et les troubles en Pologne) de 1956. Nous avons distribué la fameuse Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais (1965) de Kuron et Modzelewski. Nous trouvions un grand réconfort dans les soulèvements des ouvriers polonais de Gdansk et de Gdynia en décembre 1970 qui annonçaient (avec leur prolongement en 1980-81) la fin de l’empire soviétique.

Elbaum ne mentionne dans son livre aucune de ces révoltes ouvrières contre le stalinisme – qui sont sans doute trop « eurocentristes » pour lui. Nous supposons pourtant qu’il en entendit parler. Dans les années 1960 et 1970, lui et son milieu les auraient sans doute décrites comme des révoltes contre le « révisionnisme ».

A partir des années 1970, j’ai évolué dans le milieu anti-stalinien plus diffus et plus large de la région de San Francisco. Nous lisions les Mémoires de Victor Serge et Catalogne libre d’Orwell, nous découvrions Histoire et conscience de classe de Lukacs et les situationnistes ; nous vîmes le Front populaire du Chili de 1970-1973 de nouveau écrasé par les mêmes politiques collaborationnistes que les staliniens d’Elbaum avaient d’abord expérimentées dans la France et l’Espagne de 1936. Contrairement à Elbaum et à ses amis, nous fûmes à peine étonnés de voir le Parti communiste chinois soutenir Pinochet. Il n’échappa pas à notre attention « eurocentriste » que la Chine elle-même poussa le Parti communiste indonésien à adopter la même stratégie des Fronts populaires en 1965 : cette politique conduisit au massacre de centaines de milliers de « suspects ». Ce succès pour l’impérialisme américain fit plus que compenser la défaite ultérieure en Indochine. La même Chine applaudit quand le régime de Ceylan réprima dans les sang le mouvement trotskyste étudiant en 1971. De même, nous ne fûmes pas choqués, comme Elbaum et ses amis, quand la Chine soutint l’intervention de l’Afrique du Sud contre le MPLA ; ou appela au renforcement de l’OTAN contre le « social-impérialisme » soviétique ; ou soutint un regroupement de l’aile droite contre le Mouvement des forces armées influencé par les communistes au Portugal en 1974-1975. Nous, qui étions « eurocentristes » devînmes des accros enthousiastes des écrits de Simon Leys, le sinologue français qui apportait des documents irréfutables sur l’écrasement du prolétariat de Shanghaï par l’Armée populaire de libération au cours de la « Révolution culturelle » de 1966 à 1976. A cette époque, Elbaum et ses amis présentaient cette bataille entre deux ailes de la plus énorme bureaucratie des temps modernes comme le succès réussi d’une « remise de la politique aux commandes » contre ceux qui voulaient restaurer le capitalisme, les technocrates et intellectuels, brûlant Beethoven en cours de route pour faire bonne mesure.

Nous avions l’impression d’assister à une sinistre farce qui répétait la tragédie engendrée par les ravages mondiaux du stalinisme à partir des années 20. Elbaum et ses amis acclamèrent la campagne de « retour à la campagne » de Pol Pot au Cambodge, au cours de laquelle périrent un million de gens. Ils eurent à peine le temps de digérer les développements intervenus en Chine après la mort de Mao en 1976 : l’arrestation et la flétrissure de la Bande des Quatre, la finalisation de la volte-face vers les Etats-Unis dans une alliance antisoviétique. En effet, en 1979, après que le Vietnam eut occupé le Cambodge pour déposer les Khmers rouges, la Chine attaqua le Vietnam, et l’Union soviétique se prépara à attaquer la Chine. Ces jours étaient vraiment éprouvants pour les « marxistes tiers-mondistes »

Le marxisme a connu une véritable renaissance grâce à deux facteurs essentiels : la redécouverte et la diffusion des œuvres du « jeune Marx » et la conscience croissante de la dimension hégélienne du « vieux Marx » dans les Grundrisse (Fondements de la critique de l’économie politique), le Capital et les Théories de la Plus-value (le « livre IV » du Capital). Nous nous plongeâmes dans le chapitre 6 (inédit) du livre I du Capital : cet ouvrage démontrait qu’il existait une continuité essentielle entre le « jeune » et le « vieux » Marx (même si, à l’époque, nous ne connaissions pas encore les écrits de Marx sur le mir russe et ses notes ethnographiques qui tracent une frontière beaucoup plus nette entre le véritable « vieux Marx » et toutes les versions productivistes expurgées et châtrées par les Deuxième, Troisième et Quatrième Internationale). Quiconque se plongeait dans ces textes de Marx ne pouvait que se détacher de la vision du monde propagée par les amis d’Elbaum. Naturellement, c’était être « eurocentriste » que de « repenser » Marx et le marxisme officiel à travers ce nouveau continent intellectuel inexploré. Par contre, on n’était « pas eurocentriste » si l’on déchiffrait Marx à la lumière de Staline, Béria et Enver Hoxha.

Marx avait écrit de nombreux articles importants sur l’Inde et sur la Chine dès les années 1840 ; il pouvait lui aussi avoir été « eurocentriste ». Alors que les articles émanant de la Peking Review sur les « trois points positifs » et les « quatre points négatifs » ne l’étaient pas pour les disciples du Grand Timonier. Rosa Luxemburg et tout ce pourquoi elle se battait (y compris ses écrits mémorables – certainement « eurocentristes » – sur l’accumulation primitive dans le monde colonial et ses riches études sur les sociétés pré-capitalistes dans son Introduction à l’économie politique) ne signifiaient rien pour ces gens-là. Les critiques que Luxembourg adressa à Lénine, à propos des premiers mois de la révolution russe (pour ne pas mentionner celles qu’elle formula avant 1914) et au sujet du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, n’existaient pas pour Elbaum et ses amis. Ils ne s’intéressaient pas aux révolutionnaires qui critiquèrent Lénine (de son vivant) et ils ne soupçonnaient même pas l’existence de Bordiga, Gorter et Pannekoek. Les critiques philosophiques de Korsch et de Lukacs ne signifiaient rien pour eux. Ils n’entendirent jamais parler des écrits de C.L.R. James pendant les années 1940 et 1950, de Raya Dunayevskaya, de Max Shatchtman jeune, de Hal Draper, du groupe français Socialisme ou Barbarie, de Paul Mattick, de Maximilien Rubel, de l’opéraisme italien, d’Ernst Bloch ou de Walter Benjamin. Ils pouvaient sérieusement vanter les qualités esthétiques des quatre « opéras révolutionnaires » chinois ou de chants comme La Brigade de la montagne accueille l’arrivée des équipes collectant la nuit les excréments humains, au moment où les marxistes du monde entier découvraient l’Ecole de Francfort (quelles qu’aient été ses limites) et Guy Debord.

Puis vint l’époque où la Monthly Review, revue fondée par Baran et Sweezy, exerça son influence. Après avoir soutenu l’Union soviétique, ces deux intellectuels avaient évolué vers des positions tiers-mondistes « anti- impérialistes », favorables à la Chine, et influencées par le climat inauguré à Bandung en 1955 et l’existence éphémère du bloc « anti-impérialiste » sino-soviétique. Soekarno, Nasser, Nkrumah servaient de références à tout ce courant tout comme, plus tard, la Tricontinentale (Amérique latine, Afrique, Asie) fit la promotion de Cuba et de l’Algérie. Le Capitalisme monopoliste de Baran et Sweezy parut en 1966 : en pleine crise du système de Bretton Woods, il ne faisait même pas mention du crédit. Ce livre devint une référence théorique majeure pour toute cette frange politique. Tous s’abreuvaient des paroles de sommités internationales comme Samir Amin, Charles Bettelheim, Arrighi Immanuel et l’école sud-américaine de la « dépendance » (Cardoso, Prébisch et autres). Mais leur outil principal restait la théorie de Lénine de l’impérialisme ; selon Lénine, les superprofits impérialistes rendent possible l’entretien de « l’aristocratie ouvrière » et expliquent donc le réformisme de la classe ouvrière occidentale, classe contre laquelle cette vision du monde était en réalité dirigée. Même aujourd’hui, alors que les théories économiques de Sweezy ont été discréditées, Elbaum utilise encore de façon acritique une expression comme « le capitalisme monopoliste ».

Beaucoup de groupes d’études se penchaient sur Le Capital. En réalité, dans la plupart des cas, ils se contentaient de lire le livre I du Capital, un peu comme si on lisait la Phénoménologie de Hegel en restant englué dans les certitudes des sens que défendent l’empirisme et le scepticisme anglais. Pendant ce temps-là Elbaum et ses amis, (comme il le dit lui-même) absorbaient les brochures de Lénine ; leur nourriture se composait surtout des œuvres de Staline, Béria, Mao, Ho chi Minh et Enver Hoxha. À l’époque, quand je voulais me détendre, mon ouvrage favori était Sur l’Histoire de l’Organisation bolchevique dans le Transcaucase, de Béria, réimprimée vers 1975 par un éditeur marxiste-léniniste depuis longtemps disparu.

Elbaum se livre à une rétrospective honnête : « les éditeurs des principales organisations du Nouveau Mouvement Communiste ne publièrent pratiquement rien qui ait aujourd’hui une quelconque valeur pour des chercheurs ou des étudiants sérieux ». Il aurait pu ajouter que ces textes ne valaient déjà rien à l’époque, sauf (brièvement) pour se faire une idée du délire idéologique. Dans le monde politique que je fréquentais, nous discutions de questions comme le rôle des soviets et des conseils ouvriers ; ou l’exercice de la démocratie directe grâce au contrôle ouvrier de la totalité de la production (une perspective ayant ses limites mais de loin beaucoup plus intéressante). Selon Elbaum lui-même, les cercles marxistes-léninistes discutaient rarement de la société socialiste future ; ils louaient, de façon rituelle, les différents modèles du « tiers-monde », modèles aujourd’hui totalement discrédités ; ils s’intéressaient au « socialisme dans une seule commune rurale » décrit par William Hinton dans Fanshen ou à la « démocratie » vietcong louée par l’infatigable Wilfred Burchett – qui avait aussi glorifié, de façon lyrique, la Russie de Staline, trente ans auparavant.

Le projet marxiste d’abolition de la loi de la valeur (c’est-à-dire la réglementation de la vie sociale par le temps socialement nécessaire à la reproduction) n’existait virtuellement pour personne dans les années 1960, ni pour Elbaum, ni pour moi. La Monthly Review comprenait le capitalisme non comme un processus de valorisation, mais comme un système mondial de pouvoir et de domination quasi « dühringien » . Cette conception s’agençait parfaitement avec la vision (et la réalité) populiste d’Elbaum et autres. Avec Baran et Sweezy une sorte de keynésianisme de gauche s’infiltrait dans cette fraction de la gauche, reléguant la loi de la valeur au capitalisme de l’époque de Marx ; à la suite de Lénine, elle interprétait tout, à partir des années 1890 comme le résultat du pouvoir politique du « capitalisme monopoliste ».

Cet « anti-impérialisme » exprimait (et exprime encore) l’idéologie des élites du tiers-monde au pouvoir (ou dans l’opposition). Il est fondamentalement hostile à la classe ouvrière comme tous les régimes « progressistes » que ces élites ont créés. Elbaum et son milieu ne se demandent pas pourquoi le rôle du tiers-monde dans le commerce international a décliné entre 1900 et les années 1960 ; ni pourquoi 80 % des investissements étrangers directs ont lieu dans les trois grands centres capitalistes que sont les Etats-Unis, l’Europe et l’Asie orientale (contrairement à la théorie léniniste de l’impérialisme). Selon eux la prospérité illusoire de l’Occident est due au pillage du tiers-monde (et, ne vous y trompez pas, le tiers-monde a été, et est, toujours pillé). Cette vision les conduisait, une fois de plus, à incriminer la classe ouvrière « blanche » (voire « eurocentriste ») de l’Occident dans le système impérialiste mondial, au nom de l’utopie illusoire paysanne-bureaucratique fondée sur une agriculture utilisant intensivement le travail humain. La classe ouvrière des pays capitalistes avancés avait pourtant, de 1955 à 1973, mené de nombreuses grèves sauvages aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en France (en mai 68) et en Italie (pendant le Mai rampant de 1969 à 1977). Elle ignorait apparemment qu’elle avait été achetée par l’impérialisme.

Un certain nombre de concepts sous-tendent tout le livre d’Elbaum sans la moindre distance critique : révisionnisme, anti-révisionnisme, léninisme, marxisme-léninisme et ultragauchisme. L’auteur ne nous explique jamais ce que signifiait le mot « révisionnisme » dans le milieu politique qui était le sien ; après l’effondrement idéologique de Staline qui suivit sa mort, en 1953, ceux qui s’intitulèrent « antirévisionnistes » identifiaient, le plus souvent explicitement, la Russie de Staline à une forme d’« orthodoxie marxiste » trahie par ses héritiers. Empêtré dans son opposition entre « révisionnisme et antirévisionnisme » Elbaum ne consacre pas une ligne à la consolidation, en 1924, du « socialisme dans un seul pays ». Un concept aussi absurde aurait fait vomir Lénine, quels qu’aient pu être ses autres défauts. Ce n’est pas par hasard que le testament de Lénine préconisait d’écarter Staline du poste de secrétaire général, un autre « fait » absent de l’univers mental du « marxisme tiers-mondiste ». Bien qu’Elbaum parle du stalinisme à chaque page de son livre, il n’a en fait aucune théorie valable à nous offrir concernant cette idéologie et ce régime politique.

Dans les années 1960 et 1970, le milieu que je fréquentais discutait longuement pour tenter de savoir si les germes du stalinisme préexistaient dans le léninisme. Elbaum et ses amis, quant à eux, ne percevaient aucun problème et aucune difficulté de ce type ; ils établissaient une continuité totale entre Lénine et Staline. Elbaum admet que le « marxisme-léninisme » fut, dès le début, une invention de Staline et que, par la suite, cette expression a pu signifier n’importe quoi. Tout, bien sûr, sauf le pouvoir des soviets et des conseils ouvriers. On retrouve pourtant ces organes dans toutes les révolutions prolétariennes avortées du XXe siècle : Russie 1905 et 1917-1921, Allemagne 1918-1921, Espagne 1936-1937, Hongrie 1956, France 1968.

(Mai 68, à part quelques usines occupées où les travailleurs ont essayé de s’organiser en comités d’action indépendamment des bureaucraties syndicales, ne se caractérise pas par la présence de conseils ouvriers ou de comités d’usine. Cependant la généralisation de la grève a remis à l’ordre du jour l’idée des conseils et de l’autogestion généralisée, concepts qui allaient être soumis à un long processus de récupération politique et syndicale au cours des années 1970, en France mais aussi en Grande-Bretagne, en Italie, en Suède, etc.)

Ces organes contenaient plus d’éléments communistes authentiques que tous les grands ou petits totalitarismes du panthéon du « marxisme tiers-mondiste » d’Elbaum. Pour lui, « l’ultra-gauche » serait une petite avant-garde autoproclamée cherchant frénétiquement à se démarquer des mouvements réels. L’auteur semble ignorer totalement les contributions de la véritable ultragauche.

On peut partager ou critiquer :

– l’analyse de Pannekoek – dont les écrits sur les grèves de masse influencèrent L’Etat et la Révolution de Lénine ;

– de Gorter – qui affirma en 1921 que le modèle révolutionnaire russe ne pouvait pas être mécaniquement transposé en Europe occidentale ;

– ou de Bordiga qui, en 1926, traita Staline de fossoyeur de la Révolution et survécut pour raconter l’histoire.

Mais de telles personnes et les mouvements de masse réels (en Allemagne, aux Pays-Bas et Italie) qui les propulsèrent en avant font partie d’une noble tradition. Ils ne méritent pas d’être confondus avec les vieilleries éculées des gangsters de la League for Proletarian Socialism (organisation ayant heureusement disparu). Son nom révèle tout un programme et (involontairement) des rêves bureaucratiques : pour Marx, le socialisme signifiait l’abolition du travail salarié et donc du « prolétariat » comme forme marchande de la force de travail humaine.

Comme nous l’avons indiqué précédemment, des penseurs comme Korsch, Mattick, Castoriadis et C.L.R. James (quelles que furent les vicissitudes ultérieures de certains d’entre eux) peuvent également être rangés dans ce courant de pensée ultra-gauche. Et, contrairement aux productions du milieu d’Elbaum, leurs écrits sont d’une actualité et d’une utilité étonnante. Un marxiste hollandais militant en Indonésie en 1908 avait déjà saisi la nature fondamentalement bourgeoise du nationalisme dans le monde colonial, une idée que Elbaum n’a pas encore assimilée en 2002. Pour lui, « l’internationalisme » consiste à glorifier le dernier mouvement ou régime « marxiste tiers-mondiste », mais en réalité, sa vision du monde est ridiculement centrée sur les Etats-Unis.

A l’occasion, il fait allusion (comme une source d’inspiration pour son milieu) à la grève généralisée de 1968 en France, grève qui marginalisa toutes les avant-gardes autoproclamées, à commencer par les « marxistes- léninistes ». Cette dimension n’existe pas pour Elbaum.

Au début des années 1970, les groupes trotskystes avaient clairement dépassé les groupes « marxistes-léninistes » et, même si nous y attachons peu d’importance, les deux plus importants groupes trotskystes, Lutte Ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire récoltent 10 % des voix aux élections françaises. Leur score électoral est maintenant plus important que celui du Parti communiste, et il n’y a plus un seul groupe marxiste-léniniste en vue. En Grande-Bretagne, aussi, les groupes trotskystes ont dépassé les marxistes-léninistes ; ils jouèrent un rôle important dans la vague de grèves de 1972 (jamais mentionnée par Elbaum). Aujourd’hui, le Socialist Workers Party britannique (à ne pas confondre avec le groupe croupion américain du même nom) est le plus grand groupe à la gauche du Parti travailliste.

Elbaum, mentionne en passant l’extrême gauche japonaise des années 1960 qui aurait influencé quelques Nippo-Américains, mais il semble ignorer que les Zengakuren étaient majoritairement antistaliniens et voyaient essentiellement dans la Russie et la Chine des régimes capitalistes d’Etat.

Les courants les plus créatifs ayant atteint une influence internationale durant les années 1970 en Italie, appelés « opéraïstes », rompirent avec le léninisme dès le début des années 1970 au plus tard. (Pour être juste, il faut reconnaître qu’en Italie et en Allemagne existaient des groupes marxistes-léninistes conséquents et que les trotskystes y étaient relativement marginaux.)

Au sujet de Trotsky, je ne suis pas trotskyste et, depuis ma jeunesse, je considère toutes les prétendues sociétés socialistes comme des sociétés de classe et pas, comme le font les trotskystes, comme des « Etats ouvriers ». Mais j’ai pour Trotsky, qui doit être considéré séparément des trotskystes, un respect que je n’ai jamais eu et n’aurai jamais pour Staline, Mao tsé toung, Ho chi minh, Kim il Sung, Fidel Castro, Che Guevara ou Amilcar Cabral. Aveuglé par les œillères de son milieu, Elbaum montre une réelle ignorance du trotskysme. (Le « marxisme tiers-mondiste » a toujours haï et méconnu Trotsky même s’il n’alla pas jusqu’à reproduire les accusations des années 1930 du style « Trotsky agent du Mikado ».) Comme il est aveuglé par l’illusion d’une continuité totale et positive entre Lénine et Staline, l’auteur ne peut comprendre ni les événements mondiaux des années 1920 qui, d’une manière décisive, donnèrent forme au trotskysme, à l’ultragauche, ni les 80 dernières années de l’Histoire de l’humanité. C’est pourquoi le triomphe du « socialisme dans un seul pays » après 1924, la subordination totale de tous les partis communistes à la politique étrangère soviétique et les multiples débâcles du Komintern ne sont pas un problème pour ces gens-là.

De même, la relation entre le Parti bolchevique et l’Etat soviétique, d’un côté et, de l’autre, les soviets et les conseils ouvriers, la question de la gestion réelle de la société par la classe ouvrière qui fut réglée – négativement – en 1921, ne présente pour eux aucun intérêt. C’est, selon eux, être « eurocentriste » que de se pencher sur l’histoire soviétique avant l’ascension de Staline. Par contre, ce n’est pas « eurocentriste » d’admirer la Russie de Staline avec ses 10 millions de paysans tués dans les collectivisations des années 1930, son massacre de la vieille garde bolchevique lors des procès de Moscou, ses usines tournant à outrance sous le contrôle direct du Guépéou ou ses 20 millions d’esclaves croupissant dans les camps de travail, lors de la mort de Staline. De ce point de vue, le « révisionnisme » doit forcément être la tentative (également venue d’en haut) de Khrouchtchev d’atténuer – quelque peu – ce cauchemar. La mémoire de la Russie stalinienne pèse encore sur la conscience d’une masse d’individus dans le monde comme l’apparente et inévitable issue pour tous ceux qui tentent de rejeter le capitalisme. Cette situation renforce le courant néolibéral, encore puissant, et crédibilise son slogan : « Il n’y a pas d’autre solution. »

Les amis politiques d’Elbaum, décrits par lui comme la partie la « plus dynamique » de la gauche américaine des années 1970, étaient tellement imprégnés de l’héritage stalinien, qu’il ne se rend toujours pas compte du problème. L’auteur ferait bien de se pencher sur les théories de Trotsky (et de Marx également) concernant la révolution permanente (un des éléments principaux de la stratégie bolchevique internationaliste en 1917). Il devrait s’interroger sur la répudiation de Trotsky par Staline, clé de toutes les politiques après 1924 avalisées intégralement pendant 45 ans par les « marxistes tiers-mondistes » d’Elbaum. La théorie de la révolution permanente, qu’elle soit juste ou fausse, signifiait la possibilité qu’une révolution dans un pays arriéré comme la Russie pouvait être relayée par la révolution au cœur de l’Europe développée, ou même l’inspirer (voir la préface de Marx dans l’édition russe du Manifeste du Parti communiste de 1882). Elle épargnerait ainsi à la Russie le processus sanglant de l’accumulation primitive par lequel chaque pays capitaliste, de la Grande-Bretagne à la Russie et à la Chine contemporaine, doit obligatoirement passer. C’est cette théorie et non pas un eurocentrisme imaginaire qui conduisit la petite minorité de trotskystes honnêtes à prendre leurs distances avec les régimes qui se servaient du « marxisme tiers-mondiste » comme une feuille de vigne dissimulant l’accumulation primitive capitaliste. Mais la plupart des trotskystes hurlaient avec les loups : « FNL vaincra ! » Nous avons vu ce que le Vietnam et encore plus le Cambodge y ont gagné.

Nous ne pouvons aborder ici la dégénérescence du trotskysme après Trotsky, mais les Ernest Mandel, Jack Barnes et autres Michel Pablo qui donnèrent forme à cette idéologie après 1940 ne brillèrent guère par l’honnêteté et le courage de leurs convictions politiques. Elbaum considère que le Socialist Workers Party américain représente le principal courant du trotskysme dans l’extrême gauche américaine dans les années 1960 et 1970, et ce qu’il dit là est juste. Mais il prétend aussi que la fidélité du trotskysme aux « vieilles lunes des années 1930 » et leur fixation sur les « questions européennes » auraient été le principal obstacle à un impact important du trotskysme lorsque le tiers-monde, de la Chine au Vietnam en passant par Cuba, était un foyer de révolution.

Je pense qu’il se trompe et prendrai deux exemples. Suivant de près la politique du SWP (comme celle de son organisation sœur française la Ligue communiste) dans les années 1960 et 1970 je ne pouvais que m’amuser en voyant comment ils enterraient leurs critiques du stalinisme (tout comme le FLN vietnamien) dans leurs revues théoriques imprimées sur papier glacé alors qu’ils couraient après la popularité en brandissant les drapeaux du FLN tout comme le milieu influencé par le « marxisme tiers-mondiste » d’Elbaum.

Autre anecdote : au cours d’un débat en 1969, à Berkeley, entre les International Socialist Clubs et le Socialist Workers Party, nous avons interpellé l’orateur du SWP, Pete Camejo, au sujet du massacre des trotskystes vietnamiens en 1945 devant un large public de sympathisants du FLN ; Camejo dut alors admettre que le Vietminh d’Ho chi minh avait « opprimé » les camarades vietnamiens de la Quatrième Internationale. Les supporters du FLN présents dans la salle considérèrent certainement notre point de vue comme de « vieilles histoires » – vieilles de 24 ans ; aujourd’hui, alors que le Vietnam se précipite dans le « socialisme de marché » soutenu par des investissements de Toyota et Mitsubishi, je suis sûr qu’ils ont oublié leurs positions passées.

Je me souviens du frère de Pete Camejo, Tony Camejo, déclarant devant un public similaire qu’on ne devait pas trop critiquer le nationalisme noir ou latino aux Etats-Unis, parce que les Noirs et les Latinos n’avaient pas encore accompli leur révolution bourgeoise ! Comme si les Noirs et les Latinos résidant aux Etats-Unis ne vivaient pas dans la société capitaliste la plus avancée du monde ! Mais il avait pourtant touché du doigt une certaine réalité, car bien des nationalistes noirs et latinos des années 1960 et 1970 étaient en train d’entamer leur lente ascension dans la classe moyenne. Une fois que leurs clameurs se furent éteintes, ils se montrèrent tout aussi peu intéressés par une véritable révolution prolétarienne (et par les exemples authentiques qu’en offre le XXe siècle) qu’à l’époque. Ils ne sont d’ailleurs guère différents, sur ce point, de la grande majorité des Blancs de la Nouvelle Gauche.

Elbaum cite, en l’approuvant, Tariq Ali. Ce dernier attaquait ceux qui (comme moi-même et l’ISC auquel j’appartenais) ne voyaient aucune différence entre « Mao et Chang Kai shek, Castro et Batista ». Pourtant, depuis que Tariq Ali a fait cette remarque, toute l’histoire du monde a démontré qu’il existe une seule différence principale entre les dictateurs soutenus par les Etats-Unis et les dictateurs « marxistes tiers-mondistes » s’appuyant sur le pouvoir d’Etat : ces derniers préparent mieux leur pays pour un développement capitaliste complet, comme en témoignent la Chine de Mao au premier rang, et le Vietnam pas très loin derrière. De plus, Elbaum ignore que la plupart des marxistes du XXe siècle encore dignes d’être lus aujourd’hui (il ne les a sans doute pas lus lui-même) comme Max Schachtman, C.L.R. James, Hal Draper et Cornelius Castoriadis, apportèrent leur plus importante contribution après une rupture à la gauche du trotskysme.

Je fréquente depuis trente-cinq ans le milieu de la gauche radicale. J’ai rencontré bien des ex-staliniens et des maoïstes qui sont devenus trotskystes ou communistes de conseils, mais jamais personne allant dans la direction opposée. Une fois que vous avez joué aux échecs comme un grand maître, vous reprenez rarement les dominos.

Une dernière remarque. Elbaum a raison d’affirmer que le « tournant ouvrier » décidé en 1969 par des milliers de gauchistes de la New Left (Nouvelle Gauche) américaine se termina par un échec. Il néglige cependant un contre-exemple important, à savoir le succès remporté par les International Socialists (le nouveau nom de l’ISC après 1970) qui organisèrent le groupe des Teamsters for a Democratic Union (TDU) et œuvra pour l’élection de Ron Carey comme président des Teamsters (camionneurs) en 1991. Même si cette intervention se termina par un fiasco, elle fut la plus importante intervention gauchiste dans le mouvement ouvrier américain depuis les années 1940. Je n’ai pas plus envie de prendre la tangente sur cet épisode, extrêmement mal conduit, que d’entrer dans les détails de l’histoire du trotskysme ; d’autant que j’ai quitté le milieu des International Socialists en 1969. Mais je voudrais souligner, à nouveau, l’aveuglement d’Elbaum face aux failles réelles de sa propre tradition. Les militants d’IS ont remporté ses succès avec le TDU en passant sous silence, à l’intérieur du syndicat des Teamsters, le fait qu’ils étaient des révolutionnaires et pas seulement d’honnêtes syndicalistes. (Je laisse de côté le fait que Carey n’était même pas un honnête syndicaliste.)

Quiconque a été formé dans un groupe trotskyste (et IS, malgré son rejet du caractère socialiste des soi-disant « Etats ouvriers » était trotskyste sur toutes les autres questions) développe, contrairement aux groupes staliniens et maoïstes, une saine aversion pour la bureaucratie syndicale et le Parti démocrate. Elbaum nous raconte en détails comment le maoïsme évolua après le naufrage du vieux Parti communiste américain lors de la rupture sino-soviétique en 1960. Les uns se situaient dans la ligne historique du Parti communiste sous Browder ; d’autres ont préféré William Z. Foster. Mais presque tous considéraient d’un œil favorable le rôle du Parti communiste pendant l’ère Roosevelt à la fois dans le Parti démocrate et le CIO.

Si les trotskystes dénonçaient la « bureaucratie » qui s’était notamment développée, aux Etats-Unis, à l’époque où le Parti communiste américain exerçait une certaine influence, les marxistes-léninistes, eux, prenaient pour cible le « révisionnisme ». Il faut noter que les staliniens et les maoïstes n’ont jamais été très diserts – et pour cause – sur la bureaucratie, sauf durant la Révolution culturelle, quand ils soutinrent une fraction de la bureaucratie contre une autre. Le concept de « révisionnisme » n’empêcha pas certains d’entre eux de chercher à exercer une influence dans les hautes sphères du Parti démocrate ou des bureaucraties syndicales, comme le Parti communiste l’avait fait avec succès dans ses beaux jours. Certes beaucoup des amis marxistes-léninistes d’Elbaum n’ont fait ni l’un ni l’autre.

Pourquoi les International Socialists ont-ils joué un rôle dans la rébellion de la base du syndicat des Teamsters (camionneurs) dans les années 1970 et après ? L’auteur semble ignorer que leur influence avait un rapport avec le fait que, contrairement aux marxistes-léninistes, ils ne propageaient pas des contes de fées sur le socialisme à Cuba, en Albanie au Cambodge ou en Corée du Nord, aux oreilles de la classe ouvrière. Les défenseurs de la ligne de Pékin avaient beau se targuer d’être radicaux, en prenant parti pour ou contre la « Bande des quatre », ils finissaient par défendre une part considérable du statu quo mondial.

Si Elbaum avait pu sortir des décombres du « marxisme tiers-mondiste », il aurait pu noter que, en Grande-Bretagne et en France, les groupes trotskystes ont une solide base de masse (quoi qu’on puisse penser de leur politique), alors que les marxistes-léninistes ont presque disparu partout ; et même dans une Amérique politiquement rétrograde, des groupes comme l’ineffable International Socialist Organisation, scission ultérieure des International Socialists, pour ne pas mentionner le jeune milieu anarchiste, attirent plus de jeunes intéressés par la révolution que n’importe quel groupe marxiste-léniniste. Si l’on veut renverser n’importe quel gouvernement dans le monde, on se tourne forcément vers des idées et des pratiques qui sont à des années-lumière des idées de Pol Pot, du Sentier lumineux ou de Kim Jong il.

Contrairement à ce que le lecteur pourrait conclure de nos critiques exposées jusqu’ici, le livre d’Elbaum possède réellement quelques qualités non négligeables. D’abord, l’auteur a raison de critiquer la dichotomie traditionnelle entre les « bonnes années 1960 » et les « mauvaises années 1960 ». Pour des personnages comme Todd Gitlin, la seconde moitié des années 1960 orientée vers la révolution constitue le « mauvais » versant de cette période, par opposition à la première moitié des années 1960 et à leur vision d’une « démocratie participative ». Pour nous, la révolution était nécessaire à l’époque, tout comme elle l’est aujourd’hui, quel que soit le climat idéologique actuel.

Elbaum critique ceux qui Gitlin (et bien d’autres) ont mis exclusivement l’accent sur la New Left (Nouvelle Gauche) des Blancs : ils ne se sont intéressés qu’au mouvement, défunt pour l’essentiel, du SDS des années 1969-70 et pas à son extension, particulièrement chez les Noirs et les Latinos (pour ne pas mentionner ici les milliers de Blancs de la New Left qui se firent embaucher dans les usines et la vague de grèves sauvages qui dura jusqu’en 1973). L’auteur souligne que les « marxistes tiers-mondistes », les staliniens, les marxistes-léninistes et les maoïstes avait beaucoup plus de succès, dans les années 1960 et 1970, auprès des militants de couleur. Il a aussi raison d’affirmer que la plupart des courants trotskystes, sans parler des « post-trotskystes », dont j’étais le plus proche, sous-estimaient la centralité de la question de la race dans l’équation de classe américaine. Les International Socialist Clubs, dont j’étais membre à Berkeley à la fin des années 1960, soutenaient le Black Power (le Pouvoir Noir) et (comme bien d’autres groupes) travaillaient avec les Black Panthers, mais nous n’avions aucun membre noir. Les groupes trotskystes comme le SWP en avaient quelques-uns, mais il est indéniable que le milieu d’Elbaum rencontrait beaucoup plus d’audience chez les Noirs, les Latinos et les Asiatiques (tout comme le Parti communiste américain).

Cette différence s’explique de façon relativement facile et sans ambiguïté. Comme Elbaum le souligne lui-même, bien des gens de couleur qui se jetèrent dans le chaudron des années 1960 et 1970, et rejoignirent les groupes révolutionnaires, étaient les premiers, parmi leur famille, à entrer à l’université ; ils allaient bientôt – qu’ils l’aient su ou pas – emprunter la voie d’accès vers les classes moyennes. Il n’est pas surprenant qu’ils aient été attirés par les régimes et les mouvements des élites « progressistes » de la petite bourgeoisie du tiers-monde. C’était aussi vrai, mais d’une manière différente pour bien des militants éphémères de la New Left blanche, qui allaient s’orienter aussi vers de bonnes situations, sans mentionner les rejetons de la classe dirigeante égarés parfois dans des groupes comme les Weathermen.

Elbaum souligne que les membres blancs de la plupart des groupes marxistes tiers-mondistes venaient de familles ouvrières et qu’eux aussi, dans leur famille, entraient à l’université pour la première fois. Il montre aussi l’origine prépondérante de telles personnes dans le « radicalisme de la prairie » (le populisme) du Midwest, qui contrastait avec la gauche plus « européenne » des côtes atlantique et pacifique, une clé importante pour comprendre leur politique effectivement populiste. L’auteur nous offre un important aperçu socio-historique et culturel, qui aurait gagné à être développé beaucoup plus. Le livre de Charles Denby sur les travailleurs noirs (Denby appartenait au groupe News and Letters de Raya Dunayevskaya) identifie effectivement le caractère petit bourgeois du milieu Black Power autour de Stokely Carmichaël et de ses amis, et souligne l’éloignement des ouvriers noirs à leur égard. La Ligue des ouvriers révolutionnaires noirs (League of Black Revolutionary Workers) fondée à Détroit, critiqua la petite-bourgeoisie nationaliste noire, bien qu’elle fut à peine antinationaliste elle-même. Il est indéniable que les mouvements des années 1960 des gens de couleur aux Etats-Unis étaient influencés par le climat international de décolonisation dans la plupart des pays d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie après la Seconde Guerre mondiale.

Ils étaient influencés par le « décentrage » des visions « eurocentristes » de l’Occident et de l’histoire mondiale à cette époque, processus qui avait suivi le « décentrage » de l’Europe, de 1914 à 1945, suivant les nouvelles lignes de force tracées par la guerre froide. Ils étaient aussi influencés par l’ébranlement de siècles de domination blanche dans la société américaine – et eux-mêmes en étaient la principale force agissante. Il serait idéaliste et moraliste d’affirmer qu’ils étaient attirés par le « marxisme tiers-mondiste », le maoïsme et le marxisme-léninisme parce qu’ils « avaient des idées fausses ». Il faut tenir compte du poids qu’exerçaient les futurs « parvenus des classes moyennes » dans ces groupes politiques, éléments que l’on retrouve aujourd’hui parmi les Noirs et Latinos des cadres ou professions libérales. Mais le militant type (noir, latino ou asiatique) qui brandissait le petit livre rouge de Mao en chantant « Nous voulons un hachoir pour couper la tête aux flics » ne s’était pas engagé pour glorifier le Staline des goulags, le Mao des millions de morts du « Grand Bond en avant » de 1957, le Pol Pot des massacres de masse du Cambodge ou le Sékou Touré de la Guinée et des macabres tortures d’innombrables prisonniers politiques (pays où le nationaliste noir Stokely Carmichaël passa la fin de sa vie sans dire un mot à ce sujet). Pas plus que les militants ouvriers du Parti communiste américain en 1935 n’avaient adhéré au parti pour soutenir les procès de Moscou ou le massacre des anarchistes ou trotskystes en Espagne.

Toute l’histoire réelle dont nous venons de parler et les théories oblitérées ou falsifiées par le « marxisme tiers-mondiste » étaient parfaitement accessibles, dans les années 1960, en tout cas pour ceux qui voulaient bien s’en donner la peine. La question est précisément de savoir quand des groupes de gens, dans un mouvement, sont prêts à rechercher ou à entendre certaines vérités. Mais Elbaum ne peut admettre que, dans sa totalité, le « marxisme tiers-mondiste » était et est toujours hostile à la classe ouvrière, que ce soit à Saigon en 1945, à Budapest ou à Poznan en 1956, à Djakarta en 1965 ou à Shanghaï quand le régime maoïste massacra les ouvriers au milieu de la « Révolution culturelle » en 1966-1969. Les travailleurs, blancs ou non blancs, de l’Amérique des années 1960 ressentaient cela plus clairement que ne le faisaient les amis d’Elbaum, aveuglés par l’idéologie.

Comme Marx l’écrit dans Le 18 Brumaire, à propos de la Révolution anglaise de 1640 : « C’est ainsi qu’à une autre étape de développement, un siècle plus tôt, Cromwell et le peuple anglais avaient emprunté à l’Ancien Testament le langage, les passions et les illusions nécessaires à leur révolution bourgeoise. Lorsque le véritable but fut atteint, c’est-à-dire lorsque fut réalisée la transformation bourgeoise de la société anglaise, Locke évinça Habacuc. » Quand les éléments en pleine ascension sociale dans la petite bourgeoisie des années 1960 et 1970, les Blancs de la New Left et des courants marxistes tiers-mondistes, mais aussi un nombre important de Noirs et de Latinos, quand ils se furent bien installés dans les professions libérales, la fonction publique ou les sphères universitaires, les banlieues aisées et les magnétoscopes supplantèrent Ho chi minh, Che Guevara et Mao tsé-toung. Les choses se passèrent différemment pour certains, particulièrement les Noirs laissés pour compte et sans perspective d’entrer dans les classes moyennes. C’est particulièrement évident si l’on observe le destin des Weathermen clandestins après des années de cavale ou de prisonniers politiques noirs comme Geromino Pratt.

Si Elbaum noircit des centaines de pages à propos de petites guerres entre des sectes ou des idéologies disparues qui ne manquent à personne – pas même à lui-même –, ce n’est pas sous l’impulsion d’une quelconque nostalgie. L’un des commentaires reproduits sur la quatrième de couverture dévoile le projet politique sous-jacent à cet ouvrage : « Enfin un livre qui peut avec succès faire le lien entre les batailles des années 1960 et les contestations et luttes qui émergent dans ce nouveau siècle. » La façon dont Elbaum évoque les campagnes présidentielles de Jesse Jackson en 1984 et 1988 est caractéristique ; il les présente presque comme un moment historique aussi important que les années 1960 car elles offrirent à quelques groupes marxistes-léninistes survivants (les « marxistes léninistes pour Mondale » comme quelqu’un les surnomma alors) leur dernière chance d’influencer les masses. Contrairement aux années 1960, les campagnes de Jackson se déroulèrent sans avoir un impact durable. Elles clôturaient, en fait, un long cycle qui avait commencé par une coalition entre le Parti démocrate et les militants du Parti communiste américain au sein de ce même parti, autour du New Deal de Roosevelt et du welfare keynésien impulsé par l’Etat. Et, tous comptes faits, l’héritage fatal du Parti stalinien à son apogée dans les années 1930 est également le patrimoine d’Elbaum.

Il est significatif que l’auteur reste muet sur les dérives du Parti communiste américain dans la « période héroïque » des années 1930. Ce PC qui mena la classe ouvrière américaine à l’abattoir de la Seconde Guerre mondiale en soutenant l’interdiction de faire grève, en calomniant comme « hitléro-fasciste » toute critique de la dérive de l’impérialisme américain qui atteignait alors la domination mondiale, et en applaudissant les bombardements de Hiroshima et Nagasaki.

Ce livre a donc encore une autre fonction politique : il sert à préparer une future « coalition progressiste » qui proposerait à la classe ouvrière américaine une nouvelle version du capitalisme d’Etat. On peut imaginer un mouvement dont le slogan serait « Battons Bush » autour la campagne de Howard Dean (ou un autre scénario similaire) en 2004. Cette tentative rejoint le projet de certains dissidents du capital, des individus comme Georges Soros, Jeffrey Sachs, Joseph Stieglitz et Paul Krugman, qui cherchent à se positionner alors que le paradigme néolibéral qui a dominé les 25 dernières années commence à être sérieusement ébranlé. Si Elbaum fait quelques références occasionnelles à la situation économique difficile des années 1970, il ne voit pas que le déclin américain empêche toute possibilité d’inscrire une « réforme » quelconque à l’ordre du jour. Une telle « réforme » ne pourrait être formulée qu’avec des slogans populistes creux du type « Taxons les riches ». Ce « partage de la richesse déclinante » pourrait convenir à la classe moyenne « progressiste », à ces Blancs et ces gens de couleur qui évoluèrent autrefois dans l’univers du « marxisme tiers-mondiste » qu’affectionne tant Elbaum. Cependant, malgré ce que l’auteur peut écrire, en dépit de ce que lui et son milieu pensaient il y a trente ans, la classe ouvrière ne se limite plus à l’Amérique du Nord, à l’Europe et au Japon. Elle s’est maintenant largement répandue dans bien des parties du tiers-monde « anti-impérialiste », mené par la Chine. L’Orient sera rouge de nouveau, et on n’assistera pas à une répétition du cauchemar paysan-bureaucratique vanté par le « marxisme tiers-mondiste » des années 1960 et 1970.

On aura affaire à une véritable révolte ouvrière contre précisément les principales forces politiques qui utilisèrent le « marxisme tiers-mondiste », dans le tiers-monde tout comme aux Etats-Unis et en Europe, afin de bloquer toute question sociale et de promouvoir leurs intérêts de classe. Les vestiges de ces forces politiques sont aujourd’hui positionnées au sein du Parti démocrate et de la bureaucratie syndicale, à leur périphérie, et dans le mouvement altermondialiste. Ils se préparent à tenter de rénover la façade du système capitaliste en déployant des torrents de rhétorique « progressiste » comme ils le firent dans les années 30 et les années 1940. Mais pour nous la seule chose qui serait « progressiste » dans le monde d’aujourd’hui, c’est la révolution prolétarienne.

(2004)

(Traduit par Echanges et mouvements)

Ce texte fait partie d’un des deux recueils de Loren Goldner publiés aux Editions Ni patrie ni frontières, Demain la révolution, dont le premier tome paraîtra le 20 octobre 2008. Prix : 12 € chaque volume, ou 18 € les 2 volumes si vous souscrivez avant le 15 décembre.

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