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Vichy, Sarkozy, et nous, et nous...

dimanche 5 octobre 2008, par Yves

La contribution suivante nous a été envoyée par deux lecteurs suite à différents articles publiés sur ce site. Tous les textes se trouvent ici :

http://www.mondialisme.org/spip.php?article1195

. Même si nous ne sommes pas d’accord avec une partie de leur analyse de la politique antijuive de Vichy (1), les auteurs ont raison de dénoncer ce patrimoine politique (la défense de la nation) commun à la droite et à la gauche, et qui a des conséquences graves dans le système de défense mis souvent en avant, par tactique ou par conviction, dans les pétitions ou lettres individuelles envoyées aux autorités policières et administratives actuelles pour défendre tel ou tel sans-papiers. Les auteurs ont aussi raison de souligner que tant dans la critique de Sarkozy (« agent des Américains ») que dans la critique du TCE on a vu de très troublants arguments surgir à l’extrême gauche et chez les altermondialistes.

(1)On se rapportera à l’étude de Richard Weissberg Vichy, la justice et les Juifs, 1998. L’auteur a étudié des archives privées de notaires, d’avocats, des archives judiciaires et les débats entre juristes de l’époque, matériaux pas ou peu exploités avant lui, et il s’est intéressé à la « créativité » débordante des juristes français en matière raciale. On comprend mieux la gêne des historiens français actuels quand on sait que l’ex-juriste pétainiste Maurice Duverger officia pendant des années comme éditorialiste au Monde et que ses manuels ont formé des générations d’étudiants en sciences politiques. Ou que Georges Mauco, auteur de rapports pour le Front populaire, pétainiste, puis gaulliste en 1945 officia comme « spécialiste » reconnu de l’immigration en défendant des théories fondées sur la « hiérarchie des races ». Il fut membre du Haut comité consultatif de la famille et de la population JUSQU’EN 1970 et fit parallèlement carrière comme psychanalyste et spécialiste de la pédagogie de l’enfant ! Ce partisan d’une immigration « voulue » n’aurait sans doute émis aucune critique contre l’immigration « choisie » de Sarkozy-Hortefeux. Pour plus de détails, on se reportera à l’article de Patrick Weil « Georges Mauco, expert en immigration, ethnoracisme pratique et antisémitisme fielleux » dans L’antisémitisme de plume 1940-1944 (sous la dir.de P.A. Taguieff) et au livre de Georges Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France, Fayard, 2007

Ni patrie ni frontières

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Vichy, Sarkozy, et nous et nous…

Faut-il comparer le régime actuel et Vichy ?

Voilà la question telle qu’elle est posée actuellement dans de nombreux textes, dont presque tous sont liés à la politique d’immigration et plus précisément à celle de l’internement des étrangers et à leur expulsion.

De fait, quand on constate les déchaînements de passion que cette comparaison entraîne, et la manière dont elle fait dériver le débat loin des questions concrètes (comment organiser la lutte, notamment), la réponse négative semble de simple bon sens pour qui a autre chose à faire que polémiquer.

De plus, si l’objectif est d’ouvrir les yeux des millions de ceux qui assistent passivement au déroulement des évènements, ou de susciter un électrochoc chez les exécutants du régime, on doit aussi constater l’échec total de cette stratégie.

Enfin, et c’est certainement l’argument le plus important, il est évident que les comparaisons hâtives avec cette période, lorsqu’elles concernent spécifiquement la question des camps et du sort réservé aux internés, suscitent immanquablement des raccourcis au mieux maladroits qui ont un effet bien réel : jeter la confusion, et gommer la spécificité de ce que fut la politique anti-juive, et la destruction planifiée des Juifs d’Europe que Vichy n’a pas initiée, mais à laquelle Vichy a contribué concrètement, dans une mesure que beaucoup d’historiens et de chercheurs considèrent comme beaucoup plus importante que dans nombre d’autres pays.

Nous sommes de ceux qui pensent que la confusion sur ce sujet est un danger parmi les plus graves qui menacent le mouvement dans son ensemble, que la question ne relève pas seulement du respect des victimes d’hier, mais aussi de la construction des luttes d’aujourd’hui.

Et pourtant, nous pensons aussi que la comparaison entre le régime de Vichy et le régime actuel, ses idéologues mais pas seulement, peut être utile à la réflexion et à la compréhension des enjeux.

Encore faut-il éviter certains écueils, qu’Yves Coleman dans un de ses textes qualifie à juste titre de « paresse intellectuelle ».

L’objet du débat, c’est la nature et la réalité du régime de Vichy.

Il nous semble qu’il y a un point commun, au moins, entre le discours officiel sur Vichy et celui qui est tenu par ceux qui se vivent comme ses opposants : c’est la mise en avant de ce qui lie Vichy aux nazis, et l’oubli, volontaire dans un cas et pas dans l’autre, de tout ce qui fait sa spécificité et son autonomie.

Ce travers apparaît dans un fait : la plupart des comparaisons effectuées portent sur l’organisation concrète de l’internement des Juifs, c’est-à-dire les conditions de la traque, de l’enfermement puis de la déportation.

Comme si Vichy avait été, avant tout, l’outil d’une politique décidée ailleurs, dont il aurait assuré la mise en œuvre pratique, avec la complicité d’une partie de la population.

C’est tout simplement faux : d’abord parce que le régime de Vichy a duré cinq ans et qu’il n’est pas resté le même pendant ces cinq années, et la politique nazie et ses exigences non plus.

Afin d’en faire un « accident de l’Histoire », pendant des dizaines d’années jusqu’à aujourd’hui, les autorités françaises et au-delà, une bonne partie des discours exprimés en France sur Vichy ont presque toujours gommé ce que fut réellement Vichy dans sa première période et éludent une réalité historique bien gênante : jusqu’en janvier 1942(1), date à laquelle est prise la décision d’exterminer dans les chambres à gaz tous les Juifs des territoires occupés par les nazis, pour Hitler et la majorité des nazis qui appliquent sa politique en France, la France ne fera pas partie du Grand Reich après la guerre, c’est-à-dire de la zone des dominants, qui doit être « nettoyée » des Juifs et des éléments « impurs », des peuples qui gouverneront le monde aux côtés des Allemands.

Cette vision des choses trouve immédiatement une application concrète : dès la fin des hostilités, l’expulsion des Juifs allemands reprend vers la France(2). La décision de l’extermination physique totale ne sera prise qu’un an et demi plus tard, et, en attendant, si les nazis considèrent que les Juifs doivent être internés et persécutés partout où ils sont vainqueurs, ils se préoccupent aussi et avant tout de « nettoyer » le territoire du Reich proprement dit, par tous les moyens, le meurtre massif mais aussi l’expulsion.

Et l’un des premiers combats menés par le gouvernement de Vichy sera de protester contre ces mesures, de dénoncer l’augmentation du nombre de Juifs sur son territoire qui en découle, de tenter d’être reconnus par les nazis comme des partenaires avec qui une politique commune vis-à-vis de la question juive pourrait être menée.

Cet aspect soigneusement gommé de la mémoire collective n’est absolument pas anecdotique : il met en lumière une réalité majeure. Le régime de Vichy n’a absolument pas été un régime fantoche, un gouvernement d’occupation, mais une entité autonome qui a cherché, dans ce domaine et dans d’autres, à préserver son autonomie, et à être non pas un exécutant mais un partenaire critique.

Et il ne s’agit pas seulement d’une question d’hommes et de décisions individuelles, bien au contraire.

Si les hommes et les femmes de Vichy ont eu cette distance vis-à-vis des nazis et de certaines de leurs décisions, c’est bien parce qu’ils incarnaient une réalité collective et sociale française, un ensemble de forces qui ne sont pas nées, un soir de 1940, pour mourir et disparaître un jour de liesse dans les rues des villes libérées de leurs soldats allemands, tout comme les forces qui ont amené à la création d’un ministère de l’Immigration ET de l’Identité nationale ne disparaîtront pas, dans les cercles du pouvoir économique et politique et au-delà, le jour où l’on fêtera le retour de la gauche et le départ de Nicolas Sarkozy à la Bastille.

Et l’intérêt de comparer la France d’aujourd’hui et la France de Vichy est là : tant qu’on n’analysera Vichy que comme un gouvernement et ses dirigeants, tant que nous serons incapables d’étendre l’analyse à l’ensemble d’une réalité, qui comprend aussi la nature des oppositions qui s’y sont développées, les comparaisons seront au mieux inutiles, au pire elles iront dans le sens de l’adversaire, à savoir, Vichy comme un ovni et une inexplicable rupture. Notons d’ailleurs que le caractère presque « magique » de l’analyse de la « rupture » réelle liée à l’élection de Nicolas Sarkozy, que d’aucuns attribuent à une « influence extérieure », en faisant de Sarkozy un agent des « Américains », ou que d’autres attribuent parfois à un « trucage » des votes ou à l’action unique des « médias complices » relève du même schéma.

Il faut d’abord ne pas résumer Vichy à sa politique vis-à-vis des Juifs et des étrangers, mais s’intéresser à l’ensemble de son œuvre, idéologique et pratique.

Mais même en ce qui concerne l’analyse de la persécution spécifique dirigée contre les Juifs, il y a effectivement une dangereuse paresse intellectuelle à ne voir que la dimension des camps d’internement. Là-dessus, la comparaison est non seulement dangereuse mais aussi totalement inutile, dans la mesure où les points communs ne disent rien d’essentiel.

En effet, à partir du moment où un corps social décide qu’une partie des individus qui le composent doivent en être expulsés, à partir du moment où une discrimination est faite entre les uns et les autres à partir de critères, tels que le droit du sang ou du sol, l’appartenance supposée à une race ou une culture, on en vient immanquablement à arrêter les concernés, à les interner collectivement et à les expulser, qu’on ait ou non l’intention de les exterminer.

Ce que partagent Vichy et le gouvernement Sarkozy sur ce sujet, ils le partagent avec tous les gouvernements de la Terre, passés ou présents. On ne voit donc pas l’intérêt d’une telle comparaison, à laquelle n’importe quel gouvernement opposera avec raison l’argument que les autres le font, tous les autres. A moins de penser que tout se vaut, et d’en finir par traiter tout et n’importe qui de « fascistes » et de « nazis », on se retrouve coincés.

Pourtant, il y a un élément qui n’est pas commun à tous les régimes qui pratiquent la division entre « natifs » et « étrangers », entre « expulsables » et « régularisables » : c’est la définition de l’« étranger ».

Ce sont les critères qui fondent l’appartenance à la communauté qui a le droit de décréter que certains « autres » n’en font pas partie et peuvent donc être soumis légitimement à la discrimination.

Bien souvent, on s’intéresse au sort des Juifs, à la manière dont ils furent traqués en France, mais finalement très peu à la manière dont Vichy a déterminé qui était Juif, ce qu’était être Juif, et aussi ce qu’impliquait concrètement le fait d’être catégorisé comme Juif.

Pour les nazis, d’une part, ou on est Juif, ou on ne l’est pas. Ou plus exactement on NAIT Juif, et c’est en soi une condamnation à mort. Les nazis s’en sont toujours tenus à une définition essentiellement raciale fondée sur des critères physiques et généalogiques.

La réalité concrète de l’individu qualifié de Juif à partir de ces critères, le fait qu’il soit né ou pas dans tel ou tel pays, ses convictions culturelles ou religieuses, son degré d’ « assimilation », d’ « intégration » leur étaient parfaitement indifférents, pas seulement pour définir le Juif, mais aussi dans la persécution à mettre ou non en œuvre, ou dans ses modalités diverses.

L’officier SS Dannecker qualifiera « d’arrogance inouïe », Xavier Vallat, premier commissaire aux Questions juives, lorsque celui-ci lui affirmera lors d’une rencontre qu’il est un « bien plus vieil antisémite que lui », pour s’opposer à cette conception et lui présenter la sienne.

Il faut aller au-delà des mots, et voir ce qu’ils recouvrent réellement pour ceux qui les emploient : dans les textes de lois vichystes, le terme de « race juive « est certes utilisé, mais en réalité, il ne recouvre absolument pas la définition nazie, et Vichy y inclut des critères qui sont d’ordre culturel, religieux. L’une des activités du commissariat aux Question Juives dans sa première période sera d’examiner la « judéité « au regard des services rendus à la France, de la conversion au catholicisme par exemple. Dès lors qu’on édicte ce genre de critères, les « exceptions « à la loi raciale, alors on est dans une définition de l’étranger à la communauté qui est différente, même si ces définitions, ces exceptions ne sont que théoriques et n’influent qu’exceptionnellement sur la persécution réelle.

Et évidemment, la définition du Juif est aussi celle de celui qui ne l’est pas, c’est-à-dire celle de la communauté dont il s’agit d’exclure le corps étranger. Pour les nazis, il s’agit d’une communauté d’essence raciale, une communauté éternellement définie par des critères qui ne varient pas à travers les siècles. Pour la majorité des dirigeants vichystes, la communauté est un objet de devenir historique, qui peut perpétuellement intégrer mais aussi exclure, elle est d’abord nationale.

Après la guerre, les dirigeants vichystes traduits en justice tentèrent de se servir de cette distinction qu’ils avaient faite, notamment par rapport aux Juifs anciens combattants comme d’une tentative réaliste de sauver les Juifs qui pouvaient l’être. C’est évidemment totalement faux : dans la réalité, les deux conceptions ne se sont pas affrontées, elles ont cohabité, et elles ont trouvé un terrain d’entente concret, l’extermination des Juifs, de tous les Juifs. Les contradictions inhérentes aux deux conceptions n’ont jamais été un casus belli majeur, sur lequel il y aurait eu une mobilisation véritable. De plus, lorsque les dirigeants vichystes mirent en avant cette ligne de défense, elle avait un objectif : se présenter comme des nationalistes au même titre que ceux de la Résistance proprement dite. Or, l’existence de la Résistance, gaulliste notamment, montre bien que le « tronc commun » partagé par Pétain et par De Gaulle, tous deux militaires, tous deux persuadés de l’existence d’un objet théorique la « Nation Française » et sa défense, pouvait mener historiquement à deux choix irréconciliables, la collaboration avec le régime nazi, et la lutte armée contre celui-ci.

Mais il reste que deux manières de qualifier et d’exclure ont bel et bien coexisté, et l’idéologie qui sous-tendait celle de Vichy a de fait bien des points communs avec celle qui est mise en œuvre par le gouvernement Sarkozy mais pas seulement. Et que cette idéologie n’était pas propre aux hommes de Vichy, que certains de ces aspects étaient aussi partagés au sein même de ceux qui combattaient le régime, et qui se sont ensuite retrouvés au pouvoir et l’ont mise en œuvre concrètement, vis-à-vis d’autres populations, notamment dans la gestion des conflits liés à la décolonisation. Si l’on fait l’impasse sur cette conception commune, l’idée de Nation, excluante et discriminante, alors on ne peut comprendre que des Résistants, à qui l’on ne peut dénier leurs combats, se soient retrouvés vingt ans plus tard dans les rangs de l’OAS ou tout simplement ministres dans les gouvernements, liés à la droite ou à la gauche, qui tentèrent de préserver l’Empire colonial.

Cette conception commune, si elle saute aux yeux aujourd’hui, n’a pas été absente des politiques d’immigration et d’intégration de ces soixante dernières années, bien au contraire, elle a continué à sous-tendre beaucoup de discours et de lois.

Les conceptions vichystes ont intégré un ensemble de présupposés déjà présents dans les régimes précédents, profondément ancrés dans l’imaginaire français et qui n’en sont pas sortis depuis.

En France, l’étranger n’est pas tant celui qui vient d’ailleurs, que celui qui refuse ou qui ne peut devenir un homme d’ici. Là où certains régimes, parmi lesquels les nazis définissent la communauté comme un corps immuable par-delà les siècles, où l’étranger l’est parce que ses ancêtres l’étaient, d’autres se fondent au contraire sur une exclusion sans cesse renouvelable

Pour les nazis, il n’y a jamais eu les Juifs allemands et les autres. On ne pouvait pas être Juif et allemand, et l’adhésion à la culture allemande, par exemple, était considérée comme le signe de la duplicité d’une race, et les Juifs assimilés comme les plus dangereux parce que les plus rusés, ceux qui contaminent le corps pur en toute discrétion.

Bien au contraire, pour Vichy, il y a des « bons » Juifs, au moins en théorie. Xavier Vallat passera ainsi personnellement une partie de son temps à l’examen des dossiers de « dénaturalisation » : il s’agissait d’enlever la nationalité française donnée à la fin des années 1920 à des dizaines de milliers d’émigrants, dont une grande partie de Juifs et de sélectionner ainsi ceux qui seraient soumis immédiatement à l’internement et surtout au statut des Juifs. Ces « bons » Juifs peuvent bien être nés ailleurs, et certains « mauvais » peuvent bien être arrivés avant les bons, ou même nés en France. Ce que le commissariat aux Questions Juives va examiner, c’est la religion, c’est le fait d’avoir participé ou non à l’armée française, c’est le fait d’avoir rendu des services économiques ou culturels au pays, bref le fait d’avoir adhéré à la communauté nationale et à ses valeurs. Dans la réalité, cet examen se concluait presque toujours par l’exclusion et la justification de la persécution, mais il a bel et bien existé, et on retrouve d’ailleurs des traces de l’irritation qu’il a suscitée chez les nazis, malgré son absence d’incidence pratique dans les lettres de Danecker et d’autres à leur commandement.

Comment ne pas voir que cet examen minutieux ressemble trait pour trait à celui qui est fait aujourd’hui quotidiennement dans nos préfectures, à travers les différents critères de régularisation mis en place récemment, par le travail, pour « services culturels ou économiques spécifiques » ? Comment ne pas voir que ce qui est exigé au travers du « certificat d’intégration », délivré à l’issue d’un enseignement obligatoire et de pseudo-examens présente des similitudes dans la manière de penser l’ « étranger » ? Même si ces nouveaux critères, ces nouvelles exigences n’ont pour l’instant que peu de poids dans la politique d’immigration réelle, ils introduisent une nouvelle manière de faire et de penser l’exclusion et la régularisation possible.

Lorsque l’autorisation de rester sur le territoire national est conditionnée au fait de s’être tapé des heures de propagande sur la nation française, la République et ses valeurs, de savoir chanter la Marseillaise et de connaître l’origine des trois couleurs du drapeau, il faut bien constater que le gouvernement n’est pas d’abord raciste mais nationaliste.

Et de la même manière que les critères vichystes n’étaient pas forcément plus favorables aux Juifs que les critères raciaux définis par les nazis, de même les critères d’exclusion dans tous les domaines définis par le gouvernement français ne sont pas forcément moins larges que ceux qui existent dans d’autres pays qui n’adhèrent pas au concept de « nation »

Ainsi, sous Vichy, le non-Juif, le Français qui se marie avec un Juif devient juif. Les nazis ne sont jamais allés aussi loin, et les sanctions prises contre les Aryens mariés avec des Juifs, l’interdiction des mariages mixtes et sa pénalisation avaient pour objectif de préserver la pureté future de la race, que l’Aryen porte en lui. L’Aryen ne peut pas devenir Juif, pas plus que le Juif ne peut devenir Aryen. Pour Vichy, parce que le critère est aussi culturel et national, alors la conversion et le mariage changent la qualité, l’essence de celui qui était jusque-là membre à part entière de la communauté nationale.

Il y a des pays européens, où l’accès aux écoles notamment, est interdit aux étrangers en situation irrégulière, ce qui n’est pas le cas en France. Des pays aussi où la loi organise un séparatisme fondé sur l’appartenance supposée à une ethnie dans l’accès à l’école.

Mais l’Ecole française « pour tous » est aussi celle qui est fermée légalement depuis la loi votée au moment de ce que l’on a voulu appeler « l’affaire du voile islamique » à un certain nombre d’individus qui portent un signe distinctif considéré comme celui du refus d’adhésion aux principes « nationaux », même s’ils sont légalement « Français ».

Parce qu’être Français, pleinement Français, ce n’est jamais acquis, ça se mérite. Et c’est là où il n’y a aucune paresse intellectuelle, aucun raccourci dangereux à comparer Vichy et le régime actuel.

A une seule condition : ne pas faire de Vichy le monstre absolu et inédit, l’ignoble exception de la noble histoire d’un pays d’accueil et de générosité, mais au contraire, considérer ces quatre années comme se situant dans une continuité idéologique et pratique, et s’inspirant de concepts et de politiques absolument pas extérieurs, absolument pas propres aux « agents nazis », et disparus avec eux.

Et c’est malheureusement là où le bât blesse dans les comparaisons faites la plupart du temps par le mouvement de défense des sans-papiers : c’est qu’elles ne portent jamais sur deux points précis : le premier est sur tout ce qui existait avant Vichy et qui ne sera absolument pas imposé de l’extérieur par les nazis. Le concept de « nation » et sa mise en œuvre concrète, l’exclusion de la communauté « nationale » d’un certain nombre d’individus.

Et, au-delà, si tout le monde compare Sarkozy et Pétain, personne n’ose s’attaquer de front à une comparaison douloureuse, polémique mais essentielle pour organiser nos luttes. Celle des formes que prit l’opposition idéologique à Vichy, pas celle de la Résistance à Vichy, fantasmée et mythifiée, mais celle qui inclut aussi certains des partisans du régime en général, mais qui le trouvaient par certains côtés trop extrémiste.

Parmi les premières critiques ouvertes contre la politique antijuive, beaucoup ne portaient absolument pas sur la nécessité même de l’existence de cette politique. Des hommes d’Eglise, des employeurs, par ailleurs tout à fait favorables à Vichy dans son ensemble, des policiers protestèrent dès les premières mesures antijuives, notamment l’interdiction de certaines professions, la mise sous tutelle des entreprises juives.

Et d’autres s’élevèrent contre les rafles et l’internement dès que celui-ci prit des dimensions importantes : mais s’il ne s’agit pas de leur dénier le courage de l’avoir fait sous un régime totalement autoritaire, il faut aussi constater que la majorité des critiques, qu’elles aient pris la forme de lettres adressées au Maréchal et à Vallat, ou celle, plus rare de déclarations publiques, ne remettaient aucunement en cause l’existence d’un « problème juif » et d’une solution répressive, au moins en partie, à apporter à ce problème. Ce qui était critiqué relevait parfois de l’application de telle ou telle mesure à tel Juif particulier, un voisin, un ami dont il paraissait scandaleux et injuste qu’il puisse être traité comme les autres, les « vrais coupables ». D’autres s’élevaient contre « l’art et la manière », les arrestations massives ou les exactions individuelles trop voyantes, et pointaient déjà la nécessité de faire les choses avec « humanité et cœur », et pas avec la brutalité attribuée à l’occupant uniquement.

Ce sentiment, selon les rapports de la police de Vichy, fut très partagé notamment au moment des rafles de 1942 : beaucoup de rapports de gendarmerie de ces mois précis évoquent d’ailleurs avec irritation une population qui a approuvé le statut des Juifs, qui se plaint de leur prétendue influence néfaste, et proteste quand on prend les mesures visant à la combattre, notamment quand ce sont des familles et des enfants qui sont touchés.

Il y a dans ces réactions quelque chose d’évidemment troublant, dans leur similitude avec celles qui ont lieu aujourd’hui en France face à la traque des sans-papiers, ou plutôt à ses aspects les plus voyants, ceux qui touchent des populations en contact direct avec les Français, à l’école par exemple, dans cette défense de « proximité », que la presse a souvent caricaturée en présentant, par exemple, le cas de ces députés UMP ou de ces électeurs du Front national qui ont défendu tel ou tel sans-papiers particulier.

Parce qu’elles font immédiatement apparaître une France qui n’est pas cet objet exotique peuplé de collabos et de résistants qui s’affrontent dans l’indifférence générale, mais un pays qui est bien le nôtre, où une partie de la population soutient le principe de l’exclusion, de la discrimination et de la traque d’une autre partie de cette population, mais n’est pas pour autant unanime sur la manière de définir l’étranger, ni sur les moyens de l’exclure.

Une France où le leitmotiv de l’ « étranger méritant », celui qui a défendu la nation, qui s’est battu pour la France, ou qui s’est bien intégré continue à exister dans la tête de nombreux Français, mais aussi dans celle de la direction et de l’administration vichyste.

Mais néanmoins une France, qui hormis dans des secteurs très restreints de la Résistance, ne remettra jamais en cause le concept même d’ « intégration à la Nation », intégration économique, culturelle ou religieuse comme critère de la discrimination et de l’exclusion.

Et de fait cette non-remise en cause, socialement partagée de manière massive, contribuera concrètement à l’internement et la déportation, et finalement à la réalisation des desseins exterminateurs des nazis dans une mesure importante.

D’une part, parce que les nazis en France n’auront pas besoin de mettre en place leurs propres relais administratifs et étatiques pour organiser la traque des Juifs (ce qui les aurait ralentis) et trouveront opportunément une machine à ficher et arrêter déjà bien rodée, avec des personnels déjà habitués à mettre en œuvre une politique d’exclusion. D’autre part parce que Vichy, dès l’automne 1940, de manière autonome et avant toute demande des Allemands, pourra se permettre d’édicter un statut des Juifs, de procéder à leur recensement, de toute façon déjà en grande partie réalisé pour tous ceux qui n’étaient pas de nationalité française grâce aux lois anti-étrangers édictées dès le milieu des années 1930.

S’il y a bien une utilité et une nécessité à comparer Vichy et le gouvernement actuel, si des parallèles peuvent et doivent être faits, ce n’est certainement pas pour nazifier Brice Hortefeux, mais paradoxalement pour dénazifier Vichy. Non pas justement pour réhabiliter le régime, car l’identifier aux nazis, en faire leur pantin, c’est une manière d’absoudre ce que fut la France de ces années-là, d’éviter la douloureuse remise en question de ce qui est notre histoire à tous.

L’immense majorité des Français de ces années-là n’étaient pas des fascistes, n’étaient pas des nazis, et il faut bien constater que les dirigeants vichystes, pour la plupart avaient un parcours politique qui ne correspondait pas à ces écoles de pensée et d’action. Mais la France de Vichy était bien une France où l’idée de nation, portée avant-guerre par la droite comme par la gauche, était un concept théorique et pratique fondateur et très partagé : même dans la Résistance, il sera très rarement remis en cause, bien au contraire, c’est au nom de la défense de la Nation que beaucoup se lèveront et cela explique aussi que le sort spécifique réservé aux Juifs ne sera à aucun moment un thème de combat généralisé ou fédérateur.

On ne peut répondre à la question de savoir ce qu’aurait été Vichy sans les nazis. Le fait est que c’est l’occupation nazie qui a permis aux forces qu’incarnait Vichy de s’emparer du pouvoir sans avoir à faire face à une opposition légale.

Mais ces forces ne sont pas isolées dans la France des années 1930, où l’idée de Nation à protéger de l’ennemi intérieur et de l’invasion étrangère est une idée partagée et propagée dans des cercles qui dépassent de loin les milieux d’anciens combattants ou les groupes néofascistes.

Un pays où, hormis dans certains cercles très minoritaires, la gauche et l’extrême gauche ne remettent plus en cause le principe même des politiques menées au nom de cette idée de Nation, où le repli nationaliste prend des formes variées, et se retrouve aussi dans beaucoup de discours antiguerre : la propagande selon laquelle on n’ira pas mourir pour les Juifs persécutés par Hitler notamment prend très bien.

Bref, un pays où l’ensemble du discours politique, à de très rares exceptions près, exalte l’idée de la Nation protectrice contre le capitalisme ou le bolchevisme « international ».

Et si nous devons faire des comparaisons, des parallèles avec la France de Vichy, sûrement est-il plus utile de rappeler qu’en ces années-là, les nationalistes n’étaient pas qu’à Vichy.

Et au lieu de faire de Vichy le monstre étranger à nous-mêmes, au lieu de nous voir comme les nouveaux Résistants, peut-être est-il temps aussi de traquer dans nos propres discours ce qui se rapporte à l’idéologie nationale, de droite ou de gauche, qui fonde la politique d’immigration française depuis des années, au nom des « bons » et des « mauvais étrangers ».

Ce n’est pas Brice Hortefeux qui a parlé du « plombier polonais », ce n’est pas Brice Hortefeux, mais toute une partie de la gauche et de l’extrême gauche française, qui a défendu en 2005 la nation française et ses acquis contre le « capital international » incarné par la Constitution européenne.

Lorsque Brice Hortefeux régularise sur la base du travail, donc de l’ « apport économique à la nation française », de l’ « étranger utile » opposé au délinquant et au profiteur, sommes-nous vraiment efficaces lorsque nous nous engouffrons dans cette prétendue brèche pour exiger la régularisation de tous les « travailleurs », pour mettre en avant ceux qui sont « intégrés », ceux qui « payent des impôts » ? Que disons-nous vraiment lorsque nous mettons sans cesse en avant ces « étrangers qui ont donné leur vie » dans l’armée française pour déplorer que leurs descendants soient traités comme des chiens ? N’avalisons-nous pas, sous prétexte de « réalisme », de « convaincre l’opinion publique », la thèse selon laquelle il y aurait tout de même un tri à faire, des « bons » et des « mauvais », sur la base des services rendus à cette construction théorique, la Nation, que nous ne remettons finalement pas en cause ?

Ces questions, nous pensons qu’il est impératif de nous les poser, y compris à travers l’analyse et le débat sur ce que fut la France de Vichy. Nous sommes conscients des limites que présente toute analyse qui cherche à mettre en lumière des éléments communs au sein d’entités politiques et de régimes, toujours complexes. Vichy ne fut pas qu’un régime nationaliste, et l’antisémitisme n’est jamais seulement un racisme parmi d’autres : il présente des caractéristiques irréductibles à toute comparaison. En ce sens, les législations antisémites de Vichy ne peuvent être confondues avec la législation anti-étrangers en général mise en œuvre pendant cette période, même si on l’étudie indépendamment des facteurs imposés par les nazis. De même tous les nationalismes français, qu’ils aient ou non accédé au pouvoir, ne présentèrent pas une composante antisémite, mais de fait tous, même celui de 1789, eurent leur politique contre ceux qui étaient considérés comme étrangers à la Nation.

De fait refuser toute comparaison entre la France de Vichy et celle d’aujourd’hui, au nom de sa terrible spécificité, c’est faire le jeu de tous ceux, à commencer par Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux, qui voudraient exclure ces quatre années de l’histoire de France au nom d’une France éternelle, une France que les nazis auraient réduite à néant militairement pour créer de toutes pièces un Etat fantôme, sans aucune base sociale, économique et politique.

Alors qu’aujourd’hui, Brice Hortefeux choisisse Vichy pour un sommet européen sur l’Immigration devrait au final moins nous choquer que cette petite phrase de Nicolas Sarkozy qui déclarait en mai dernier que « la Vraie France n’était pas à Vichy », et qu’il la situe à Londres pour ces quatre années.

Répondre à Hortefeux et à Sarkozy aujourd’hui, ce n’est pas dire que la « France d’après », c’est Vichy. Mais rappeler encore et toujours, que Vichy, c’était bien la France.

Des lecteurs

Ni nations ni frontières !

1. En janvier 1942, à Wannsee, la décision est prise par Hitler et ses proches de mettre en œuvre la Solution Finale, c’est-à-dire l’extermination totale des Juifs des territoires occupés par le Reich dans les camps de la mort. Cet objectif est déclaré prioritaire, ce qui signifiera notamment dégager, malgré les nécessités de la guerre, les moyens nécessaires à la déportation totale. A partir de cette date, en France, les nazis, qui ont des objectifs chiffrés, liés notamment au nombre de trains rendus disponibles, jouent un rôle beaucoup plus important dans la mise en œuvre concrète des arrestations, de la traque et de l’organisation de la déportation.

2. Dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler, l’expulsion des Juifs d’Allemagne est une des « solutions » adoptées par le régime, à côté des persécutions. A la fin des années 1930, la pratique des expulsions sauvages déclenche déjà de nombreuses protestations du gouvernement français, qui mène par ailleurs une politique anti-réfugiés : en fait les Juifs sont dépouillés de tous leurs biens puis amenés par les autorités du côté français de la frontière.