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Sur le film « Chomsky et Compagnie » d’Olivier Azam

samedi 20 septembre 2008, par Yves

Vendredi 19 septembre 2008

Ce film n’est pas encore sorti en salles mais on peut l’acheter en DVD en écrivant à Les Mutins de Pangée - BP 60104 - 75862 Paris cedex 18 - contact@lesmutins.org ou en se rendant sur le site : www.lesmutins.org <http://www.lesmutins.org> .

Soyons clairs, dans le titre de ce film ce qui compte c’est beaucoup plus les mots « et Compagnie » que « Chomsky » . En effet, je n’ai pas minuté, mais son interview ne doit pas durer plus de 20 ou 30 minutes sur les 100 minutes du film. Ceux qui veulent connaître les opinions de Norman Baillargeon, de Daniel Mermet ou de Jean Bricmont sur Chomsky ont plus de chances d’être satisfaits que ceux qui croyaient voir vraiment un film composé essentiellement d’interviews de…Chomsky.

De plus l’objet et le fil conducteur de ce documentaire sont un peu confus, tant sur le plan technique que politique. Ce documentaire est construit autour d’une interview radiodiffusée de Chomsky par Daniel Mermet, interview entrecoupée d’ images ou d’extraits hétérogènes de films et d’interviews (1) pour illustrer soit les idées du « plus grand intellectuel vivant » (sic) qui « travaille une centaine d’heures par semaine » (resic), un penseur « entre Bertrand Russel et le sous-commandant Marcos » (waouh ! pourquoi pas entre Marx et Jésus ?), soit d’interventions de disciples de ce grand « anarchiste socialiste ».

Mermet fait d’ailleurs partie de ces journalistes qui mélangent un peu tout par ignorance, ou alors (je ne le connais pas assez pour trancher) qui pratiquent délibérément des amalgames. Ainsi il déclare, dans le commentaire en voix off du film, que les défenseurs des mouvements de libération nationale des années 60 auraient tourné leur veste et seraient déçus parce que les gouvernements issus de ces mêmes mouvements « obligent leurs femmes à porter le voile ».

Cette affirmation est doublement fausse :

– d’une part, on pouvait parfaitement, dans les années 60, lutter pour l’indépendance des colonies sans pour autant accepter de « porter les valises » des futurs exploiteurs de mouvements comme le FNL, le FLN, le PAIGC, le FRELIMO, etc. Peu d’hommes et de femmes anticolonialistes ont été lucides, mais on ne peut cacher et nier leur existence, leurs écrits et leurs actions (visiblement cela ne fait pas partie de la culture affichée de Mermet et Bricmont) ;

– d’autre part, à l’époque, même si la dimension religieuse, musulmane était déjà présente dans les luttes de libération nationale, notamment en Algérie, elle n’avait pas du tout pris la même ampleur qu’aujourd’hui (*). Cette affirmation est particulièrement vicieuse car elle sous-entend qu’il faudrait, si l’on est un authentique anticolonialiste, accepter inconditionnellement l’obscurantisme religieux quand il domine un mouvement de libération nationale. Mais elle a l’avantage d’expliquer pourquoi une certaine gauche (radicale) ou pas soutient aujourd’hui le Hamas et le Hezbollah.

La présentation de Mermet est bien typique de la pensée stalinienne ou tiersmondiste (souvent la différence entre les deux est très mince) selon laquelle : « Soit tu es avec moi, tu me soutiens sans exprimer la moindre opinion et tu fermes ta gueule ; soit tu me critiques et tu es du côté de l’impérialisme. »

On retrouve là d’ailleurs une des grandes faiblesses des livres de Chomsky : notre distingué linguiste est toujours extrêmement discret sur les tendances bureaucratiques, étatistes voire totalitaires des mouvements de libération nationale. Lorsque, dans le film, il critique avec raison les bolcheviks, Chomsky ne se rend pas compte qu’à l’époque (en 1917 et dans les années suivantes) ses critiques auraient été dénoncées comme « faisant le jeu de l’impérialisme »… Il ne s’en rend pas compte, mais il adopte exactement, vis-à-vis des mouvements de libération nationale ou des gouvernements tiersmondistes et pseudo-antiimpérialistes du Sud actuels, le profil bas que les bolcheviks ou leurs partisans, lui auraient imposé.

Dans un article du Monde diplomatique d’avril 2001 (« La mauvaise réputation ») Bricmont a écrit : « Dans les mouvements anti-impérialistes dominait une mentalité de “prise de parti”. Il fallait choisir son camp : pour l’Occident ou pour les révolutions du tiers-monde. Une telle attitude est étrangère à Chomsky, rationaliste au sens classique du terme. Non pas qu’il se place “au-dessus de la mêlée” – rares sont les intellectuels plus engagés que lui -, mais son engagement est fondé sur des principes comme la vérité et la justice, et non sur le soutien à un camp historique et social, quel qu’il soit. » Et il répète exactement la même chose dans le film. Ce point de vue est aussi le nôtre, malheureusement on ne le retrouve pas vraiment exposé en détail dans les livres de Chomsky ni dans le film, tellement notre auteur se concentre sur une seule chose : la dénonciation (juste) de l’impérialisme américain. Ce n’est pas un hasard si Chomsky est cité par Chavez, icône de l’anti-impérialisme à sens unique. Et ce n’est pas un hasard non plus si Chomsky lui a renvoyé l’ascenseur en ces termes : “Je m’intéresse beaucoup à ses idées politiques. Je pense que beaucoup d’entre elles sont constructives. » (New York Times, 22 septembre 2006). Et d’ajouter, argument massue sans doute, que Chavez a « remporté 6 élections dont le fonctionnement avait été étroitement surveillé » (au sens de « vérifié »).

Il est amusant de noter qu’un intellectuel qui a bâti toute sa carrière et sa renommée, dans le champ politique en tout cas, sur la façon dont les médias et le pouvoir « fabriquent le consentement » de la population, ne s’intéresse absolument pas au fonctionnement de la propagande chaviste étatique et para-étatique…

Chomsky est donc bien dans une logique de « camp historique et social » (en fait purement diplomatique, car il y existe bel et bien un "camp de la classe ouvrière", du prolétarait, totalement différent des camps diplomatiques officiels), contrairement à ce que prétend Bricmont.

Si Chomsky et ses disciples se livrent dans ce film à de nombreuses affirmations péremptoires et contestables, nous n’en donnerons que quatre exemples.

- Les fondements du nazisme

Lorsque Chomsky explique que le pouvoir du nazisme a été construit avec des « mots simples » diffusés par le « ministère de la Propagande » (donc après 1933) et qu’il s’agissait pour Hitler de « terroriser l’opinion » en jouant sur des « sentiments et des peurs », il passe sous silence ce qu’ont été les activités concrètes du NSDAP et des SA durant les années précédant la nomination de Hitler au poste de chancelier en janvier 1933 : attaque de meetings des partis communiste et socialiste, meurtres de militants de gauche, attaques de syndicats et de locaux militants, recrutement de dizaines de milliers d’hommes de main, formation de corps paramilitaires, noyautage des syndicats, de la police et de l’armée, tentative de putsch, etc.

Chomsky passe également sous silence ce qui s’est passé durant l’année 1933 et qui ne peut se réduire à quelques techniques habiles de conditionnement des esprits : création du camp de concentration de Dachau, autodafés de livres, attaques contre des magasins juifs, interdiction des partis politiques, généralisation des actions violentes et criminelles des SA, etc. Ceux qui croient, comme Chomsky et ses disciples dans ce film, que le nazisme a réussi à s’imposer à la population allemande principalement parce qu’il aurait mené une propagande habile inspirée des techniques de la communication publicitaire américaine feraient bien de lire les écrits de Daniel Guérin – un communiste libertaire, d’ailleurs : Fascisme et grand capital et La peste brune.

Cela dit, on comprend que Chomsky et ses disciples actuels sous-estiment le pouvoir de la violence réelle des nazis, leur rôle foncièrement anti-ouvrier et anti-révolutionnaire, leur fonction d’agent de destruction physique et matérielle du mouvement ouvrier le plus important d’Europe, et qu’ils surestiment le pouvoir symbolique des médias de l’époque, même si cela les conduit à une analyse complètement anachronique. En effet, une telle opération intellectuelle fondée sur l’escamotage des mécanismes réels du nazisme correspond à une vision du monde et à une sensibilité très actuelles.

Chomsky et ses disciples expriment en effet ce que pensent beaucoup de jeunes altermondialistes, gauchistes ou libertaires, qui aujourd’hui voient le fascisme ou le totalitarisme partout (cf. le ridicule « Sarkozy = Vichy 2 ») au point de banaliser totalement ces termes, et croient que la propagande médiatique serait toute-puissante au point de façonner la réalité sociale et les comportements sociaux. (Notons que Chomsky est parfois un peu plus subtil, comme nous l’explique Bricmont, quand il affirme que ce sont surtout les « classes moyennes » – en clair la petite-bourgeoisie salariée – qui gobent le mieux la propagande merdiatique et que les prolétaires sont doués d’un sens critique bien supérieur à celui des intellos ou des bobos.) Les comparaisons qu’établit Chomsky entre fascisme et démocratie, ou entre totalitarisme et démocratie sont extrêmement partielles et fragiles car il ne s’intéresse qu’aux mécanismes (symboliques) de la propagande, et pas à la violence quotidienne et massive (pas du tout symbolique, celle-là) que mobilisent les partis fascistes ou totalitaires avant d’arriver au pouvoir, puis ensuite pour garder le pouvoir.

Très récemment, le 16 septembre 2008, le massacre de paysans à Cobija, dans le département de Pando, en Bolivie, organisé avec l’aide de mercenaires étrangers, mais aussi de policiers et de cadres de la préfecture locale, tous opposés à Evo Morales, nous rappelle encore une fois que le pouvoir repose fondamentalement sur l’usage concret de la force matérielle. Pas sur des mots, des sentiments de peur et des techniques de lavage de cerveaux. Ce deuxième élément est secondaire dans l’explication de l’avènement et de la perpétuation d’un système dictatorial ou totalitaire.

- La « préface » de Chomsky au livre de Faurisson

Sur le débat qui fait rage depuis 28 ans à propos de la pseudo- « préface » de Chomsky (en fait une lettre aux éditeurs non destinée à la publication, selon Chomsky ), Daniel Mermet nous livre son cruel dilemme avec une désarmante naïveté : « C’est terrible pour nous car il y a deux personnes en qui on a confiance Vidal-Naquet et Chomsky. » On a là une bonne illustration de la paresse intellectuelle, du suivisme, de beaucoup de gens de gauche ou d’extrême gauche. Avoir une pensée critique ce n’est pas « faire confiance » aveuglément à X ou à Y, mais se forger SOI-MEME une opinion, qu’elle que soit la sympathie ou l’admiration qu’on a pour le talent, les connaissances ou les qualités personnelles d’Untel ou Unetelle. Or, il est évident que Vidal-Naquet a raison dans ce film quand il dit que Chomsky refuse de reconnaître qu’il a commis une erreur (2) en accordant sa confiance à des individus comme Pierre Guillaume et Serge Thion. D’autant plus que Thion explique lui-même comment il a trompé Chomsky, dans le film « Manufacturing Consent : Noam Chomsky, les médias et les illusions nécessaires » de Mark Achbar et Peter Wintonick réalisé en 1993.

On peut respecter et comprendre la position de Chomsky sur le droit absolu à la liberté d’expression, y compris des négationnistes, mais dans ce film son argumentation est bancale. Selon lui, « entrer dans le jeu des négationnistes c’est leur donner de l’importance » (et donc il ne faut en aucun cas discuter avec eux ou même réfuter leurs pseudo-arguments). Très bien. Mais alors on ne comprend pas pourquoi signer une pétition et engager une correspondance avec des négationnistes ne serait pas… leur « donner de l’importance », quand on est un intellectuel aussi « prestigieux » et « mondialement connu » que lui ! Les négationnistes ont été nettement plus malins et retors que Chomsky sur ce coup-là. Il s’est fait avoir comme un débutant et n’est même pas capable de le reconnaître 28 ans plus tard… En soi, ce n’est pas grave, mais ce qui est inquiétant c’est que ses disciples continuent à défendre leur maître sur ce qui n’est quand même qu’un point de détail. On peut douter de leur sens critique sur des questions plus importantes.

On remarquera aussi que le même Chomsky qui trouve normal et juste de défendre le droit d’expression des négationnistes (individus et idées qu’il abhorre) est scandalisé par la publication de prétendues « caricatures racistes contre des musulmans » en France. Décidément, en 1980 comme en 2008, le « grand intellectuel prestigieux » Chomsky est bien mal informé. Les caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo n’étaient pas des caricatures « racistes » , mais d’abord et avant tout des caricatures dirigées contre une interprétation politique de l’islam et contre la religion… Ce n’est pas du tout la même chose. Et le prétendre c’est vraiment ne pas faire preuve d’un grand « rationalisme »…

- Le Cambodge

Dans le film, Chomsky prétend que les méthodes sanguinaires des Khmers rouges auraient été une réponse à la barbarie des bombardements américains. Il explique que les Khmers rouges étaient un groupuscule de 3 000 personnes. A l’époque, 3 000 hommes armés (en fait plutôt 4000), c’était loin d’être un groupuscule insignifiant dans un pays de 9 millions d’habitants : imaginons dans la France actuelle de 66 millions d’habitants une guérilla rassemblant 30 000 combattants soutenus militairement par deux puissants Etats voisins. Personne ne qualifierait sérieusement un tel mouvement de « groupuscule ». Chomsky affirme que c’est à cause des bombardements américains que les Khmers rouges auraient recruté des dizaines de milliers de « paysans en colère, enragés par ces bombardements », et que le tout aurait ainsi engendré une « spirale de violence ».

Chomsky est bien mal informé sur les staliniens cambodgiens (3). Autant on doit lui rendre hommage pour avoir dénoncé le silence de la presse occidentale et les complicités américano-françaises sur le génocide du Timor oriental, génocide qui commença la même année que le génocide cambodgien (1975), autant on doit souligner son ignorance de ce qu’étaient les Khmers rouges et de leurs origines politiques. Les dirigeants staliniens cambodgiens (Pol Pot, Ieng Sary et Khieu Samphan), loin d’être des « paysans en colère », étaient des fils de bourgeois dont une partie avaient fait leurs études supérieures en France dans les années 50. Dès 1962, ils participèrent à la guérilla du FNL sud-vietnamien et furent donc formés militairement et politiquement par les staliniens vietnamiens. Ils furent ensuite rejoints en 1970 par des centaines d’intellectuels cambodgiens des villes qui renflouèrent l’appareil des futurs Khmers rouges. Toutes les idées politiques et les méthodes d’organisation du Parti communiste cambodgien viennent du Nord-Vietnam et de la Chine (notamment celle de la pseudo-Révolution culturelle). Leur science militaire et leurs armes provenaient du Vietnam et de la Chine. Il est donc faux d’affirmer que leurs pratiques génocidaires ne seraient qu’une réaction de défense anti-impérialiste (même si, au niveau événementiel, ce sont les bombardements américains qui ont poussé une partie de la population dans les bras de la guérilla). Les pratiques génocidaires ont été préparées par l’organisation interne de la guérilla. Elles sont le fruit d’un projet idéologique, un produit dérivé du stalinisme (4) et du maoisme.

Ne pas l’expliquer, se contenter de dénoncer la barbarie de l’impérialisme américain (démarche indispensable, bien sûr), c’est s’empêcher de comprendre les sources du totalitarisme stalinien. Rien de sert de critiquer, comme le fait Chomsky, les bolcheviks des années 20, si c’est pour dissimuler ou sous-estimer les origines des mécanismes d’un système fondé sur un Parti-Etat totalitaire 50 ans plus tard. Il existe bien sûr des différences quantitatives et qualitatives entre l’URSS de Lénine, celle de Staline et les régimes de Mao et de Pol-Pot. Mais il est difficile de nier que l’idéologie et la pratique dites « marxistes-léninistes » ont été au centre de la construction de ces Etats.

- Bricmont l’Etat et les « ex »

Dans le film et dans l’un des « plus » du DVD, Bricmont essaie de nous expliquer la nouveauté renversante de la pensée chomskienne en citant les noms « peu connus » (dit-il) de Rudolf Rocker et de Diego Abad de Santillan (5). Il se garde bien de nous expliquer les liens précis entre ces deux penseurs anarchistes et Chomsky. Il se contente de nous laisser entendre que LUI il sait. Une attitude typiquement élitiste : en anglais, on appelle cela du « name dropping »…Du saupoudrage chic et choc de noms connus ou mystérieux ….

Bricmont prétend que Chomsky serait mal vu dans l’intelligentsia française à cause de l’hostilité d’ « ex-trotskystes, ex-maoistes, ex-communistes » (on notera qu’il ne dit pas « ex-staliniens »). Bricmont est fort mal informé ou alors très mal intentionné.

Ceux qui ont le plus attaqué Chomsky (BHL, Finkielkraut et Cie) n’ont jamais été trotskystes, et ce n’est pas « l’extrême gauche » qui mène des campagnes contre Chomsky (bien au contraire ses livres sont généralement encensés de façon totalement acritique par les gauchistes de tout poil), mais la droite « intellectuelle », la gauche ultramodérée et des journalistes ignorants (un pléonasme). Où l’on voit qu’on peut être un mec vachement cultivé comme Bricmont et lancer des accusations infondées et confuses contre l’extrême gauche et les trotskystes…

Bricmont veut nous faire croire que Chomsky serait un penseur original, « inclassable », parce qu’il explique que les « multinationales sont les organisations les plus proches des systèmes totalitaires ». Franchement, on ne voit pas ce que cette critique du fonctionnement du capitalisme a d’original. Marx comparait déjà le fonctionnement d’une usine à celui de l’armée ou d’une caserne. Et il dénonçait déjà la « discipline de fabrique ». Il est évident que la constitution d’entreprises multinationales ne pouvait que renforcer ces tendances que Marx avait déjà identifiées 100 ans avant Chomsky.

Par contre, quand Chomsky prétend que, contre les multinationales, les gens n’ont dans l’immédiat qu’une « seule défense, un seul outil c’est l’Etat », non seulement il confond la défense (absurde) de l’Etat bourgeois avec la défense et l’extension constante (indispensable) des droits démocratiques, mais il énonce une banalité réformiste plus que centenaire. Ringarde, quoi…

D’après Bricmont, Chomsky serait « trop original pour faire partie d’un courant » . (On remarquera au passage que, lorsqu’il parle de « courants » , il parle des courants à la mode dans la petite bourgeoisie intellectuelle, notamment française, pas des courants du mouvement ouvrier, ou des courants du mouvement anarchiste qui visiblement sont moins dignes d’être cités que Lacan, Foucault, Althusser ou Heidegger). Il illustre son propos en utilisant la métaphore suivante : « la cage » (de l’Etat) « nous protège des fauves » que sont les multinationales. On est confondu devant une telle naïveté politique de la part de théoriciens si « originaux » et « novateurs ».

Il existe une interaction telle entre les sommets de l’Etat et les sommets des multinationales que l’on ne voit pas comment la tête de l’Etat (les gouvernements, les hauts fonctionnaires) pourrait constituer le moindre bouclier contre les manigances, manipulations et crimes des multinationales. Quant aux petits fonctionnaires, en général, ils obéissent et n’opposent pas de résistance aux circulaires, consignes et directives qu’on leur distribue. On le constate déjà aujourd’hui, dans la France "démocratique", dans les préfectures et la majorité des services sociaux vis-à-vis des sans-papiers. On imagine quelle serait l’attitude de la majorité de ces fonctionnaires et des petits cadres de la fonction publique face à un gouvernement dictatorial ou fasciste.

À moins d’être un partisan des idées de Bernstein, ce social-démocrate allemand de la fin du XIXe siècle… Mais alors, Chomsky ne serait pas vraiment « le plus grand penseur du XXe siècle »….comme veut nous le faire croire Bricmont.

Les critiques ci-dessus exprimées ne doivent pas vous décourager d’aller voir ou d’acheter ce film plutôt confus, mais plein de bonnes intentions. Il souligne involontairement comment les ambiguités, les naïvetés et les lieux communs de l’idéologie citoyenniste et altermondialiste (6) coïncident si bien avec les livres et propos de Chomsky…. En cela, au moins, il est utile.

Y.C.

* Sur le site de la CNT-AIT un internaute s’oppose à cette affirmation en apportant les précisions suivantes :
« La déclaration du 1er novembre du FLN est sans ambiguité. Le premier objectif de sa lutte est : « L’Indépendance nationale par :1) La restauration de l’Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques. »(http://www.elmouradia.dz/francais/symbole/textes/1nov54.htm)
« Depuis l’indépendance, l’Islam est religion d’Etat ... l’Algérie n’a jamais été un état "laique" de ce que je sache ... La constitution de 96 définit « l’Islam, l’Arabité et l’Amazighité » comme « composantes fondamentales » de l’identité du peuple algérien et le pays comme « terre d’Islam, partie intégrante du Grand Maghreb, méditerranéen et africain. )
« De même l’emblème du FLN, devenu depuis celui de l’Algérie, est un drapeau en partie vert (l’islam) avec un croissant (rouge certes).
« Le mouvement des Ulema algériens a su négocier avec le FLN (plus influencé par le nationalisme, concept "occidental" opposé à la oumma islamique) pour prendre sa part du gâteau dans la lutte pour le pouvoir dans le camp des indépendantistes (alors que les rapports avec les "progressistes" de Ferrat Abbas et le MNA étaient le mépris affiché ... Liauzu, L’Europe et l’Afrique méditerranéenne de Suez (1869) à nos jours, Editions Complexe, Questions du xxème siècle, Bruxelles, 1994)
« De même, les créateurs du FIS sont d’anciens du FLN ... (http://www.humanite.fr/1997-07-16_Articles_-Abassi-Madani-du-FLN-au-FIS)
« La dimension religieuse musulmane était déjà très présente dans la lutte du FLN, mais d’une part il se peut qu’elle ait été dissimilée aux "porteurs de valises", pour qu’ils entendent ce qu’ils avaient envie d’entendre (Marcos fait exactement pareil aujourd’hui, ressortant des fables aux occidentaux émerveillés de sa poésie ...). Et d’autre part, on était alors en pleine époque du socialisme réel triomphant, et il se peut que à l’époque on voyait la religion comme une survivance de vieilles traditions qui de toute façon ne tarderaient pas à succomber avec le progrès social et scientifique amené par l’indépendance. »

Je n’ai pas de désaccords importants avec les remarques reproduites ci-dessus. Je maintiens simplement que la question religieuse n’était pas centrale dans la lutte du FLN dans les années 50, et qu’il faut différencier le FLN de l’islam politique actuel, au risque de commettre un anachronisme et d’affirmer qu’en terre d’islam tous les chats ont toujours été... verts. (Y.C.)

1. Dont des interviews sans intérêt sur des journalistes français qui se prétendent « parfaitement libres » et une déclaration hallucinante d’Arno Klarsfeld. Mais n’était-il pas démago et trop facile d’utiliser les propos de journalistes ou des présentateurs de la télé pas vraiment connus pour leur subtilité politique ou ceux d’un épouvantail UMP mou du bulbe (Klarsfeld) qui considère que « les dictatures tranquilles ne posent pas de problèmes » (sic) ? Qui peut-être mystifié par de avocats affichés du système ?

2. Pour plus de détails cf. http://www.anti-rev.org/textes/VidalNaquet81a/

3. Il est d’ailleurs tout aussi mal informé quand il prétend dans ce film qu’il n’y aurait pas eu de manifestations en France contre la première guerre d’Indochine. Comme l’écrit l’historien Daniel Hémery : « A partir de janvier 1949 - l’on est au cœur de la guerre froide – [le PCF] lance sa première grande campagne de masse contre la “sale guerre” et organise grâce au soutien de la CGT manifestations et grèves ouvrières sur les mot d’ordre “ plus un homme, plus un sou ”, “rapatriement du corps expéditionnaire ”, “ paix au Vietnam ”. Cette campagne a eu un réel écho dans la classe ouvrière qui s’explique notamment parce qu’elle ouvre une perspective de rechange au combat ouvrier après la grave défaite des grandes “grèves rouges ” de 1947-1948. Elle culmine en 1949 et au début de 1950 avec les multiples refus des dockers des ports français et algériens, à l’exception de Cherbourg, de charger et décharger les navires et des cheminots de transporter le matériel de guerre par chemin de fer. » Cf. http://www.europe-solidaire.org/spip.php ?article5086

4. On oublie qu’en 1976 le Parti communiste français fit éditer un livre aux Editions sociales Cambodge, l’autre sourire de Jérôme et Jocelyne Steinbach pour répondre aux critiques contre les polpotistes.

Ajout du 1er octobre 2008 : En ce qui concerne les staliniens, il est comique de lire, dans un commentaire à propos de cette chronique, un certain « Anarced » sur le site de la CNT-AIT de Caen traiter par-dessus la jambe, lui aussi, la responsabilité spécifique et écrasante des staliniens cambodgiens dans le génocide. Il raisonne comme l’historien « révisionniste » (pas au sens antisémite mais « anticommuniste ») Ernst Nolte qui expliquait que le nazisme était surtout une réponse au réponse au lénino-stalinisme. Appliquant cette méthode douteuse au Sud-Est asiatique, mais renversant l’argument, notre anarchiste distingué veut nous faire croire que le stalinisme cambodgien serait surtout une réponse au génocide commis par les Américains au Vietnam. On voit là un excellent exemple de la pensée binaire, héritée de la guerre froide et de l’influence délétère du stalinisme dans les rangs des « radicaux », incapables de forger leurs propres analyses.

Il écrit ainsi : « La critique du régime des Khmers rouges et ses liens avec la Chine et l’URSS a été faite des millions de fois, resservie, rabâchée, rabattue, encore et encore par la propagande U.S. Mais qui parle du génocide commis par les Américains au Vietnam ? »

Il est significatif qu’Anarced croie que seule la propagande américaine ait quelque chose à dire sur les staliniens cambodgiens et vietnamiens… Qu’en pense-t-il, LUI ? Nul ne le saura. Quant à l’argument selon lequel personne ne parlerait du génocide américain au Vietnam, Anarced devrait allumer sa télé de temps en temps : il y a une foultitude de feuilletons américains actuels qui le mentionnent, sans compter toutes les émissions historiques consacrées aux années 60. Et toute la presse de gauche et d’extrême gauche depuis 40 ans.

Son indignation et sa diatribe ne sont donc qu’un piètre effet de manches d’avocat pour éviter le débat sur le fond.

5. Ceux qui voudraient mieux connaître Rudolf Rocker pourront lire le numéro spécial que lui a consacré la revue Itinéraire ainsi que Nationalisme et Culture (Editions libertaires et CNT Editions) et Les soviets trahis par les bolchéviks (Editions Spartacus) Quant à Diego Abad de Santillan ils pourront se reporter au numéro 10 de la revue À contretemps de décembre 2002, intégralement sur le Net. http://www.plusloin.org/acontretemps/n10/index.htm

6. Parmi lesquels des poncifs comme « la lutte contre l’islamisme a remplacé la lutte contre le communisme » ; « pour provoquer une guerre avec un pays comme l’Iran il suffit de monter quelques provocations », etc. Il s’agit généralement de demi-vérités qui demanderaient chaque fois à être méticuleusement démontées, mais nous n’en avons pas le temps ici. Disons seulement qu’elles ne font que perpétrer l’interprétation du monde par les staliniens soviétiques pendant la guerre froide (c’est d’ailleurs pourquoi cette vision est si facilement acceptée et diffusée par les post-staliniens de tout poil) : d’un côté il y aurait le bloc de la paix (les altermondialistes et les Etats du Sud qui dénoncent en paroles l’impérialisme américain) et de l’autre le bloc de la guerre (l’Axe « américano-sioniste »). Comme s’il n’existait aucune puissance impérialiste secondaire en dehors des Etats-Unis (et… d’Israël !!!), et aucun Etat aspirant à devenir une puissance impérialiste majeure y compris dans le Sud…