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Guy Fargette FAUT-IL CONFONDRE « CHOC » et « CONFLIT » ?

vendredi 23 janvier 2004, par Yves

L’article publié en 1993 par Samuel Huntington dans Foreign Affairs, s’intitulait « The Clash of Civilizations ? » et a suscité, aux États-Unis, une série de débats et de polémiques considérable. L’expression est empruntée à l’historien Bernard Lewis, « ce n’est rien moins qu’un choc des civilisations » (p. 33 du livre The Roots of Muslim Rage, paru en 1990). Huntington a rédigé en 1996 un ouvrage portant le même titre, sans le point d’interrogation. Il y étoffe son argumentation initiale.
Cet ancien professeur de l’université de Yale a fait partie des équipes du gouvernement américain. Certains de ses détracteurs l’accusent d’avoir contribué à la politique militaire américaine au Vietnam. Il a, en tout cas, exercé une fonction d’ « expert » auprès du Conseil national de sécurité américain sous Carter. Il est depuis revenu à l’université, de Harvard, où il dirige le John M. Olin Institute of Strategic Studies. Il passe pour un homme de centre droit, sans pouvoir être rattaché à aucun des deux grands partis.

Le retentissement exceptionnel de sa thèse ne semble comparable qu’à l’écho rencontré par le texte de George Kennan, qui établissait en 1946 les grandes lignes de l’analyse américaine sur l’affrontement de la « guerre froide » à venir. Cela implique qu’il s’agit d’une discussion majeure interne à la sphère dirigeante de l’oligarchie américaine, qui se trouve simultanément en mesure de se diffuser assez largement dans l’ensemble de la population. Une telle dimension interdit de traiter les positions de Huntington avec désinvolture. Elles constituent en elles-mêmes un symptôme fondamental de ce qui est au fondement actuel des prises de décision et de consensus politique aux États-Unis, ce qui rencontre d’ailleurs l’intention explicite de cet auteur, qui entend définir une cartographie pragmatique pour la stratégie de l’État américain au cours des prochaines décennies.

S’intéresser à ce qu’a effectivement écrit Huntington

Il faut d’abord transcrire et résumer ce qu’a effectivement écrit Samuel Huntington, car le plus frappant, c’est de voir l’étrange mauvaise foi dont le nom même de cet auteur est entouré en France, au point de dissuader toute vérification sur ses textes. Ce biais se trahit par une falsification constante : on affecte de croire qu’il a intitulé son livre « la guerre des civilisations ». Huntington recommande au contraire explicitement d’éviter d’envenimer les rapports entre civilisations afin de prévenir des situations de guerre qui seraient grosses de complications interminables.

Il a rédigé son article initial en réaction aux positions de Fukuyama (sur la fin de l’histoire et la fin des conflits après la guerre froide). Le livre de ce dernier, paru à la fin de 1992, considérait que le seul concurrent des États-Unis s’étant évaporé, une ère d’hégémonie et de prospérité allait s’ouvrir pour le monde entier, où il n’y aurait plus que des questions « techniques » à résoudre.

Huntington constate au contraire que les conflits vont paradoxalement en se multipliant, mais par en bas, que l’Occident est sorti épuisé de la guerre froide et ne peut plus prétendre à l’hégémonie mondiale dont il avait bénéficié au XIXe siècle, que l’on assiste à l’apparition inéluctable d’une multipolarisation, à la place de l’ancienne bipolarisation.

Bien plus, il lui apparaît que la fin de la guerre froide a laissé un vide identitaire, qui ne semble trouver de solution que dans un repli sur des références culturelles profondes. Il ne s’agit pas d’une simple régression, car le phénomène de la mondialisation y a sa part, en mettant en présence immédiate, les unes face aux autres, les grandes aires culturelles qui formaient des mondes relativement étanches depuis des millénaires. À l’occasion de ce contact, on se définit autant par ce que l’on n’est pas que par ce que l’on est. Personne ne peut dire combien de temps cela suffira à motiver les comportements individuels et collectifs.
Huntington s’attache longuement à cerner ce qu’est une « civilisation », c’est-à-dire une culture au sens large, s’autoreproduisant et ne pouvant fusionner avec les autres. Il défend là une forme de différentialisme, mais qui ne se situe pas sur un terrain racial ou ethnique. Il se réfère à un grand nombre d’auteurs connus, de Braudel à Spengler, en passant par Toynbee, etc. , et considère que dans les décennies à venir ce processus de multipolarisation entre quelques grandes civilisations va prévaloir, mais sans en faire une clé de lecture historique durable : il affirme ne pouvoir deviner ce qui pourrait s’imposer comme type de conflit dans une cinquantaine d’années. Son analyse ne prétend pas dépasser l’horizon du moyen terme, ce que ses détracteurs ne se donnent jamais la peine de reconnaître.

Le pessimisme sous-jacent de sa vision est indéniable : les êtres humains trouvent toujours des raisons de se faire la guerre, et quand ils n’en ont plus, ils peuvent s’en inventer. Son analyse sur le « choc des civilisations » s’alimente à ce « pragmatisme » pessimiste.

Sa définition des civilisations est nécessairement très floue (il admet qu’il n’existe pas de ligne de partage précise), mais il considère qu’il existe des pôles très marqués et dont aucun ne peut l’emporter sur les autres.
Comme son objet est une cartographie des rapports de force, il s’intéresse aux sept ou huit principales zones susceptibles d’avoir une importance dans les liens internationaux et régionaux et en vient à les définir par une corrélation avec l’attachement culturel le plus profond et le plus ancien, la religion, bien que pour l’Occident, il hésite : c’est la seule grande aire culturelle qui n’ait pas inventé sa propre religion, qui vive avec deux variantes à peu près aussi fortes l’une que l’autre, le catholicisme et le protestantisme, et qui se définit tout autant par des critères étrangers à la religion, le « règne du droit et de la loi ».

Il se laisse cependant parfois guider par cette corrélation, et paraît tomber dans un piège métonymique. Ses remarques sur la dynamique encore actuelle de diffusion des religions, en Amérique latine, en Chine ou en Afrique, sont néanmoins d’un intérêt certain. Le fossé qui s’élargit sur cette question entre l’Europe et les États-Unis mérite également d’être pris en compte (depuis une vingtaine d’années, la croyance en un Dieu s’étend dans le nouveau monde, alors qu’elle régresse toujours en Europe).

Les grandes civilisations lui paraissent les suivantes : occidentale, chrétienne orientale, musulmane, chinoise, japonaise, bouddhiste, africaine (potentielle), et latino-américaine (cette dernière pourrait éventuellement s’intégrer à l’Occident). Il élude avec prudence l’idée que la religion juive pourrait désigner une civilisation également autonome (il semble laisser ouverte la possibilité qu’elle soit une partie de l’Occident), mais comme elle n’a pas les dimensions démographiques qui en font une civilisation importante, le sujet n’est pas approfondi.

La question qu’il se pose

La question fondamentale qu’il se pose est la suivante : quels conflits peuvent dégénérer et s’élargir de façon incontrôlée ? Et, son corollaire, lesquels ne sont pas véritablement dangereux pour la paix du monde ?
Le « modèle » qu’il avance présente un pouvoir explicatif très net pour certains types de conflits interminables tels que ceux de Chypre, de Yougoslavie, du Caucase1, du Proche-Orient (Liban, Palestine), du Kossovo, du Soudan, d’Érythrée, de la tension entre Inde et Pakistan, ou des guérillas aux Philippines et dans certains recoins de l’Indonésie (Célèbes et Timor), de Ceylan, de l’Assam, de la Birmanie (pour l’Arakan, les Karens), etc. La nature transfrontalière de ces conflits, le fait qu’il soit difficile de les classer comme intra- ou inter-étatiques, reçoit là un éclairage fondamental. Mieux, quelques absences de conflits trouvent aussi une explication assez convaincante, comme l’apaisement de la situation entre l’Ukraine et la Russie. 2

La dynamique spécifique d’un conflit de civilisation

Lorsqu’un conflit local se déclare sur une ligne de faille entre civilisations distinctes, il n’y a pas de compromis durable possible. À la différence d’une querelle portant sur le partage d’intérêts matériels, de ressources, etc., toujours susceptible de médiation et de partage final, les participants d’un conflit de civilisation ne sont pas portés à composer. Les franges extrêmes, tout à fait minoritaires au départ, tendent à devenir motrices dans la dynamique de l’affrontement. Livré à lui-même, ce type d’antagonisme ne peut que s’envenimer, jusqu’à épuisement des combattants ou liquidation d’un des camps (par l’extermination ou l’exil). Les guerres civilisationnelles, même avec des moyens réduits, se caractérisent par une violence considérable, susceptible de déclencher le génocide, ou des exils de masse. Elles ne sauraient trouver en elles-mêmes les moyens d’une solution raisonnable.

Cette dynamique sinistre, assez difficile à étudier avec froideur, semble pointer vers de si sombres perspectives que la plupart des commentaires se règlent sur de nécessaires diversions. L’affaire de Palestine, qui correspond à ce schéma depuis plus de cinquante ans, a abondamment permis de vérifier la propension des commentateurs à se leurrer.

Les pôles du monde multipolaire

Huntington passe ensuite à la hiérarchisation interne à chaque grande aire civilisationnelle : certains États sont plus égaux que d’autres dans leur zone et y assument une position phare. Ce sont les vrais pôles du monde multipolaire en cours de constitution. Leur rôle est considérable car un conflit de civilisation local tend à s’étendre inexorablement, en faisant appel de proche en proche aux puissances secondaires, jusqu’à concerner les États-phares eux-mêmes, quand ils existent. Ces grands États sont en mesure de modérer les conflits, tant qu’ils ont le sentiment que leur hégémonie n’est pas menacée dans leur propre zone. Le problème devient plus délicat quand il n’existe pas d’État-phare, comme dans la zone musulmane, perçue par Huntington comme fondamentalement unitaire, par-delà les différences d’histoire, de société, et malgré son extension géographique.
Huntington souligne aussi à quel point le rapport entre l’Occident et le reste du monde est déterminant. C’est, en termes « classiques », la contradiction principale, et il insiste beaucoup pour que l’Occident ne tente pas d’imposer ses valeurs aux autres régions du monde (ce que ses détracteurs passent systématiquement sous silence, car par un étrange renversement, ils considèrent comme allant de soi qu’il faut toujours diffuser les valeurs occidentales, perçues comme universelles, au monde entier). Le prosélytisme « civilisationnel » est pour Huntington une cause d’exacerbation des ressentiments, grosse de drames ultérieurs.

Les deux types de conflit à prévenir

Huntington détaille les deux grands types de conflit qui peuvent se produire et qui auraient des conséquences désastreuses pour tous, notamment pour l’Occident :

- Soit une rivalité globale.

Il existe ainsi un danger, non immédiat mais permanent et qui ira en s’aggravant, d’affrontement entre les États-Unis et la Chine, étant donné la croissance économique, à ses yeux irrépressible, de cette très ancienne civilisation.
- Soit une série de conflits locaux, menaçant de s’envenimer peu à peu et se développant irrésistiblement.

Il rappelle la série d’affrontements survenus après 1990, où il perçoit la prévalence d’une implication d’un camp islamique (dans 50 % des affrontements environ). C’est en fait tout le pourtour de la zone de civilisation musulmane qui est susceptible de s’embraser, comme si la coexistence avec une autre civilisation y était plus difficile que pour les autres. Il ne prend pas en compte le fait que les zones frontières de l’islam sont essentiellement terrestres, mais il pourrait sans doute répondre que l’histoire n’a pas connu de région musulmane qui ait pu cesser de l’être sans défaite militaire de l’islam. La sortie libre et pacifique de l’islam a été en effet exclue par le prophète et ce principe a été fidèlement appliqué depuis plus de mille quatre cents ans.

Huntington considère que le dynamisme démographique de cette aire musulmane rend la situation très difficile à contrôler, aussi bien en son sein que sur son pourtour. Il ne distingue pas les différentes zones musulmanes, qui présentent pourtant de notables divergences de comportement sur ce terrain. L’Asie centrale anciennement « soviétique » a par exemple achevé sa transition démographique, et sa population est totalement alphabétisée, deux traits qui la distinguent profondément des pôles du dynamisme islamiste, comme le Pakistan, l’Arabie saoudite et plus anciennement l’Iran.

Cette croissance démographique ne se stabilisera que vers 2020-2030, ce qui devrait alors alléger les tensions. Il note surtout que l’absence de régulations internes semble être un problème spécifique de ce monde musulman déchiré par les guerres civiles, les guerres entre États et les rivalités régionales. La résultante globale est néanmoins une augmentation inéluctable de puissance du monde islamique : Huntington distingue la « modernisation » (adaptation à un monde urbain, technique, productif, etc.), qu’il voit en marche dans ces pays, de « l’occidentalisation », qui rendrait les processus sociaux « homothétiques » à ceux de l’Occident. Il insiste sur le fait que l’affrontement Islam-Cccident est d’ores et déjà une réalité depuis une vingtaine d’années. Elle se manifeste de manière asymétrique, opposant des attentats à des interventions économico-militaires. La liste qu’il fournit produit un effet d’accumulation convaincant, ce qui est sans doute pour beaucoup dans la rage de ses détracteurs et dans l’adhésion plus silencieuse de ses partisans.
L’intention explicite de l’auteur est d’éviter à l’Occident, qui connaît un lent déclin depuis 1920 environ, une guerre importante et désastreuse. Il recommande une ligne stratégique de préservation de l’avenir, analogue à une navigation en eaux peu profondes, et adjure de ne pas se laisser gagner par une ivresse de puissance qui durera beaucoup moins longtemps qu’on ne le croit aujourd’hui.
La grande question non résolue lui paraît liée à la Chine : quand cette puissance prétendra à l’hégémonie sur l’Asie orientale, que feront les États-Unis ?3 Héritiers de la puissance britannique, ils ont toujours refusé de laisser une seule puissance continentale dominer l’Europe, ou l’Asie. De plus, les États-Unis n’ont jamais délégué à d’autres le containment d’un rival. Ils se mettent toujours en première ligne.

Il lui paraît en tout cas vital d’éviter une intervention d’une puissance dans un conflit interne à une autre civilisation (par exemple entre la Chine et le Vietnam), à une restriction près : si des « intérêts vitaux » sont en jeu. Ce fut le cas de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, puisqu’il s’agissait de savoir qui contrôlerait l’approvisionnement mondial en pétrole 4. Il reste qu’une telle « exception » peut inverser nombre de recommandations induites par ses thèses, qui ne fournissent pas nécessairement de perspectives claires.
On le voit à son analyse sur les guerres récentes des Balkans. Il brosse un curieux tableau de l’implosion de la Yougoslavie. Il regrette que les États-Unis aient fini par jouer un rôle de substitut d’État-phare musulman pour calmer les choses. Il conçoit qu’il s’est agi d’une Realpolitik, mais considère, contre l’évidence, que l’intervention américaine a prolongé la guerre. Il sait très bien que les Serbes furent les agresseurs, mais en disciple de Machiavel il ne se pose guère de question morale. Le fond de sa position repose sur le fait que la présence d’un État à base musulmane lui paraît contre-indiquée sur le sol européen. Ce type d’analyse laisse entrevoir la profondeur des résistances des États occidentaux à la création d’une grande Albanie ou d’un État bosniaque musulman indépendant. Le maintien de fictions comme une Bosnie multi-ethnique et un Kossovo comme province de Serbie, pourrait être bien plus durable que la réalité régionale ne l’exige.

Il passe surtout à côté du fait que les États-Unis sont intervenus pour assurer la stabilité des marches de « l’empire d’Occident », bien qu’il soit conscient que l’unité de l’Occident soit fondamentale pour sa préservation à terme.
Il demeure que l’analyse de Huntington éclaire la logique des orientations stratégiques nouvelles des États-Unis :
- Etendre l’Otan aux bornes de l’Occident (c’est-à-dire incorporer les États baltes, la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie, la Slovénie et la Croatie), et s’arrêter là. Ce serait l’extension de l’Otan qui éclaire les élargissements possibles de l’Union européenne plutôt que l’inverse (l’idée d’une adhésion turque, agitée à la fin de 2002, n’est probablement qu’un mirage lié aux opérations tactiques vis-à-vis de l’Irak).

- Le projet de s’affranchir du traité de limitation des défenses antimissiles n’est pas à visée hégémonique, mais doit servir à mettre à l’abri l’Occident d’un chantage du faible au fort. Il faut empêcher qu’un petit État puisse se faire menaçant avec quelques missiles nucléaires ou chimiques.

Enfin, Huntington affiche sur le multiculturalisme une position très ferme : pour lui, le monde est multiculturel, pas les États-Unis, ni l’Occident. Et il ne faut pas qu’il en soit ainsi. L’Occident, comme n’importe quelle autre civilisation, ne définit sa cohérence qu’en se référant à ses racines. Huntington ne tranche pas sur le problème de l’intégration des hispanophones aux États-Unis, mais la question le préoccupe visiblement, comme si l’ascendance indienne les plaçait dans une civilisation à part. Il oublie en passant que ni l’Argentine ni le Chili ne sont, de toute façon, justiciables d’une telle analyse.

L’hostilité aux thèses de Huntington

L’hostilité suscitée par les thèses de Huntington s’alimente d’abord à son scepticisme très argumenté sur les possibilités d’un métissage de civilisations. Les textes les plus malhonnêtes sur ses positions viennent significativement d’individus originaires du Proche-Orient, du Maghreb ou du Pakistan et vivant en Occident. 5

Huntington considère l’immigration comme une importation potentielle des querelles inter-civilisations. Il y voit une source de déchirement des sociétés d’accueil. Son analyse sur les sociétés divisés, comme la Turquie ou le Mexique, a elle aussi le mérite de souligner des dimensions de la réalité sociale et historique qui sont ordinairement escamotées par les analyses courantes. S’il se pose la question pour les « latinos » en Amérique du Nord, il considère le danger comme beaucoup plus probable pour l’Europe où l’origine des migrants est nettement plus éloignée du substrat civilisationnel local.

À quoi peut servir l’analyse « civilisationnelle » ?
De « notre point de vue », l’analyse de Huntington ne se comprend qu’à la lumière de l’éclipse des mouvements sociaux. Huntington fournit une assez bonne description de l’état de l’Occident, qu’il considère comme se trouvant au stade de l’Empire universel sous pilotage américain, mais il n’est pas mécontent de la passivité sociale qui y règne, et dont il ne souffle mot, alors que c’est une des sources les plus fondamentales des mécanismes internes de régression.

La description faite de l’Occident ici-même (dans L’Empire d’Occident, n°8 du Crépuscule du XXe siècle, pp. 3-5, novembre 1999) rencontre la sienne sur de nombreux points mais avec une intention évidemment inverse. Huntington dénonce la décomposition des sociétés occidentales avec une nostalgie implicite du temps de leur splendeur conquérante, bien que l’involution actuelle doive sans doute être considérée comme le seul moyen pour la résultante des forces sociales en présence de ne pas continuer sur la pente de l’émancipation humaine, source de conflits et de déchirements sociaux qui peuvent s’avérer d’une gravité au moins équivalente à celle induite par des antagonismes de civilisation.

L’Europe est incapable de rivaliser avec les États-Unis parce que, livrées à elles-mêmes, les sociétés européennes retrouveraient leurs vieux réflexes d’États-nations rivaux. Huntington perçoit très bien le rôle de trait d’union de la Grande-Bretagne par-dessus l’Atlantique et l’incapacité de l’Europe à se définir comme une ligue unitaire. Il considère, avec probablement une très grande pertinence, que la solidarité du vieux continent avec l’Amérique du Nord est une condition de survie durable pour toutes les composantes de l’Occident. Sa caractérisation de l’Union européenne comme un semi-État universel, pendant du pilier américain, mérite la réflexion : cette structure bicéphale n’assume que partiellement des traits impériaux. L’Empire étant le seul type d’État universel connu dans l’histoire, l’Europe et les États-Unis sont peut-être en train d’en inventer une forme nouvelle.

D’une manière générale, la prévalence de références civilisationnelles, même sur un mode aussi artificiel que l’islamisme radical, ne se comprend que comme une illustration de l’accroissement actuel du poids du passé. Peu importe qu’une idée soit factice, du moment qu’on se fait tuer pour elle. Mais une telle logique entretient d’étroites relations avec les diverses variantes de totalitarisme apparues au XXe siècle. Elle ne peut durer plus de quelques décennies, bien que cela puisse suffire à aggraver les chocs historiques en cours. L’image courante du Moyen Age comme époque des Ténèbres historiques a beaucoup à voir avec la nostalgie d’Empire qui le caractérisa jusqu’au bout. Dans la période qui s’annonce, il y a peut-être pire que le succès des dérives impériales qui se sont esquissées : leur échec.

À rebours de l’idée révolutionnaire qui trouve sa source dans le XVIIIe siècle, et qui aspire à une refondation du monde à partir du présent, le passé étant voué à une abolition rapide, l’effet des pesanteurs socio-historiques anciennes semble redevenu écrasant.

L’incroyable régression historique que nous connaissons depuis une trentaine d’années résulte d’une densification d’un passé aveugle et régressif. Cet accroissement de poids spécifique n’a pas reçu d’explication satisfaisante, à moins d’envisager un épuisement historique d’une profondeur encore à déterminer. Il est d’ailleurs probable que le refus de voir l’ampleur du recul historique ou l’incapacité à en réaliser l’épaisseur incite à traiter l’argumentation de Huntington avec d’autant plus de répulsion. La manière qu’il a de poser les problèmes suggère silencieusement un tel degré de désastre qu’il est difficile de considérer avec sang-froid. Il se positionne après la catastrophe. L’atmosphère intellectuelle qui prévaut en France, avec sa mentalité de petit empire républicain, fictif et coupé du monde, renforce cette dénégation de la réalité.

L’épuisement actuel de toute perspective crédible d’un passage à une civilisation universelle comme le mouvement ouvrier pouvait l’esquisser dans son devenir mondial, est dans une certaine mesure compatible avec l’analyse de Huntington, qui décrit pourtant la décomposition historique contemporaine en s’y adaptant. Un tel éclairage est évidemment étranger à Huntington pour qui la question d’une abolition de l’exploitation et de la domination doit tenir de la chimère pure et simple6. L’incapacité de Huntington à définir l’originalité de l’Occident (la tendance à l’ « auto-institution de la société », dans le vocabulaire de C. Castoriadis) est profondément liée à cette cécité, mais cela n’importe guère pour son propos, qui se veut surtout descriptif et symptomatique et non explicatif. Guy Fargette (5 /1/2003)

2 Le livre de Huntington fourmille de détails étrangement prophétiques. Ainsi, la mention sur l’importance retrouvée des drapeaux comme référence collective apparaît dès le début du premier chapitre (p 15-16).

3 Exemple entre mille, l’article de Richard Holbrook, ancien ambassadeur américain au près de l’ONU, qui a supervisé les négociations entre la Chine et les États-Unis en 1978, paru dans l’Herald Tribune du 3 janvier 2002, montre que les responsables de l’État américain sont aujourd’hui extrêmement conscients du caractère de plus en plus délicat et crucial des relations entre ces deux pays.

4 Dans un entretien avec L’Express daté 25 octobre 2001, S. Huntington affirme qu’à moins de trouver des preuves tangibles d’une implication de l’Irak dans les attentats du 11 septembre, déclencher une opération militaire contre ce pays serait une grave erreur. Mais le degré d’implication de l’Arabie saoudite dans les attentats du 11 septembre n’était pas encore manifeste.

5 Voir « Le choc de l’ignorance », d’Edward Saïd, un professeur de littérature comparée à l’Université de Columbia, dans Le Monde du 26 octobre 2001. C’est un très bel exemple de tir de barrage incroyablement confus. L’origine palestinienne de l’auteur explique largement sa rage, mais pas la faiblesse de ses critiques.

6 Il est certain que toutes les variétés d’islam considéreraient une insurrection ouvrière avec abolition des divisions de classe, émancipation des femmes, suppression de la propriété privée, etc., comme infiniment plus intolérable que le régime social américain actuel, pourtant considéré comme « satanique ». Dans le monde musulman, il ne semble pas qu’il y ait d’espace pour une révolution sociale libératrice, qui ouvrirait effectivement la voie à une occidentalisation supérieure de ces sociétés, et nous n’avons pas d’explication de cette impasse. Cette impossibilité est peut-être tout aussi grande dans les civilisations chinoises, bouddhistes, etc., mais leur distance géographique nous rend cet aspect moins visible.