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Léon Trotsky : La guerre et la Quatrième Internationale (2)

jeudi 22 janvier 2004, par Yves

La Deuxième Internationale et la guerre

25. L’exigence de la défense nationale découle du dogme selon lequel la solidarité nationale serait au-dessus de la lutte des classes. En fait, aucune classe possédante n’a jamais reconnu la défense de la patrie en tant que telle, c’est-à-dire dans toutes les conditions : elle a seulement couvert par cette formule la défense de sa propre situation privilégiée dans cette patrie. Les classes dominantes qui ont été renversées sont toujours devenues « défaitistes », c’est-à-dire qu’elles ont toujours été prêtes à restaurer leurs privilèges à l’aide des armes étrangères [9] .

Les classes opprimées qui n’ont pas conscience de leurs intérêts et ont l’habitude des sacrifices, prennent le mot d’ordre de « défense nationale » pour argent comptant, c’est-à-dire comme un devoir absolu, au-dessus des classes. Le crime historique majeur des partis de la Deuxième Internationale est de nourrir et de renforcer les habitudes serviles et les traditions d’opprimés, neutralisant leur indignation révolutionnaire et faussant la conscience de classe par des idées patriotiques.

Si le prolétariat européen n’a pas renversé la bourgeoisie à la fin de la grande guerre, si l’humanité se débat aujourd’hui dans les tourments de la crise, si une nouvelle guerre menace de faire des villes et villages des monceaux de ruines, la responsabilité principale de ces crimes et de ces désastres incombe à la Deuxième Internationale.

26. La politique du social-patriotisme fait que les masses sont désarmées devant le fascisme. Si, en temps de guerre, il faut rejeter la lutte de classes au nom des intérêts de la nation, alors il faut aussi abjurer le « marxisme » en temps de crise économique grave, qui ne menace pas moins la nation que ne le fait la guerre. Rosa Luxemburg [10] a épuisé cette question en avril 1915 lorsqu’elle écrivit : « Ou bien la lutte de classes est également l’impérieuse loi de l’existence du prolétariat en temps de guerre [...] ou bien elle est, en temps de paix, un crime contre les intérêts nationaux et la sécurité de la patrie. » L’idée des « intérêts nationaux » et de la « sécurité de la patrie », le fascisme en fait des fers pour enchaîner pieds et poings le prolétariat.

27. La social-démocratie allemande a soutenu la politique extérieure de Hitler, jusqu’à ce que Hitler la chasse. Le remplacement définitif de la démocratie par le fascisme a montré que la social-démocratie ne demeure patriote que tant que le régime politique lui assure profits et privilèges. Dans l’émigration, les anciens patriotes des Hohenzollern [11] retournent leur veste d’un seul coup et sont prêts à saluer une guerre préventive de la bourgeoisie française contre Hitler. La Deuxième Internationale a amnistié sans la moindre difficulté Wels et Cie [12], qui, dès demain, si la bourgeoisie allemande leur fait signe, redeviendront des patriotes ardents.

28. Les socialistes français, belges, etc., ont répondu aux événements d’Allemagne par une alliance ouverte avec leur propre bourgeoisie sur la question de la « défense nationale ». La social-démocratie française et les syndicats réformistes parlent dans leurs congrès de l’inhumanité des guerres en général, entendant par là surtout une guerre de revanche de la part de l’Allemagne.
Les partis qui soutiennent les brutalités du brigandage colonial, où il s’agit seulement d’arracher de nouveaux profits, soutiendront les yeux fermés tout gouvernement national dans une grande guerre où il s’agira du sort de la république bourgeoise elle-même.

29. L’incompatibilité de la politique social-démocrate avec les intérêts historiques du prolétariat est incomparablement plus profonde et plus aiguë aujourd’hui qu’à la veille de la guerre impérialiste. La lutte contre les préjugés patriotiques des masses signifie avant tout une lutte sans merci contre la Deuxième Internationale en tant qu’organisation, programme, drapeau.

Le centrisme et la guerre

30. La première guerre impérialiste avait complètement dissous la Deuxième Internationale en tant que parti révolutionnaire, et créé ainsi la nécessité, comme la possibilité, de fonder la Troisième Internationale. Mais la « révolution » républicaine en Allemagne et en Autriche-Hongrie [13] , la démocratisation du droit de vote dans nombre de pays, les concessions de la bourgeoisie européenne, effrayée, dans le domaine de la législation sociale au cours des premières années de l’après-guerre -tout cela, en conjonction avec la désastreuse politique des épigones du léninisme, a donné à la Deuxième Internationale un répit considérable, non plus en tant que parti révolutionnaire, mais en tant que parti ouvrier conservateur-libéral de réformes pacifiques. Très vite, cependant -et finalement avec l’explosion de la dernière crise-, toutes les possibilités dans la voie des réformes se révélèrent épuisées. La bourgeoisie passait à la contre-attaque. Traîtreusement, la social-démocratie abandonnait un acquis après l’autre. Toutes les sortes de réformisme -socialisme municipal, parlementaire, syndical, coopératif- ont subi dans les dernières années faillites et catastrophes irréparables. Le résultat est que la préparation d’une nouvelle guerre trouve la Deuxième Internationale la nuque brisée. Les partis sociaux-démocrates traversent un intense processus de décoloration. Le réformisme consistant revêt des couleurs nouvelles : il se tait ou il fait scission. A sa place, différentes nuances de centrisme, sous la forme de nombreuses fractions dans les vieux partis, ou d’organisations indépendantes.

31. Sur la question de la défense de la patrie, les réformistes masqués et les centristes de droite (Léon Blum, H. De Man, Robert Grimm, Martin Tranmael, Otto Bauer [14] et autres) ont de plus en plus recours aux formules diplomatiques confuses et conditionnelles, calculées en même temps pour apaiser la bourgeoisie et duper les travailleurs. Ils proposent des « plans » économiques et une série de revendications sociales, promettant de défendre la patrie contre le « fascisme » étranger, dans la mesure où la bourgeoisie nationale soutiendra leur programme. Leur objectif, en posant ainsi la question, est d’obscurcir la question du caractère de classe de l’Etat en esquivant le problème de la conquête du pouvoir, et, sous le couvert d’un plan « socialiste », d’entraîner le prolétariat dans la défense de la patrie capitaliste.

32. Les centristes de gauche, qui se caractérisent à leur tour par leurs nombreuses nuances (S.A.P. d’Allemagne, O.S.P. de Hollande, I.L.P. d’Angleterre, les groupes Zyromski, Pivert [15] et autres en France), en arrivent en paroles à refuser la défense nationale. Mais ils ne tirent pas les conclusions pratiques de ce refus. La plus grande partie de leur internationalisme, sinon ses neuf dixièmes, garde un caractère platonique. Ils ont peur de rompre avec les centristes de droite ; au nom de la lutte contre le « sectarisme », ils luttent contre le marxisme, refusent de combattre pour une Internationale révolutionnaire et restent dans la Deuxième, à la tête de laquelle se trouve le laquais du roi, Vandervelde.
(..) La Troisième Internationale et la guerre

49. Ayant abandonné une ligne principielle sur la question de la guerre, la Troisième Internationale balance entre le défaitisme et le social-patriotisme. En Allemagne, la lutte contre le fascisme a été transformée en une concurrence de marché sur une base nationaliste [17] . Le mot d’ordre de « libération nationale », avancé à côté de celui de « libération sociale », déforme gravement la perspective révolutionnaire et ne laisse pas de place au défaitisme. Sur la question de la Sarre, le P.C. a commencé par une servilité obséquieuse vis-à-vis de l’idéologie du national-socialisme et ne s’en est détaché qu’à la suite d’éclatements internes [18] .

Quel mot d’ordre la section allemande de la Troisième Internationale avancera-t-elle en cas de guerre ? « La défaite de Hitler est le moindre mal » ? Mais si le mot d’ordre de « libération nationale » était juste sous les « fascistes » Müller et Brüning [19] , comment ne pourrait-il plus l’être sous Hitler ? Ou bien les mots d’ordre nationalistes ne sont-ils bons qu’en temps de paix et non en temps de guerre ? Réellement, les épigones du léninisme ont tout fait, jusqu’au bout, pour s’égarer eux-mêmes et pour égarer la classe ouvrière.

50. L’impuissance de la Troisième Internationale sur le plan révolutionnaire est le résultat direct de cette fatale politique. Après la catastrophe allemande, l’insignifiance politique des prétendus partis communistes s’est révélée dans tous les pays où ils avaient quelque épreuve à subir. La section française, qui s’est montrée absolument incapable de soulever même quelques dizaines de milliers d’ouvriers contre le pillage colonial en Afrique, révélera sans aucun doute avec plus d’éclat encore sa faillite à l’heure du prétendu danger national. (…)

Le pacifisme « révolutionnaire » et la guerre

52. En tant que courant indépendant, le pacifisme petit-bourgeois « de gauche » part des prémisses qu’il serait possible d’assurer la paix par des moyens particuliers, spéciaux, extérieurs à la lutte de classe du prolétariat, à la révolution socialiste. Par des articles et discours, les pacifistes s’efforcent d’inculquer la « haine de la guerre », soutiennent les objecteurs de conscience, prêchent boycottage et grève générale - ou plutôt le mythe de la grève générale - contre la guerre. Les plus « révolutionnaires » des pacifistes ne sont même pas opposés parfois à parler d’insurrection contre la guerre. Mais tous en général, et chacun en particulier, n’ont aucune idée du lien indissoluble qui relie l’insurrection à la lutte de classes et à la politique du parti révolutionnaire. Pour eux, l’insurrection ne constitue qu’une menace contre la classe dirigeante, non l’affaire d’un effort lent et continu.

Exploitant l’attachement naturel des masses pour la paix et le dévoyant, les pacifistes petits-bourgeois se transforment ainsi, en définitive, en soutiens inconscients de l’impérialisme. En cas de guerre, l’écrasante majorité des « alliés » pacifistes se retrouvera dans le camp de la bourgeoisie et utilisera l’autorité que la Troisième Internationale leur a conférée par son tapage publicitaire en désorientant l’avant-garde par le patriotisme.(…)

54. La substitution au front unique prolétarien, c’est-à-dire à l’accord de combat des organisations ouvrières, d’un bloc de la bureaucratie communiste et des petits-bourgeois pacifistes - parmi lesquels, pour un confusionniste honnête, se trouvent des dizaines de carriéristes - conduit à un éclectisme complet dans les questions de tactique. Les congrès Barbusse-Münzenberg [24] considèrent que c’est leur mérite particulier que de combiner toutes sortes de « lutte » contre la guerre : protestations humanitaires, refus individuel de servir dans l’armée, éducation de l’« opinion publique », grève générale et même insurrection. Les méthodes qui, dans la vie, sont en contradiction irréconciliable, et qui, en pratique, ne peuvent que s’opposer les unes aux autres, sont présentées comme des éléments d’un tout harmonieux. Les socialistes révolutionnaires russes [25] qui prêchaient une « tactique synthétique » dans la lutte contre le tsarisme - alliance avec les libéraux, terreur individuelle et lutte de masse - étaient des gens sérieux en comparaison des inspirateurs du bloc d’Amsterdam. Mais les ouvriers se souviendront que le bolchevisme fut construit dans la lutte contre l’éclectisme populiste !

La petite bourgeoisie et la guerre

55. Les paysans et les couches inférieures de la population urbaine, pour qui la guerre n’est pas moins désastreuse que pour le prolétariat, peuvent se rapprocher de lui dans la lutte contre la guerre. De façon générale, c’est seulement ainsi que la guerre peut être empêchée par l’insurrection. Mais, moins encore que les ouvriers, les paysans ne se laisseront pas entraîner sur la voie de la révolution par des abstractions, des schémas tout faits et des ordres. (…) La paysannerie ne s’engagera sur la route de la lutte révolutionnaire contre la guerre que lorsqu’elle se sera convaincue dans la pratique de la capacité des ouvriers à la diriger. La clé de la victoire se trouve donc dans les ateliers et dans les usines. Le prolétariat révolutionnaire doit devenir une force réelle avant la paysannerie, et les petites gens des villes serreront leurs rangs autour de lui.

56. La petite bourgeoisie des villes et des villages n’est pas homogène. Le prolétariat ne peut attirer à lui que ses couches inférieures : les paysans les plus pauvres, les semi-prolétaires, les fonctionnaires subalternes, les colporteurs, le peuple opprimé et dispersé qui est privé, de par ses conditions d’existence, de la possibilité de mener une lutte indépendante. Sur cette large couche de la petite bourgeoisie s’élèvent des dirigeants qui tendent vers la bourgeoisie grande et moyenne et deviennent des carriéristes politiques de type démocratique et pacifiste, ou fasciste. Quand ils sont dans l’opposition, ces messieurs ont recours à la démagogie la plus débridée, parce qu’elle est le plus sûr moyen de se faire payer à leur plus juste prix par la grande bourgeoisie. (…)

« Défaitisme » et guerre impérialiste

58. Dans les cas où il s’agit d’un conflit entre pays capitalistes, le prolétariat de l’un quelconque de ces pays refuse catégoriquement de sacrifier ses intérêts historiques, lesquels, en dernière analyse, coïncident avec ceux de la nation et de l’humanité, pour le compte de la victoire militaire de la bourgeoisie. La formule de Lénine selon laquelle « la défaite est le moindre mal » ne signifie pas que la défaite d’un pays donné est un moindre mal que celle du pays ennemi, mais qu’une défaite militaire résultant du développement du mouvement révolutionnaire est infiniment plus bénéfique pour le prolétariat et le peuple tout entier qu’une victoire militaire assurée par la « paix civile » [27]. Karl Liebknecht a donné une formule, qui n’a pas été dépassée, de la politique prolétarienne en temps de guerre : « L’ennemi est dans notre propre pays » [28] . La révolution prolétarienne victorieuse non seulement guérira les plaies causées par la défaite, mais créera également la garantie ultime contre les guerres et les défaites à venir. Cette attitude dialectique à l’égard de la guerre est l’élément le plus important de la formation révolutionnaire, et donc, également, de la lutte contre la guerre.

59. La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile constitue la tâche stratégique générale à laquelle devrait être subordonné l’ensemble du travail d’un parti prolétarien pendant la guerre. Les conséquences de la guerre franco-prussienne de 1870-71, aussi bien que celles de la boucherie impérialiste de 14-18 (Commune de Paris, révolution de février et d’Octobre en Russie, révolutions en Allemagne et Autriche-Hongrie, insurrection dans plusieurs pays en guerre), attestent de façon irréfutable qu’une guerre moderne entre des nations capitalistes porte en elle une guerre de classes à l’intérieur de chaque nation et que la tâche d’un parti révolutionnaire consiste à préparer dans le cours de cette dernière guerre la victoire du prolétariat.

60. L’expérience des années 1914-1918 démontre en même temps que le mot d’ordre de paix n’est nullement en contradiction avec la formule stratégique du « défaitisme ». Au contraire, il développe une terrible force révolutionnaire, surtout dans le cas d’une guerre prolongée. Le mot d’ordre de paix n’a un caractère pacifiste, c’est-à-dire semi-rampant, engourdissant, débilitant, que lorsque ce sont des politiciens, démocrates et autres, qui jouent avec, quand les prêtres font des prières pour une fin rapide de la boucherie, quand les « amoureux de l’humanité », et parmi eux également des social-patriotes, adjurent en pleurant les gouvernements de conclure rapidement la paix sur la « base de la justice ». Mais le mot d’ordre de paix n’a rien de commun avec le pacifisme quand il émane des quartiers ouvriers et des tranchées où il se mêle à celui de la fraternisation entre soldats des armées ennemies, unissant les opprimés contre les oppresseurs. La lutte révolutionnaire pour la paix, prenant des formes toujours plus larges et plus courageuses, est le plus sûr moyen de « transformer la guerre impérialiste en guerre civile ».

La guerre, le fascisme et l’armement du prolétariat

61. La guerre a besoin de la « paix civile ». Dans les conditions actuelles, la bourgeoisie ne peut l’obtenir qu’au moyen du fascisme. De sorte que le fascisme est devenu le facteur politique le plus important de la guerre. La lutte contre la guerre suppose la lutte contre le fascisme. Tout programme révolutionnaire de lutte contre la guerre (« défaitisme », « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile », etc.) devient une phrase creuse si l’avant-garde prolétarienne se montre incapable de repousser victorieusement le fascisme.

Exiger de l’Etat bourgeois le désarmement des bandes fascistes, comme le font les staliniens, signifie s’engager sur la même voie que la social-démocratie allemande et l’austro-marxisme [29]. C’étaient précisément Wels et Otto Bauer qui exigeaient de l’Etat qu’il désarme les nazis et garantisse ainsi la paix intérieure. Le gouvernement « démocratique » peut, il est vrai -quand il y a avantage-, désarmer des groupes fascistes isolés, mais seulement afin de pouvoir, avec une rigueur d’autant plus grande, désarmer les ouvriers et les empêcher de s’armer. Demain, même, l’Etat bourgeois donnera aux fascistes, hier désarmés, la possibilité de s’armer deux fois plus, et de tourner leurs armes contre le prolétariat désarmé. S’adresser à l’Etat, c’est-à-dire au capital, et exiger de lui qu’il désarme les fascistes, c’est semer les pires illusions démocratiques, endormir la vigilance du prolétariat, démoraliser sa volonté.

62. La politique révolutionnaire juste consiste, en partant du fait de l’armement des bandes fascistes, à créer, dans un but d’autodéfense, des détachements ouvriers armés, et à appeler inlassablement les ouvriers à s’armer. C’est là que réside le centre de gravité de toute la situation politique actuelle. Les sociaux-démocrates, même les plus à gauche, c’est-à-dire ceux qui sont prêts à répéter les lieux communs sur la révolution et la dictature du prolétariat, ou bien éludent soigneusement la question de l’armement des ouvriers, ou bien déclarent carrément que cette tâche est « chimérique », « aventuriste », « romantique », etc. Ils proposent, au lieu (!) de l’armement du prolétariat, la propagande parmi les soldats, propagande qu’ils ne mènent pas en réalité et qu’ils sont incapables de mener. L’appel creux au travail dans l’armée n’est nécessaire aux opportunistes que pour enterrer la question de l’armement des ouvriers.

63. La lutte pour l’armée est incontestablement la partie la plus importante de la lutte pour le pouvoir. Un travail constant, au prix de gros sacrifices, parmi les soldats, est le devoir révolutionnaire de tout parti authentiquement prolétarien. (…)
64. Il serait pourtant puéril de penser qu’on peut, par la seule propagande, conquérir toute l’armée et, par là, rendre de façon générale la révolution inutile. L’armée est hétéroclite, et ses éléments disparates sont soudés les uns aux autres dans le cercle de fer de la discipline. La propagande peut constituer dans l’armée des cellules révolutionnaires, préparer chez les soldats un état d’esprit sympathisant. Donner davantage, la propagande et l’agitation ne le peuvent pas. Compter sur l’armée pour qu’elle défende, de sa propre initiative, les organisations ouvrières contre le fascisme, c’est remplacer les rudes leçons de l’histoire par de douces illusions. L’armée, dans sa partie décisive, ne peut passer du côté du prolétariat pendant la révolution que si le prolétariat lui-même fait preuve en face de l’armée, de sa disposition réelle et de sa capacité à lutter pour le pouvoir jusqu’à la dernière goutte de son sang. Une telle lutte suppose nécessairement l’armement du prolétariat.

65. Le but de la bourgeoisie est d’empêcher le prolétariat de conquérir l’armée. Le fascisme accomplit cette tâche, non sans succès, au moyen de ses détachements armés. La tâche immédiate du prolétariat, celle qui est à l’ordre du jour, consiste à défendre ses organisations contre les bandes fascistes. Celui qui soutient que les ouvriers n’ont pas de possibilités de s’armer, proclame par là même qu’ils sont sans défense contre le fascisme. Il est inutile alors de parler du socialisme, de la révolution prolétarienne, de la lutte contre la guerre. Il faut déchirer alors le programme communiste, et mettre une croix sur le marxisme.
66. Ce n’est pas un révolutionnaire, mais un parasite impuissant, qui capitulera demain devant le fascisme et la guerre, celui qui peut passer sous silence la tâche de l’armement des ouvriers. La tâche de l’armement en elle-même, comme en témoigne l’histoire, est parfaitement soluble. Si les ouvriers ont vraiment compris qu’il y va de leur vie, ils trouveront des armes. Leur expliquer la situation politique sans rien leur cacher, sans rien atténuer, en bannissant tout mensonge consolant, est le premier devoir du Parti révolutionnaire. Comment se défendre en effet contre un ennemi mortel, si l’on n’oppose pas à chaque couteau fasciste deux couteaux, et à chaque revolver deux revolvers ? Il n’existe pas et il ne peut pas exister d’autre réponse.

67. Où prendre les armes ? D’abord aux fascistes eux-mêmes. Le désarmement des fascistes est un mot d’ordre honteux lorsqu’il s’adresse à la police bourgeoise, mais un mot d’ordre excellent quand il s’adresse aux ouvriers révolutionnaires. Mais les arsenaux fascistes ne sont pas l’unique source. Le prolétariat a, pour s’armer, des centaines et des milliers de canaux. Car il ne faut pas oublier que ce sont précisément les ouvriers - et eux seuls - qui produisent de leurs propres mains tous les types d’armes. Il faut seulement que l’avant-garde prolétarienne comprenne clairement qu’on ne peut pas se soustraire à la tâche de l’autodéfense. Un parti révolutionnaire doit prendre l’initiative d’armer des détachements de combat ouvriers. Et, pour cela, il doit d’abord s’épurer lui-même de toute espèce de scepticisme, d’indécision et de raisonnement pacifiste dans les questions de l’armement des ouvriers.