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Mansoor Hekmat - Démocratie : Conceptions et réalités (1)

mercredi 27 février 2008, par Yves

(Cet entretien avec Mansoor Hekmat a été publié dans les numéros 4 à 7 de la revue International entre février et juillet 1993. Il a été traduit du persan en anglais par Bahram Soroush et Jamshid Haadian, puis de l’anglais en français par nos soins. La seconde partie de cet entretien paraîtra dans le numéro 25-26 de Ni patrie ni frontières)

Q. : Partout maintenant, depuis la fin de la guerre froide et la dissolution du Bloc de l’Est, on évoque la « victoire de la démocratie ». On affirme que, pour la première fois dans l’histoire, la démocratie règne dans plus de 170 pays.

La chute, l’une après l’autre, des dictatures militaires dans les pays latino-américains durant les dernières années, l’apparition de nouveaux gouvernements à la suite d’élections générales dans certains pays de l’Est, ou plus récemment, en Afrique, sont considérées comme des confirmations de cette analyse.

Comment interprètes-tu ces événements ? Assistons-nous vraiment à la fin des dictatures militaires et des gouvernements despotiques et totalitaires ?

Mansoor Hekmat : En fait, la discussion sur le triomphe de la démocratie semble s’être légèrement tassée. J’ai donné mon opinion il y a environ deux ou trois ans quand la discussion était à son apogée. Même à l’époque, l’« ère de la chute des dictatures » était une formule illusoire dans la bouche des politiciens libéraux ou de gauche et des intellectuels frustrés dans le Bloc de l’Est et les pays sous-développés. Cette expression fournissait une indication sur les espoirs importants de ces peuples qui attendaient de recevoir une récompense à l’occasion de la victoire de l’Ouest sur l’Est. Il s’est très rapidement avéré que ce ne serait pas le cas. Vous pouvez vous rappeler les républicains iraniens, par exemple, qui se sont mis sur leur trente et un pour aller à Téhéran célébrer l’aube de cette ère dans la suite du « président Rafsandjani ».

Désormais, ils comptent leurs blessés.

En tout cas, avec cette formule, une catégorie sociale particulière et, dans son sillage, une fraction des populations paupérisées en Occident, à l’Est et dans le prétendu Sud ont soutenu les nouvelles solutions de la droite et la perspective d’un nouvel ordre mondial de l’Occident et des Etats-Unis. Ces illusions se sont maintenant effondrées. La fin de la guerre froide n’a pas conduit à l’expansion des libertés et des droits humains, ni à la paix et l’harmonie sociales. Au contraire, tout le monde discute maintenant des terribles événements des trois dernières années, et de l’insécurité politique et sociale à l’échelle mondiale.

Il est bien sûr vrai que certains gouvernements militaires, surtout en Amérique latine, ont été remplacés par des gouvernements civils. Cela, en soi, cependant, ne donne guère d’indications sur le renforcement ou l’affaiblissement du despotisme et du totalitarisme. Les régimes militaires n’ont pas été la seule forme, ni même la plus commune, du despotisme politique. Dans de nombreux cas, le remplacement des gouvernements militaires par des gouvernements civils n’a pas provoqué un changement notable dans la conduite du gouvernement, ou même dans sa texture. En ce qui concerne le totalitarisme, c’est-à-dire le contrôle du gouvernement sur toutes les interactions politiques et culturelles, cet aspect a été en fait renforcé, dans certains régimes, avec l’apparition des gouvernements islamiques et l’accroissement du pouvoir officiel de l’Eglise dans plusieurs pays.

Le remplacement des anciens gouvernements militaires par des gouvernements civils dans certains pays plus pauvres – qui s’est le plus souvent déroulé selon les plans et les programmes approuvés par les régimes militaires eux-mêmes – est le résultat de causes économiques et de l’affaiblissement considérable de l’utilité sociale des régimes militaires dans ces Etats, plutôt que d’un grand mouvement ascendant pour la liberté. Le problème historique et fondamental de ces Etats est le développement économique. La bourgeoisie de ces pays a eu recours à des régimes militaires pour supprimer les dissensions politiques au sein de la classe dirigeante elle-même, pour renforcer l’oppression et réprimer violemment la classe ouvrière, et pour assurer les conditions politiques et sociales nécessaires à l’augmentation de la rentabilité du capital et du taux de croissance économique. Cependant, les stratégies du développement économique sont, dans l’ensemble, arrivées à une impasse dans ces pays. L’attention s’est tournée vers les mécanismes du marché et, donc, vers l’augmentation de la liberté d’action pour le capital privé. Un gouvernement militaire provoquerait le mécontentement général et l’instabilité politique, sans pour autant résoudre le moindre problème de la bourgeoisie de ces pays.

En tout cas, la démocratie, si l’on pense qu’elle a triomphé aujourd’hui, n’est pas l’antithèse de l’injustice et du despotisme. Cela signifie seulement qu’il existe maintenant une assemblée nationale de représentants choisis à la suite d’élections générales, mais pas nécessairement libres. C’est certainement préférable à la domination directe de l’armée et de la police, parce que même la référence polie de la bourgeoisie à une société politiquement et intellectuellement libre offre des possibilités à la classe ouvrière, aux plus démunis, à tous ceux qui désirent la liberté.

Mais ces transformations politiques ne nous réjouissent pas pour autant. Les dispositifs essentiels des gouvernements bourgeois dans les pays sud-américains, asiatiques et africains, c’est-à-dire l’interdiction ou la limitation sérieuse des activités des organisations révolutionnaires et de la classe ouvrière ; la limitation de la liberté d’expression, de l’activité politique, des droits de s’organiser et de manifester ; l’existence d’un formidable appareil de répression militaire et policier fonctionnant au-dessus des lois, d’une justice servile face au gouvernement ; le manque de droits sociaux et politiques garantis pour les individus ; l’usage de la torture, l’existence de la peine capitale, et, pour résumer, l’impuissance et la dépossession des citoyens de leurs droits face au pouvoir d’Etat, sont demeurés intacts. On peut le vérifier en analysant la situation de chaque région du monde, de l’Océanie au Sud-Est asiatique en passant par l’Afrique du Nord et l’Amérique du Sud.

Je suis certainement disposé à accepter que la démocratie a triomphé et règne désormais dans cent soixante-dix pays, c’est-à-dire, dans tous les pays où les parlementaires reçoivent des salaires payés sur les fonds publics. Bien sûr, cette liste inclurait également l’Estonie, la Lituanie, et la Lettonie, où près de la moitié de la population n’a pas le droit de vote parce qu’elle commet le crime de chanter des berceuses en russe à ses bébés. Cette liste inclurait aussi bien l’Egypte, la Jordanie, l’Iran, la Corée du Sud, le Koweït depuis peu, le Kenya, et ainsi de suite. On ne peut pas devenir plus royaliste que le roi.

Si, du point de vue des démocrates, la situation qui prévaut dans le monde s’appelle la démocratie, eh bien cela ne me pose pas de problème ; mais cela montre que, pour le peuple, le problème n’est pas cette démocratie mais, plutôt, la liberté et l’égalité.

Les chiffres des emprisonnements, des exécutions, des tortures, des limitations des libertés et des interdictions imposées à divers secteurs de la population, sans parler de la pauvreté, des sans-abri, des déplacements massifs de populations, et de la mort provoquée par la faim ou la malnutrition simplement au cours de ces dernières années du « triomphe de la démocratie », ne nous incitent pas à émettre un jugement favorable sur ce monde qui vit sous le règne de la démocratie.

Q. : Il existe plusieurs conceptions de la démocratie. Quelle est la tienne ?

Mansoor Hekmat : J’espère que tu ne t’attends pas à ce que je te propose une définition de la démocratie « authentique » ou « véritable » !

Dans mon système de pensée, en tant que révolutionnaire socialiste et marxiste, la démocratie ne constitue pas un concept clé. Nous préférons parler de la liberté. Et la liberté est pour nous un concept pivot.

Car la démocratie, comme je l’ai dit auparavant, découle d’une conception de classe particulière, d’une compréhension spécifique, historiquement déterminée, du concept plus large de la liberté. La démocratie est une catégorie grâce à laquelle, à un certain moment de l’histoire, une certaine section de la société humaine a envisagé le concept plus large de la liberté.

Ma conception de la démocratie peut donc seulement être une conception objective et historique. Un libéral ou un démocrate, pour qui la démocratie constitue un idéal, pourra donner une interprétation « interne » ou « subjective » et expliquer ce qu’il pense être une « vraie » démocratie. Mais un marxiste doit élaborer sa définition en partant de la signification historique et pratique de la démocratie et de sa fonction sociale.

Si l’on ne se contente pas de la définition de la démocratie dans tel ou tel vieux traité, on doit s’intéresser à la réalité qu’elle représente pour les gens dans la société actuelle, au fait qu’elle est un produit de l’essor du capitalisme. La démocratie est pour moi la conception bourgeoise de la liberté.

Je ne veux pas dire qu’il existe une seule version de la démocratie, ou qu’historiquement seule la bourgeoisie a tenté d’atteindre ou de définir la démocratie.

En fait, durant les deux dernières générations, ce sont les classes et les couches opprimées qui se sont battues pour la démocratie, et ce sont les intellectuels et les mouvements de ces classes opprimées qui ont défini et interprété de différentes façons ce concept. Cela n’ôte rien au caractère bourgeois de ce concept. Bien au contraire ; ce terme exprime la domination de l’idéologie et de la terminologie bourgeoises sur les luttes pour la liberté et la libération de l’humanité. La société bourgeoise a réussi à substituer le concept de liberté et de lutte pour la liberté par la notion de démocratie. Elle est ainsi parvenue à limiter les aspirations des classes dominées dans leur quête de la liberté, et à déterminer la forme finale de leur victoire. En quelque sorte, elle leur a dit : « Combattez pour la liberté et, si vous obtenez la victoire, nous vous donnerons le Parlement et le “pluralisme”. »

L’existence de différentes interprétations de la démocratie, y compris de diverses conceptions de classe, l’a transformée en l’un des concepts les plus ambigus et les plus vagues de la terminologie politique.

Divers mouvements et politiciens y ont fait référence, et continuent à y faire référence, en défendant des intérêts et des objectifs différents, et parfois contradictoires. Ils ne se réfèrent certainement pas à la même chose.

Diverses situations politiques ont été décrites comme démocratiques par diverses tendances. Il existe des conceptions anticommunistes, liées à la guerre froide, tout comme des conceptions humanistes et égalitaires.

Derrière toutes ces conceptions, on peut cependant affirmer que l’essence objective commune à la démocratie et à l’idéologie démocratique, sous toutes leurs formes, diffère du socialisme et de la quête révolutionnaire de la liberté, par exemple. Dans le champ politique, cependant, la démocratie en tant que telle, la démocratie sans phrases, ne nous donne pas beaucoup d’indications. Elle ne nous fournit aucun outil pour distinguer entre les divers mouvements sociaux et tendances. C’est pourquoi ce terme n’acquiert une signification plus claire que si on lui adjoint des adjectifs ; ainsi, tu as la démocratie « libérale », « populiste », « parlementaire », « représentative », « directe », « occidentale », etc.

Ces termes sont politiquement compréhensibles et définissables ; leurs différences, et souvent leurs contradictions, peuvent être expliquées. On peut souvent définir et distinguer facilement les mouvements et les forces qui se rangent derrière chacune de ses définitions.

Q. : Nous reviendrons à ces distinctions, et ce n’est pas une mauvaise idée, en particulier, d’évoquer la démocratie occidentale, parlementaire, et libérale. Mais commençons par l’essence commune et objective que tu décèles derrière toutes ces conceptions de la démocratie. Comment la définirais-tu ?

Mansoor Hekmat : Je peux souligner quelques facteurs caractéristiques. Une discussion plus détaillée, naturellement, ne sera pas possible dans le cadre limité de cette interview.

La conception de la démocratie comme « gouvernement du peuple » a commencé à gagner du terrain aux XVIIIe et XIXe siècles contre la monarchie autocratique et les despotismes fondés sur la monarchie et l’Eglise. Contre les gouvernements existants dont la légitimité idéologique et le pouvoir provenaient de sources extérieures au peuple et à la société, la bourgeoisie ascendante, les masses populaires, et les réformateurs sociaux ont exigé des « gouvernements du peuple ». La revendication en elle-même, comme l’ont montré les luttes qui se sont déroulées durant les deux siècles suivants jusqu’à aujourd’hui, est tout à fait ambiguë.

Premièrement, la forme que doit prendre la participation pratique du peuple au pouvoir politique et au gouvernement n’est pas claire, et, deuxièmement, on ne sait pas ce qu’englobe la catégorie de « peuple ».

Jusqu’à notre génération, beaucoup de secteurs de la société (et parfois même la majorité des êtres humains : les femmes, les Noirs, les immigrés, etc.) n’étaient pas inclus dans le « peuple » au sein de certaines démocraties. Cela ne fait pas très longtemps que les salariés sont définis comme le peuple en ce qui concerne le processus démocratique.

Ces deux sphères, la structure du gouvernement et la relation pratique du peuple au pouvoir gouvernemental, et l’étendue de l’inclusion des diverses couches de la population dans la démocratie, ont été le domaine d’affrontements politiques sérieux. Les résultats de ces luttes ont, dans une large mesure, changé les perspectives pratiques de la démocratie dans les sociétés européennes et américaines elles-mêmes.

Il y a, cependant, une réalité objective dans le concept de la démocratie : le rejet d’un régime où la source du pouvoir se trouve au-delà de la société, ou est inexplicable. La force de l’épée, le sang aristocratique, la sainteté, etc., sont considérés comme des sources illégitimes du pouvoir, mais c’est aussi le cas de tout pouvoir immuable en général. Même s’il a une origine élective, ce pouvoir sera considéré comme non démocratique.

En d’autres termes, la pensée démocratique et les régimes démocratiques, sous diverses formes, affirment que le pouvoir d’Etat doit émaner du peuple, rendre des comptes au peuple, et, sous une forme ou une autre, pouvoir être changé par le peuple.

Je n’aborderai pas ici la question de savoir si cette affirmation est vraie, ou si elle est creuse, pour telle ou telle école de pensée ou dans tel ou tel pays, car il s’agit d’une autre question. Mais je dois souligner que toutes les conceptions de la démocratie font référence au vote populaire et à son rôle pour déterminer le gouvernement.

En second lieu, et c’est encore plus important, il faut noter que la démocratie et l’idéologie démocratique ignorent totalement la structure sociale et les relations économiques.

En d’autres termes, la situation économique existante, le rôle de l’Etat, la position des individus dans les rapports de production et dans les rapports de propriété, la division du peuple en différentes classes et couches sociales, les institutions politiques et administratives existantes, tous ces phénomènes sont considérés comme allant de soi pour la démocratie et l’idéologie démocratique. Le fait d’exiger que le droit de vote ne soit plus lié à la possession d’un titre de propriété, par exemple, est considéré comme une revendication démocratique, alors que l’on ne remet pas en cause la propriété, en elle-même et par elle-même, ni la relation des divers secteurs de la population à la propriété. On peut, d’un point de vue démocratique, exiger que les femmes participent aux opérations de l’armée américaine dans la guerre du Golfe, ou protester parce qu’il n’y a pas assez d’officiers d’origine indienne, mais par contre on ne peut critiquer la guerre elle-même ou le rôle de la CIA.

Le fait de diviser le peuple en shiites, sunnites et chrétiens, puis d’exiger, par exemple, que le gouvernement du Liban attribue une portion du pouvoir à chacune de ces catégories est considéré comme une position démocratique.

Ou encore, la conception de la démocratie au sein des entreprises juge « naturelle » la division éternelle entre ouvriers et patrons – et donc la limitation du pouvoir des syndicats.

Évidemment, le fait que la démocratie ignore les relations économiques et la stratification sociale ne signifie pas que la démocratie se limite à la sphère politique, ou que les revendications démocratiques soient une question simplement politique. Au contraire, cela signifie que toute la base économique de la société existante (c’est-à-dire la propriété bourgeoise et la production capitaliste, dans toutes ses dimensions sociales et de classe) est récupérée par cette pensée démocratique et transformée en la base sociale de la démocratie. Les prémices de la démocratie en tant que régime politique existant, ou à venir, reposent sur les structures socio-économiques du capitalisme. Sur le plan théorique, mais aussi dans sa réalité historique, la lutte pour la démocratie est indissociable de la lutte pour un « capitalisme démocratique ».

Pour résumer, la démocratie et les aspirations démocratiques possèdent un contenu objectif commun : à tous les niveaux, elles présupposent l’existence des relations sociales capitalistes et la domination intellectuelle de la classe bourgeoise ; elles exigent donc que l’on étende le fondement juridique ou formel du pouvoir politique à une plus grande partie des stratifications et des divisions sociales actuelles. D’un point de vue pratique, la démocratie est une formule qui permet à une couche sociale donnée de protester, si elle le souhaite, contre son exclusion légale, ou de facto, du processus de décision politique, et d’exprimer son désaccord. Telle est à mon avis la seule caractéristique commune et générale à toutes les formes de la démocratie.

La démocratie n’est pas en soi un régime politique, ou une situation politique, ou une loi constitutionnelle unique et définissable. C’est, plutôt, un mouvement constant par lequel les couches exclues luttent pour obtenir des droits semblables aux autres par rapport au pouvoir politique. La nature de la démocratie et de l’idéologie démocratique dépend, donc, des couches sociales en question, du genre de société, et de la conjoncture politique dans laquelle elles surgissent.

La bourgeoisie privée, en conflit avec la bureaucratie administrative et industrielle étatique dans le Bloc de l’Est, exige, par la voix de ses porte-parole orientaux et occidentaux, l’Est et l’Ouest, la possibilité de participer au pouvoir politique. Elle appelle son mouvement « démocratique », à la fois à l’Est et à l’Ouest. Les Sud-Africains exigent aussi l’égalité des droits aux élections, et ils veulent également la démocratie. Mais les horizons et les idéaux sociaux de ces deux mouvements sont, en réalité, très éloignés.

Q. : Selon toi, la démocratie est une formule pour la couche sociale qui veut ouvrir les portes que le pouvoir refuse de lui ouvrir. En d’autres termes, la démocratie se définit, pour toi, par l’extension de la base juridique du pouvoir et de la participation de sections de plus en plus larges de la société au pouvoir. C’est précisément ce qui légitime la démocratie et la rend attrayante aux yeux de l’opinion publique : elle promet la liberté individuelle et la possibilité pour l’individu d’intervenir dans les affaires publiques. Qu’y a-t-il de mal à cela ?

Mansoor Hekmat : L’élargissement de la base légale et formelle du pouvoir n’a rien à voir avec la participation de « secteurs de plus en plus larges de la société au pouvoir » ni avec « la liberté individuelle et la possibilité pour l’individu d’intervenir dans les affaires publiques ».

Ce qui a donné à la démocratie non seulement une légitimité, mais l’a transformée en un concept sacré dans le vocabulaire politique, pour le peuple et pour la société actuelle, c’est précisément l’illusion que l’extension légale et formelle de la permission de participer au pouvoir équivaudrait à la liberté personnelle et à la possibilité pour l’individu d’ « intervenir réellement dans les affaires publiques ».

Ce sont deux choses bien différentes. Je répondrai plus tard à la fin de ta question sur ce qu’il peut y avoir de mauvais dans la démocratie – dans la démocratie libérale, en fait.

Le point principal de mon argumentation était que la démocratie sans attributs ne représente pas beaucoup plus qu’une formule et une revendication politiques dans les limites du capitalisme pour permettre aux diverses couches sociales de participer au processus légal de la formation de l’Etat et du pouvoir politique.

La démocratie, dans ce sens, n’indique toujours pas un système ou un statut politique spécifique pour la société. Elle n’équivaut pas à exiger, ou accorder, davantage de liberté à l’individu ou au « peuple ». Tous les pays du monde, à quelques exceptions près, et indépendamment de l’ampleur des libertés civiles dont ils bénéficient, se proclament démocratiques quand ils peuvent justifier de l’existence d’un processus formel grâce auquel « le peuple » contribue à déterminer quel gouvernement va le diriger.

Selon la démocratie libérale, beaucoup de ces pays, y compris des gouvernements pro-occidentaux en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, ne sont pas, et n’ont jamais été, démocratiques. Selon la démocratie populiste, la démocratie libérale elle-même n’est pas démocratique. Mais ces critiques reflètent seulement les conceptions de la démocratie inspirées de la guerre froide, du populisme, de l’anarchisme, de la social-démocratie, de la technocratie, etc. Elles ne reflètent pas l’« irréalité » de la démocratie dans tel ou tel pays.

En conclusion, je dirais que nous, les [révolutionnaires] socialistes, avant d’entamer une discussion sur tel préfixe ou tel suffixe, nous sommes très loin d’accepter l’essence commune de toutes ces conceptions. Nous n’acceptons pas la base économique du système existant ; nous ne réduisons pas la question de la libération politique à celle de la participation des individus ou des couches sociales au processus légal de la formation de l’Etat.

La démocratie, sous toutes ses diverses formes et dans toutes ses descriptions, a jusqu’ici été le mécanisme qui a servi à légitimer la domination de classe de la bourgeoisie, domination qui, par nature, s’exerce sur le peuple.

Rappelons d’abord, que la victoire de la démocratie sur les gouvernements autocratiques en Europe n’a nullement donné le pouvoir à « l’individu », même dans le sens formel. Pendant de nombreuses décennies, le citoyen jouissant du droit de vote dans les démocraties européennes était un homme, un Blanc « libre », propriétaire d’au moins un bien foncier ou d’un petit capital. Le droit de vote des ouvriers, des femmes, etc., n’est pas un élément organique de la définition de la démocratie, et n’est pas né avec celle-ci.

Ce droit est plutôt le résultat de la lutte pour la justice de diverses classes et couches au sein des sociétés démocratiques existantes – luttes menées sous la bannière intellectuelle et politique d’autres mouvements – les mouvements socialistes, les mouvements des droits des femmes, les mouvements anti-racistes ou ceux qui luttent contre les discriminations ethniques, etc. Et ces mouvements ont eu recours, le plus souvent, à des méthodes jugées « antidémocratiques » ou « illégales ».

Deuxièmement, le terme de démocratie, au sens strict, tout comme celui d’indépendance ou d’autodétermination, n’est pas nécessairement synonyme d’expansion de l’égalité et de la justice sociales, ni même d’une expansion des libertés personnelles. La démocratie, l’indépendance, etc., sont des cadres politiques et administratifs capables d’accueillir différents contenus.

On ignore, à l’avance, si l’indépendance du Bangladesh, de la Lituanie, du Tadjikistan ou du Pays basque signifiera nécessairement le développement des droits humains, du bien-être social, ou de l’égalité dans ces pays. Lorsque les Croates, les Serbes ou les Bosniaques gèreront « eux-mêmes » ces territoires, on ne sait pas, à l’avance, si les hommes ou les femmes de ces régions jouiront d’une vie meilleure ou pire dans le secteur géographique que l’on appelait autrefois la Yougoslavie.

En fait, dans beaucoup de cas de l’histoire contemporaine, y compris à notre époque, des peuples ont perdu même leurs maigres droits antérieurs au nom de l’indépendance, de l’autodétermination, et de leur « propre gouvernement ».

Ceci s’applique également à la démocratie dans son sens strict, c’est-à-dire la démocratie sans préfixes ni suffixes. Dans la plupart des pays dits « musulmans » aujourd’hui, il est probable que n’importe quelle majorité parlementaire élue et n’importe quel référendum populaire approuveraient un statut de citoyennes de seconde classe – si ce n’est pire – pour les femmes.

L’opinion publique et les parlements britannique et américain, et, en fait, toute l’Europe démocratique, ont voté pour faire la guerre et massacrer les peuples dans le Golfe [en 1991].

Plus de 90 % de la population iranienne a voté, au cours d’un référendum public, pour instaurer une République islamique en Iran, et la même chose se serait produite en Algérie si le processus n’avait pas été stoppé [par l’armée].

[S’ils devaient se prononcer sur cette question] les parlements de l’Europe libre, et n’importe quel référendum dans cette région, approuveraient aujourd’hui l’interdiction du droit fondamental des citoyens du monde à voyager et se fixer où ils le souhaitent. De telles décisions constituent des violations de l’humanisme, de l’amour de la liberté, de l’égalitarisme et de la dignité humaine, mais pas une violation de la démocratie et du processus démocratique. La démocratie est un cadre juridique pour des processus décisionnels ; ce n’est pas un modèle ni un outil de mesure du contenu des décisions prises.

La démocratie, en et par elle-même, signifie le gouvernement du peuple. Comme je l’ai déjà dit, cette idée s’est forgée contre des gouvernements religieux, aristocratiques, monarchiques ou régnant à coups de machette. La démocratie ne se soucie pas de savoir quelle conception de la liberté individuelle, de la justice sociale, de l’égalité des êtres humains et des droits humains prévaut dans une société démocratique. Ce type de problème est plutôt l’objet de controverses intellectuelles et politiques entre les diverses classes de cette société, en fonction des traditions nationales. Une grande partie des revendications, que l’on identifie aujourd’hui avec la démocratie, telle que le règne de l’état de droit, le respect des droits humains, les libertés individuelles et collectives des citoyens, etc., n’ont fondamentalement rien à voir avec la démocratie. Elles sont les résultats de tendances sociales et de certaines traditions intellectuelles et politiques, telles que le libéralisme ou le socialisme.

Q. : Tu penses que la démocratie n’a aucune conception spécifique des droits et libertés des individus et des citoyens ou du gouvernement du peuple ?

Mansoor Hekmat : Le problème est que nous ne disposons d’aucune description de la démocratie qui soit indépendante d’un mouvement ou d’une école spécifiques, ce qui est très significatif, à mon avis.

Les règles d’or de la démocratie ne sont inscrites nulle part, de façon indépendante des diverses écoles politiques. Sur le papier, la conception de la démocratie défendue par l’école libérale est la plus répandue. Je dis sur le papier, parce que, en réalité, durant la plus grande partie du XXe siècle jusqu’à récemment, deux autres conceptions de la démocratie ont, dans la pratique, influencé la vie de la majorité des peuples.

D’une part, la conception de la guerre froide (celle de la « démocratie occidentale »), qui, en dépit de sa relation étroite avec la conception libérale, ne doit pas être confondue avec elle ; et, d’autre part la conception populiste (celle de la « démocratie populaire »), c’est-à-dire la version que connaissent les peuples des pays dominés et sous-développés.

Ces écoles diffèrent et n’ont pas la même perception du pouvoir politique, des droits civiques et des différentes libertés individuelles. Durant la plus grande partie de l’après-guerre, pendant que la démocratie occidentale et la démocratie populiste s’affrontaient dans les coins les plus reculés du globe à propos des implications pratiques de leurs concepts pour le peuple, la démocratie libérale dénonçait activement les excès des deux précédentes dans des rapports qu’elle rédigeait pour les institutions culturelles et les organisations charitables ou des droits humains.

Toutes ces interprétations ont un socle commun qui forme la loi indépendante et le contenu objectif de la démocratie : elles sont fondées sur les relations capitalistes et l’établissement d’un mécanisme légal pour la participation du peuple – quelle qu’en soit la définition – à un processus permettant de déterminer et changer le gouvernement.

La démocratie a été définie comme le gouvernement de la majorité, pas comme l’institution de normes, valeurs ou droits spécifiques. Ce sont les divers écoles et mouvements politiques (libéralisme, socialisme, conservatisme, anarchisme, etc.) qui ont eu pour tâche d’introduire de telles normes spécifiques dans le concept de la démocratie.

Certes, la démocratie, en tant que système autorisant l’intervention des différents groupes sociaux et des individus, fournit plus de possibilités [à tous], si on la compare avec les formes non démocratiques de gouvernement. Différents groupes sociaux peuvent laisser leur empreinte sur la société et essayer de provoquer les changements politiques désirés. Mais tout cela ne détermine pas le caractère d’une société. Un processus démocratique n’aboutit pas nécessairement à davantage de liberté personnelle ou collective, davantage d’égalité et de justice sociale, un meilleur respect des droits humains, etc.

La justice sociale et les libertés politiques ne sont pas les produits du processus démocratique en tant que tel. Elles sont plutôt le produit des forces et mouvements sociaux qui exigent la liberté et la justice : au cours de l’histoire, ceux-ci ont réussi, à partir de l’intérieur et de l’extérieur du processus démocratique, à changer l’équilibre des forces sociales en faveur d’elles-mêmes et de leurs idéaux, et à permettre à certains aspects de ces idéaux de s’incarner dans des lois et des normes [socialement reconnues].

Souvent, comme nous l’avons vu dans les années 1980 avec le thatchérisme, et comme nous l’observons aujourd’hui avec la croissance des forces racistes et fascistes au sein des structures parlementaires européennes, le processus démocratique lui-même, ou au moins certaines de ses formes, peut favoriser la croissance et même la venue au pouvoir de forces obscurantistes, anti-humanistes, et despotiques.

Dans son idéologie officielle et sa propagande politique, le capitalisme tente d’offrir une image attrayante de la démocratie : celle-ci est censée garantir la liberté individuelle de choix et d’action ainsi que quelques droits fondamentaux des êtres humains. Cette image est fondée sur une conception libérale (et dans une certaine mesure sociale-démocrate) de la démocratie.

Pour beaucoup de gens, cette image abstraite et théorique de la démocratie (renforcée par le mode de vie des classes moyennes américaines et européennes, un degré plus élevé de tolérance culturelle et l’absence de préjugés qui, pour différentes raisons, caractérisent ces pays) aboutit à un tableau idyllique de la démocratie.

Quand un intellectuel iranien, russe, ou égyptien exige l’instauration de la démocratie dans son pays, c’est cette image qu’il a en tête. Mais il ne s’agit que d’une simple étiquette sur une boîte. Naturellement, même si le contenu correspondait à l’étiquette, nous, ouvriers et que marxistes, verrions ses défauts essentiels. Nous critiquons le libéralisme et la conception libérale de la liberté. La démocratie libérale est une déformation de l’idée de la libération humaine. Une formule pour renforcer l’atomisation des êtres humains face au Capital dans la sphère politique, et légitimer la dictature de la classe capitaliste qui se considère comme au-dessus et au-delà du peuple. Ceci est un aspect essentiel de notre argumentation au sujet de la démocratie, et nous devons l’expliquer systématiquement.

Cette image libérale de la démocratie a peu d’incidence sur la réalité non seulement dans ses copies d’exportation, mais également dans les pays occidentaux développés eux-mêmes. La démocratie réelle, la démocratie telle qu’elle existe, est encore plus vide et plus hypocrite que sa version libérale.

Dans de nombreux cas, comme lors de l’utilisation de ce terme pendant la guerre froide contre le camp bourgeois rival, ou dans la propagande contre les révolutionnaires et le marxisme dans les pays occidentaux, la démocratie sert manifestement à sacraliser la propriété privée et le marché libre.

Le thatchérisme, par exemple, affirme que les organisations de la classe ouvrière limitent la démocratie et la liberté individuelle (celle, bien sûr, d’accepter n’importe quel emploi et n’importe quelles conditions de travail).

On sait que les services de police des pays occidentaux utilisent fréquemment la torture.

Juchés au-dessus du pouvoir de l’Etat et du Parlement, des cercles officieux dictent la politique nationale ; des procès secrets et des tribunaux cautionnent des décisions prises ailleurs ; des institutions et des organes armés contrôlent les peuples ; les médias et les journalistes ont porté l’art de l’intimidation, de la provocation, et de l’intox à un niveau de perfection grâce à une véritable révolution technique ; des nervis de droite, soutenus par le gouvernement et liés à la police, veillent à ce que la gauche et les couches les plus pauvres ne les gênent pas ; et des dizaines d’autres organes et méthodes ont transformé les droits humains, les droits de l’individu et la liberté de choix en une sinistre plaisanterie dans les sociétés occidentales elles-mêmes.

Le citoyen moyen de ces sociétés, dont les conditions de vie sont certes meilleures que dans d’autres régions du monde, est pathétiquement privé de ses droits, intimidé, et impuissant à influencer son propre destin.

Si nous voulons discuter des concepts et des enjeux démocratiques dans le domaine des droits de l’individu, des droits civiques, etc., nous devons :

– soit discuter des diverses écoles de pensée et de leurs conceptions spécifiques de la démocratie ; et ceci nous conduira essentiellement à débattre de la démocratie libérale et du système parlementaire ;

– soit analyser les résultats pratiques et concrets de la démocratie dans l’histoire contemporaine.

Dans les deux cas, un marxiste se trouvera dans la position d’un critique de la démocratie, à la fois en tant que concept et en tant que réalité.

Q. : Dans la théorie mais aussi dans le tableau que les porte-parole du capitalisme dressent des relations politiques dans leur système, la démocratie libérale et le système parlementaire occupent une position clé. Quelles sont les caractéristiques de la démocratie libérale dans ce tableau abstrait et cette description formelle ?

Mansoor Hekmat : La démocratie libérale est un concept synthétisé et greffé (et dans un certain sens un modèle) qui tourne autour de deux axes : la démocratie comme gouvernement du peuple, ou de la majorité, d’une part ; et le libéralisme comme ensemble de croyances et de doctrines spécifiques portant sur les relations politiques et légales entre l’individu et la société, d’autre part.

Beaucoup de gens pensent que la démocratie (ce régime politique) et le libéralisme (cet ensemble de valeurs et de critères politiques et civils) sont inséparables ; ils considèrent que le premier terme désigne la forme, et le second le contenu du système politique ; ils croient qu’ils découlent directement l’un de l’autre, et ainsi de suite.

En réalité, il règne cependant une tension constante entre ces deux composantes de la démocratie, et, en dernière analyse, il existe une divergence sérieuse entre elles. Dans la pratique, cette divergence a été la source de contradictions et de conflits politiques significatifs dans la société bourgeoise, et sur la scène politique des pays d’Europe occidentale.

La démocratie repose en principe sur la supériorité de la décision du peuple ou de la majorité. Pour le moment, nous ne nous demanderons pas si cette proposition est vraie ou fausse dans le monde réel. Du point de vue de la démocratie, toute décision prise par la majorité du peuple, ou de ses représentants, au cours d’un processus démocratique, est légitime. Cependant, le libéralisme défend quelques valeurs politiques et civiques a priori, qu’il déclare être les droits normaux ou civiques inaliénables de toute l’humanité. En d’autres termes, du point de vue du libéralisme, la liberté d’action de la démocratie et celle du règne du peuple doivent être contrôlées ou limitées. Selon cette école de pensée, une décision démocratique qui supprime ou viole les droits naturels postulés par le libéralisme manque de légitimité et de crédibilité.

Le libéralisme n’a pas pour fonction de donner un contenu au gouvernement démocratique mais de le contrôler et de le limiter. Le contenu du libéralisme est la définition des droits de l’individu et leur protection contre ceux qui dirigent : le gouvernement, voire, dans un certain sens, la « société ». Le libéralisme est favorable à un gouvernement parlementaire, ou, en tout cas, issu d’un processus électif, car il suppose que, comme le pensait John Stuart Mill, le gouvernement du « peuple » n’empiètera pas sur les droits civiques du peuple. Le libéralisme considère ces droits comme premiers et la forme de gouvernement comme seconde.

Cette conception libérale n’est cependant pas entièrement fiable, ni en théorie ni en réalité. Le caractère duel du système mène à l’éclectisme et à des contradictions internes au sein de la théorie de la démocratie libérale elle-même, contradictions qui provoquent des conflits politiques significatifs dans le mouvement des démocraties libérales.

Il convient de noter que, en dehors de la Grande-Bretagne qui n’a pas de Constitution ni de charte des droits individuels et civiques, les autres systèmes parlementaires dépendent généralement d’une Constitution élaborée aux premières étapes de la formation du système dans chaque pays. A la différence des autres lois, il n’est pas possible de modifier la Constitution sans la décision de la majorité relative au parlement. L’existence même d’une Constitution limite, en dernière analyse, le processus démocratique. Elle signifie qu’aujourd’hui les voix des représentants d’un pays de plusieurs dizaines de millions d’habitants sont subordonnées aux décisions prises par un parlement il y a cent ans, alors que le pays comptait 90% d’habitants en moins, et que le droit de vote était beaucoup plus restreint.

La majorité des peuples actuels se soumettent aux décisions d’un peuple qui était beaucoup plus petit, quatre générations avant eux. Du point de vue de la démocratie, il s’agit d’une limitation et d’une barrière, tandis que, selon le libéralisme, qui a implanté dans les constitutions des systèmes parlementaires ses préceptes et idéaux au cours des luttes sociales et politiques incisives des siècles précédents, cela représente une réussite permettant de préserver et perpétuer les libertés civiles et individuelles dans les démocraties parlementaires. Cette tension existe dans la démocratie libérale à la fois en tant que concept et que système social.

Q. : Qu’est-ce qui est censé incarner la source principale et le bouclier de la liberté et de la démocratie parlementaire : le libéralisme ou le règne de la majorité ?

Mansoor Hekmat : Tous les deux et aucun d’entre eux. Du point de vue de la théorie du gouvernement bourgeois dans le capitalisme moderne, ces deux éléments sont la source principale de la liberté et de la démocratie parlementaire ; mais, si l’on observe le comportement politique de la classe bourgeoise et de son gouvernement, je répondrai : « Ni l’un ni l’autre. »

Théoriquement les deux piliers sont vitaux. Une « dictature bienveillante », même si elle respecte les droits civils et individuels, ne peut être considérée comme fondée sur la liberté, puisqu’elle viole le principe du gouvernement du peuple et le droit fondamental de l’individu de changer de gouvernement.

Pour la pensée démocratique et sa conception de la liberté politique, il est essentiel, dans un régime démocratique, que le pouvoir soit placé entre les mains du peuple. D’un autre côté, il n’y a aucune garantie que, dans le processus démocratique, la majorité du peuple ne prenne pas un jour des décisions contraires aux droits naturels et fondamentaux des êtres humains, selon la définition libérale.

Les partisans de l’école libérale, comme John Stuart Mill, par exemple, ont mis en garde contre le concept du « despotisme de la majorité ». Théoriquement, donc, les deux éléments sont essentiels pour la démocratie libérale, et, comme je l’ai dit, l’idéologie officielle les présente comme inséparables, comme la base intellectuelle du système politique capitaliste actuel en Europe et aux États-Unis. Cet éclectisme n’a jusqu’ici posé aucun problème à la propagande bourgeoise officielle au sujet des fondements et des avantages du système politique dominant en Occident.

Dans la pratique, cependant, selon la bourgeoisie, aucun de ces deux éléments n’est censé être la source et le bouclier de la liberté du peuple. Chacun est censé légitimer la domination de classe de la bourgeoisie, c’est-à-dire la dictature d’une minorité au nom du peuple et au nom de la liberté.

Si le peuple prend au sérieux les exigences de liberté que prétendent défendre ces deux éléments, alors la bourgeoisie lui rappellera avec autorité leur signification réelle. C’est là que la bipolarité de la démocratie libérale révèle son utilité pratique.

Partout où surgit le risque que le peuple, ou une génération radicale, par exemple, transforme le frêle parlement bourgeois en une barricade à partir de laquelle il pourra gagner certains droits, la bourgeoisie lui rappelle les limites de l’autorité du parlement. Elle lui rappelle aussi la sainteté des principes qui, au nom du respect des droits individuels et civiques, protègent les privilèges de la bourgeoisie. Et partout où l’influence sociale de la droite a été suffisante, celle-ci s’est empressée de remplir les parlements des factions les plus réactionnaires de la bourgeoisie ; celles-ci ont alors totalement discrédité les droits civiques ; au nom de la « volonté du peuple » et du « gouvernement du peuple », elles ont violé les droits élémentaires de millions de gens.

Ce n’est pas l’amour de la liberté proclamé par la démocratie et le libéralisme qui jouent un rôle significatif et utile dans le fonctionnement pratique du gouvernement bourgeois ; c’est, au contraire, le fait que ces concepts sont éloignés de la liberté réelle et que, de plus, leurs conceptions de la liberté ont une solide base de classe.

Q. : Quels sont les prémices du libéralisme et quels « droits naturels » défend-il ? Comment le libéralisme protège-t-il les privilèges de la bourgeoisie en définissant ces droits ?

Mansoor Hekmat : Une partie des prémices du libéralisme classique sont celles qui sont actuellement considérées comme des libertés civiles et des droits humains évidents : les libertés de pensée, d’expression, de réunion et d’association, etc. Je parle ici du libéralisme classique en tant qu’école de pensée, pas des libéraux ou des partis libéraux qui peuvent ne vouloir défendre aucune de ces libertés. Le libéralisme et les principes et revendications qui lui sont associés ont joué un rôle primordial dans la lutte de la bourgeoisie montante contre les chaînes féodales et les normes de la monarchie autocratique. La reconnaissance de ces droits, même dans un sens flasque et formel, en tant que droits naturels pour la société, a représenté une véritable avancée, si on la compare à la situation antérieure.

Mais ce n’est pas le problème. Et ces droits ne constituent pas non plus l’essence du libéralisme. Les libertés proposées par l’école libérale dans la sphère de la politique et de l’Etat sont le reflet, et découlent, des principes préconisés par cette école à propos des sciences économiques et des classes sociales. Le libéralisme est né comme l’idéologie du capitalisme et du marché contre le système économique féodal. Le caractère sacro-saint de la propriété privée bourgeoise et la liberté de l’individu (incarnation humaine de la propriété privée et atome économique présent dans les interactions économiques sur le marché) forment la base du libéralisme. La théorie politique du libéralisme soutient les libertés individuelles et civiles parce qu’elle soutient la liberté économique et politique d’action de l’individu bourgeois dans le monde réel du marché.

Cette base de classe spécifique, qui défend ouvertement l’économie politique du capitalisme, limite et conditionne évidemment l’ampleur du soutien du libéralisme aux droits et libertés politiques. De plus, elle donne un sens et une interprétation particuliers à ce que cette idéologie dit à propos des libertés politiques. La propriété privée bourgeoise est le droit le plus sacré, le plus immuable, et le plus clair du libéralisme. Selon le libéralisme, le droit de propriété est le droit le plus sacré et le plus « naturel ».

Si nous considérons que la propriété ainsi sanctifiée est, d’une part, fondée sur la critique et le rejet d’un autre type de propriété (la propriété aristocratique et féodale), et, d’autre part, repose sur l’existence d’une vaste classe privée de toute propriété dans la société moderne désirée par le libéralisme, la fonction de cette école de pensée devient claire : en réalité, elle justifie et sanctifie la position de pouvoir des bourgeois, et le modèle d’une superstructure politique appropriée au capitalisme.

On comprend alors comment la « société civile » préconisée par le libéralisme n’est guère plus que le reflet légal du marché, et comment les droits naturels que prône cette idéologie se réduisent aux droits bourgeois de l’individu, et, en dernière analyse, aux privilèges du bourgeois individuel.

Dans sa version originale et anglaise, le libéralisme repose sur ce que l’on a appelé (de façon mécaniste, selon moi) la « liberté négative », c’est-à-dire la liberté par rapport à tous les obstacles et contraintes externes, y compris les lois et règlements, qui peuvent gêner la liberté d’action de l’individu. Au départ, le libéralisme vise à protéger la liberté de choix et d’action de l’individu contre tous les empiétements des dirigeants politiques, de l’Etat, et de la « société ». De cette façon, les différents droits et libertés civiques assument une nouvelle signification, tout à fait intéressante. L’individualisme et la liberté individuelle sont alors interprétés, pour la classe bourgeoise, comme l’absence de lois et d’institutions susceptibles d’empêcher la libre circulation du capital et la liberté d’action du capitaliste individuel dans les interactions économiques.

D’autre part, pour la classe ouvrière, c’est-à-dire pour ceux qui ne possèdent aucun moyen de production et ne peuvent exercer aucun contrôle individuel sur ces moyens de production, la primauté de l’individu se traduit par la nécessité de l’isolement et de l’atomisation de l’ouvrier individuel vis-à-vis du capital.

En ce qui concerne le Capital, le libéralisme classique est favorable à la privatisation et hostile à l’intervention de l’Etat dans l’économie.

En ce qui concerne les ouvriers, cependant, le libéralisme s’oppose à leur affirmation collective et à la « subordination » du travailleur individuel à la politique d’une organisation syndicale ou ouvrière. Alors que des gens comme toi et moi pensent qu’un syndicat pourrait contribuer à donner un contenu aux droits civiques « naturels » des ouvriers, le libéralisme classique considère qu’il s’agit d’une violation de la liberté de l’ouvrier individuel, puisqu’un syndicat peut décider de la façon dont le travailleur vend et emploie sa force de travail.

Cet aspect ouvertement réactionnaire du libéralisme, cette conception conservatrice de la liberté individuelle, affirme, au nom du respect du choix, de l’initiative et de l’effort individuels, que l’individu est entièrement responsable de sa position et de son destin en ce monde, que tout dépend de son effort individuel. Cette conception culmine dans l’idéologie libertarienne qui s’est transformée en tendance dominante dans les années 1980 avec le thatchérisme et l’essor de l’école des économistes monétaristes.

Les libéraux plus civilisés, plus humanistes, en Europe et aux Etats-Unis, qui forment le Centre sur la scène politique de ces pays, ne poussent pas le concept de la « liberté négative » jusqu’à sa conclusion finale et extrême – et ce, en partie sous la pression du socialisme et de la social-démocratie, les deux principales traditions politiques du continent par opposition à la Grande-Bretagne.

Dans ces autres écoles de pensée, la liberté est liée non seulement à l’absence d’obstacles externes et de règlements restrictifs, mais aussi à l’existence de possibilités matérielles et spirituelles de faire des choix personnels. Nous avons tous l’autorisation de faire beaucoup de choses en ce monde – des choses, que nous ne trouvons jamais la possibilité matérielle d’entreprendre, ou pour lesquelles nous ne disposons pas des connaissances et des informations suffisantes. Cet aspect de la liberté, de la « liberté positive » , c’est-à-dire le fait d’apprécier la possibilité de faire des choix en toute liberté, ne fait pas partie des principes intellectuels libéraux mais provient des traditions sociales et socialistes.

L’essor de la social-démocratie et de l’Etat providence a, dans une certaine mesure, renforcé cet aspect dans la culture politique des sociétés occidentales avancées pendant une période. Cela devait servir de base à une sorte de « capitalisme à visage humain ». C’est probablement cet aspect qui a semblé attirant à de nombreux intellectuels et individus cultivés dans les pays sous-développés et qui leur a fait apprécier les systèmes politiques d’Europe occidentale et la démocratie, même si, en elle-même et par elle-même, celle-ci n’avait aucune relation directe avec ce prétendu « visage humain » du capitalisme.

Le libertarianisme, influencé par le thatchérisme, et dans le contexte des problèmes économiques du capitalisme de l’Etat-providence des années 1980, a secoué les bases de ce système en faisant précisément appel au « gouvernement du peuple » et en comptant sur le vote populaire.

Q. : N’est-il pas possible de dire que la liberté positive, qui semble permettre, par exemple, l’existence de possibilités égales pour les individus, qui prône la responsabilité de la société et la prise de conscience, fournit un meilleur point de départ pour définir la liberté ?

Mansoor Hekmat : Comme je l’ai dit auparavant, je ne crois pas que cette distinction intrinsèque, comme définition de base, soit très utile pour comprendre le concept de la liberté. En dernière analyse, et y compris dans le fonctionnement politique de la société jusqu’ici, la tradition anglaise libérale et la tradition sociale-démocrate européenne ont prouvé qu’elles sont toutes les deux également capables de déformer le véritable concept de la liberté des êtres humains. Elles sont également capables d’assujettir plus solidement le peuple à la classe dominante, de le priver de tout pouvoir politique, et le tout en invoquant la nécessité de créer un régime politique libre.

La liberté positive et la liberté négative se définissent toutes deux dans le cadre d’une conception bourgeoise de l’être d’humain et de la liberté humaine, et au sein d’une société déjà divisée en classes.

Là où l’économie politique de la société est déjà divisée en classes dominantes et classes dominées, l’absence d’obstacles politiques et juridiques à la libre volonté de l’individu signifie seulement la liberté absolue pour la classe dominante d’attaquer la classe ouvrière. Elle peut seulement signifier l’atomisation et l’impuissance totales des individus de la classe dominée face aux conditions sociales et économiques, dont le changement semble échapper entièrement à leur volonté.

Quel que soit le rôle qu’elle a joué contre les monarchies autocratiques des siècles précédents, la « liberté négative » du libéralisme est donc désormais un concept bancal, inutile, pour tous les partisans sérieux de la liberté dans le monde actuel.

Quant à la « liberté positive », elle réclame l’autorité d’une institution sociale pour déterminer les besoins matériels et spirituels des êtres humains et savoir s’ils doivent jouir de la possibilité de faire des choix libres dans le domaine des droits politiques et civiques. Quel est le niveau d’instruction et le genre d’éducation nécessaires pour qu’une personne puisse prendre une décision vraiment libre dans une élection ? Quelle quantité et quel type d’information sont nécessaires pour que quelqu’un puisse librement déterminer sa position sur une décision d’importance nationale, d’une déclaration de guerre à l’adoption d’une politique monétaire ? Quelles devraient être les dimensions physiques minimales de la zone dans laquelle nous pourrions exercer notre droit « naturel » à disposer d’un territoire personnel inviolable ? Combien d’heures par jour un individu doit-il être obligé de travailler sans être privé de son droit naturel à satisfaire ses besoins émotionnels et spirituels ?

La « liberté positive » et le socialisme bourgeois ont traditionnellement fixé à l’Etat la tâche de fournir de tels droits minimaux et donc d’être l’autorité responsable qui en détermine les critères. Mais n’oubliez pas que notre société est déjà une société de classes et que l’Etat est un Etat bourgeois. Tout se résume donc au fait que les limitations bourgeoises aux droits et aux libertés du peuple sont maintenant imposées, non pas par les lois invisibles du marché, mais par l’institution étatique. En apparence, l’Etat est censé protéger l’individu contre les privations de droits provoquées par le fonctionnement spontané du capitalisme et du marché. En réalité, ce sont les institutions politiques et culturelles de la société bourgeoise qui façonnent officiellement la façon de vivre, la pensée et les choix du peuple.

Il faut ici rappeler que désormais, grâce notamment à la révolution de l’information et de l’électronique intervenue durant ces dernières décennies, les mass médias et le journalisme officiel assument la part décisive d’une fonction qui était précédemment remplie par l’Eglise et l’armée, celle de mystifier, tromper et forcer les gens à agir dans une certaine direction. Ils effectuent ce travail d’une façon beaucoup plus moderne, et « aseptisée ». Au nom d’un libre accès à l’information censé aider les individus à faire des choix libres et justes, condition d’existence de la « liberté positive », les médias ont pratiquement transformé la désinformation en une composante indispensable de la vie quotidienne des peuples. Plus grande est la taille de votre écran de télévision, plus fabriqués et absurdes seront votre choix et votre volonté politique.

Les résultats pratiques obtenus par ces écoles de pensée [sociale et social-démocrate] en ce qui concerne la question de la liberté sont tout aussi effrayants que ceux obtenus par le modèle libéral le plus pur. Dans les pays où le socialisme bourgeois, sous diverses formes, a pris le pouvoir, qu’il s’agisse de l’ex-Union soviétique ou des pays d’Europe du Nord, par exemple, l’individu bénéficie de plus de sécurité, mais il est d’autant plus dépendant de l’Etat et influencé par lui dans sa vie. Dans ces pays, les droits légaux de l’Etat bourgeois à interférer dans les paramètres économiques, politiques et culturels de la vie des individus sont plus importants. L’Etat établit avec les masses ouvrières un rapport paternaliste qui, dans une large mesure, lui permet de modifier leurs mouvements dans la lutte de classe. Dans ces sociétés, l’individu est plus anonyme et formaté. Il se sent sans défense et résigné face aux vérités qui lui sont assenées d’en haut, face au mode de vie que l’on décide en son nom, et aux scénarios politiques et économiques qu’on lui présente.

Tant que nous vivrons dans une société de classes, que l’Etat et l’idéologie dominante seront bourgeois, et que cette idéologie sera l’instrument de la domination de la classe bourgeoise, quelle que soit la définition de la liberté fournie par les différentes écoles de pensée bourgeoises actuelles, cette définition servira inévitablement à renforcer les mécanismes et les institutions qui limitent la liberté des masses ouvrières dans la société. Il n’est pas possible d’avoir une classe dominante et, en même temps, une authentique liberté politique. Une société de classes ne peut pas être une société libre.

Dans les systèmes parlementaires, il est indéniable que l’individu peut opérer des choix politiques et intervenir dans la vie politique, sous une forme ou une autre. En outre, l’individu jouit d’une certaine liberté de choisir… dans les limites des options qui lui sont présentées.

Mais, dans une société de classes, les options politiques présentées aux individus, les moyens qui leur sont proposés pour participer à la vie politique, sont faussés et inopérants. D’abord, on nous définit en tant que Serbes, Croates, Arabes, Kurdes, musulmans, chrétiens, Blancs, Noirs, hommes, femmes, salariés, chômeurs, etc. En d’autres termes, on nous assigne une conscience et une identité personnelles liées à un peuple, une race, une religion, un pays ou un certain groupe social. Puis, on nous présente, à nous que l’idéologie dominante conçoit comme des créatures pathétiquement impuissantes, le « libre choix » de constituer une masse d’individus provoqués, intimidés, et remplis de préjugés. Ce groupe a le choix entre devenir l’ennemi mortel de la nation ou de la race voisines, ou bien simplement leur rival économique.

Une fois la scène politique installée, les mass médias, ou ceux qui façonnent l’opinion au service de la classe dominante, créent un climat particulièrement pesant, par exemple en organisant une compétition parlementaire entre les partis bourgeois de droite et de gauche. Ensuite, on nous demande, mais sans trop d’insistance, naturellement, de voter pour l’un d’entre eux de temps à autre.

Certes, l’existence du référendum pour l’indépendance de la Lituanie, du référendum sur le Traité de Maastricht, des élections algériennes, etc., sont des signes de l’existence de la démocratie et de la possibilité de choix individuels. Mais l’essence des choix qui sont présentés au peuple concerne uniquement des formes de domination.

De mon point de vue, la condition nécessaire pour la liberté est la révolution contre la domination et l’exploitation de classe. Une société inégalitaire, une société qui reproduit l’inégalité comme l’une de ses caractéristiques intrinsèques, ne peut admettre la liberté ni le libre choix des hommes. La démocratie libérale et le système parlementaire, indépendamment du concept de la liberté sur lequel ils sont théoriquement fondés, sont un régime politique conçu pour organiser la société existante et la discrimination sociale qui lui est consubstantielle.

Q. : Tu as évoqué la conception de la démocratie occidentale et les différences entre celle-ci et la démocratie libérale. Peux-tu développer ton analyse ?

Mansoor Hekmat : À la différence de la démocratie libérale, du libéralisme, du parlementarisme, etc., la « démocratie occidentale » n’a pas une base philosophique et théorique. Ce concept est apparu dans le cadre d’un conflit politique spécifique de l’histoire contemporaine, c’est-à-dire la rivalité entre les blocs de l’Est et de l’Ouest et la guerre froide entre eux. La notion de « démocratie occidentale » ne renvoie pas à un système, mais à un bloc politique.

Ce terme a été employé par les appareils idéologiques occidentaux et, surtout, par les politiciens occidentaux dans le cadre de la concurrence avec le bloc de l’Est et son système économique et politique dominant.

Je dois m’empresser d’ajouter que, au cours des dernières années, le contenu de la démocratie occidentale s’est un peu plus éclairci, notamment parce que l’identité occidentale et l’identité européenne ont le vent en poupe depuis la chute du bloc de l’Est. Avant, quand un pays appartenait au camp de la démocratie occidentale, à ce que l’on appelait le « monde libre », cela ne signifiait pas nécessairement qu’il s’agissait d’un pays européen ou américain, ni qu’il disposait d’un parlement ou d’un gouvernement légal. L’appartenance au camp occidental semblait suffisante pour accorder ce label à un pays – et l’on n’était pas très regardant sur les critères.

La démocratie occidentale ne correspondait pas à une pratique politique particulière, mais à une simple déclaration d’adhésion à une série de valeurs politiques, culturelles fondamentales, et, surtout, aux valeurs économiques incarnées et défendues principalement par les Etats-Unis et l’Europe occidentale. Ce concept reposait donc fondamentalement sur le caractère sacro-saint de la propriété privée, et sur l’appartenance au camp occidental à travers l’un des pactes militaires liés aux Etats-Unis.

Évidemment, les modèles politiques des Etats-Unis et de l’Europe occidentale étaient des régimes parlementaires et influencés par le libéralisme. Mais ce n’était pas le cas, avec le même degré de certitude, pour des pays comme Israël, l’Iran monarchique, les Philippines, le Japon, le Chili, la Grèce, la Turquie, etc., tous membres honoraires ou de remplacement de la communauté de la démocratie occidentale. Pour résumer, plutôt qu’un concept de la théorie politique, la démocratie occidentale était un outil employé dans le conflit politique et idéologique entre les deux blocs.

Mais, comme je l’ai dit, cette notion acquiert désormais un contenu plus théorique. Néanmoins, même aujourd’hui, plus que de décrire des formes, des normes et des structures politiques, elle est associée à une certaine variété de « civilisation » , de niveau de vie, et de « culture ». On assimile plutôt la démocratie occidentale à un style de vie qu’à régime politique particulier. Aujourd’hui, les analystes politiques occidentaux emploient surtout la notion de démocratie occidentale pour qualifier des pays capitalistes industriels avancés, jouissant d’un niveau élevé de consommation – des pays dans lesquels les traditions ethniques, nationales, et religieuses arriérées ont dû plier devant la culture concurrentielle, individualiste du capitalisme industriel, et où l’idéologie bourgeoise s’est transformée en une force matérielle si puissante qu’elle peut contrôler des turbulences politiques et culturelles intenses.

L’Inde, par exemple, même si elle dispose d’un Parlement et organise des élections parfaitement régulières, ne peut passer pour un spécimen de la démocratie occidentale en raison des affrontements ethniques et religieux qui la consument. Par contre, le Japon, malgré ses politiciens associés à la Mafia ou corrompus par les grandes entreprises, est considéré comme une oasis de la démocratie occidentale en Orient. Il en est de même, peut-être, pour Taiwan et la Corée du Sud.

Je pense que la « démocratie occidentale » est un concept intéressant parce qu’elle dévoile le sens et la fonction de la « démocratie » pour « ceux d’en haut ». Cette notion est plus sérieuse et réelle que le mythe de la démocratie présenté au peuple par les intellectuels libéraux dans le monde politique et dans les milieux universitaires.

Q. : Quel est le cœur de la critique marxiste de la démocratie libérale et parlementaire et de sa prétention à servir de cadre à la liberté politique ?

Mansoor Hekmat : Je dirai ce que je pense de la liberté, de façon positive, un peu plus tard.

Mais commençons par le modèle de la démocratie libérale. Le libéralisme (et le concept de la démocratie parlementaire) essaie, tout comme les autres formes d’idéologies et de théories sociales bourgeoises, de cacher sa base et son contenu de classe. Il tente d’apparaître comme un système universel, fondé sur des principes et des vérités « humanistes ». Néanmoins, il n’est pas difficile de déceler son caractère de classe et la façon dont il organise la domination bourgeoise.

Comme je l’ai dit, le libéralisme est une idéologie qui dérive de la propriété bourgeoise et vise à la protéger. Le libéralisme n’est que la traduction des mécanismes du marché et de ses exigences dans la langue du droit et de la théorie politique. Avec son parlement, ses élections, etc., la démocratie libérale est un système, une superstructure politique, pour les sociétés dont les caractéristiques fondamentales, notamment les liens entre les différents groupes sociaux et le pouvoir politique, ont été déjà déterminées à un niveau beaucoup plus profond. L’idéologie dominante ne détermine pas la nature du pouvoir politique ; elle découle de ce pouvoir et le justifie.

La démocratie libérale est donc exactement l’opposé de ce qu’elle affirme être – un prétendu cadre pour la participation du peuple aux affaires publiques et au pouvoir politique. Elle sert à justifier et couvrir la domination d’une seule classe, d’une minorité, sur la société. Elle ne protège pas les droits fondamentaux du peuple, qu’ils soient individuels ou collectifs, contre les empiétements et l’autocratie des détenteurs du pouvoir. C’est, plutôt, un ensemble de lois et de règlements conçus pour nier, de façon légitime, ces droits et en priver les citoyens. La démocratie est un concept qui légitime l’Etat, mais pas la façon dont cet Etat se crée ni ce qui détermine sa nature politique. Un gouvernement démocratique est un gouvernement qui tire sa légitimité et sa légalité du vote du peuple. Mais, le vote des citoyens et le parlement qu’ils élisent ne déterminent ni l’existence ni le maintien du gouvernement, de son pouvoir, des intérêts qu’il défend, et de la classe qui le contrôle. Tous ses aspects se décident en dehors du processus démocratique, dans le contexte plus large de la lutte de classe, et grâce à tout un ensemble d’outils.

La démocratie libérale est une formule pour justifier la domination déjà établie de la bourgeoisie, et pour cacher son caractère de classe. C’est cette domination même qui est contraire à la liberté et la viole. La démocratie libérale est étrangère à la liberté tout comme les autres écoles politiques qui constituent le cadre intellectuel et administratif de cette domination.

Le Parlement, le droit constitutionnel, les lois et traditions libérales, etc., même dans les démocraties occidentales les plus développées, ne constituent pas la base du pouvoir politique ni du réceptacle dans lequel il se matérialise. La domination bourgeoise est essentiellement fondée sur l’exercice de la violence, ou la menace d’exercer la violence, contre le peuple. La domination bourgeoise repose sur la répression, l’intimidation, et le lavage des cerveaux. Les forces de répression (l’armée et la police), tout comme les institutions répressives camouflées (tribunaux, prisons, système judiciaire et système pénal) sont les véritables outils de l’exercice et de la préservation du pouvoir. Les décisions les plus importantes sont prises au sein des divers cercles et associations de la classe dominante, et à travers des institutions et organismes bourgeois informels. Un parlementaire n’est pas automatiquement autorisé à participer à ces cercles officieux, il n’est souvent même pas informé des tractations qui s’y déroulent. Fréquemment, le Parlement n’est même pas la principale institution chargée de faire accepter au peuple les décisions qu’il ratifie. Cette tâche incombe fondamentalement aux médias et aux appareils de propagande de la classe dominante.

En ce qui concerne les droits fondamentaux du peuple, leur survie est directement liée à la paix de l’esprit et à la tolérance économique de la bourgeoisie. Dans aucune démocratie au monde, les concepts d’« état d’urgence », loi martiale, suspension des droits civiques, etc., ne sont absents de ses lois ou sa tradition légale. Personne ne doit douter un seul instant que, si la fraction de gauche du Parti travailliste arrivait au pouvoir suite à des élections, on déclencherait aussitôt le compte à rebours pour que la police secrète et l’armée interviennent et renversent de façon violente et extra-légale le gouvernement en question, et ce dès l’annonce du résultat du vote.

Tous ces rois et ces reines entretenus à grands frais dans les palais des démocraties occidentales peuvent être du jour au lendemain mis sur le devant de la scène et utilisés comme les symboles ultimes de la nation, de la patrie, et de l’armée contre les « mauvais usages » de la démocratie par la gauche.

L’utilité de la démocratie libérale, même en tant que cadre juridique formel pour la domination bourgeoise ou comme bouclier des droits civiques, l’utilité de la démocratie libérale est limitée aux périodes normales, non critiques. Dans les moments de crise, quand les conflits de classe s’intensifient, et que la victoire de la classe ouvrière, même en tant que menace potentielle, devient réelle pour la classe dominante, le cadre démocratique libéral saute en moins d’une journée.

Le système parlementaire est, en tout cas, un mécanisme indirect pour la participation indirecte du peuple. Ce n’est pas le peuple, mais des individus, ses représentants, qui sont censés participer au gouvernement. Dans le système parlementaire, ces représentants ne sont liés par aucune obligation, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas obligés de refléter les souhaits de leurs électeurs sur diverses questions. Ils sont libres de l’usage de leur voix et expriment leurs propres opinions dans les parlements, les assemblées législatives, etc. En d’autres termes, les gens les élisent, mais les députés ne sont ni leurs représentants ni leurs porte-parole, mais leurs substituts pour gérer le gouvernement. Le processus électoral est donc un processus de légitimation du gouvernement, mais pas de la participation du peuple à la politique. La démocratie se préoccupe surtout d’établir un gouvernement qui provienne du peuple dans un sens purement formel.

Et les élections permettent d’assurer cela à la classe dominante. Tous les 4 ans, elle reçoit cette marque d’approbation et continue ensuite à mener ses petites affaires. Au cours de ces recensements d’opinions, les électeurs sont présents, non pas en tant que personnes vivantes et défendant des opinions, y compris entre deux élections, mais comme de simples unités comptables. Pendant les quatre années qui suivent le moment où ils glissent leur insignifiant bulletin de vote dans l’urne, personne ne leur demande quoi que ce soit ni n’écoute ce qu’ils ont à dire. Ils n’ont ni accès au pouvoir ni la capacité de se prononcer sur les lois que leurs prétendus représentants adoptent et qui concernent leur vie quotidienne. Ils peuvent, naturellement, protester, mais à condition que leur protestation ne trouble pas le jeu [démocratique] et ne perturbe pas le train-train ordinaire de la société ni ne cause de graves ennuis aux politiciens bourgeois et aux hommes d’affaires. Sinon, leurs droits civiques risquent d’être mis en cause.

(La seconde partie de cette interview paraîtra dans le prochain numéro de Ni patrie ni frontières.)