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Léon Trotsky : La guerre et la Quatrième Internationale (1934)

jeudi 22 janvier 2004, par Yves

(Extraits) Ceux qui souhaiteraient lire ce texte en entier le trouveront notamment sur le site de Marxist Internet Archives www.marxists.org

La catastrophique crise commerciale, industrielle, agraire et financière, la rupture des liens économiques, le déclin des forces productives de l’humanité, l’insupportable aggravation des contradictions de classe et des contradictions nationales marquent le crépuscule du capitalisme et confirment pleinement la caractérisation par Lénine de notre époque comme celle des guerres et des révolutions.

La guerre de 1914-1918 a officiellement inauguré une nouvelle époque. Jusqu’à maintenant, les événements politiques les plus importants ont été la conquête du pouvoir par le prolétariat russe en 1917 et l’écrasement du prolétariat allemand en 1933. Les terribles souffrances de tous les peuples dans toutes les parties du monde, et même les dangers plus terribles encore que demain leur réserve, proviennent de ce que la révolution de 1917 ne s’est pas victorieusement développée à l’échelle européenne et mondiale.

A l’intérieur de chaque pays, l’impasse historique du capitalisme s’exprime dans le chômage chronique, la baisse du niveau de vie des ouvriers, la ruine de la petite bourgeoisie urbaine et de la paysannerie, la décomposition et le déclin de l’Etat parlementaire, dans l’empoisonnement monstrueux du peuple par une démagogie « sociale » et « nationale » face à la liquidation dans la réalité des réformes sociales, la mise à l’écart et le remplacement des vieux partis dirigeants par un appareil militaro-policier nu (le bonapartisme du déclin capitaliste), dans les progrès du fascisme, son arrivée au pouvoir et l’écrasement de toutes les organisations prolétariennes sous sa botte.

Sur l’arène mondiale, les mêmes processus sont en train de nettoyer les derniers restes de stabilité dans les relations internationales, plaçant sur la lame du couteau tous les conflits entre Etats, exposant la futilité des tendances pacifistes, déclenchant la croissance des armements à un niveau technique supérieur et conduisant ainsi à une nouvelle guerre impérialiste dont le fascisme est l’artificier et l’organisateur le plus consistant.

De l’autre côté, le fait qu’apparaisse la nature profondément réactionnaire, putréfiée et pillarde du capitalisme moderne, la destruction de la démocratie, du réformisme et du pacifisme, le besoin ardent et brûlant pour le prolétariat d’échapper au désastre imminent mettent à l’ordre du jour la révolution internationale avec une force renouvelée. Seul le renversement de la bourgeoisie par le prolétariat insurgé peut sauver l’humanité d’un nouveau massacre dévastateur des peuples.

Les préparatifs d’une nouvelle guerre mondiale

1. Les mêmes causes, inséparables du capitalisme moderne, qui ont provoqué la dernière guerre impérialiste, ont maintenant atteint un degré de tension infiniment supérieur à ce qu’elles étaient en 1914. La crainte des conséquences d’une nouvelle guerre est l’unique facteur qui entrave la volonté des impérialistes. Mais l’efficacité de ce frein a des limites. Le poids des contradictions internes pousse un pays après l’autre dans la voie du fascisme, lequel, à son tour, ne peut se maintenir au pouvoir qu’en préparant des explosions internationales. Tous les gouvernements ont peur de la guerre. Mais aucun n’est libre de son choix. Sans une révolution prolétarienne, une nouvelle guerre mondiale est inévitable.

2. L’Europe, champ de bataille de la plus grande des guerres, poursuit sans arrêt son déclin, où la poussent tant vainqueurs que vaincus. La SDN, qui, selon son programme officiel, devait « organiser la paix », et qui était en réalité conçue pour perpétuer le système de Versailles, neutraliser l’hégémonie des Etats-Unis et constituer un bastion contre l’Orient rouge, n’a pu surmonter le choc des contradictions impérialistes. Seuls les plus cyniques des social-patriotes -les Henderson, Vandervelde, Jouhaux [1] et autres- s’efforcent encore de lier à la SDN les perspectives de désarmement et le pacifisme. En réalité, la SDN est devenue une pièce secondaire sur l’échiquier des combinaisons impérialistes. L’essentiel du travail diplomatique, réalisé maintenant dans le dos de Genève [2] , consiste en la recherche d’alliances militaires, c’est-à-dire la préparation fiévreuse d’un nouveau massacre. Parallèlement, les armements augmentent, un mouvement auquel l’Allemagne fasciste a donné une impulsion nouvelle, gigantesque [3].

3. L’effondrement de la SDN est indissolublement lié au début de celui de l’hégémonie française sur le continent européen. La puissance démographique et économique de la France s’est révélée, comme on pouvait s’y attendre, trop étroite comme base du système de Versailles. L’impérialisme français, armé jusqu’aux dents, et n’ayant un caractère défensif en apparence que dans la mesure où il est contraint de défendre par des accords légitimés les fruits de ses vols et de ses pillages, demeure essentiellement l’un des facteurs les plus importants d’une nouvelle guerre.

Sous le poids de contradictions insurmontables et des conséquences de sa défaite, le capitalisme allemand a été obligé de déchirer le corset du pacifisme démocratique, et il constitue maintenant la principale menace pour le système de Versailles. Les combinaisons entre Etats, sur le continent européen, suivent encore pour l’essentiel la ligne entre vainqueurs et vaincus. L’Italie tient la place d’un intermédiaire traître, prêt à vendre son amitié au plus fort, au moment décisif, comme elle l’a fait pendant la dernière guerre. L’Angleterre essaie de préserver son « indépendance » - qui n’est plus que l’ombre de son « splendide isolement » d’autrefois - dans l’espoir d’utiliser les antagonismes en Europe et les contradictions entre Europe et Amérique, les conflits qui s’annoncent en Extrême-Orient. Mais l’Angleterre dominatrice a moins de succès encore dans ses desseins. Terrifiée par la désintégration de son empire, par le mouvement révolutionnaire en Inde, l’instabilité de ses positions en Chine, la bourgeoisie britannique dissimule derrière la révoltante hypocrisie de MacDonald [4] et Henderson sa politique cupide et lâche d’attentisme et de manœuvres qui constitue à son tour l’une des principales sources de l’instabilité générale d’aujourd’hui et des catastrophes de demain.

4. La guerre et l’après-guerre ont profondément modifié la situation intérieure et internationale des Etats-Unis. La gigantesque supériorité économique des Etats-Unis sur l’Europe, et par conséquent sur le monde, a permis à la bourgeoisie des Etats-Unis d’apparaître pendant le premier après-guerre comme un « conciliateur » impartial, défenseur de la « liberté des mers » et de la « porte ouverte ». La crise de l’industrie et des affaires a cependant révélé avec une force terrifiante les perturbations de l’ancien équilibre mondial qui avait trouvé un soutien suffisant dans son marché intérieur. Cette voie est complètement épuisée.

Bien entendu, la supériorité économique des Etats-Unis n’a pas disparu ; au contraire, elle a même grandi potentiellement du fait de la désintégration accentuée de l’Europe. Mais les vieilles formes par lesquelles se manifestait sa supériorité - technique industrielle, balance commerciale, stabilité du dollar, endettement de l’Europe - ont perdu leur actualité ; son avance technique n’est plus utilisée, sa balance commerciale est défavorable, le dollar baisse, les dettes ne sont pas payées. La supériorité des Etats-Unis doit s’exprimer dans des formes nouvelles dont la voie ne peut être ouverte que par la guerre.

Le mot d’ordre de la « porte ouverte » en Chine se révèle impuissant face à quelques divisions japonaises. Washington mène sa politique en Extrême-Orient de façon à pouvoir provoquer au moment le plus propice un conflit armé entre l’URSS et le Japon, afin d’affaiblir l’un et l’autre et d’élaborer son plan stratégique ultérieur en fonction de l’issue de cette guerre. Tout en poursuivant par inertie la discussion sur la libération des Philippines [5], les impérialistes américains sont en réalité en train de se préparer une base militaire en Chine afin de pouvoir à l’étape suivante, dans le cas d’un conflit avec la Grande-Bretagne, poser la question de la « libération » de l’Inde. Le capitalisme des Etats-Unis se heurte aux mêmes problèmes qui ont poussé l’Allemagne en 1914 sur le chemin de la guerre. Le monde est partagé ? Il faut refaire le partage. Pour l’Allemagne, il s’agit d’« organiser » l’Europe. Les Etats-Unis doivent « organiser » le monde. L’histoire est en train de confronter l’humanité à l’éruption volcanique de l’impérialisme américain.

5. Le capitalisme tardif du Japon, nourri des sucs de l’arriération, de la pauvreté et de la barbarie, est conduit par des ulcères et des abcès internes insupportables sur la voie du pillage et de la piraterie continuels. L’absence de base industrielle propre et l’extrême précarité de tout son système social font du capitalisme japonais le plus agressif et le plus débridé. L’avenir montrera cependant que, derrière cette agressivité cupide, il n’y a que peu de force réelle. Le Japon peut être le dernier à donner le signal de la guerre ; mais, de ce Japon féodal, déchiré par toutes les contradictions qui étreignaient la Russie tsariste, peut monter, plus tôt qu’ailleurs, l’appel de la révolution.

6. Il serait cependant trop aventureux de prédire avec précision quand et où sera tiré le premier coup. Sous l’influence du traité soviéto-américain [6] et de ses propres difficultés internes, le Japon peut battre en retraite pour un temps.
Mais les mêmes circonstances peuvent au contraire obliger la camarilla japonaise à se hâter de frapper quand il est temps encore. Le gouvernement français se résoudra-t-il à une guerre « préventive » et cette guerre ne se transformera-t-elle pas, avec l’aide de l’Italie, en mêlée générale ? Ou, au contraire, tout en gagnant du temps et en manoeuvrant, la France, sous la pression de l’Angleterre, ne s’engagera-t-elle pas dans un accord avec Hitler, lui ouvrant la route d’une attaque à l’Est ?

La péninsule des Balkans ne sera-t-elle pas une fois de plus l’instigatrice de la guerre ? Ou bien l’initiative en sera-t-elle prise cette fois par les pays danubiens ? La multitude des facteurs et l’enchevêtrement des forces en conflit empêchent de faire un pronostic concret.

Mais la tendance générale est claire : la période d’après-guerre a simplement été transformée en intervalle entre deux guerres, un intervalle qui s’évanouit sous nos yeux. Le capitalisme planifié corporatif ou d’Etat qui va la main dans la main avec l’Etat autoritaire, bonapartiste ou fasciste, demeure une utopie et un mensonge dans la mesure où il s’assigne officiellement la tâche d’une économie nationale harmonieuse sur la base de la propriété privée. Mais il est une réalité menaçante dans la mesure où il concentre toutes les forces économiques de la nation pour la préparation d’une nouvelle guerre. Le travail avance aujourd’hui à toute vitesse.
Une nouvelle guerre mondiale frappe à la porte. Elle sera plus cruelle et plus destructive que la précédente. Cet élément même fait de l’attitude vis-à-vis de la guerre qui vient la question clé de la politique prolétarienne. (…)
La « défense nationale »

9. L’Etat national créé par le capitalisme dans sa lutte contre le régionalisme médiéval est devenu l’arme classique du capitalisme. Mais, à peine né, il devient un frein au développement économique et culturel. La contradiction entre les forces productives et le cadre de l’Etat national, en conjonction avec la contradiction principale -entre les forces productives et la propriété privée des moyens de production-, a fait de la crise du capitalisme celle du système social mondial.

10. Si les frontières des Etats pouvaient être effacées d’un seul coup, les forces productives, même sous le capitalisme, pourraient continuer à s’élever pendant un certain temps - au prix, il est vrai, d’innombrables sacrifices - à un niveau supérieur. Avec l’abolition de la propriété privée des moyens de production, les forces productives peuvent, comme le montre l’expérience de l’URSS, atteindre un niveau plus élevé même dans le cadre d’un seul Etat. Mais seule l’abolition de la propriété privée, avec celle des frontières d’Etat entre nations, peut créer les conditions d’un système économique nouveau, la société socialiste.

11. La défense de l’Etat national, d’abord dans l’Europe balkanisée -le berceau de l’Etat national-, est au plein sens du terme une tâche réactionnaire. L’Etat national, avec ses frontières, ses passeports, son système monétaire, ses douanes, ses douaniers, est devenu un obstacle terrible au développement économique et culturel de l’humanité. La tâche du prolétariat n’est pas de défendre l’Etat national, mais de le liquider complètement et définitivement.

12. Si l’Etat national actuel représentait un facteur progressiste, il faudrait le défendre indépendamment de sa forme politique, et, bien entendu, sans s’occuper de savoir qui « a commencé » la guerre. Il est absurde d’obscurcir la question de la fonction historique d’un Etat national par celle de la « culpabilité » d’un gouvernement donné. Doit-on refuser de sauver une maison d’habitation parce que le feu y a pris du fait de l’insouciance, voire de la malveillance de son propriétaire ? Mais il s’agit précisément ici d’une maison donnée, construite non pour la vie, mais pour la mort. Pour que les peuples puissent vivre, il faut raser jusqu’à ses fondations la structure de l’Etat national.

13. Un « socialiste » qui prêche la défense nationale est un petit-bourgeois réactionnaire au service du capitalisme en déclin. Ne pas se lier en temps de guerre à l’Etat national, suivre la carte, non de la guerre, mais de la lutte des classes, n’est possible que pour un parti qui a déjà déclaré une guerre inexpiable à l’Etat national en temps de paix. C’est seulement en réalisant pleinement le rôle objectivement réactionnaire de l’Etat impérialiste que l’avant-garde prolétarienne s’immunise contre toutes les sortes de social-patriotisme. Cela signifie qu’une rupture réelle avec l’idéologie et la politique de « défense nationale » n’est possible que du point de vue de la révolution prolétarienne internationale.

La question nationale et la guerre impérialiste

14. La classe ouvrière n’est pas indifférente à sa nation. Au contraire, c’est parce que l’histoire place entre ses mains le destin de la nation que la classe ouvrière refuse de confier à l’impérialisme la tâche de la liberté et de l’indépendance nationale vis-à-vis de l’impérialisme, lequel ne « sauve » la nation que pour la soumettre le lendemain à de nouveaux dangers pour les intérêts d’une minorité insignifiante d’exploiteurs.

15. Ayant utilisé la nation pour son développement, le capitalisme n’a nulle part, dans aucune région du monde, pleinement résolu le problème national. Les frontières de l’Europe de Versailles sont taillées dans la chair des nations. L’idée de retailler l’Europe capitaliste pour faire coïncider les limites des Etats avec celles des nations est la plus pure des utopies. Aucun gouvernement ne cédera un pouce de son territoire face à des moyens pacifiques. Une nouvelle guerre taillerait de nouveau l’Europe conformément à la carte de la guerre, et non aux limites des nations. La tâche de l’autodétermination nationale complète et de la coopération pacifique de tous les peuples d’Europe ne peut être résolue que sur la base de l’unification économique de l’Europe, débarrassée de la tutelle de la bourgeoisie. Le mot d’ordre des Etats-Unis d’Europe n’est pas seulement celui du salut des peuples balkaniques et danubiens, mais aussi celui du salut des peuples allemand et français.

16. Une place particulièrement importante revient à la question des pays coloniaux et semi-coloniaux d’Orient qui combattent pour un Etat national indépendant. Leur lutte est incontestablement progressiste : arrachant les peuples arriérés à l’asiatisme, au régionalisme, à la soumission à l’étranger, ils portent des coups sévères aux Etats impérialistes. Mais il faut avant tout comprendre clairement que les révolutions tardives d’Asie et d’Afrique sont incapables d’ouvrir une nouvelle étape de renaissance de l’Etat national. La libération des colonies sera simplement un épisode gigantesque de la révolution socialiste mondiale, exactement comme le soulèvement démocratique tardif en Russie - qui était elle aussi un pays semi-colonial - ne constitua que la préface de la révolution socialiste.

17. En Amérique du Sud, où un capitalisme tardif et déjà décadent connaît les conditions d’une existence semi-féodale, c’est-à-dire semi-servile, les antagonismes mondiaux créent une lutte aiguë entre cliques compradores, des soulèvements continuels à l’intérieur des Etats, et des conflits armés entre Etats. La bourgeoisie américaine, qui a été capable, pendant sa montée historique, d’unir en une seule fédération la moitié nord du continent américain, utilise maintenant toute la puissance qu’elle en a retirée pour diviser, affaiblir, réduire en esclavage la moitié sud. L’Amérique centrale et l’Amérique du Sud ne pourront s’arracher à l’arriération et à l’esclavage qu’en unissant leurs Etats dans une fédération puissante. Mais ce n’est pas la tardive bourgeoisie sud-américaine, agence vénale de l’impérialisme étranger, qui sera appelée à résoudre cette tâche, mais le jeune prolétariat sud-américain, dirigeant choisi par les masses opprimées. Le mot d’ordre, dans la lutte contre la violence et les intrigues de l’impérialisme mondial et contre la sanglante besogne des cliques indigènes compradores, est donc : Etats-Unis soviétiques d’Amérique centrale et du Sud.
Le problème national se confond partout avec le problème social. Seule la conquête du pouvoir par le prolétariat mondial peut assurer une liberté de développement réelle et durable à toutes les nations de notre planète.

La défense de la démocratie

18. Le mensonge de la défense nationale se couvre, dans tous les cas où c’est possible, du mensonge complémentaire de la défense de la démocratie.
Si les marxistes, même maintenant, à l’époque de l’impérialisme, n’identifient pas la démocratie au fascisme et sont prêts, à n’importe quel moment, à opposer une résistance au fascisme qui attaque la démocratie, le prolétariat ne doit-il pas, en temps de guerre également, soutenir les gouvernements démocratiques contre les gouvernements fascistes ?

Sophisme grossier ! Nous défendons la démocratie contre le fascisme au moyen des organisations et par les méthodes du prolétariat. Contrairement à la social-démocratie, nous ne donnons pas mandat pour cette défense à l’Etat de la bourgeoisie (« Staat, greif zu ! »). Mais si nous demeurons irréductiblement opposés au gouvernement le plus démocratique en temps de paix, pouvons-nous prendre sur nous, ne fût-ce qu’une ombre de responsabilité pour lui, en temps de guerre, quand toutes les abjections et tous les crimes du capitalisme revêtent la forme la plus brutale et la plus sanglante ?

19. Une guerre moderne entre grandes puissances signifie non pas un conflit entre démocratie et fascisme, mais une lutte entre deux impérialismes pour un nouveau partage du monde. En outre, la guerre doit inévitablement revêtir un caractère international, et l’on trouvera dans l’un et l’autre camp aussi bien des Etats fascistes (semi-fascistes, bonapartistes, etc.) que des Etats « démocratiques ». La forme républicaine de l’impérialisme français ne l’empêchait pas en temps de paix de s’appuyer sur la dictature militaro-bourgeoise en Pologne, en Yougoslavie et en Roumanie, et elle ne l’empêchera pas en cas de besoin de restaurer la monarchie austro-hongroise pour en faire une barrière contre la réunion de l’Autriche à l’Allemagne. Enfin, en France même, la démocratie parlementaire, déjà passablement affaiblie aujourd’hui, serait sans doute l’une des premières victimes de la guerre, si elle n’était renversée avant.

20. La bourgeoisie de plusieurs pays civilisés a déjà montré et continue de montrer qu’en cas de danger intérieur elle remplacera sans hésiter la forme parlementaire de sa domination par la forme autoritaire, dictatoriale, bonapartiste ou fasciste. Elle réalisera un tel changement d’autant plus vite et d’autant plus résolument pendant la guerre, quand ses intérêts fondamentaux de classe seront dix fois plus menacés par les dangers extérieurs et intérieurs. Dans ces conditions, le soutien par le parti ouvrier de « son » impérialisme national pour sa fragile coque démocratique signifierait le renoncement à une politique indépendante et la démoralisation chauvine des ouvriers, c’est-à-dire la destruction de la seule force capable de sauver l’humanité de la guerre.

21. « La lutte pour la démocratie » en temps de guerre signifiera avant tout la lutte pour la sauvegarde de la presse et des organisations ouvrières contre les déchaînements de la censure et des autorités militaires. Sur le terrain de ces tâches, l’avant-garde révolutionnaire recherchera le front unique avec les autres organisations ouvrières -contre son propre gouvernement démocratique- mais en aucun cas ne recherchera l’union avec son gouvernement contre le pays ennemi.

22. Une guerre impérialiste se situe au-dessus de la question de la forme du pouvoir étatique du capital. Elle pose devant toute bourgeoisie nationale la question du sort du capitalisme national et devant les bourgeoisies de tous les pays la question du sort du capitalisme en général. C’est seulement ainsi que le prolétariat doit lui aussi poser la question : capitalisme ou socialisme, triomphe de l’un des camps impérialistes ou révolution prolétarienne ?

La défense des petits Etats neutres

23. Le concept de défense nationale, surtout quand il coïncide avec l’idée de la défense de la démocratie, peut très facilement abuser des ouvriers des pays petits et neutres - Suisse, partiellement Belgique ou pays scandinaves - lesquels, étant incapables de s’engager dans une politique indépendante de conquêtes, ont placé la défense de leurs frontières nationales à la hauteur d’un dogme absolu. Mais, précisément, l’exemple de la Belgique nous montre comment la neutralité formelle est remplacée par un système de pactes impérialistes, et comment, inévitablement, la guerre de « défense nationale » mène à une paix annexionniste. Le caractère de la guerre n’est pas déterminé par l’épisode initial pris en lui-même (« violation de la neutralité », « invasion », etc.) mais par les forces motrices de la guerre, son développement et les conséquences qu’il entraîne finalement.

24. On peut accepter sans discussion l’idée que la bourgeoisie suisse ne prendra pas l’initiative d’une guerre. En ce sens, elle a formellement plus de droit qu’une autre bourgeoisie à parler de sa position défensive. Mais, à partir du moment où la Suisse peut se trouver engagée dans une guerre par le cours des événements, elle entrera dans le conflit des puissances mondiales à la poursuite de buts également impérialistes. Si sa neutralité était violée, la bourgeoisie suisse s’allierait au plus fort des deux qui l’attaqueraient sans se préoccuper de savoir qui aurait la plus grande responsabilité dans la violation de sa neutralité, ni dans lequel des deux camps il y aurait le plus de « démocratie ».
Ainsi, pendant la dernière guerre, la Belgique, alliée du tsarisme, n’a pas le moins du monde quitté le camp des Alliés quand, au cours de la guerre, ces derniers ont jugé bon de violer la neutralité de la Grèce.

Seul un triste petit-bourgeois sans espoir, sorti d’un misérable village suisse comme Robert Grimm [8], peut sérieusement penser que la guerre mondiale dans laquelle il est entraîné se mène pour la défense de l’indépendance de la Suisse. De même que la dernière guerre a balayé la neutralité de la Belgique, de même la nouvelle ne laissera pas trace de l’indépendance suisse. Qu’après la guerre, la Suisse retrouve son unité d’Etat, même son indépendance, ou qu’elle soit divisée entre la France, l’Allemagne et l’Italie, dépend de facteurs européens et mondiaux parmi lesquels la « défense nationale » de la Suisse sera secondaire.
Nous voyons donc que, pour la Suisse également, laquelle n’a pas de colonies, et où l’idée de défense nationale apparaît sous sa forme la plus pure, les lois de l’impérialisme ne souffrent pas d’exception. A l’exigence de la bourgeoisie suisse, « Ralliez la politique de défense nationale », le prolétariat suisse doit répliquer par une politique de défense de classe qui lui permette de passer ensuite à l’offensive révolutionnaire.